Les bibliothèques de Napoléon

La Bibliothèque au château de Malmaison

 

Située dans une aile construite en 1687, la bibliothèque a été aménagée en 1800 par Percier (1) et Fontaine (2) à l’emplacement de plusieurs pièces entresolées. La bibliothèque inspira à Bonaparte de la déception car il trouvait que ” cette pièce ressemblait à une sacristie d’église “. De très belles colonnes et des bibliothèques d’acajou livrées par les frères Jacob (3) composent pourtant un ensemble élégant et plein d’imagination, les architectes ayant réussi à dissimuler les conduits de la cheminée (située au sous-sol) par des avant-corps ornés de miroirs.

Composée d’environ 4500 livres qui ont tous été dispersé lors de la vente de 1829, la bibliothèque a aujourd’hui retrouvé près de 500 ouvrages qui portent le B-P de Bonaparte auxquels se sont ajoutés 700 livres précieux aux armes de Napoléon et de Marie-Louise provenant des bibliothèques impériales.

 

Les Bibliothèques de Napoléon 1er

La première bibliothèque de Napoléon Bonaparte n’est véritablement réunie que pendant la guerre d’Italie, puis celle d’Egypte et ne rentre en France qu’en 1801, à Marseille, où elle sera conservée pendant plusieurs années. Sur les 30 000 livres recensés, il n’en reste malheureusement en 2003 que 19.

Les bibliothèques impériales de Napoléon 1er

Tous les témoignages contemporains s’accordent : Napoléon 1er consacrait toujours beaucoup de temps à des lectures variées et exigeait d’avoir à portée de main de nombreux livres, même au cours de ses longs déplacements. Aussi voulut-il disposer, non seulement de bibliothèques portatives de voyage, mais aussi, dans toutes ses résidences, de “cabinets” de livres.

Ils étaient confiés à un bibliothécaire, d’abord Ripault et l’abbé Denina, puis à partir de 1807, Antoine Barbier (4). Il y eut ainsi sept cabinets dans sept résidences, aux Tuileries, à Trianon, Compiègne, Rambouillet, Saint-Cloud, Fontainebleau, Laecken. Au total, ils comptaient de 50 à 60 000 volumes, parmi lesquels les textes de l’Antiquité classique étaient toujours présents.

Les livres réunis dans les cabinets, à usage direct de l’Empereur, étaient reliés en veau, tandis qu’étaient reliés en maroquin les livres de dédicace, de présent ou de prestige. Les armes impériales se trouvaient toujours sur les livres luxueux, tandis qu’elles étaient apposées seulement sur une partie des livres des cabinets. Les livres reliés en veau étant destinés à l’usage personnel de l’ Empereur, il avait pour habitude de faire inscrire en lettres dorées sur le plat supérieur le nom du lieu où le livre se trouvait. Les armes impériales ne figuraient pas toujours sur ces exemplaires de lecture, cette pratique luxueuse étant réservée aux ouvrages en maroquin. Leur présence sur ce texte témoigne de l’intérêt particulier que Napoléon lui portait.

En effet, reprenant une pratique de certains souverains du XVIIIe siècle (par exemple, Louis XV pour Choisy), on y portait en lettres dorées, sur le plat supérieur, le nom du lieu où le livre était mis à la disposition permanente de l’Empereur. Les reliures de Napoléon 1er en veau porphyre, semblent avoir été exceptionnelles et elles ont, encore plus rarement, à cause de leurs tribulations, conservé leur éclat original. (voir les photos ci-contre)

Le palais de Saint-Cloud fut, après les Tuileries, une des principales résidences de Napoléon 1er. Il y fit exécuter des travaux considérables et coûteux. Il y faisait des séjours prolongés et réguliers, à la belle saison, à des périodes variables selon les campagnes militaires. Ce fut aussi le lieu de cérémonies marquantes du règne, tels la remise de la couronne impériale des mains de Cambacérès ou le mariage civil avec Marie-Louise. Le palais fut détruit en 1870 par les bombardements prussiens, lors du siège de Paris. C’est sans doute après cet événement que des exemplaires ayant échappé au désastre furent, même incomplets comme celui-ci, transférés au palais de Compiègne.

“Des 60 000 volumes que comportèrent les bibliothèques particulières ne subsistent que de petits ensemble dans les dépôts publics et quelques livres chez des particuliers.” (J. Jourdin, Bibliothèques particulières de Napoléon, J. Tulard dir. Dictionnaire Napoléon, Paris, 1989, p. 214). Les livres provenant des bibliothèques impériales sont très rares et plus que jamais recherchés par les bibliophiles du monde entier. Seul problème, si on en trouve sur le marché, c’est leur prix très élevé, de 45 000 à 500 000 FF. La plupart de ces livres se trouvent dans des musées ou châteaux comme La Malmaison, Compiègne, Fontainebleau etc. Beaucoup ont disparu avec le temps et les événements et très peu de particuliers dans le monde possèdent des livres de cette provenance prestigieuse.

 

La bibliothèque de Sainte Hélène  

 

Par l’histoire d’un livre de cette provenance  vendu 59 125 €  le 2.12.2003 par Sothebys Paris (Sothebys lot 223 session 2.12.2003)

Un livre de Berquin-Duvallon « Vue de la colonie espagnole du Mississipi ou des provinces de la Louisiane et Floride en l’ année 1802 par un observateur résidant sur les lieux ».

Rare americana de la Bibliothèque de Napoléon rapporté de Sainte Hélène par l’un de ses serviteurs les plus fidèles (Marchand).

Provenance : cabinet de l’Empereur (cachet rouge sur page de titre), bibliothèque de Sainte Hélène (cachet noir sur page de titre).

Dès ses premiers préparatifs de départ à Malmaison, le 25 juin 1815, trois jours après son abdication, l’Empereur, grand lecteur qui emportait toujours de nombreux livres dans ses déplacements, fait demander à son bibliothécaire, Antoine Barbier, de lui préparer “une bibliothèque de voyage” composée de “toutes les bibliothèques de campagne” et, plus précisément, qu’on lui fournisse une liste “des ouvrages sur l’Amérique” et que, en outre, l’on joigne dès maintenant “plusieurs ouvrages sur les Etats-Unis“. Le tout – “la grande bibliothèque“- devra être consignée “à une maison américaine qui la fera passer en Amérique par le Havre“.

Mais le 29 juin, changement d’intention : Barbier fait part au président du gouvernement provisoire du “désir (de l’Empereur) d’emporter dans sa retraite la bibliothèque du palais de Trianon”, qui était une des bibliothèques particulières de Napoléon. L’autorisation est donnée le 3 juillet par la Chambre des Représentants et le transfert est entrepris. Mais le maréchal prussien Blücher, alors gouverneur militaire allié de Paris, s’y oppose. Ses émissaires arrivent après le départ de la première voiture. Ainsi seulement 588 volumes sur les 1929 volumes de Trianon parviendront à Malmaison, puis à Sainte Hélène via Rochefort. Pour le transport, ils furent placés par Barbier dans des coffres d’acajou (Marchand, Mémoires, Paris, 2003, p. 279-280), sans doute ceux des bibliothèques portatives de campagne que Barbier avait fait faire par Jacob Desmalter en 1810.

La bibliothèque de Sainte-Hélène sera ainsi constituée de deux parties principales :

  • D’une part ces volumes emportés de France qui, issus de Trianon et éventuellement d’autres fonds impériaux, peuvent porter comme celui-ci le cachet “Cabinet de S. M. l’Empereur et Roi” avec les armes : étant considérés comme la propriété de Napoléon, ils feront partie de la succession.
  • D’autre part les 1226 ouvrages brochés ou cartonnés qui seront envoyés d’Angleterre de 1816 à 1821 et qui, n’étant pas considérés par les Anglais comme propriété de Napoléon, seront vendus à Londres chez Sotheby’s en 1823. “De ces deux catégories de livres, les uns [ceux provenant de Paris] furent marqués d’un cachet, timbre humide, informe et illisible…, les autres [ceux venant de Londres] d’une empreinte à la cire où l’on distinguait vaguement les armes impériales” (A. Guillois). Cet exemplaire, qui porte un cachet informe, appartient au premier groupe de livres, celui qui a suivi l’Empereur dans son exil, de Malmaison à Sainte-Hélène. Il n’est pas mentionné dans le catalogue de la bibliothèque de Trianon. En effet, très probablement, il fit partie des “plusieurs ouvrages sur l’Amérique” qu’il avait demandés à Barbier de joindre aux livres provenant de ses bibliothèques de campagne lorsqu’il envisageait de s’exiler aux Etats-Unis
Longwood, île de Sainte-Hélène, le 15 avril 1821 ÉTAT A JOINT A MON TESTAMENT Neuvième page.
VI

1° Quatre cents volumes choisis de ma bibliothèque parmi ceux qui ont le plus servi à mon usage :

2° Je charge Saint-Denis de les garder, et de les remettre à mon fils quand il aura seize ans

Dans l’état A, daté du 15 avril 1821, joint à son testament, Napoléon mentionne que 400 volumes “ayant le plus servi à son usage” doivent être remis à Louis-Etienne Saint-Denis (Ali) – deuxième mamelouk de l’Empereur (5) – à qui était confié la garde de la bibliothèque à Sainte-Hélène, pour qu’il les transmette à son fils, le Roi de Rome.

Cette mission ne put être exécutée et, d’après quelques exemplaires dont on peut retracer l’itinéraire, ces livres passèrent à Laetizia, Madame Mère, puis à certains de ses enfants, notamment, Caroline et Jérôme.

Cependant, le testament (codicille du 16 avril 1821) prescrivait aussi que, à trois fidèles de l’exil, Bertrand, Montholon et Marchand, qui l’avaient accompagné et qui seront ses exécuteurs testamentaires, sera légué tout ce qui lui appartenait à Sainte-Hélène, à charge de le distribuer selon sa volonté. Des livres relevaient de cette prescription, puisque selon les Mémoires de Marchand, le 14 mai 1821, à Longwood, les trois légataires constituèrent “des lots à peu près égaux soit en livres ou autres effets” et les tirèrent au sort. Mis en caisses plombées, les lots furent expédiés en transit à Londres.

Cet exemplaire put ainsi être dévolu à Louis-Joseph-Narcisse Marchand (6), que Napoléon fit comte sur son lit de mort et dénomma lui-même “un ami”. En 1836, Marchand publia le Précis des guerres de Jules César qu’il avait transcrit à Sainte-Hélène sous la dictée de l’Empereur. En 1840, il revint dans l’île avec le prince de Joinville, lors du retour des cendres de Napoléon.

C’est seulement en 1869 qu’il se dessaisit de ce précieux et rare vestige sur lequel, sans doute à son initiative, a été apposée la mention “Sainte-Hélène” en lettres dorées grasses.

Le volume porte au faux titre cet ex-dono : “Souvenir de Ste Hélène offert au comte Napoléon Primoli, par un serviteur attaché de coeur et d’âme à l’Empereur Napoléon 1er et à la famille impériale“.

Est joint également le billet d’envoi du volume à la princesse Charlotte Bonaparte à l’intention de son fils. Le récipiendaire est l’arrière petit-neveu de Napoléon, le comte Joseph Napoléon Primoli (1851-1927) alors âgé de 18 ans, fils de la princesse Charlotte Bonaparte (1832-1901), née de l’union de Zénaïde, fille de Joseph Bonaparte, et de Charles Lucien, fils de Lucien Bonaparte.

Personnalité de la société parisienne mondaine et intellectuelle, Primoli sera un familier du salon de sa tante la princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte. Il rédigera d’ailleurs un texte, en préface à une étude consacrée par sa tante à Flaubert, dans lequel il raconte le célèbre “fiasco” de Flaubert avec la princesse. Photographe sensible, on lui doit des épreuves remarquables du milieu des Goncourt dans le Journal desquels il est plusieurs fois évoqué. Il fut l’ami d’Alexandre Dumas fils, dont il veilla le corps et qui lui lança quelques jours avant de mourir “Ah ! vous êtes d’une famille qui ne craint pas d’entrer dans la chambre d’un pestiféré !” (Goncourt, Journal, tome III, p. 1194).

 

La bibliothèque de Marie Louise

A la chute de l’Empire, l’impératrice Marie-Louise se retira en Italie et devint duchesse de Parme. Elle y constitua une bibliothèque importante dans laquelle les ouvrages français figuraient en grand nombre. Sa bibliothèque fut retrouvée dans un palais viennois et dispersée par le libraire Martin Breslauer qui exposa ses livres à la Staatsbibliothek à Berlin.

Charles Koenign (Consultant international – Collectionneur)

 

 

Références

Sabin 4962

Howes B389

L. Barbier, Napoléon et ses bibliothèques (Bulletin du Bibliophile, 1842, p.262)

V. Advielle, La Bibliothèque de Napoléon à Sainte-Hélène, Paris, 1894

A. Guillois, Les Bibliothèques particulières de l’Empereur Napoléon (Bulletin du Bibliophile, 1900, p.169-186)

Napoléon 1er, Correspondance…, Paris, 1869, tome XXVIII : lettre à A. Barbier, tome XXXIII : testament

J. Jourdin, Bibliothèques particulières de Napoléon (J. Tulard dir., Dictionnaire Napoléon, 1989, p. 214).


NOTES

(1) Charles Percier (1764-1838), architecte.

(2) Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853), architecte

(3) Les Jacob, célèbre famille d’ébénistes, dont les membres les plus représentatifs de la période napoléonienne sont : Georges Jacob (1739-1814), François Honoré Jacob-Desmalter (1770-1841).

(4) Antoine Alexandre Barbier (1765-1825), bibliothécaire de l’Empereur et des deux Impératrices.

(5) Louis Etienne Saint-Denis, dit le Mameluck Aly ou Ali (1788-1856), valet de chambre de Napoléon Ier.

(6) Louis Joseph Narcisse Marchand (1791-1876), premier valet de chambre de l’Empereur.