Mémoires du général d’artillerie Boulart – Wagram

Le général Jean-François Boulart
Le général Jean-François Boulart

En attendant le renouvellement des hostilités, je m’occupai beaucoup de l’instruction de mon ré­giment. Ce corps venait d’être formé d’éléments fournis par tous les régiments d’artillerie ; c’était la première fois que toutes ses compagnies étaient réunies; il fallait leur donner de l’ensemble et les préparer à paraître avec avantage aux parades de l’Em­pereur; c’est moi qui fus chargé de ce soin: tous les jours donc, je faisais exécuter les manœuvres de bataillon sur le glacis de Vienne, terrain triangulaire fort gênant.

Le 3 juillet, départ général de la Garde pour l’île de Lobau, où l’Empereur s’établit. Trois ponts sur le Danube, l’un pour l’infanterie, le second pour la cavalerie, le troisième pour l’artillerie et les équipages, rendent le passage du fleuve facile et prompt. C’est un travail immense que ces ponts ; des estacades le défendent contre l’approche des corps flottants ; cette fois, leur conservation est tout à fait assurée.

Dans la nuit du 4 au 5, l’Empereur fait jeter plusieurs ponts sur le bras du Danube qui nous sépare de la rive gauche : cette opération est à la fois favorisée et contrariée par une nuit obs­cure et par un orage épouvantable. L’eau tombait à torrents, et le tonnerre grondait sans discontinuité, pendant qu’une nombreuse artillerie y mêlait aussi ses éclats et ses éclairs. Pour ceux qui, comme moi, ne participaient pas à la construction des ponts et aux mouvements militaires qui l’accompa­gnaient, ce fut une vraie nuit de déplaisir. Rien n’est plus propre à jeter la consternation dans l’âme, à produire de grandes émotions, que ce déchaînement réuni du ciel et de la terre au milieu d’une nuit profonde ; je l’éprouvai fortement. Au matin, on ne voyait de toutes parts que feux de bivouac, des feux d’enfer, où chacun s’empressait d’aller se réchauffer et sécher à la fois linge et habits.

Cependant, à mesure que nos troupes passaient les ponts nouvellement construits, la fusillade et la canonnade devenaient plus nourries, en même temps qu’elles s’éloignaient. Nous passâmes vers quatre heures après midi ; déjà l’action était engagée non loin de Wagram et tout annonçait un en­gagement sérieux. L’artillerie à cheval de la Garde y prit part, et c’est là que mon collègue Greiner perdit un bras. Ce pauvre Greiner était malheureux, il ne pouvait paraître au feu sans être blessé; on peut se souvenir que déjà il l’avait été devant Madrid, à l’attaque de la caserne des gardes du corps. Il était nuit noire quand l’action cessa ; l’armée passa la nuit sur le terrain même, où elle était en bataille ; la Garde formait la troisième ligne. Il faisait si peu d’air que la fumée de la poudre resta très longtemps stationnaire et comme suspen­due au-dessus du sol, et nous entoura, comme un brouillard épais.

Le 6 juillet, le jour commençait â peine à poindre que déjà les tirailleurs étaient aux prises; bientôt les attaques se for­mèrent, et la mousqueterie et le canon se firent entendre sur toute la ligne. L’armée de l’archiduc occupait les collines qui bordent la rive gauche du ruisseau Russbach et s’y était re­tranchée; sa gauche était à Neusiedel ; son centre à Wagram, au bas de la colline, où il formait comme un bastion en saillie sur la ligne ; sa droite se recourbait et allait s’appuyer au Danube.

La Garde et son artillerie étaient placées en face de Wagram, à peu près au centre de notre armée, et formaient une masse de troupes imposante. L’artillerie seule avait douze batteries et soixante-douze bouches à feu.

Photo de reconstitution
Photo de reconstitution

Du point où nous étions, on découvrait très bien les opérations de notre droite sur le vieux château qui dominait Neusiedel et l’on pouvait mesurer les progrès, quoique lents, de l’attaque du corps du maréchal Davout; ce spectacle excitait notre in­térêt à un haut degré. En avant de nous, du côté de Baumersdorf et de Wagram, l’action avait lieu au pied du coteau, sur les bords du ruisseau ; nous ne pouvions rien voir qu’une épaisse fumée s’élever le long de la ligne, du milieu de laquelle sortait une continuité de détonations si nourries qu’il était facile de juger que, sur ce point, il y avait une grande opiniâ­treté d’attaque et de défense.

L’Empereur se tenait le plus souvent au milieu de nous ; on le voyait néanmoins monter fréquemment à cheval et galoper sur les différents points de la ligne; son activité le portait par­tout. Tout était grave, imposant, solennel, sur ce vaste théâtre où se débattaient, au prix de tant de sang, de si grands intérêts, sans qu’on puisse encore apercevoir, au bout de quelques heures, de succès un peu concluant.

Et puis, il ne nous échap­pait pas que nous avions un fleuve à dos, à moins d’une lieue de nous et que notre gauche était un peu en l’air ; et le bruit du canon, qui se faisait entendre de ce côté et qui paraissait même s’élever de nos derrières, rembrunissait les esprits et les tenait dans une sorte d’anxiété qu’on n’osait pas se communi­quer et que pourtant chacun pouvait lire sur la figure des autres.

Tout à coup une grande agitation se manifeste autour de nous ; le tambour, la trompette, se font entendre ; en moins d’une minute tout le monde est à son poste ; la Garde entière, formée en une seule masse, part, et se meut sur la gauche. L’artillerie prend le galop et la devance ; d’Aboville est en tête, avec l’artillerie à cheval, je la suis avec deux batteries de 8 ; Pommereul vient après moi; la marche est fermée par Drouot, qui est à la tête de la réserve de 12.

A peine avons-nous marché 600 mètres, l’artillerie ennemie nous maltraitait déjà beaucoup; le colonel d’Aboville se mit en batterie, j’en fis autant à sa gauche, Pommereul se déploya à la mienne, tandis qu’au contraire Drouot alla se déployer à droite de l’artillerie à cheval. Dans cette position, notre formidable batterie battait tout l’intervalle, entre  les villages de Breitenlee et Sussenbrünn, et secondait même l’attaque de ce dernier village. Ce feu imposant arrêta de suite la marche des masses ennemies qui n’avaient pas encore débordé notre gauche et contribua, par l’appui important qu’il donnait ainsi au corps de gauche que commandait le maréchal Masséna, à lui faire reprendre l’offensive  et à déterminer le mouvement   rétrograde   des troupes autrichiennes, qui s’étaient déjà avancées sur nos der­rières jusqu’au village de Gross-Aspern.

Nous quittâmes un instant cette position pour nous porter un peu plus en avant jusque sous la mitraille de l’artillerie ennemie, mais nous ne pûmes nous y tenir,  nous dûmes bientôt rétrograder.  C’est dans cette circonstance que le colonel d’Aboville eut le bras droit coupé près de son articulation avec l’épaule, et que fut aussi blessé mortellement le capitaine Martin, commandant une de mes batteries.

Le feu dura ainsi plusieurs heures ; l’artillerie ennemie, au moins aussi nombreuse que la nôtre, nous faisait un grand mal et nous enlevait d’instant en instant hommes et chevaux; j’avais, à droite et à gauche et en arrière de mes batteries, un régiment d’infanterie et un de cuirassiers, ils furent abîmés. Moi-même je fus contusionné par le choc d’un boulet de 12 qui, ricochant à la fin de sa course, vint s’amortir entre une fonte de pistolet et le manteau qui la recouvrait; mes officiers crurent que j’avais la jambe emportée, j’en fus quitte pour boiter pendant deux jours.

Mon cheval aussi reçut au poitrail le frottement d’un boulet qui écorcha cette partie et le fit boiter.

Artillerie de la Garde à Wagram
Artillerie de la Garde à Wagram

Après que le village de Sûssenbrünn fut enlevé, nous reçûmes l’ordre de cesser le feu sans nous retirer. Nous ne l’eûmes pas plus tôt cessé que l’ennemi cessa aussi le sien ; comme nous, il avait besoin de repos; mes canonniers étaient haletants, le soleil de deux heures après midi les brûlait et ils n’avaient aucun abri ; une petite mare d’eau sale et croupis­sante, de 3 à 4 pieds au plus de superficie, se trouvait par hasard à côté de nous, ils la tarirent et burent jusqu’à la boue.

Moi, j’avais dans ma sacoche une bouteille de vin étranger, je la débouche pour en donner à mes officiers, mais voilà qu’ar­rivent le général Fouché, son aide de camp et d’autres ama­teurs des batteries voisines : ma pauvre bouteille s’en alla ainsi, presque sans profit pour personne ; à peine en eus-je moi-même la valeur d’un verre à liqueur. J’ai regretté le tort fait par ces survenants à ceux qui naturellement étaient les vrais élus.

Ce repos nous permit de jouir de la beauté de la vue qui s’offrit à nos yeux, celle de la ville de Vienne et de ses clochers, qui étaient à deux lieues de nous au plus et presqu’en face.

Pendant que ceci se passait, les efforts réitérés de l’Empe­reur pour enlever Wagram avaient un plein succès, et les corps Davout et Oudinot, s’étant emparés des hauteurs occu­pées par la gauche de l’armée ennemie, la forçaient à se replier sur le centre. Ce concours de succès devait obliger l’archiduc Charles à la retraite ; cependant il ne paraissait pas se hâter, les troupes et l’artillerie qu’il avait en face de nous conservaient encore leur position ; nous reçûmes l’ordre de continuer le feu, mais de nous borner à user les munitions que nous avions encore.

Je me rappelle, à ce sujet, que le capi­taine Boisselier, commandant la batterie d’artillerie à cheval qui était à ma droite, pressa les canonniers de tirer en leur criant : « Dépêchons-nous, canonniers, plus tôt fait, plus tôt quittes. »

Nous nous mimes donc de suite à l’œuvre, ce  qui nous attira de la part de l’ennemi une prompte riposte, d’un feu aussi nourri qu’avant et aussi meurtrier. Cependant, avant que j’aie tout à fait consommé mes munitions, son feu commençait à se ralentir, sa retraite s’effectuait. Je fis aussitôt marcher mes batteries en avant et le suivis pendant près d’une lieue en le canonnant, mais il se retirait d’une manière accélérée, il finit par échapper à ma vue.

Dans cette marche, je fus soutenu par la division bavaroise de Wrède qui me parut marcher avec un ordre,  un aplomb et un silence   admirables.  J’avais   déjà dépassé le village de Gerarsdorf, quand je reçus l’ordre de rétrograder et de me réunir à la Garde,  qui s’était établie à peu près sur le terrain où elle se trouvait la nuit précédente.

La bataille  était  gagnée, l’Empereur  était arrivé  à  ses fins : il avait séparé l’archiduc Charles de  l’archiduc Jean, qui arrivait de la Hongrie avec une armée ; désormais le pre­mier, étant en pleine retraite par la route de la Bohême, ne pouvait plus rallier l’autre, c’était le plus grand résultat appa­rent de la journée. Nous nous en  réjouissions et nous com­mencions à nous livrer au repos, nos  chevaux mêmes étaient allés par moitié boire au Danube, à un quart de lieue sur nos derrières, lorsqu’on aperçut au loin  une grande masse de fuyards accourir vers nous.

La peur se communiquant, rapide comme l’éclair, à tous les hommes qui étaient éparpillés dans la campagne, ce fut une panique générale.

« Vite ! aux armes! cria-t-on, la cavalerie ennemie arrive. »

Tout en cherchant à vérifier le fait, on courut aux armes; l’Empereur lui-même monta à cheval. Les grenadiers et chasseurs à pied de la Garde furent bientôt prêts, quoi qu’il y eût beaucoup d’absents dans leurs rangs, mais l’artillerie, dont une partie des canonniers et des chevaux étaient allés à l’eau, eut bien de la peine à se mettre sur la défensive : nous parvînmes enfin à nous former en carré et nous attendîmes cette charge qui causait tant d’émoi,

Rien n’arriva,  nous n’aperçûmes même aucun ennemi, si loin que la portée de nos lunettes d’approche nous permit de voir. On a su depuis qu’un corps autrichien, coupé par notre cavalerie et manœu­vrant pour rejoindre l’archiduc Jean, avait donné cette épou­vante et fini par être fait prisonnier.

Cette bataille, dans laquelle l’artillerie de l’armée tira le nombre prodigieux de 96,000 coups de canons, coûta cher à l’artillerie de la Garde, elle perdit nombre de soldats et beau­coup d’officiers :

« II était sans exemple que l’artillerie eût fait une perte aussi considérable, écrivais-je le lendemain, mais aussi nous avons rendu des services distingués et l’Empe­reur nous en a témoigné sa satisfaction. »

En ce qui concerne les résultats généraux, à savoir, les pertes faites par les deux armées en généraux, officiers et soldats, le nombre d’hommes et de canons pris à l’ennemi, qu’on consulte l’histoire, les chiffres qu’elle donne témoignent de l’opiniâtreté de l’attaque et de la défense ; mais le résultat le plus capital de cette jour­née, à jamais mémorable, c’est l’isolement où l’archiduc Charles se trouva des grands centres de ressources de la mo­narchie autrichienne et la démoralisation qui s’introduisit dans son armée ; la bataille de Wagram avait été pour elle un coup de massue qui lui retirait tous ses moyens.

Le lendemain 7, la Garde resta dans la même position : l’ar­tillerie fournit tous ses chariots et les travailleurs nécessaires pour aller ramasser les armes et nombreux projectiles répan­dus sur le champ de bataille. Pendant cette journée, je par­courus aussi certaines parties de ce champ de bataille, et notamment le village de Wagram.

Par places, c’était un tableau horrible à voir, et il était facile de juger que, de part et d’autre, c’était surtout la mousqueterie qui avait fait le plus grand mal. J’ai eu la curiosité de me porter également sur le terrain que, la veille, l’artillerie de la Garde avait tout sillonné de ses projectiles et je n’ai pas trouvé que le mal fut proportionné à la consommation et au bruit ; d’autres parties du terrain si disputé m’ont produit le même effet. Les champs d’Essling et de Gross-Aspern étaient plus affreux à voir. Et pourtant jamais artillerie aussi nombreuse n’avait fait retentir l’air d’un bruit aussi nourri, aussi con­tinu, aussi effroyable, et ceux qui entendaient ce vacarme au loin auraient pu croire que les deux armées s’entredétruisaient.