Les Armées de la Tête des Flandres et d’Anvers (Août-Septembre 1809)

1)Ce document a été publié, en 1972, par le colonel André L’Huillier – Académie des Sciences, Belles lettres et Arts d’Angers – Mémoires – Neuvième Série – Tomes V et VI années 1971 – 1972 -communication lue à la séance du 2 avril 1971 –  Nous tenons à remercier Mme M. Claire Py de nous avoir permis d’en prendre connaissance.  Nous nous sommes permis d’ajouter, lorsque cela nous semblait utile, quelques compléments d’information

En 1968, nous avons acheté deux lettres, postées à “Cholet”, adressées à l’Adjudant-Commandant Talot, employé dans la division du Général Sénateur Soules, Armée de la Tête de Flandres, à Gand. Elles retinrent tout particulièrement notre attention. En effet, nous n’avions jamais trouvé mention de cette Armée dans les nombreux ouvrages que nous possédons sur l’Empire. Nous avons donc profité de plusieurs séjours à Paris, pour nous rendre aux Archives de la Guerre, au château de Vincennes, afin de nous documenter. Quelle ne fût pas notre surprise, en consultant le répertoire, de ne pas trouver trace de cette Armée!??? Après de longues recherches dans la série C2, nous fûmes récompensés de notre ténacité. Nous trouvâmes, en effet, dans les cartons de l’Armée du Nord, de nombreuses pièces, très intéressantes, qui nous permettent de faire revivre devant vous cette Armée de la Tête des Flandres, peu connue, ainsi que celle d’Anvers, constituée à la même époque.

Organisées en août 1809, pour faire échec à une menace anglaise contre Anvers, composées d’éléments disparates, de qualité moyenne, elles se différencient des autres armées napoléoniennes par le fait curieux qu’elles n’eurent pas à se battre pour vaincre l’ennemi ! Les dispositions judicieuses, prises par l’Empereur, alors à Schönbrunn, la nature hostile du terrain, les fièvres, conduisirent Lord Chattam à lever le blocus des Bouches de l’Escaut, après quelques succès. Créées le 22 août 1809, les Armées de la Tête de Flandres et d’Anvers, furent dissoutes le 23 septembre. Leur existence fut donc de courte durée.

 

SITUATION GÉNÉRALE DE LA FIN DE JUILLET au 22 AOUT 1809.

Face à la Cinquième Coalition, Napoléon a vaincu l’armée Autrichienne à Wagram, le 6 juillet 1809. Il a installé son quartier général à Schönbrunn, dès l’entrée des français à Vienne, le 13 mai 1809. En vue de remonter le moral de leurs Alliés, les anglais ont, dans le plus grand secret, organisé une expédition importante dont la mission est la suivante ; dans un premier temps, s’emparer des îles de l’embouchure de l’Escaut, ensuite, prendre de vive force Anvers. Le 30 juillet 1809, le ministre de la guerre, Clarke, est alerté par le général commandant la 24e division militaire, qui lui envoie le télégramme suivant :

200 voiles ennemies en présence de Blanquenbert. Il y aurait 15 à 20 000 hommes de débarquement. But de l’expédition : l’Escaut, ce qui entraîne les attaques de l’ennemi sur les îles de Walcheren et de Cadzand. 

Les Anglais débarquent dans l’île de Walcheren le 29 juillet. Qu’avons-nous à leur opposer ? Les troupes du général sénateur Rampon, commandant le Corps d’Observation de l’Escaut, environ 11200 hommes et 1400 chevaux, c’est peu ! Les forts de la rive gauche de l’Escaut sont dans un état déplorable. Seule la ceinture fortifiée d’Anvers peut supporter un siège. 2)NDLR. Les Anglais avaient déjà attaqué le littoral français, en avril 1809. Une expédition commandée par l’amiral Gambier avait été chargée de détruire la flotte française réunie au mouillage d’Aix. Dans la nuit du 11 au 12, trente brûlots avaient été lancés contre les vaisseaux français. Les dégâts furent minimes, mais, pour échapper au danger d’incendie, la plupart des navires avaient coupé leurs amarres et s’étaient échoués à l’embouchure de la Charente. Quatre furent repris par la marée descendante et restèrent sur les rochers de Palles : attaqués par les anglais, ces derniers en brûlèrent trois, le quatrième étant incendié volontairement par son équipage

ÉTUDE GÉOGRAPHIQUE DU THÉÂTRE D’OPÉRATIONS  

Avant de vous conter les opérations, il nous semble nécessaire de vous donner une description rapide du Théâtre d’opérations, car le milieu physique joua un rôle capital dans les décisions qui furent prises par les belligérants. Le blocus de la flotte anglaise s’étend des environs de Blanquenberg aux bouches de la Meuse. Les régions qui nous intéressent sont : La Flandre occidentale; chef-lieu Bruges.La Flandre orientale; chef-lieu Gand. La Zélande; dans l’île Walcheren : chef-lieu : Anvers. La Province d’Anvers; chef-lieu Anvers. La Zélande, c’est-à-dire la terre maritime, doit retenir tout spécialement notre attention, puisqu’elle constituait le premier objectif des Anglais. Elle est faite d’une partie continentale au sud (région du Sluis l’Ecluse – d’Ysendyke) et des îles de la Mer du Nord : d’ouest en est : Walcheren-Sud Beverland – Nord Beverland, et au nord : Shouwen et Tholen. Elle commande les deux estuaires de l’Escaut occidental ou Hond (le seul utilisé pour la navigation maritime) et de l’Escaut oriental où le bras coule dans un pays dit « submergé ». Par Shouwen, la Zélande commande aussi l’une des embouchures Meuse-Rhin. Constituée de dunes, de marécages, de vastes plaines coupées de nombreux canaux, c’est une région peu saine. né au Catelet, est navigable aux navires de fort tonnage, de son embouchure à Anvers

 PRINCIPAUX ÉVÈNEMENTS (12 août – 23 septembre 1809).

Côté français 

Informé de la descente des Anglais à Walcheren, l’Empereur a, dès le 12 août, ordonné la levée de 60000 Gardes nationales de quinze départements de l’ouest pour la défense de la frontière du Nord, moitié de cette force devant être placée en 2e ligne. Anger, Gand et Écluse sont mis en état de siège. 

Jean-Baptiste Bernadotte
Le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte, prince de Ponte-Corvo en 1806

Le 18 août, Bernadotte écrit au Ministre de la Guerre : 

On pourra tirer partie des anciennes cohortes. Mais quant aux Gardes nationales, ce sont des Corps à peu près nuls. Plus de la moitié a déjà déserté. Ce qui reste est mal armé, sans gibernes, sans uniformes. La plupart des hommes sont des remplaçants, et par conséquent, le rebut des départements. Si d’ici deux à trois jours, je peux réunir aux environs d’Anvers douze mille hommes propres à se battre, je m’estimerai fort heureux…  

Voici aussi, ce qu’écrit le Général Rousseau, commandant l’île de Cadzand, de son quartier général de Breskens : 

Les troupes sous mes ordres, depuis Liefkenshoeck jusqu’à l’embouchure du Sluis Ecluse comprenant 2300 hommes de troupes de ligne, 4000 Gardes nationales de nouvelle levée, mal équipés, qui s’embarrassent plus qu’ils ne me servent…  

Le général Clarke
Le général Clarke

Devant une telle situation, l’empereur télégraphie à Clarke

Deux armées nouvelles sont créées pour la défense des Flandres : l’Armée de la Tête de Flandres : commandée par le Maréchal duc de Conegliano (Moncey), Quartier général : Gand ; mission : défendre la rive gauche de l’Escaut, de l’Ile de Cadzand à la Tête de Flandres (sud d’Anvers) – l’Armée d’Anvers : commandé par le prince de Ponte-Corvo (Bernadotte), quartier général : Anvers ; mission : empêcher l’ennemi de franchir le canal de Bergen op Zoom et défendre à tout prix Anvers. En cas de retraite, se placer autour d’Anvers comme dans un camp retranché, protéger les communications avec la Tête de Flandres, et profiter d’une occasion favorable pour tomber sur l’ennemi. 

Mais ce n’est pas tout, l’empereur décide de la conduite à tenir vis-à-vis des Anglais à savoir : rester sur la défensive, faire exercer et discipliner les troupes réunies ; attendre une guerre de Postes, sans inconvénients, aguerrir les soldats. 

Le maréchal Moncey
Le maréchal Moncey

Ces ordres sont transmis :le 28 août au prince de Ponte-Corvo, le 29 août au maréchal duc de Conegliano. 

Napoléon expose ses intentions aux deux commandants d’Armées :  

Vu l’espèce de troupe que vous commandez, il ne faut point hasarder une bataille, si ce n’est pour sauver Anvers, ou, au moins que les troupes soient quatre fois plus nombreuses que celles des Anglais, et, dans une bonne position couverte par des redoutes et des batteries. Il y a deux points, tous deux forts importants : c’est Anvers et l’île de Cadzand. Si l’ennemi s’emparait de cette dernière, il mettrait en danger nos villes de France et inquiéterait la rive gauche de l’Escaut… 

Le 29 août, le Ministre de la Guerre adresse à Schönbrunn l’état détaillé de la situation des armées nouvellement créées, dressé le 26 août, par les généraux Borel et Rostollaud, chefs d’États-majors. Voici le résumé : 52274 soldats, dont 30912 Gardes nationales, sont réunis sur l’Escaut. On attend 17883 hommes dont 8000 Gardes nationales. 

Le 15 septembre, la composition définitive des armées est la suivante : 

  • Armée de la Tête de Flandres, quartier général Gand, trois divisions sous les ordres du maréchal duc de Castiglione: 

La 1e division (ndlr : de gardes nationales) commandée par le général Olivier.

La 2e division (ndlr : de gardes nationales) commandée par le général-sénateur Soules ; (ces deux divisions fortes de 8000 hommes). 

Le général d'Aboville
Le général d’Aboville

La 3e division (ndlr : de gardes nationales) aux ordres du général-sénateur d’Aboville compte 6000 hommes. 

  • Armée d’Anvers , quartier général Anvers, commandée par le prince de Ponte-Corvo, dont la composition est la suivante : 

deux divisions de troupes de ligne qui forment le premier Corps d’armée. La 1e division est commandée par le général Gilly. La 2e division est commandée par le général Couroux.

deux divisions de Gardes nationales formant le centre de l’Armée d’Anvers ; sous les ordres du général-sénateur Rampon: La 3e division est commandée par le général Chambarlhac. La 4e division est commandée par le général Lamarque.

L’instruction des troupes est très poussée. On s’attend à un débarquement anglais. Il ne se produira pas. Pourquelles raisons ? 

Nous avons trouvé dans les Archives du Service historique de l’Armée, un rapport, fort intéressant, à ce sujet, de M. Kluystens, chirurgien en chef de l’hôpital civil miliaire de Gand. Le voici: 

La cy-devant Flandre hollandais, qui fait partie du département de l ‘Escaut, et qui borde ce fleuve, depuis l’Écluse jusqu’à la Tête de Flandres, est un pays très marécageux, exposé, à chaque instant, aux inondations par les eaux de mer. Les vapeurs qui s’exhalent des nombreux petits lacs stagnants, tout spécialement de la mi-août à la fin de novembre, sont extrêmement nuisibles à la santé. La maladie de cette région est la « fièvre des Polders ». Les habitants eux-mêmes en échappent rarement, à plus forte raison les soldats qui sont étrangers à ce sol et dont la manière de vivre est souvent irrégulière. Soumis à des privations de toutes sortes et souvent obligés de bivouaquer et de braver les intempéries, ils sont encore plus sujets que les indigènes du pays à contracter cette fièvre pernicieuse ! (…)

La situation sanitaire inquiète l’empereur qui donne des ordres à Clarke et demande un rapport. Le Ministre de la Guerre lui répond : 

En exécution des ordres de votre Majesté, j’ai écrit à M. Le Prince de Ponte-Corvo pour lui recommander de faire cantonner les troupes de l’Armée d’Anvers qui se trouvent du côté de Bergen op Zoom et dans le sud Beverland, dans des endroits plus sains et qu’ils puissent être rendus en très peu de temps, sur les points de son commandement qui seraient menacés par l’ennemi ; j’ai fait connaître en même temps à M. le Maréchal de Conegliano que votre intention est que les troupes stationnent dans des endroits également sains, soit à Ecloo, soit sur d’autres points, à proximité  de l’île de Cadzand, afin de pouvoir se porter avec rapidité dans cette île si les circonstances venaient à l’exiger (…) 

Toutes ces prescriptions ont été suivies et l’ennemi n’a pas débarqué sur le continent… Pour quelles raisons ? 

Nous le verrons en étudiant les évènements principaux qui se sont déroulés du côté anglais. 

 

CÔTÉ ANGLAIS 

La flotte anglaise, composé de 264 navires de guerre, de 400 à 500 vaisseaux de transport avec un corps de débarquement de 35 000 hommes, se présente le 29 juillet 1809, devant l’île Walcheren. Elle effectue ses premiers débarquements le 30 juillet. Middelburg est pris le 3 août ; Flessingue capitule le 15 août, les généraux Monnet et Osten sont fait prisonniers et emmenés en Angleterre. L’occupation des îles de l’embouchure de l’Escaut se poursuit sans difficultés. La première mission fixée à Lord Chatham par le Cabinet de Londres est remplie. Que se passe-t-il les jours suivants ? Rien. Le débarquement attendu, prélude de l’attaque contre Anvers, ne se produit pas…

De son quartier général de Breskens, le général de brigade Rousseau, rend compte d’un mouvement rétrograde des Anglais qui ont évacué le Fort de Bath, à l’embouchure de l’Escaut. La Vigie de Terneuse signale que 100 voiles, 2 frégates, 3 bricks, quittent le mouillage de Flessingue et prennent la direction du sud-ouest…On enregistre avec stupéfaction ces informations au quartier général de Gand, lorsque arrive un agent de Middelburg, qui déclare : 

Les Anglais abandonnent le projet de s’emparer d’Anvers ; plus de la moitié de l’Expédition rentre en Angleterre ; Lord Chatham a reçu l’ordre de se maintenir provisoirement dans l’île de Walcheren ; plusieurs généraux anglais sont mécontents de ces décisions : l’animosité entre Lord Chatham et l’amiral anglais prend chaque jour une nouvelle consistance…  

Comment expliquer un tel abandon par le Cabinet de Londres ? Les Anglais avaient les moyens, début août, de débarquer non seulement en Zélande et en Flandre orientale, mais aussi en Hollande, à Rotterdam, où la population appauvrie par le Blocus continental les aurait accueillis à bras ouverts !

Ils avaient réalisé l’effet de surprise et leurs forces étaient considérables, comparées à celles des français début août. Il semble que le Cabinet de Londres ait été déconcerté par la rapidité avec laquelle l’empereur a pu lever deux armées, organiser la défense des côtes et celle d’Anvers.

De plus, le corps expéditionnaire s’est heurté dès son occupation des îles à un ennemi insidieux, imprévu et mortel : la fièvre des Polders, (NDLR : sorte de malaria)… 15 000 hommes de troupes sont morts ou, malades, sont rentrés en Angleterre.  (voir)

Enfin, les nouvelles du Portugal sont moins bonnes. Après le dernier succès, très coûteux, contre les troupes du roi Joseph et de Victor à Talaveira de la Reina (26 juillet 1809) Wellesley, devenu vicomte de Wellington, a dû quitter l’Espagne. Talonné par Victor et Ney, qui menacent ses lignes de communications, il a dû se replier au Portugal et il demande avec insistance des renforts. Pour les lui donner, Londres est donc contraint d’abandonner son projet de s’emparer d’Anvers. 

Le péril étant écarté, Napoléon décide, le 23 septembre 1809, que les armées de la Tête de Flandres et d’Anvers, seront réunies et formeront l’Armée du Nord, dont le général en chef, sera le maréchal Bessières, duc d’Istrie.

 

CONCLUSION 

Les historiens n’ont pas crû devoir étudier les Armées de la Tête de Flandres et d’Anvers, sans doute, parce que les armées improvisées n’eurent pas à livrer bataille. Et, cependant, parmi les nombreux enseignements que nous pouvons retenir, n’y a t il pas lieu de mentionner une fois de plus, le génie de l’empereur. Loin du théâtre d’opérations, dès qu’il a une idée exacte du danger couru par Anvers, il étudie le problème des forces en présence et, devant notre infériorité numérique, de son quartier général de Schönbrunn, il mobilise la Garde nationale. Puis, il constitue deux nouvelles armées, nomme à leur tête des chefs prestigieux, pense à tout, à la conduite à tenir en cas de bataille, aux dangers courus par la fièvre des Polders… etc.…

References   [ + ]

1. Ce document a été publié, en 1972, par le colonel André L’Huillier – Académie des Sciences, Belles lettres et Arts d’Angers – Mémoires – Neuvième Série – Tomes V et VI années 1971 – 1972 -communication lue à la séance du 2 avril 1971 –  Nous tenons à remercier Mme M. Claire Py de nous avoir permis d’en prendre connaissance.  Nous nous sommes permis d’ajouter, lorsque cela nous semblait utile, quelques compléments d’information
2. NDLR. Les Anglais avaient déjà attaqué le littoral français, en avril 1809. Une expédition commandée par l’amiral Gambier avait été chargée de détruire la flotte française réunie au mouillage d’Aix. Dans la nuit du 11 au 12, trente brûlots avaient été lancés contre les vaisseaux français. Les dégâts furent minimes, mais, pour échapper au danger d’incendie, la plupart des navires avaient coupé leurs amarres et s’étaient échoués à l’embouchure de la Charente. Quatre furent repris par la marée descendante et restèrent sur les rochers de Palles : attaqués par les anglais, ces derniers en brûlèrent trois, le quatrième étant incendié volontairement par son équipage