L’église de la Madeleine à Paris – Une longue histoire

2 décembre 1806 : de Posen, Napoléon signe le décret qui ordonne la construction d’un temple de la Gloire, en l’honneur des soldats de la Grande Armée, sur l’emplacement de la Madeleine.

Bien avant ce décret, il faut se rappeler qu’un premier sanctuaire avait été construit au bourg de La Ville L’Évêque sous le roi Dagobert, en pleine zone rurale. En 1492, Charles VIII y avait installé une confrérie dédiée à Sainte Marie-Madeleine. Au XVIIe siècle, La Ville l’Évêque se développant, l’église gothique devient rapidement insuffisante. Une seconde église de style classique est donc construite, en 1659, l`où aujourd’hui commence le boulevard Malesherbes.

La Ville L’Évêque étant absorbée par Paris en 1722, l’église apparaît de nouveau bien trop petite dans ce quartier aux demeures prestigieuses, tels l’hôtel d’Évreux où vit  alors la Pompadour. Une nouvelle construction est donc décidée, en 1757, sur l’emplacement de l’hôtel de Chevigny et des dépendances d’un couvent de Bénédictines.

Mais Louis XV ayant décidé de réaménager ce quartier de Paris, il fait construire la nouvelle Place Royale et pose la première pierre d’une nouvelle église, le 3 avril 1763, dont le projet est confié à l’architecte Pierre Contant d’Ivry. Ce que l’architecte propose est cependant jugé trop modeste, à une époque où le néo-classicisme fait son apparition dans l’architecture (par exemple l’église Sainte-Geneviève – le Panthéon), qui essaye alors de se rapprocher des grands monuments grecs et romains.Lorsque Contant d’Ivry décède, c’est son élève Joseph-Abel Couture qui reprend le chantier, apportant de nombreuses modifications : raccourcissement de la nef, allongement du chœur, addition de nombreuses colonnades, élargissement du péristyle, ajout, dans la nef, de colonnes détachées.

Arrive la Révolution. L’Assemblée Constituante décide tout simplement d’interrompre les travaux. Pour mettre à la place de cette église en construction, les projets les plus fous sont imaginés : transformation en salle devant recueillir l’Assemblée Nationale (celle-ci, on le sait, se retrouvera finalement au Palais-Bourbon  construit par Bernard Poyet), Bourse, Bibliothèque, Opéra, Tribunal, Temple de la Révolution ou salle de commémorations.

Le nouveau régime impérial installé, d’autres projets sont avancés pour cet édifice qui, décidément, développe les imaginations : on pourrait y installer le Tribunat, y créer un “Panthéon des Arts”, y installer l’Opéra ou encore y regrouper tous les organismes financiers de l’époque, la Bourse, la Banque de France, la Caisse d’Amortissement. Et même, pourquoi pas, d’en faire une salle des fêtes. Aucun de ces projets n’aboutira.

Pourtant, Napoléon s’intéresse au devenir de la Madeleine, comme en témoigne cette lettre du 24 juillet 1804, adressée à Barbé-Marbois, juste avant de se rendre au camp de Boulogne :

Je serai probablement encore pendant longtemps à Boulogne; je vous y verrai avec plaisir. Je désire que vous apportiez avec vous la note de ce que vous aurez arrêté avec la Banque et les agents de la Bourse pour le monument de la Madeleine, que j’ai toujours fort à cœur de voir terminer.

Le 10 janvier 1805, Napoléon semble s’intéresser de nouveau à la Madeleine, écrivant à son ministre de l’intérieur que son

intention serait de terminer le monument de la Madeleine. On pourrait affecter, pour concourir à cette dépense, le produit de la vente du terrain des Capucines ou de tout autre qui serait encore à vendre à Paris. Je désire que vous me présentiez un projet en conséquence.

Moins d’un mois plus tard, le 30 janvier, il précise, dans une Note au même Champagny :

Pour exécuter les projets qu’on peut avoir sur la Madeleine, il convient d’abord d’y affecter la valeur du terrain des Capucines.

Cette affectation ne serait qu’une avance, et l’on pourrait trouver définitivement le remplacement de cette dépense en achetant secrètement et sans délai les chantiers et terrains qui environnent la Madeleine. Après l’exécution du projet, on les vendrait avec un bénéfice de deux cents pour cent.

Le ministre de l’intérieur est invité à présenter les projets sur l’usage à faire des terrains et du bâtiment de la Madeleine. Sa Majesté désire connaître ce que produirait l’exécution des projets qui existent déjà, pour tirer parti du terrain des Filles de Saint-Thomas et savoir si l’on pourrait en affecter la valeur à l’établissement de la Bibliothèque impériale au Louvre.

Il semble que, les évènements étant ce qu’ils furent, le projet lui soit sorti de l’esprit. Pas tout à fait cependant, puisque, dans le Discours sur l’état de l’Empire, présenté par Champagny le 5 mars 1806, on peut lire :

Les Capucines, la Madeleine vont changer de face (…)

Et nous voilà donc en ce 2 décembre 1806, jour anniversaire (ce n’est pas bien sûr un hasard) de la bataille d’Austerlitz. Arrivé à Posen le 28 novembre, et alors qu’il réfléchit, déjà, à la “manœuvre de Pultusk”, il signe, ce jour là, le fameux décret :

ARTICLE 1er. – Il sera établi sur l’emplacement de la Madeleine de notre bonne ville de Paris, aux frais du trésor de notre couronne, un monument dédié à la Grande Armée portant sur le frontispice L’Empereur Napoléon aux soldats de la Grande Armée.

ART. 2. – Dans l’intérieur du monument seront inscrits, sur des tables de marbre, les noms de tous les hommes, par corps d’armée et par régiments, qui ont assisté aux batailles d’Ulm, d’Austerlitz et d’Iéna, et sur des tables d’or massif, les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille. Sur des tables d’argent sera gravée la récapitulation, par départements, des soldats que chaque département a fournis à la Grande Armée.

ART. 3. – Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la Grande Armée avec leurs noms. Ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade, par corps d’armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la Grande Armée seront placées dans l’intérieur de la salle.

ART. 4. – Les armures, statues, monuments de toute espèce enlevés par la Grande Armée dans ces deux campagnes, les drapeaux, étendards et timbales conquis par la Grande Armée, avec les noms des régiments ennemis auxquels ils appartenaient, seront déposés dans l’intérieur du monument. 

ART. 5. – Tous les ans, aux anniversaires des batailles d’Austerlitz et d’Iéna, le monument sera illuminé, et il sera donné un concert précédé d’un discours sur les vertus nécessaires au soldat, et d’un éloge de ceux qui périrent sur le champ de bataille dans ces journées mémorables.
Un mois avant, un concours sera ouvert pour recevoir la meilleure ode et la meilleure pièce de musique analogues aux circonstances.
Une médaille d’or de 150 doubles napoléons sera décernée aux auteurs de chacune de ces pièces qui aura remporté le prix.
Dans les discours et odes, il est expressément défendu de faire mention de l’Empereur.

ART. 6. – Notre ministre de l’intérieur ouvrira sans délai un con cours d’architecture pour choisir le meilleur projet pour l’exécution de ce monument.

Une des conditions du prospectus sera de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd’hui, et que la dépense ne dépasse pas trois millions.

Une commission de la classe des beaux-arts de notre Institut sera chargée de faire un rapport à notre ministre de l’intérieur, avant le mois de mars 1807, sur les projets soumis au concours. Les travaux commenceront le 1er mai et devront être achevés avant l’an 1809.
Notre ministre de l’intérieur sera chargé de tous les détails relatifs à la construction du monument , et le directeur général de nos musées, de tous les détails des bas-reliefs, statues et tableaux.

ART. 7. – Il sera acheté 100,000 francs de rente en inscriptions sur le grand-livre pour servir à la dotation du monument et à son entretien annuel.

ART. 8. – Une fois le monument construit, le grand conseil de Légion d’honneur sera spécialement chargé de sa garde, de sa conservation et de tout ce qui est relatif au concours annuel.

ART. 9. – Notre ministre de l’intérieur et l’intendant des biens la couronne sont chargés de l’exécution du présent décret.

Napoléon a donc, on le voit, l’idée d’un Temple de la Gloire décerné à son armée victorieuse…ce qui peut être considéré comme une bien curieuse destinée pour une église !

Le concours est lancé le 20 décembre suivant :

Le monument dont l’Empereur vous appelle aujourd’hui à tracer le projet sera le plus auguste, le plus imposant de tous ceux que sa vaste imagination a conçu, et que son activité prodigieuse sait faire exécuter.  C’est la récompense que le fondateur des Empires décerne à son armée victorieuse sur ses ordres et par son génie.

Près d’une centaine, pas moins, de candidats se présentent. Pour préserver l’anonymat, le nom des candidats est remplacé par des devises, du genre “La Gloire accompagne la Vertu comme son ombre” ! Le jury chargé de sélectionner les trois premiers projets, présidé par le peintre Jean-François Heurtier, est composé d’architectes de renom, en particulier:

Jean-François Chalgrin (1739 – 1811), dont la longue carrière avait commencé sous Choiseul,
Jacques Gondouin (1737 – 1818), jadis un protégé de Louis XV, dont le nom est également attaché à la Colonne Vendôme, 
Jean-Arnaud Raymond (1742 – 1811), dont le projet d’Arc-de-Triomphe sera plus tard retenu,
Antoine-Marie Peyre (1770 – 1843), qui sera l’architecte du Marché Saint-Martin,

mais aussi des sculpteurs, tels 

Antoine-Denis Chaudet (1763 – 1810), père de l’aigle qui va orner les drapeaux des armées impériales,
ou Jean-Guillaume Moitte (1746 – 1810), auteur des bas-reliefs de la Colonne de la grande Armée à Boulogne,

enfin le peintre François-André Vincent  (1746 – 1816). 

Bref, on le voir, des gens de qualité.

Ce jury retient trois projets :  celui de Étienne de Beaumont (1757 – 1811) , architecte du Tribunat, a leurs faveurs, suivit de celui de Antoine-Laurent-Thomas Vaudoyer (1756 – 1846), et enfin celui de Pierre-Alexandre Vignon (1763 – 1828), qui n’obtient qu’un premier accessit.

Les projets retenus sont envoyés, le 2 avril, en Pologne et Napoléon les étudie rapidement, mais avec soin. Le 18 avril 1807, de Finkenstein où il séjourne, il commence par écrire à Champagny :

Monsieur Champagny, vous recevrez des notes relatives aux renseignements dont j’ai besoin pour former mon opinion sur les projets qui ont été distingués dans le concours que j’ai ordonné par mon décret du 1er décembre dernier. Il convient de faire à l’architecte, qui a remporté le prix, ainsi qu’aux trois autres qui ont eu l’accessit, un don qui non-seulement soit pour eux une marque d’approbation, mais qui les couvre largement de tous leurs frais. Présentez-moi un projet de décret à cet égard. Indépendamment de cette disposition, l’auteur des plans que j’aurai adoptés sera chargé de l’exécution du monument, ainsi que je l’ai prescrit par mon décret.

Les notes suivent le lendemain :

OBSERVATIONS

sur le rapport du Ministre de l’intérieur au sujet du Concours de la Madeleine.

Sa Majesté a lu avec intérêt le rapport que le ministre de l’intérieur lui a adressé le 2 de ce mois sur le concours de la Madeleine, ordonné le 2 décembre dernier. L’Empereur ne se trouve pas assez éclairé pour donner la préférence à l’un des quatre projets que l’Institut a distingués.

Il s’en rapporte parfaitement au ministre et à la classe des beaux-arts pour ce qui tient au bon goût et aux belles proportions. Mais il faut qu’il ait une opinion sur les dispositions intérieure, puisqu’il connaît mieux que personne l’usage auquel il destine ce monument.
Sa Majesté est conduite par ces considérations à désirer que le ministre de l’intérieur réunisse chez lui une sorte de conseil, qu’il présidera, et où seront appelés M. Fontaine, premier architecte de la couronne, l’architecte qui a été distingué au premier rang par la classe des beaux-arts et les trois architectes qui ont obtenu les accessits. Le secrétaire général du ministre tiendra la plume et rédigera le procès-verbal de ce conseil.

Le ministre demandera d’abord aux quatre architectes qui ont obtenu les premiers rangs dans le concours un exemplaire de leurs projets, avec les élévations, tant de face que latérales, les coupes sur la longueur et la largeur, les plans du rez-de-chaussée et des divers étages, s’il y en a; le tout sur une échelle uniforme, dont les dimensions seront exprimées en toises ou, si l’on veut, en nouvelles mesures comparées aux mesures anciennes.

C’est à l’aspect des quatre projets ainsi présentés que Sa Majesté pourra juger celui auquel, d’après ses vues, elle doit donner la préférence. Le ministre accordera huit jours à chacun des quatre architectes pour faire copier ainsi leurs plans et pour rédiger des mémoires détaillés, où ils développeront les avantages de leurs projets respectifs et où ils pourront discuter les inconvénients des projets conçus par leurs rivaux. Ces quatre projets seront adressés à Sa Majesté avec les mémoires à l’appui.

Le conseil délibérera sur ces quatre projets et examinera s’ils répondent les uns et les autres aux questions suivantes:

Première question : où descendra l’Empereur avec toute sa cour quand il se rendra solennellement à ce temple pour la fête du 2 décembre, et où se tiendra sa suite ?

M. Fontaine (Pierre François Léonard Fontaine, 1762-1853. Architecte des palais du Louvre et des Tuileries) fera, sur cette question, les observations qui lui seront suggérées par la connaissance qu’il a des convenances qui doivent être gardées en de telles circonstances. On ne doit pas perdre de vue qu’il ne faut pas qu’il en coûte 50 000 écus, toutes les fois que ce monument servira à l’usage auquel il est destiné. Une pièce pour l’Empereur et pour l’Impératrice, d’autres pour les grands officiers, etc., sont nécessaires dans le cas dont il s’agit. Il faut aussi des pièces distinctes pour les grands officiers et le Sénat qui ne feraient pas partie du cortège de l’Empereur.

Deuxième question : par où entrera le public ?

Troisième question : l’Empereur pourra-t-il descendre à l’abri des mauvais temps, ainsi que sa cour ? Le même avantage est-il assuré au public et particulièrement aux femmes qui seraient appelées à assister à ces cérémonies pendant la mauvaise saison ?

Quatrième question : comment l’Empereur se rendra-t-il de la pièce où il sera descendu à la place qu’il doit occuper pour présider à ces cérémonies ?

Cinquième question : cette place est-elle établie d’une manière convenable, tant pour l’Empereur que pour l’Impératrice, et pour toute la cour ? Y a-t-il des places pour les grands officiers, les commandants, les officiers et les membres de la Légion d’honneur qui font partie nécessaire de ces solennités ? Quel est le nombre de personnes qui pourront se placer dans l’étage des tribunes ?

Sixième question : quelle est la place destinée au public, c’est- à-dire aux hommes, et aux femmes qui, n’étant pas partie nécessaire des cérémonies, y doivent être appelées pour les embellir ?

Septième question : l’intérieur du temple contiendra-t-il plus ou moins de monde que la salle de l’Opéra, les spectateurs compris ?

Huitième question : où placera-t-on l’amphithéâtre destiné aux concerts ? Aura-t-il les dimensions nécessaires ?

Neuvième question : où placera-t-on l’orateur qui doit prononcer un discours dans les principales solennités ?

Dixième question : cet orateur pourra-t-il se faire entendre de toutes les parties du temple ? Le concert sera-t-il entendu de toutes les places ?

Onzième question : Comment se fera l’illumination intérieure et extérieure ? Quant à l’illumination intérieure, les dispositions sont-elles prises de manière que toutes les parties soient éclairées et qu’il n’en résulte aucune incommodité pour aucune place ? Quant à l’illumination extérieure, a-t-on fait entrer dans les détails de la construction les arrangements convenables pour que, chaque fois qu’on illuminera, on n’ait autre chose à faire qu’à poser, dans les places à ce destinées, les verreries, les lampions, etc. ?
On ne peut se dispenser de prévoir ces arrangements, puisqu’à l’époque des solennités, dans le mois de décembre, par exemple, les cérémonies ne pourront avoir lieu en plein jour.

Douzième question : s’il est possible que l’usage s’établira de faire dans ce temple les cérémonies relatives à la Légion d’honneur, le lieu conviendra-t-il aux distributions des décorations ?

Treizième question : Combien pourra-t-on placer de statues ? En pourra-t-on placer d’équestres ?

En répondant à ces diverses questions, il y aura encore à s’expliquer sur une condition nécessaire : c’est que, pour les solennités qui seront ordonnées, on n’ait pas à mettre une planche, un morceau de drap; qu’il y ait pour le trône de l’Empereur une chaise curule en marbre; pour placer les personnes invitées, des bancs de marbre; pour le concert, un amphithéâtre de marbre; ou enfin tout autre arrangement tellement permanent que six heures après que l’ordre d’une solennité aura été donné, il puisse être exécuté.
Il faut enfin que l’intérieur n’exige aucun meuble, et tout au plus des tapis et quelques coussins qui seront placés sur les bancs. Il ne faut pas qu’on ait besoin de mettre des rideaux, des draperies, de faire des constructions momentanées. Tout doit être d’un style sévère et pouvoir servir à toute heure et dans tous les temps.

Les décorations extérieures du temple doivent être subordonnées à ce qu’exigent le goût et les règles de l’architecture. L’intérieur doit être assujetti aux mêmes lois; mais, de plus, ces dispositions doivent être réglées d’après l’usage auquel ce monument est destiné.

Finalement, le 29 mai 1807, il fait connaître à Champagny sa décision :

Pierre-Alexandre Vignon
Pierre-Alexandre Vignon

Monsieur de Champagny, après avoir examiné attentivement les différents plans du monument dédié à la Grande Armée, je n’ai pas été un moment en doute. Celui de M. Vignon est le seul qui remplisse mes intentions. C’est un temple que j’avais demandé et non une église. Que pourrait-on faire, dans le genre des églises, qui fût dans le cas de lutter avec Sainte-Geneviève, même avec Notre-Dame, et surtout avec Saint-Pierre de Rome ? Le projet de M. Vignon réunit à d’autres avantages celui de s’accorder beaucoup mieux avec le palais du Corps législatif, et de ne pas écraser les Tuileries.

Lorsque j’ai fixé la dépense à 3 millions, j’ai entendu que ce temple ne devait pas coûter beaucoup plus que ceux d’Athènes, dont la construction ne s’élevait pas à la moitié de cette somme.

Il m’a paru que l’entrée de la Cour devait avoir lieu par l’escalier vis-à-vis le trône, de manière qu’il n’y eût qu’à descendre et à traverser la salle pour se rendre au trône. Il faut que, dans les projets définitifs, M. Vignon s’arrange pour qu’on descende à couvert. Il faut aussi que l’appartement soit le plus beau possible. M. Vignon pourrait peut-être le faire double, puisque sa salle est déjà trop longue. Il sera également facile d’ajouter quelques tribunes. Je ne veux rien en bois. Les spectateurs doivent être placés, comme je l’ai dit, sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres destinés au public; et les personnes nécessaires à la cérémonie seront sur des bancs, de manière que la distinction de ces deux sortes de spectateurs soit très-sensible. Les amphithéâtres garnis de femmes feront un contraste avec le costume grave et sévère des personnages nécessaires à la cérémonie. La tribune de l’orateur doit être fixe et d’un beau travail. Rien dans ce temple ne doit être mobile et changeant; tout, au contraire, doit y être fixé à sa place. S’il était possible de placer à l’entrée du temple le Nil et le Tibre qui ont été apportés de Home, cela serait d’un très-bon effet; il faut que M. Vignon tâche de les faire entrer dans son projet définitif, ainsi que des statues équestres qu’on placerait au dehors, puisque réellement elles seraient mal dans l’intérieur. Il faut aussi désigner le lieu où l’on placera l’armure de François Ier et le quadrige de Berlin.

Il ne faut pas de bois dans la construction de ce temple. Pourquoi n’emploierait-on pas pour la voûte, qui a fait un objet de discussion, du fer ou même des pots de terre ? Ces matières ne seraient-elles pas préférables à du bois ? Dans un temple qui est destiné à durer plusieurs milliers d’années, il faut chercher la plus grande solidité possible, éviter toute construction qui pourrait être mise en problème par les gens de l’art, et porter la plus grande attention au choix des matériaux; du granit et du fer, tels devraient être ceux de ce monument. On objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit; mais cette objection ne serait pas bonne, puisqu’avec le temps on peut renouveler ces colonnes sans nuire au monument.

Cependant, si l’on prouvait que l’emploi du granit entraînerait dans une trop grande dépense et de trop longs délais, il faudrait y renoncer, car la condition principale du projet, c’est qu’il soit exécuté en trois ou quatre ans, et au plus en cinq ans. Ce monument tient en quelque sorte à la politique; il est dès lors du nombre de ceux qui doivent se faire vite. Il convient néanmoins de s’occuper à chercher du granit pour d’autres monuments que j’ordonnerai, et qui, par leur nature, peuvent permettre de donner à leur construction trente, quarante ou cinquante ans.

Je suppose que toutes les sculptures intérieures seront en marbre, et qu’on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux salles à manger des femmes des banquiers de Paris. Tout ce qui est futile n’est pas simple et noble; tout ce qui n’est pas de longue durée ne doit pas être employé dans ce monument. Je répète qu’il n’y faut aucune espèce de meubles, pas même de rideaux.

Quant au projet qui a obtenu le prix, il n’atteint pas mon but; c’est le premier que j’ai écarté. Il est vrai que j’ai donné pour base de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd’hui; mais cette expression est une ellipse : il était sous-entendu que l’on conserverait de ce bâtiment le plus possible, autrement il en aurait pas eu besoin de programme; il n’y avait qu’à se borner à suivre le plan primitif. Mon intention était d’avoir non pas une église, mais un temple, et je ne voulais ni qu’on rasât tout, ni que l’on conservât tout. Si ces deux propositions étaient incompatibles, savoir, celle d’avoir un temple et celle de conserver les constructions actuelles de la Madeleine, il était simple de s’attacher à la définition d’un temple.

Par temple j’ai entendu un monument tel qu’il y en avait à Athènes et qu’il n’y en a pas à Paris. Il y a beaucoup d’églises à Paris; il y en a dans tous les villages. Je n’aurais pas assurément trouvé mauvais que les architectes eussent observé qu’il y avait contradiction entre l’idée d’avoir un temple et l’intention de conserver les constructions faites pour une église. La première était l’idée principale, la seconde était l’idée accessoire. M. Vignon a donc deviné ce que je voulais. Quant à la dépense fixée à 3 millions, je n’ai pas entendu qu’un million de plus ou de moins entrât en concurrence avec la convenance d’avoir un monument plus ou moins beau. Je pourrai, s’il le faut, autoriser une dépense de 5 ou 6 millions, si elle est nécessaire, et c’est ce que le devis définitif me prouvera.

Vous ne manquerez pas de dire à la quatrième classe de l’Institut que c’est dans son rapport même que j’ai trouvé les motifs qui m’ont déterminé.

L’Empereur a donc décidé, contre l’Académie, d’imposer Vignon, au détriment du lauréat du concours, Beaumont.

Au demeurant, Vignon n’est pas un inconnu pour l’Empereur : pour l’impératrice Joséphine, il a en effet construit, en 1805 la grande serre chaude de Malmaison, en collaboration avec Jean-Thomas Thibault.

Vignon ouvre le chantier au début de 1808. Il lui faut d’abord procéder à l’exhumation des corps déjà entreposé dans l’église, qui sont transférés au cimetière de Montmartre. Puis il commence par faire tout démolir ce que ses prédécesseurs avaient déjà construit. Mais les choses ne vont pas aller le plus simplement du monde, compte tenu de l’intervention fréquente de l’Empereur, dont les idées qu’il se fait de la véritable destination du monument… et même de son emplacement. Un moment, en effet, il songe à le faire édifier sur la colline de Montmartre, pour revenir, quelques mois plus tard, à l’option d’origine, c’est à dire à la Madeleine. Puis c’est de nouveau Montmartre qui a sa préférence, mais pour une “espèce de temple de Janus”, à la destination il est vrai plus que vague. Ce projet, écrit-il à Cambacérès, ne devrait pas coûter “moins de trente à quarante millions”

De Burgos, le 13 novembre 1808, Napoléon suggère même à l’archichancelier que les membres du Corps législatif pourrait payer de leurs deniers pour ce monument :

Je vous envoie une lettre pour le président du Corps législatif. Vous pourriez insinuer l’idée que le Corps législatif décrétât un monument sur les hauteurs de Mars (Montmartre), dans lequel serait conservée la mémoire de cette preuve d’estime que je donne au Corps législatif. Les collèges électoraux feraient les frais de ce monument. Tous les membres feraient à cet effet, une somme de 1,000 francs chacun dans l’espace de dix ans, c’est-à-dire de 100 francs par an : ce qui ferait 15 millions, on 1,500,000 francs par an. Une députation du Corps législatif serait chargée de me porter le vœu que le monument fût décrété avant la fin de la présente session. Il sera nommé une commission du Corps législatif, pour suivre les plans et devis et les détails de l’exécution. Qu’on mêle dans tout cela des idées du code de commerce, du code Napoléon, du code criminel, etc. C’est un moyen d’avoir un beau monument que la position de Paris réclame, et de le faire faire aux frais de personnes que cela ne gênera pas.

Vignon, de son côté, a commencé la construction, émaillée d’obstacles politico-financiers. Mais, bientôt, Napoléon se désintéresse du projet et ne s’occupe pas de savoir aux querelles qui en émaille le déroulement. Il est vrai que les finances de l’empire se dégradent, au point qu’en 1812 à  peine un tiers des crédits prévus sont disponibles. Vignon plaide sa cause auprès de Napoléon : rien n’y fait.

Et puis, la gloire (militaire) se fait de plus en plus désirer. L’Espagne, la campagne de Russie, celle de 1813…

Que ferons-nous du temple de la Gloire ? Nos grandes idées sur tout cela sont bien changées… C’est aux prêtres qu’il faut donner nos temples à garder : ils s’entendent mieux que nous à faire des cérémonies et à conserver un culte. Que le Temple de la Gloire soit désormais une église: c’est le moyen d’achever et de conserver ce monument. 

La décision est prise : ce temple sera une église !

La suite, bientôt, ne dépendra plus de Napoléon, et c’est une autre histoire !