1807 – Le voyage de Napoléon et d’Élisa à Venise

Elisa
Elisa

Au mois de novembre 1807, l’Empereur se rendit en Italie. Le principal but de son voyage était de visiter Venise, réunie récemment au royaume, avec son beau territoire allant, y compris le Frioul, jusqu’aux provinces autrichiennes, c’est-à-dire jusqu’à la ligne de l’Isonzo. L’Empereur voulait aussi inspecter cette vaste possession nouvelle de ses Etats, y ordonner des travaux, et réparer ainsi, par sa présence, aux yeux des populations, la nécessité où il avait été, en 1797, après Campo-Formio, de les céder provisoirement à l’Autriche, malgré la dissemblance des nationalités. Il n’avait pas fallu moins alors que l’intérêt supérieur qu’avait la France de se voir garantie les provinces de la rive gauche du Rhin, sa vraie frontière naturelle, pour décider Napoléon à lâcher prise sur la Vénétie, malgré qu’il lui en ait coûté beaucoup , comme bien l’on pense, et qu’on ait cherché depuis la justification de cet abandon dans la révolte des Vénitiens contre les Français,

Le glorieux traité de Presbourg, qui venait d’être signå le 26 décembre 1805, répara ce malheur et ratifia cette annexion si désirée. Ainsi plus tard, à près dc cinquante ans dc distance, un autre Napoléon, neveu et héritier du grand Empereur, devait à son tour, et au nom du même principe, rétablir l’indépendance italienne dans ces contrées et y marquer d’un nouveau sceau , celui-là définitif, la libération du pays.

Avant de parcourir le territoire, jadis apanage de l’ancienne république, et pour tenir sa cour à Venise, l’Empereur et Roi convoqua plusieurs de ses feudataires. Nous parlerons surtout ici de sa sœur, la princesse de Lucques.

Dès qu’elle fut autorisée à se joindre aux souverains d’escorte, Elisa quitta Lucques, le jeudi 20 novembre 1807, à midi, accompagnée de sa dame d’honneur, Camille Mansi, du chevalier Mansi, de son Grand écuyer  Bartholomé Cénami, de la signora Olympe Fatinelli, sœur de ce dernier et dame du palais, et de quelques autres personnes distinguées, en tout trois voitures , un petit petit et très élégant coupé de voyage confectionné à Paris, chez Getting, puis deux berlines; enfin, à l’avant, deux courriers, La princesse occupait seule le premier véhicule avec la marquise Mansi.

Arrivée le soir à cinq heures, à Florence, incognito, elle vint souper au palais Ximénès, chez le chargé d’affaires de France d’Aubusson 1)Ce palais. où le consul de France en Étrurie venait de se fixer, se trouvait justement dans la direction du chemin d’Elisa. Il est situé Borgo l’inti, 62, non loin de la porte San-Gallo., avec sa première dame d’honneur. Celui-ci, qui la reçut au bas du grand escalier de l’hôtel, avait réuni pour la circonstance plusieurs invités de marque connus pour leurs idées francophiles : les marquis Torregiani et Santini, le chevalier Hippolyte Venturi, outre 1e peintre Fabre. On remarqua une longue conversation entre la princesse et d’Aubusson, où il fut question, en termes très explicites, du départ de la Régente 2)La régente Marie-Louise de Bourbon, veuve de Louis Ier, décédé en .

A six heures du soir Son Altesse Impériale prenait congé et remonta dans sa voiture qu’escorta jusqu’à Bologne un peloton de chasseurs cheval.

Pendant les quelques instants qu’elle passa à Bologne, le soir du lendemain 27, pour se remettre de la traversée de l’Apennin , particulièrement pénible en cette saison , le cardinal-archevêque et toutes les autorités civiles et militaires du département 3)En l’espèce, département italien du Reno. vinrent lui offrir leurs hommages , et elle n’avait pas encore atteint Ferrare qu’on voyait à une assez grande distance des foyers ardents disposés de place en place, en son honneur, pour éclairer la route. Aux portes de cette ville, toutes les autorités constituées saluèrent la princesse ct l’accompagnèrent jusqu’au pont du Lac-Obscur (di lago oscuro).

Là se trouvaient déjà préparés les bateaux pour la conduire jusqu’à Venise, Son Altesse y monta, et aussi bien la navigation du Pô que le passage de la laguna vénitienne n’apportèrent aucun retard à son voyage. Le 29 novembre, à quatre heures du matin, elle atteignait Venise avec son cortège, et en très bonne santé; elle alla visiter trois heures après l’église de la Salute, le palais de la Charité et le soir elle fut prête pour aller au-devant de l’Empereur.

Précédée de son ministre de l’intérieur d’Italie, Arborio Gattinare de Brême, qui avait reçu l’ordre de partir d’avance par la route de Mantoue, afìn d’y préparer l’état de maison qu’il y devait tenir, étant chargé par l’Empereur et Roi de recevoir à sa table, durant ce voyage mémorable, les personnes admises à la sienne qui ne pourraient pas journellement y être invitées, Sa Majesté avait quitté Milan Ie 28 novembro 1807, au matin.

Le palais Stra (Pisani) à Venise
Le palais Stra (Pisani) à Venise

Elle dina à Vicence ce jour, traversa de nuit Padoue et arriva fort tard dans son palais de Strà (ci-devant palais Pisani), sur la Brenta 4)Il appartenait à la Couronne, qui l’avait payé 1.200.000 fr. Le palais de Strà devint un des six palais der Napoléon dans son royaume.. Elle y coucha, et , le 29 au matin, passa en revue les troupes qui étaient aux environs de Strà. Elle se mit ensuite en route pour Fusine. Elle avait alors à ses côtés le grand-duc de Berg , Ie roi et la reine de Bavière avec leurs enfants, le prince régnant de Neuchâtel, S. A. I. le vice-roi, les ministres Champagny et Decrès et le maréchal du palais Dzuroc. Le roi de Naples, Joseph-Napoléon, retenu à Modène, à l’Albergo grande, par une première entrevue avec son frère Lucien pour préparer à un rapprochement avec l’Empereur, n’arriva que le surlendemain. La reine d’Etrurie, qui avait sollicité de venir offrir ses hommages, n’avait pas, et pour cause, été exaucée; elle manquait donc à ce cénacle de têtes couronnées,

La bienvenue du patriarche et des nombreuses autorités de Venise devait être souhaitée , Ie lendemain dimanche au souverain, à Fusine.

Le patriarche de Venise, nommément Monseigneur de Gombaloni, venait un peu plus de deux mois auparavant, à la veille de partir pour Milanan, d’être avisé par une lettre lettre de Son Excellence le grand maréchal du palais que Sa Majesté Impériale et Royale l’avait décoré du Grand-Aigle de la Légion et lui avait fait présent d’une tabatière en or avec son portrait entouré de diamants. Était-ce pour bien disposer ce personnage à la future réception déjà prévue par les officiels en septembre que ces attentions vraiment royates lui étaient prodiguées ? On peut le supposer. En tout cas , la bonne politique commandait d’agir ainsi vis-à-vis d’une de ces  premières fonctions de cette grande cité.

Le 29 novembre donc, I’Empereur arrisa Fusine 5)Fusine est situé au bout de la lagune vénitienne. Une belle route qui suit la Brenta y conduit de Palerme. Fusine n’est pas un village ni même un hameau, c’est une réunion de trois maisons, dont une, assez modeste, avec colonnade, date de Napoléon. En face part l’embranchement de la Brenta sur l’Adriatique. Le pays aux alentours est plat et marécageux. le soir, à trois heures, au bruit du canon et des cloches ; la princesse Élisa s’y était déjà portée avec sa Maison.

Le monarque mit pied à terre à l’extrémité de la terre ferme , près d’une tente formant salle,  qui avait été disposée pour la recevoir. Tandis que le Podestat le saluait au nom de ses sujets vénitiens, deux nègres lui présentaient les clés de la ville, l’une en or, l’autre en argent, suivant l’antique usage. Napoléon ayant remercié brièvement, rendit aussitôt les clés et s’inclina devant la brillante assistance qui l’accueillait avec un enthousiasme moins exubérant que celui de la foule, mais peut-être plus respectueux.

Cette foule était composée principalement d’habitants du Padouan et des provinces environnantes. Les costumcs pittoresques des paysans et paysannes endimanchés, qui ont depuis longtemps disparu dans ces régions, formaient un coup d’œil extrémement coloré et digne de fixer le pinceau d’un Tintoret ou d’un Guardi. Quant aux voitures ayant amené tout ce monde, et qui étaient au moins là depuis la veille, on ne les comptait plus ; il en était venu de partout, par exemple d’Ancone et de Rimini et des Alpes Juliennes. Les carrioles de la Carinthie et du Frioul n’étaient pas les moins  curieuses  à observer. Les cours et les abords de chaque auberge, le long du parcours, en étaient envahis.

De Fusine, les équipages royaux rétrogadèrent sur Strà. Le souverain s’embarqua donc à Fusine , le 29 novembre avec sa suite, après les présentations des autorités vénitiennes. A ce moment, la nombreuse flottille de l’Adriatique, composée de chaloupes canonnières et autres bâtiments armés formant une ligne passant par les lagunes depuis Ie Grand Canal, à Venise, jusqu’à celui de la Brenta, fit entendre une nouvelle décharge d’artillevie. La mer était sillonnée de plusieurs milliers de nacelles et de gondoles pavoisées, au milieu desquelles on distinguait une vaste péotte surchargée d’attributs ingénieux et dorés, tapissée à l’intérieur de soieries et de velours nacarat, laquelle, avec deux autres également sculptées, avait été construite spécialement pour la circonstancc par Ie génie. La municipalité on avait fait les frais.

Entrée de Napoléon à Venise
Entrée de Napoléon à Venise

Des à jour placés à I’arrière et recouverts de vélums permettaient aux divers souverains auxquels ils étaient destinés, d’étre abrités et vus tout ensemble. Les gondoliers chargés d’effectuer le passage des rois étaient en habit de satin blanc brodé de galons d’or. Le corps de la marine avait préparé d’autres canots élégamment ornés, l’un monté  par les marins de la garde, l’autre par des musiciens. II y avait en outre douze gondoles pour les adjudants et officiers destinés à maintenir l’ordre pendant la marche du cortège ; trente-deux chaloupes pour les charges de cour et les autres notabilités ; vingt-cinq autres pour Ies corps constitués , dont quelques-unes parées de véritables monuments symboliques ; Ie tout formait un assemblage superbe. Le canot des marins de la garde suivait immédiatement la péotte de la Ville.

Sur dix bâtiments accompagnant le héros , que tous les organes comparaient alors à Jupiter, à Romulus et surtout à Numa, se trouvaient les consuls, les membres de la chambre de commerce, le préfet, les divers conseils municipaux , les commissaires, etc., etc.  Des centaines d’autres étaient remplis par Ies citoyens de toutes les classes et de toute profession ; la noblesse était cn costume. Élisa occupait une place dans l’esquif impérial, non loin du chevalier Daniel Renier, podestat, avec qui l’Empereur et Roi se plût à converser.

La traversée jusqu’à l’embouchure du Grand Canal, près de Santa-Croce, qui forme l’entrée de Venise du côté de Fusine (l’entrée la plus large de cette ville célèbre, et pour cette raison choisie par les divers souverains qui y entrent solennellement, venant du territoire italien), la traversée, dis-je, dura environ une demi-heure ; bien que le temps fût plutôt couvert ce jour-là, le spectacle tenait  de la féerie. Seule peut-être la solennité où figurait le Bucentaure, lorsque le doge célébrait les fiançailles de l’aristocratique république avec la mer, pouvait en soutenir la comparaison.

A l’entrée de la cité sortait des eaux, élevé qu’il était sur pilotis, un arc de triomphe colossal à six colonnes doriques et bas-reliefs construit sur le modèle de celui de Titus. Entre l’imposte ct l’architrave régnaient des médaillons avec symboles, rappelant les fleuves qui avaient vu d’étonnantes victoires : l’Adda, l’Adige, le Panaro, le Danube, la Saale, l’Alle, etc. Deux colonnes rostrales à l’avant, surmontées d’aigles aux ailes éployées, portaient les armes de France et d’Italie, Des inscriptions composées par les savants étaient à l’avenant.

La foule avait envahi Ies batiments publics et les toits des maisons, et jusqu’aux clochers de la viile. Elle applaudissait dès qu’elle apercevait le souverain. Cette réception était sans exemple. Le trajet du Grand Canal, terminé au milieu d’un bruit de fanfares et d’acclamations, l’Empereur d’Occident, débarqué la Piazzetta, après avoir jeté un premier coup d’œil sur le lion ailé 6)A la suite du voyage de I’Empereur, ce lion fut transporté Paris et format Ie principal ornement d’une fontaine érigée, sur l’esplanade des Invalides. Il fut repris en 1815 par les Autrichiens et ramené à Venise. — Quant aux chevaux de bronze de Saint-Marc, ils furent placés sur l’arc de triomphe du Carrousel. qui couronne une colonne de granit, ainsi que sur le palais ducal, entra à Saint-Marc.

Élisa assista donc au triomphe de son frère et aux fêtes que la ville des Doges offrit à ses illustres hôtes les jours suivants : revues, redoutes, régates, joutes sur le Grand Canal, notamment Ie “Jeu dit des Forces” 7)Cette fête, particulière  aux Vénitiens, eut lieu au milieu du Grand Canal, l’aprés-midi du 2 décembre, anniversaire du couronnement. Des hommes montés les uns sur les autres, en forme de pyramides, se soutiennent par l’effort de l’équilibre et leur grande vjgueur. L’Empereur et Roi y assista du balcon du palais Balbi. , lancement de navires et de chaloupes canonnières, cantates lyriques, illuminations, etc., etc.

Le 2 décembre, la princesse occupe, avec la reine de Bavière, leurs maisons, et les dames de l’aristocratie vénitienne, la galerie extérieure du premier étage du palais ducal, d’où elle contemple la revue que passe l’Empereur de sa flotte de l’Adriatique .

Joachim Murat, grand-Duc de Berg en 1806, puis roi de Naples
Joachim Murat, grand-Duc de Berg en 1806, puis roi de Naples

De quelque côté qu’on se retourne, le spectacle est grandiose. On distingue, au milieu de l’état-major , un hommc superbe, en uniforme écarlate avec dos petites bottes glands : c’est Murat. Puis, tour à tour défilent, sur le terre-plein de Saint-Marc, les soldats d’infanterie légère, les commissaires et les officiers appaptenant à la marinc royale, les pupilles, los artilleurs, les canonniers gardes-côtes, les vétérans et les Dalmates, encadrés par la garde de Venise, tandis que sur les nots se balancent, leurs carènes reluisantes à neuf, les chaloupes canonnières, trois bricks de 16, une corvette, trois frégates, etc., etc., Et tout construit récemment dans le vaste arsenal, objet de toute la sollicitude du souvepain.

Ces bâtiments de guerre, voiles déployées, sont : la corvette l’Aigle et les bricks la Princesse-Auguste, le Iéna, le Friedland, le Neptune, le Teutié et le Pollux; ils sont décorés des pavillons de toutes les puissances neutres et amies. Le fond de la scène est fermé par les façades pleines de caractère de la Douane de mer s’avancant en promontoire et par le dôme élégant de l’église Sainte-Marie della Salute.

Napoléon visite un autre jour — le samedi suivant — la bibliothèque royale, distribue des croix de la Couronne de Fer, examine les manuscrits miniatures et laisse un don princier d’argent pour cet établissement.

Insigne de la Couronne de Fer
Insigne de la Couronne de Fer

Sa sœur, qui l’accompagne, est naturellement de toutes les cérémonies,

La municipalité, de même que pour la reine de Bavière, a galamment désigné à son intention des dames d’honneur prises dans Ies meilleures familles; nous nommerons les signore Catherine Contarini, née Civrano; Mariana Gradenigo, née Lopedan; Claire Contaeini, née Piovenc; Claire Barbarigo, née Pisani ; Élisabeth Widmann, née Foscarini; Madeleine Pisani, née Micheli. Élisa se montre très aimable avec toutes.

Le 3 décembre, au bal du théâtre de la Fenice qu’ouvrit le vice-roi avec la princesse Charlotte de Bavière, sa belle-soeur, Stanislas de Girardin, écuyer du roi de Naples, témoin oculaire, a un mot pour caractériser Élisa : « La salle était brillamment illuminée, décorée de gaze bleu et argent 8)Stanislas de Girardin – Mémoires.. Les femmes n’étaient guère remarquables par leur parure, encore n’était-elle pas de très bon goût. L’Empereur a passé environ une heure au bal et s’est retie à dix heures. La princesse de Lucques, sa sœur, était mise de manière à faire beaucoup d’eau. La reine de Bavière avait beaucoup de diamants et beaucoup d’années, etc.

Ce même jour, 3 décembre, Eynard 9)Eynard Gabriel – Fermier des tabacs d’Étrurie et conseiller financier de la princesse de Lucques, demeuré à Florence, où l’incertitude était grande, et où l’on pensait que la Toscance deviendrait italique province, l’Empereur ayant dit au Conseil d’État qu’il voulait agrandir le royaume d’Italie jusqu’à 11 millions d’habitants (et on allait jusqu’à supputer que ce serait par voie de Confédération), Eynard recevait un courrier de Venise, l’appelant sur l’heure ; il partit aussitôt. Il arriva le 5.

. …Quelle ville étonnante et quel moment intéressant pour la voir ; je crois lire Candide, écrivait-il, le 7, de Venise 10)Allusion au souper de Candide à Venise. (Candide, de Voltaire),. C’est le rassemblement des rois couronnés (ici l’énumération donnée déjà ci-dessus). J’avais été appelé pour une commission importante, je l’ai remplie, et ce soir je repars pour Florence où ma présence est nécessaire, puisque décidément la Toscane est réunie au royaume d’Italie…. Que de choses surprenantes on voit ici ! Il est impossible de s’imaginer rien de plus brillant, de plus imposant, ni de plus puissant que la cour de France. J’ai  trouvé une différence énorme de ce que j’avais vu Milan ; Ie respect qu’on a pour l’Empereur va presque jusqu’à l’adoration ; les princes et tous ceux qui l’entourent ne sont réellement que des esclaves, et tous les souverains que je vous ai nommés attendent ses ordres comme un caporal l’attend de son colonel; aucun ne peut partir quand il veut, l’heure et le jour seront fixés par l’Empereur. Il faut voir ces choses pour les croire; il est impossible de s’en faire une idée » 11)Eynard à son frére à Genève (de Venise, 7 décembre)..

Bien que n’étant pas logée près de son frère, puisqu’elle était descendue au palais Corner, la princesse eut au palais impérial, ci-devant des Procurateurs, plusieurs entretiens avec Napoléon, et c’est là qu’elle reçut confidence de la probable et imminente incorporation de la Toscane à  l’Empire.

Élisa, en tout cas, fut mise au courant du traité de Fontainebleau, signé le 27 octobre précédent entre l’Espagne et la France. Suivant ses clauses, la reine d’Étrurie devait abandonner ses États cédés à l’Empereur, et se retirer Madrid près du roi, son père, en attendant qu’elle pût entrer en possession du nouveau et assez chimérique royaume de Lusitanie septentrionale 12)Portion du pays appartenant nu Portugal, promis à son fils. Élisa supplia alors Napoléon de lui accorder une augmentation de territoire à prendre dans le royaume d’Étrurie, et elle plaida si bien sa cause qu’elle lui en arracha la promesse. Mise en goût par le tendre accueil de son frère, on la voit formuler, dans une note datée du 8 décembre 1807, au duc de Cadore, accompagnée d’une carte sur laquelle elle a tracé, en traits rouges, les frontières qu’elle désire, de nouvelles demandes.

La chartreuse de Pise, située en territoire étrurien, et qui a un revenu do 20.000 écus de Toscane, lui conviendrait comme maison de campagne. Pour Piombino, elle souhaite les limites de la Cécina et de l’Ombrone, rappelant qu’en juillet 1800 le prince de Bénévent lui avait annoncé comme certaine l’annexion à Lucques des districts de Barga, Serravezza et Pictra-Santa, et toute la Lunigiana ligurienne et toscane, c’est-à-dire Sarzano, Fivizzano, Bagnone et Pontremoli, pays comprenant 36.000 habitants et donnant 200.000 fr. de rente.

Or, ce beau projet ne s’est pas réalisé et elle n’a eu que des déceptions de ce côté. Elle réclame aussi, comme propriété personnelle, la villa ducale de Poggio-a-Cajano, sur la route de Pise à Florence, située à trois lieues de cette capitale ; on le voit, l’augmentation de ses limites la tourmentait d’autant plus qu’elle savait décidé le départ de la reine-régente

Plus calme sur ce chapitre, Napoléon se réserva de choisir le moment pour augmenter les possessions lucquoises : les événements qui se déroulaient en Espagne et surtout l’entrevue que Joseph avait préparée sur ses ordres, entre Lucien et lui, à Mantoue, sur sa route de retour, entrevue toute prochaine et qu’il espérait alors devoir être concluante dans son sens, d’un moment à l’autre influer sur ses résolutions.

La princesse, après ces quelques jours de fête, quitta Venise le 7.

Le voyage fut plus fatigant qu’en allant, par suite de l’affreux état des chemins , notamment de celui de Ferrare, inondé par le Pô, qu’on dut même éviter en faisant un grand détour. Eynard, qui est du trajet, occupait une des voitures de sa suite avec le secrétaire particulier d’Élisa. “Sans cela, il m’aurait été impossible d’avoir des chevaux. Nous avons pris la route de Padoue, Vicence, Vérone, Mantoue, Reggio, Modène et Florence.”

Élisa repasse par Bologne le 10 décembre, à onze heures du matin, et descend chez M. Louis Perotti, I’hôtel de la Ville de Paris, où elle avait de même logé lors de son récent passage. Son frère Joseph arrive à son tour le lendemain et prend logement au palais Marescalelli. Pendant ce court séjour, Élisa fut complimentée par Ie commandeur Mosca , préfet, et par M. Bettini, vice-podestat, entouré de la municipalité. Élisa se rendit avec sa suite à  l’Université, visita les locaux et voulut encore revoir la fabrique de toile de MM. Leonesi et Bignani, à qui elle laissa une grosse commande. Elle retint le préfet et le vice-podestat à diner, puis, à neuf heures du soir, elle reprit la route de Pistoia (1).

Sur huit jours que dura Ie voyage, la princesse et ses gens en passèrent six et six nuits en voiture. Pour traverser les Apennins, on dut mettre dix chevaux et quatre bœufs à chaque voiture, la montagne étant couverte de neige, Nous avons rencontré la reine d’Étrurie qui est partie avec une suite très nombreuse, écrit Eynart à son père, le 11 décembre 1807, de Florence. Entre Bologne et Modène, j’ai rencontré Lucien Bonaparte, ajoute-t-il 13)Lucien se rendait alors Mantoue pour voir l’Empereur, mais il s’arrêta d’abord à Modène et il logea à la Grande-Auberge où il avait rendez-vous avec son frére Joseph qui arrivait de Venise. Il passa la soirée, en l’attendant, au théâtre Rangone, aujourd’hui détruit. Cet édifice était situé à l’angle de la voie Émilienne et de Ia rue conduisant au château royal. Il atteint Mantoue le 13 décembre presque en même temps que Napoléon. L’entrevue eut lieu ce même jour au palais royal de cette ville., Ce voyage pourrait causer encore de nouveaux changements. Il paraitrait qu’il est raccommodé avec l’Empereur et que le roi de Naples en est cause….. Les grands chemins d’Italie offrent un singulier coup d’œil ; on ne rencontre que princes, rois et souverains nouveaux ou déchus

Élisa rentre à Lucques le 12. Toutes les autorités avec les colonels et lieutenants de divers régiments de la garde nationale vont au-devant d’elle jusqu’à la frontière, où se rend également le prince Félix, avec plusieurs voitures à la daumont, dans lesquelles Élisa et sa suite prennent place. Son but politique était rempli.

Napoléon, de son côté, passant par Mestre et Trévise le 8 décembre, ville où de Brême l’avait précédé pour préparer sa réception, regagna Milan et Paris, non sans avoir reçu sur son passage bien des démonstrations officielles et spontanées de la part des villes qu’il traversa. Ce même jour, 12 décembre, il s’arrêta Mantoue où eut lieu — telle la scène célèbre entre Auguste et Cinna — son importante mais stérile entrevue avec Lucien.


 

References   [ + ]

1. Ce palais. où le consul de France en Étrurie venait de se fixer, se trouvait justement dans la direction du chemin d’Elisa. Il est situé Borgo l’inti, 62, non loin de la porte San-Gallo.
2. La régente Marie-Louise de Bourbon, veuve de Louis Ier, décédé en
3. En l’espèce, département italien du Reno.
4. Il appartenait à la Couronne, qui l’avait payé 1.200.000 fr. Le palais de Strà devint un des six palais der Napoléon dans son royaume.
5. Fusine est situé au bout de la lagune vénitienne. Une belle route qui suit la Brenta y conduit de Palerme. Fusine n’est pas un village ni même un hameau, c’est une réunion de trois maisons, dont une, assez modeste, avec colonnade, date de Napoléon. En face part l’embranchement de la Brenta sur l’Adriatique. Le pays aux alentours est plat et marécageux.
6. A la suite du voyage de I’Empereur, ce lion fut transporté Paris et format Ie principal ornement d’une fontaine érigée, sur l’esplanade des Invalides. Il fut repris en 1815 par les Autrichiens et ramené à Venise. — Quant aux chevaux de bronze de Saint-Marc, ils furent placés sur l’arc de triomphe du Carrousel.
7. Cette fête, particulière  aux Vénitiens, eut lieu au milieu du Grand Canal, l’aprés-midi du 2 décembre, anniversaire du couronnement. Des hommes montés les uns sur les autres, en forme de pyramides, se soutiennent par l’effort de l’équilibre et leur grande vjgueur. L’Empereur et Roi y assista du balcon du palais Balbi.
8. Stanislas de Girardin – Mémoires.
9. Eynard Gabriel – Fermier des tabacs d’Étrurie et conseiller financier de la princesse de Lucques
10. Allusion au souper de Candide à Venise. (Candide, de Voltaire),
11. Eynard à son frére à Genève (de Venise, 7 décembre).
12. Portion du pays appartenant nu Portugal
13. Lucien se rendait alors Mantoue pour voir l’Empereur, mais il s’arrêta d’abord à Modène et il logea à la Grande-Auberge où il avait rendez-vous avec son frére Joseph qui arrivait de Venise. Il passa la soirée, en l’attendant, au théâtre Rangone, aujourd’hui détruit. Cet édifice était situé à l’angle de la voie Émilienne et de Ia rue conduisant au château royal. Il atteint Mantoue le 13 décembre presque en même temps que Napoléon. L’entrevue eut lieu ce même jour au palais royal de cette ville.