Le général Griois à la Bérézina

Dans nos marches de Tolotchin à Borisof, les nouvelles les plus sinistres nous arrivaient successivement et laissaient peu d’espoir d’échapper. Minsk, avec ses immenses approvisionnements, était tombé au pouvoir de l’ennemi; Borisof avait été enlevé, son pont détruit, et une armée russe occupait les rives de la Bérésina; il fallait donc opérer de vive force le passage de cette rivière, et nous avions brûlé notre dernier équipage de ponts avant de quitter Orcha! 1)Sur ordre de Napoléon Quel effrayant avenir, et dans trois ou quatre jours tout allait être décidé! Mais, chose singulière et que je ne puis attribuer qu’à un affaissement d’esprit, suite de nos longues souffrances, les chances désastreuses que nous courions, et qui, dans toute autre circonstance, auraient absorbé nos pensées et éveillé toute notre sollicitude, furent loin de produire cet effet sur moi et mes camarades. Je me figurais presque être étranger à tout ce qui se passait, et le canon ennemi qui grondait autour de nous troublait à peine notre apathique sécurité.

C’étaient les corps d’Oudinot et de Victor, aux prises avec le corps de Wittgenstein, qui se rendaient en toute hâte sur la Bérésina. Le 26, nous rencontrâmes une partie du corps de Victor qui faisait halte près d’un village. Je vois encore l’étonnement mêlé de pitié et d’effroi avec lequel les militaires de ce corps se groupaient autour de nous et regardaient défiler d’un pas mal assuré ces fantômes qui n’avaient plus de vivant qu’un reste de mouvement, et dont l’accoutrement bizarre et dégoûtant aurait, dans toute autre circonstance, excité le rire. C’était tout ce qui restait de l’armée qui avait pris  Moscou! Et nous, nous regardions comme une chose extraordinaire ces troupes qui présentaient un ensemble d’ordre et de discipline dont nous avions à peine conservé l’idée. Mais ce qui peint notre état de dégradation, c’est que loin de rougir de notre détresse, nous souriions à l’idée qu’elles seraient sous peu à notre niveau 2)Cf. dans CHAMBRAY une réflexion semblable, exprimée plus brièvement et avec moins de vigueur (II, p. 307) ; il assure que dès le lendemain, un grand nombre de soldats du IXe corps, effrayés ou entrainés par l’exemple, avaient déjà quitté leurs drapeaux..

Le 26 novembre, le IVe corps s’arrêta à Niemanitza pour y passer la nuit; plusieurs maisons de ce village étaient encore debout, et nous nous établîmes dans l’une d’elles. Couchés sur les bancs qui entouraient la chambre, .nous dormions profondément, après avoir mangé notre insipide bouillie, lorsque des coups redoublés se firent entendre.

A moitié réveillé, je crus que c’étaient quelques soldats qui, moins heureux que nous, cherchaient à enfoncer quelques portes ou à démolir une maison pour alimenter le feu de leurs bivouacs et, comme pareille scène se renouvelait chaque soir, j’étais peu disposé à me déranger, lorsqu’on me cria du dehors en frappant de nouveau : Colonel, sauvez-vous, le feu est à la maison! »

Je m’élance de mon banc, j’ouvre la porte et je vois tout en flammes autour de moi. Le feu avait déjà gagné le toit de ma cabane; cinq minutes après, elle était consumée, et c’eût été fait de moi et de mes camarades sans l’avertissement énergique du chirurgien-major du 6e hussards; son bivouac était près de ma maison, et ses cris m’avaient averti du danger.

Il était environ 2 heures du matin, et nous attendîmes le jour autour de quelques poutres embrasées, les pieds dans la boue que le feu avait ramollie. Je n’étais pas guéri de la fièvre catarrhale dont j’avais été atteint à Doubrovna et il m’en restait une toux très violente, dont je fus tourmenté pendant le reste de cette nuit bien plus vivement qu’à l’ordinaire. Dans un de ces accès, je sentis dans la gorge quelque chose qui m’étouffait et par un nouvel effort, je vomis trois énormes vers pelotonnés ensemble. Je ne puis rendre l’horrible sensation que j’éprouvai lorsque je les arrachai de ma bouche par une espèce de mouvement convulsif pour les jeter loin de moi.

De ma vie je n’en eus de semblable. Heureusement, cet horrible vomissement, causé sans doute par la misère et la mauvaise nourriture, n’eut lieu que cette fois; mais la fièvre et la toux continuèrent, et mes forces s’épuisaient. Elles m’étaient cependant nécessaires, pour les terribles épreuves qui m’attendaient encore!

Le passage de la Bérézina

Trois heures avant le jour, les débris de la garde italienne prirent les armes et se mirent en route avec le prince Eugène. Quelques coups de baguette avaient donné le signal. Leur son lugubre rappelait celui qu’on entend aux enterrements, et c’était à la mort que marchaient la plupart des hommes qu’il rassemblait! Faible, épuisé de fatigue et de souffrance, je suivis le mouvement du IVe corps. Le froid n’était pas extrêmement vif; pourtant il gelait, et dans un endroit où la route était couverte de verglas, mon cheval manqua des quatre pieds; la chute fut terrible. J’en fus quitte pour quelques contusions, mais c’était le coup de grâce pour mon cheval. Le pauvre animal eut peine à se relever; deux jours après, il mourut.

Le jour ne paraissait pas encore lorsque j’entrai à Borisof. Il y régnait un désordre dont on ne peut se faire une idée. Des hommes isolés, des voitures, dos chevaux encombraient les rues. Les troupes de Victor se frayaient un passage à travers la foule. On se heurtait dans le crépuscule; des cris, des imprécations s’élevaient de toutes parts.

Dans l’apathique ignorance où j’étais de notre véritable position, je ne savais si le pont de Borisof était rétabli ou si le passage de la Bérésina devait s’effectuer sur un autre point. Je ne cherchais même pas à m’en informer et je suivais la foule. Séparé de mes camarades que j’avais perdus dans l’obscurité, j’entrai dans une maison d’où sortait une faible clarté. C’était un reste de feu qui brûlait encore dans le four.

Deux ou trois personnes profitèrent, ainsi que moi, de cette bonne fortune pour se réchauffer; elles ne dirent que peu de mots : c’étaient des jurements ou des plaintes, selon le degré de misère de celui qui les prononçait et, chose singulière, je reconnus, au son de la voix, un jeune homme que j’avais entièrement perdu de vue depuis quinze ans, et avec qui je n’étais même pas lié, Donin, de Besançon 3)Ce Donin était, depuis le 25 mai 1811, chirurgien sous-aide.major au 8e régiment de chasseurs à cheval..  Il était, à ce qu’il me dit, chirurgien dans un régiment dont les hommes étaient dispersés. Nous nous séparâmes peu d’instants après, et je n’ai plus entendu parler de lui. Très probablement qu’il n’est pas sorti de la Russie.

Le jour commençait à paraitre et j’allais me remettre en route lorsque le capitaine Bonnardel, de mon régiment, nommé chef d’escadron pendant la campagne,  entra dans la maison que j’allais quitter et m’offrit un plat de bouillie que son canonnier d’ordonnance allait préparer sur-le-champ. 4)Etienne Bonnardel, né à Annonay en 1770, canonnier en 1791, brigadier-fourrier en 1796, maréchal des logis en 1798, second lieutenant en 1800, premier lieutenant en 1802, capitaine de 2e classe en 1807 et de 1e classe en 1809, chef d’escadron le 31 juillet 1812, disparu dans la retraite de Russie.

Je n’eus garde de refuser, et pendant que cuisait notre repas, je m’entretins avec Bonnardel que je n’avais pas vu depuis Smolensk. Plus heureux que moi, il était encore plein de santé, et une provision de farine de seigle que son canonnier avait sur son cheval assurait sa subsistance pour plusieurs jours. Un peu réconforté par la nourriture que je pris, je me disposai à me remettre en chemin et je proposai à Bonnardel de faire route avec moi.

Mais, confiant dans ses forces et la santé de son cheval, il préféra se reposer quelques instants dans la maison et me laissa partir seul. Je le quittai donc, et ce fut pour toujours. Ces courts moments de repos causèrent sa perte. Resté en arrière des colonnes qu’il cherchait à rejoindre, il fut enveloppé par un hourra de Cosaques et y perdit la vie ainsi que son canonnier. Si l’on nous avait vus déjeuner ensemble le matin, qui se serait douté que celui dont les forces éteintes et la figure pâle et cadavéreuse annonçaient une fin prochaine, survivrait aux désastres de la retraite, et qu’au contraire l’homme robuste et plein de vie qui semblait défier la mauvaise fortune, succomberait dans cette journée même?

Au lieu de suivre la route qui traversait Borisof et conduisait à l’ancien pont dont les débris fumaient encore, je pris sur la droite un chemin qui remontait la rive gauche de la Bérésina. J’ignorais où il conduisait; mais la foule le suivait et je faisais comme elle. Je n’étais pas encore très loin de Borisof, qu’un hourra eut lieu entre ce bourg et l’endroit où je me trouvais. 

C’est probablement celui dont Bonnardel fut la victime. Je m’en aperçus à la marche précipitée des piétons et au désordre qui se mit dans les voitures dont plusieurs furent abandonnées par leurs conducteurs. Ces sortes d’attaques m’effrayaient peu; j’y étais habitué. D’ailleurs, la faiblesse où la misère m’avait réduit me rendait insouciant, indifférent aux périls, et je m’abandonnais complètement au hasard qui, seul, j’en avais la conscience, pouvait me sauver. Aussi, au milieu de cette foule épouvantée qui fuyait sans savoir où était le danger, je continuai tranquillement mon chemin sans hâter le pas et sans trop m’embarrasser de ce qui se passait autour de moi.

References   [ + ]

1. Sur ordre de Napoléon
2. Cf. dans CHAMBRAY une réflexion semblable, exprimée plus brièvement et avec moins de vigueur (II, p. 307) ; il assure que dès le lendemain, un grand nombre de soldats du IXe corps, effrayés ou entrainés par l’exemple, avaient déjà quitté leurs drapeaux.
3. Ce Donin était, depuis le 25 mai 1811, chirurgien sous-aide.major au 8e régiment de chasseurs à cheval.
4. Etienne Bonnardel, né à Annonay en 1770, canonnier en 1791, brigadier-fourrier en 1796, maréchal des logis en 1798, second lieutenant en 1800, premier lieutenant en 1802, capitaine de 2e classe en 1807 et de 1e classe en 1809, chef d’escadron le 31 juillet 1812, disparu dans la retraite de Russie.