Truguet, Jean-François (1752-1839)

Le jeune Truguet, en 1792
Le jeune Truguet, en 1792

Le père du jeune Truguet, qui était chef d’escadre, le destinant au service de la marine, l’y fit entrer, en 1765, comme garde marine, par une faveur particulière, dès l’âge de douze ans. Il est nommé “garde du pavillon”, titre décerné aux meilleurs élèves de chaque promotion.

Sa première campagne, qui eut lieu en 1766, à bord de l’Hirondelle, sous les ordres du marquis de Chabert, fut toute scientifique, puisqu’il s’agit d’effectuer des relevés hydrographiques en Méditerranée orientale.

A cette époque les ministres de Louis XV, dans le but de donner une haute instruction parmi les officiers de mer, avaient imposé aux gardes de la marine les mêmes examens que ceux exigés pour le génie et l’artillerie; le jeuné Truguet les subit tous avec succès , remportant  plusieurs des prix fondés par le roi en faveur des gardes les plus instruits.

Pendant les années 1768 et 1769, il fit deux campagnes de guerre en Corse, sur le Provence puis sur l’Atalante , et fut blessé dans l’attaque de l’ile Rousse. Il assista ensuite, de nouveau sur le Provence,  au  combat de Tunis et de Bizerte, par l’escadre aux ordres du comte de Broves, dont il était garçon-major. En 1769, il fut fait garde du pavillon, et fit, dans ce grade, quatre campagnes consécutives, sur la Pleiade, puis sur la Chimère , dans l’archipel , contre les pirates qui infestaient ces mers.

Une frégate de la classe Atalante

Truguet fut nommé enseigne de vaisseau en 1772, et il fit, en cette qualité plusieurs campagnes, entre autres une, en 1774, sur la corvette le Rossignol, aux Antilles, et en 1776, sur la frégate l’Atalante, que commandait le marquis de Chabert Cogolin, et à bord de laquelle s’embarqua comme passager le comte de Choiseul-Gouffier. A peu près du même âge, les deux hommes se lièrent d’une étroite amitié et parcoururent ensemble la Grèce et l’Asie-Mineure.

En 1778, la guerre ayant éclaté entre la France et l’Angleterre, Truguet reçut l’ordre de se rendre à Toulon pour y étre employé dans l’armée navale destinée pour les Indes Occidentales. Il fit, sans désemparer, cette guerre d’Amérique si fertile en grands événements, et qui ne fut,  en quelque sorte, pour lui qu’une seule et même campagne, sous les ordres des amiraux d’Estaing, Guichen, Grasse et Vaudreuil, qui commandèrent successivement les armées navales dans ces parages.

Lors de l’expédition dirigée contre Sainte-Lucie par le comte d’Estaing  (décembre 1778), Truguet, sur l’Hector commandait une compagnie de grenadiers; les colonnes de débarquement, mal guidées, s’égarèrent dans leur route,  débouchèrent à la fois sur le même point sous le feu de l’artillerie anglaise, et furent foudroyées d’une manière si terrible qu’elles se virent forcées de se rembarquer précipitamment.  Truguet participa ensuite à l’attaque de l’ile Saint-Vincent ainsi qu’à l’assaut da la Grenada (6 juillet 1779).

Au siége de Savannah (septembre 1779), Truguet, qui avait été fait lieutenant de vaisseau au mois de mars précédent, remplissait auprès du comte d’Etaing les fonctions de et lorsque l’assaut fut commandé il s’élança un des premiers dans les retranchements ennemis; mais le feu de l’artillerie des assiégés, qui prenait les assaillants presque de toutes les directions, fut si vif et si bien nourri qu’il les obligea à la retraite, après leur avoir tué près de douze cents hommes. Le comte d’Estaing, qui dirigeait l’attaque , avait reçu deux graves au bras et à la jambe. Par un hasard heureux, Truguet, qui l’avait perdu de vue dans l’action, le reconnut parmi les morts et les blessés; réclamant le secours de deux grenadiers, il enlève son général du champ de bataille que sillonnaient encore les boulets et la mitraille.

Dans le trajet ces deux grenadiers sont tués; il les remplace par deux autres, et, favorisé par un brouillard épais qui s’éleva tout à coup, il parvint enfin à le ramener au quartier de réserve que commandait de Noailles.

En récompense de la bravoure qu’avait déployée Truguet dans cette campagne, où il avait été blessé deux fois, le comte d’Estaing sollicita pour lui la croix de Saint-Louis, dont il le décora lui-même , au mois de février 1780. Cette distinction, qui ne s’accordait alors qu’à de longs services, fut d’autant plus honorable pour Truguet.

La paix, qui eut lieu en 1783, vint procurer à Truguet un repos qui lui était devenu nécessaire après une aussi longue campagne. A son retour en France on lui offrit du service dans les ports, mais cette sorte d’emploi ne pouvait convenir ni à son zèle ni à son activité.

Lorsque, en 1784, le comte de Choiseul-Goumer fut nommé ambassadeur près la Porte-Ottomane, on l’autorisa à emmener avec lui des ingénieurs géographes, ainsi que des officiers d’artillerie et du génie maritime.

A sa demande, on mit à ses ordres la corvette le Tarleton, dont il fit confier le commandement à Truguet. Ce bâtiment (que l’ambassadeur utilisera pour promener ses hôtes de marque) appareilla de Lorient au mois de juillet 1784 (année de la promotion de Truguet comme Major de vaisseau), pour se rendre à Constantinople. Outre sa mission diplomatique, l’ambassadeur était chargé d’initier les Turcs dans l’art des fortifications et des campements, dans celui de la fonte des canons, des manœuvres de l’artillerie et de la construction des vaisseaux. Ces différentes parties furent confiées aux officiers spéciaux attachés à l’ambassade.

Quant à ce qui concernait la tactique navale , les évolutions et la théorie de la navigation , le comte de Choiseul, qui avait su apprécier les talents et les connaissances de Truguet dans ces diverses branches de l’art nautique, le chargea de l’instruction des officiers de la marine ottomane sous ces rapports.

Il composa (en 1785) alors un traité de manœuvres pratiques, et plus tard une tactique navale mise à leur portée. Ces deux ouvrages, traduits en turc, furent imprimés à Constantinople par les soins du vice-amiral commandant la flotte ottomane, homme très instruit. Truguet fut aussi chargé de lever des cartes marines, basées sur des observations astronomiques et liées par de grandes opérations trigonométriques, des mers de l’Archipel, de Marmara et de la mer Noire.

Mais une mission plus importante et plus difficile fut bientôt après confiée aux soins et au zèle de Truguet. Louis XVI avait conçu la pensée d’obtenir des beys régnants en Égypte, ainsi que des princes arabes les plus puissants du désert, des traités de commerce et de transit de l’Inde par Alexandrie, Suez et la mer Rouge. après des longues et difficiles, il parvint à faire, signer, au Caire, par ces divers beys et princes, des traités fondamentaux qui, en autorisant le commerce français dans ces mers, le mettaient en même temps l’abri de toute insulte et de toute déprédation. 1)La mise en oeuvre de ces différents traités se heurta cependant à l’hostilité de la Compagnie des Indes

Pendant les délais et les lenteurs inséparables de toute négociation avec les Turcs , Truguet employa les loisirs que lui laissaient ces négociations à parcourir la Haute et la Basse-Égypte, en observant les produits, le commerce et les richesses que ce sol était susceptible de procurer à la nation qui saurait les mettre à profit, et il rédigea sur ces objets importants un mémoire qu’il adressa au roi. 2)Ce mémoire,.qui avait pour but.principal de démontrer les avantages d’une communication militaire et commerciale avec l’Inde, fut remis, en original, à Bonaparte lors de l’expédition d’Egypte, et ce général , à son retour en France , dit à Truguet qu’il l’avait lu avec le plus grand intérêt et consulté avec fruit.

Après avoir passé cinq années consécutives à Constantinople, Truguet revint en France au commencement de 1789.

A son arrivée, il reçut de la part du roi et du ministre de la marine des témoignages de satisfaction sur la manière dont il avait rempli la mission qui lui avait été confiée. L’année suivante il reçut l’ordre de se rendre à Brest pour y prendre le commandement de la frégate la Fine, destinée à une mission particulière et secrète; mais sur les apparences d’une rupture avec l’Angleterre, cette mission fut contremandée.

Portrait de George III par Allan Ramsay, 1762.
Portrait de George III par Allan Ramsay, 1762.

En 1791 , Truguet obtint l’agrément du roi pour faire , en Angleterre, un voyage dont le but était d’augmenter et de perfectionner ses connaissances nautiques et administratives. Présenté au roi Georges III, il en reçut l’accueil le plus flatteur et le plus honorable; ce prince ordonna qu’on lui procurât toutes les pour visiter la porte et les arsenaux du royaume et Trugnet put à loisir adminer les instalations des vaisseaux anglais, faire des comparaisons des métbodes employées en Angleterre avec celles en usage dans les ports de France, pour un obsavateur habile, ces investigations ne furent point infructueuses. Il fut surtout frappé de la simplicité des rouages de l’administration anglaise et des avantages résultant de l’institution du conseil de l’amirauté.

Au mois d’avril 1792, à son retour d’Angleterre, Truguet, qui avait été fait capitaine de vaisseau Iors de la promotion du mois de janvier de la même année, fut nommé amiral au choix du roi, peu de temps aprés il reçu l’ordre de se rendre à Toulon.

A cette époque, la marine était dans un état de désorganisation ; la majeure partie de ses meilleurs officiers avaient émigré, et le ministre de ce département avait déclaré au roi , dans un mémoire rendu public , qu’il lui serait impossible d’armer un vaisseau de ligne. Louis XVI, frappé de cet état de choses, manda près de Iui Truguet dont on lui avait vanté le zèle, l’intelligence et l’activité, et le chargea d’organiser dans les divers ports les escadres qu’il avait résolu de réunir dans la Méditerranée.

En conséquence, et en moins de trois mois, six vaisseaux furent armés à Rochefort, six à Brest et neuf autres à Toulon. A son appel tous les officiers qui avaient cru ne pas devoir quitter la France se rallièrent à lui ; il en forma les états-majors de ces escadres. Truguet prit le commandement de celle de Rochefort, et La Touche-Tréville fut nommé à celle de Brest. Le roi donna à Truguet le commandement en chef de ces forces, en le chargeant de  les réunir à Toulon.

À son arrivée, il porta son pavillon sur le Tonnant et s’occupa de détruire dans l’escadre l’esprit d’insubordination qui était à cette époque au plus haut degré. Il y parvint avec une fermeté basée sur la justice la plus sévère, et, en peu de temps, tous les symptômes de révolte disparurent

A  fin du mois de septembre 1792, la Convention nationale ayant ordonné au général en chef Montesquiou d’agir hostilement contre la Sardaigne et de s’emparer de la Savoie, il détacha le général de brigade Anselme, qui commandait sous lui, avec ordre de se porter sur le comté de Nice, et de lier, autant que possible, ses actions avec celles de Toulon.

De son côté le contre-amiral Truguet, sorti de Toulon à la tête de neuf vaisseaux de ligne, se présenta, le 18 septembre devant Nice. Il détacha aussitôt de son vaisseau une chaloupe parlementaire, avec la mission de réclamer le consul français, qui avait cessé ses fonctions dès le commencement des hoslités contre la Savoie. Le général qui y commandait, intimidé de la menace faite de diriger sur la ville le feu de vaisseaux et de la détruire, céda sans résistance et renvoya le consul français , qui s’embarqua sur le vaigeau amiral. Truguet, ainsi maître de la ville et du port de Ville-Franche, expédia un de ses officiers a général Anselme, qui était  alors sur le Var, et, quelques jours après , ce général entrait dans Nice, que les troupes sardes avaient abandonné.

En quìttant  Nice, l’amiral Truguet se rendit à Ville-Franche, où il embarqua sur son escadre 900 hommes de troupes, outre les deux milles qui s’y trouvaient déjà.  Après s’être  concerté de nouveau avec le général Anselme , il se dirigea sur Oneille où il arriva le 28 novembre. Il y déploya tout l’appareil de ses forces afin d’effrayer le gouverneur de cette place, et de l’amener à  se rendre par capitulation.

Dans cette intention, l’amiral envoie, dans un canot parlementaire, son capitaine de pavillon Duchayla, et le charge de piésenter aux magistrats de cette ville une proclamation dans laquelle ils sont invités à ouvrir leurs portes aux Français, s’ils veulent éviter les horreurs de la guerre. Le canot part, et à sa vue les habitants d’Oneille, assemblés sur le rivage, lui font des signaux pour l’engager à s’approcher.

Trompé par cette apparence bienveillante, Duchayla aborde avec confiance, mais à peine touche-t-il au rivage qu’une décharge de coups de fusils, tirés à bout portant, tue trois officiers, quatre matelots, blesse six autres hommes et Duchayla lui-même. Ce ne fut qu’avec les plus grandes diffcultés que le canot parvint à s’éloigner, tant qu’il fut à portée les habitants le poursuivirent à coups de fusils.

Indignés d’une pareille lâcheté, les marins et les soldats demandent à grands cris qu’on en tire vengeance, et Truguet se détermine, quoique à regret, à user de ce droit terrible de représailles qui souvent frappe l’innocent sans atteindre le coupable. Il fait embosser ses vaisseaux sous la ville et la foudroie avec toute son artillerie. Le feu d’un petit fort qui la défendait fut bientôt éteint.

Le lendemain, les troupes embarquées, auxquelles se joignent mille à douze cents hommes tirés des garnisons des vaisseaux, ainsi que cent matelots armés de haches d’armes, sont embarqués dans les chaloupes avec plusieurs canons de campagne. Au moment où elles s’éloignent l’escadre entière fait une décharge de son artillerie. A la vue de ces préparatifs, les habitants d’Oneille effrayés se hàterent d’abandonner leurs maisons en fuyant dans la campagne.

Les Français irrités entrent dans la ville qu’ils trouvent déserte, et se vengent par l’incendie, le pillage et la destruction de la perfidie de ses habitants. Cependant une reconnaissance faite le même jour par le général commandant les troupes le convainquit de l’impossibilité de se maintenir dans ce poste, et à neuf heures du soir les troupes se rembarquèrent. Telle fut l’expédition d’Oneille.

Pendant que les généraux Montesquiou et Anselme poursuivaient leurs succès en Savoie, le gouvernement républicain chargea l’amiral Truguet d’opérer une descente en Sardaigne. Le but de cette expédition était de s’assurer des ressources en vivres , et de s’emparer des Iles Saint-Pierre et Saint-Iago, intermédiaires entre la France, la Sicile et l’Archipel. Pour exécuter ces conquêtes il fallait des troupes de débarquement, Truguet en fit demander au général en chef de l’armée d’Italie, et lui assigna à cet effet la baie de Cagliari pour rendezvous.

L’amiral se rendit ensuite à Gênes pour s’assurer de la fidélité de cette république à la France , et il reçut du doge, ainsi que des principaux habitants, les assurances les plus positives à cet égard. Là, ayant été joint par les escadres de Brest et de Rochefort, il mit à la voile, à la fin du mois de novembre 1792, à la tête de dix-huit vaisseaux et deux bombardes pour se rendre à Ajaccio.

Pasquale Paoli (Alchetron)
Pasquale Paoli (Alchetron)

En y arrivant, il demanda à Paoli, qui y commandait à cette époque , tous Ies régiments d’artillerie et d’infanterie dont il pouvait disposer, ainsi que le maréchal-de-camp Casabianca pour les commander. L’amiral, chef suprême des forces de terre et de mer, chargea cet officier général de tous les détails d’organisation et d’embarquement pour cette expédition.

La prolongation du séjour de l’armée navale dans la rade d’Ajaccio avait donné le temps aux hommes exagérés et aux jacobins de fomenter des troubles dans la place et parmi les marins, et peu s’en fallut qu’on ne vit  se renouveler dans cette ville les horreurs. dont naguère Toulon et Marseille avaient été le théâtre. Un jour, une révolte terrible éclate, et bientôt elle devient générale; les habitants, les militaires et les marins qui se trouvaient à terre en ce moment y prennent part. L’amiral dinait, ce jour-là, chez madame Bonaparte, mère, où se trouvaient réunies plusieurs personnes de sa famille, entre autres son fils Napoléon, ainsi que divers capitaines de vaisseaux.

Un billet lui annonce que la citadelle est au pouvoir d’un parti d’insurgés, que déjà des massacres ont été commis , et que le projet de ces forcenés est de pendre les officiers du régiment français en garnison en Corse depuis 1788, qu’ils accusent d’aristocratie. L’amiral quitte aussitôt la table, seul, sans chapeau, sans armes, afin de n’effrayer personne. Il court, trouve la rue déserte, et apprenant que la population entière s’est portée vers la citadelle, il y vole.

En y arrivant, il trouve à la porte le général Casabianca poussant contre les insurgés des cris impuissants. Il aperçoit sur des batteries élevées des potences dressées, des cordes préparées et plusieurs malheureux qu’on se  préparait à exécuter. Alors, n’écoutant que son indignation, il fend la foule qui, le voyant téte nue et sans armes, le laisse passer; il monte sur l’échafaud.

A l’aspect de leur intrépide amiral, les marins suspendent leurs préparatifs meurtriers; il fait signe qu’il veut parIer à la multitude qui encombre la place, et aussitôt le plus profond silence succède aux cris de la fureur. Sa harangue, aussi animée que persuasive, eut un effet miraculeux; il obtient que les victimes, dévouées un mo.ent auparavant à une mort certaine, seront jugées légalement dans les vingt-quatre heures, et il prescrit au général  d’assembler immédiatement le conseil de guerre. En terminant son discours, il ordonne à la foule assemblée d’évacuer la citadelle à l’instant même, et elle obéit en silence, en quelque sorte par l’ascendant que l’amiral avait su prendre sur elle.

Les accusés, reconnus innocents par le conseil, furent acquittés et portés en triomphe sous les fenêtres de l’amiral par les mêmes hommes qui, quelques instants auparavant, demandaient leur mort à grands cris. Le lendemain la flotte appareilla et se dirigea sur Cagliari , où elle arriva le 23 décembre.

La première démarche de l’amiral fut de sommer le gouverneur de la place de se rendre, et il avait lieu d’espérer que les habitants, pour éviter le bombardement, ouvriraient leurs portes; mais il en fut autrement. Le canot parlementaire expédié du vaisseau amiral se vit accueilli à coups de fusils, et n’eut que le temps de regagner le bord. C’était un renouvellement de la scène d’Oneille, la vengeance devait être la même. Truguet alors donne l’ordre de commencer le bombardement, et les batteries de tous ses vaisseaux dirigent sur Cagliari le feu le plus terrible. En un moment les principaux ouvrages furent détruits, et bientôt un magasin à poudre fit explosion.

De son côté, le gouverneur se prépare à une vive résistance; il fait sortir tous les habitants de la place, ouvre les prisons, les bagnes, et arme ses batteries avec les hommes qu’ils contenaient.

Sur entrefaites une  colonne de troupes d’environ deux mille hommes, envoyée par le général en chef de l’armée de Nice, arrive devant la place; c’était la phalange dite Marseillaise. L’amiral les met sous les ordree du général Casabianca, et lui-même fait débarquer les troupes qu’il avait à bord, ainsi que leur artillerie. Le général les divise en deux colonnes; l’une resta sur le lieu même du débarquement, et pendant qu’elle s’occupe à y former des retranchements, l’autre se dirige sur le fort Saint-Élie, dans l’intention de forcer la citadelle.

A la nuit close, la colonne de droite fit un mouvement pour se placer dans une prairie voisine, celle de gauche croit que c’est l’ennemi qui est descendu de la montagne pour l’attaquer, et fait feu sur elle ; celle-ci riposte, et bientôt les deux colonnes font l’une sur l’autre le feu le plus meurtrier.

Cette méprise, jointe à l’attaque de forts détachements sortis de la place, causa une déroute complète. Truguet n’était guère plus heureux; le feu nourri des batteries ennemies avait occasionné l’explosion d’un de ses vaisseaux, un autre s’était échoué, et avaient éprouvé des avaries majeures. Obligé de renoncer à la prise de Cagliari, il fit rembarquer ses troupes mutinées, et il se disposait à appareiller, lorsqu’un avis, expédié par le ministre de la marine, vint lui annoncer la déclaration de guerre faite à la France par l’Angleterre et l’Espagne, et lui porter l’ordre d’opérer le plus promptement possible son retour à Toulon.

Se bornant donc à renforcer les garnisons des iles  et à mettre leurs fortifications dans le meilleur état de défense possible, il fit route pour ce port, où il arriva au commencement du mois de mars 1793 ; après avoir remis le commandement de l’armée au contre-amiral, Trogoff, il se rendit à Paris.

À son arrivèe, l’amiral préoccupé de l’esprit d’insubordinatiqn qui régnait alors parmi les marins , fit sentir au  gouvernement la nécessité de l’établissement de cours martiales , surtout celle d’un code pénal maritime; et c’est en grande partie à son insistance qu’on doit celui qui régit aujourd’hui la police des bâtiments de l’État.

Truguet, muni de nouvelles instructions, était sur le point de retourner à Toulon pour y reprendre son commandement, lorsqu’arriva la révolution dite du 31 mai. Les sections  de Paris se rassemblent au son du tocsin et leurs délégués se constituent puissance révolutionnaire centrale. Ils expulsent du conseil général de la commune tous les amis de l’ordre, se portent en armes à la Convention, obtiennent la proscription de trente-deux de ses membres et le renvoi de plusieurs ministres; en un mot les jacobins établissent leur domination sur la France, et de cette époque date le régime de Ia Terreur.

L’amiral, retenu à Paris sous divers prétextes, demandait vainement chaque jour à aller reprendre son commandement. Dans ces entrefaites la loi des suspects ( 17 septembre 1793 ) fut promulguée ; il se vit destitué, arrêté, et renfermé comme tel. Pendant ce temps, le port de Toulon et la flotte qu’il renfermait étaient livrés aux Anglais.         

A la chute de Robespierre (juillet 1794), Truguet fut rendu à la liberté et réintégré dans son grade. Au mois de septembre 1794, il fut promu au grade de vice-amiral, et lors de la création du gouvernement directorial (novembre 1795) il fut appelé au ministère de la marine, poste qu’il occupa jusqu’au mois de juillet 1797.

On sait que les années 1796 et 1797 furent celles que la république française parcourut avec le plus de gloire pendant le cours de sa courte et orageuse durée. Si la marine n’obtint pas des succès aussi brillants que ceux des armées de terre, on la vit du moins sortir tout à coup du néant où elle était tombée, et prendre en peu de temps une attitude imposante, qui semblait présager la renaissance de ces jours de gloire qui avaient lui pour elle pendant la guerre de 1778.

Et cependant le manque d’argent , la disette des matières, le mécontentement des officiers, la misère et l’esprit séditieux des marins et des ouvriers , semblaient rendre impossible l’armement de la plus faible escadre. Doué d’un grand caractère et d’une fermeté à toute épreuve, Truguet ne recula pas devant la tâche qu’il savait s’être imposée en acceptant le ministère de la marine dans des conjonctures aussi difficiles.

Il commença par organiser le personnel militaire et administratif. Il rappela les officiers généraux et les capitaines qui, comme lui, avaient été destitués et incarcérés, et leur confia des commandements. En même temps il fit admettre à la retraite, même dans les grades les plus élevés, les officiers qui pendant la crise révolutionnaire avaient marqué par leurs excès.

L’administration de la marine subit les mêmes réformes, et bientôt on vit à la tête de nos ports les Sané, Groignard, Forfait, Leroi , Chevillard, etc., etc., qui apportèrent, dans les emplois qui leur furent confiés, leurs talents comme ingénieurs, leur probité et leur expérience comme administrateurs. Des régiments d’artillerie de marine furent créés, et les ouvriers des arsenaux maritimes reçurent une nouvelle organisation.

 Après les travaux d’organisation du personnel, Truguet porta son attention sur les colonies. Saint-Domingue, malgré ses désastres récents, fut organisé d’après la constitution nouvelle de la métropole, et les autres colonies furent également soumises au même régime.

Le gouvernement conventionnel avait négligé de s’occuper de nos colonies de l’Inde ; Truguet résolut de réparer cette faute, et, par ses soins, une escadre légère, dont le commandement fut confié au contre-amiral Sercey, appareilla de Rochefort, au mois de mars 1796, pour se rendre à l’Ile-de-France. D’un autre côté , le contre-amiral Richery était chargé d’aller détruire les établissements de pêche des Anglais sur les côtes de Terre-Neuve et du Labrador.

Mais Truguet méditait une expédition beaucoup plus importante, et qui, si elle avait réussi, eût sans doute donné la paix au monde, Une étroite amitié l’unissait avec Hoche. Ce général , venu à Paris après la pacification de la Vendée, communiqua au ministre de la marine le projet qu’il avait formé de conduire au sein de l’Angleterre ses phalanges victorieuses; Truguet lui développa alors celui que lui-même avait conçu, et pour l’exécution duquel il avait déjà réuni à Brest des forces nombreuses auxquelles devaient se réunir des escadres détachées des autres ports de France, ainsi que des armées navales espagnole et hollandaise.

Le ministre et le général d’accord sur les points principaux, un comité secret fut tenu chez le directeur Carnot, et l’on y discuta l’étendue qu’on pouvait donner au projet médité contre l’Angleterre. Truguet présenta un plan vaste et décisif; mais son exécution exigeait beaucoup plus de fonds qu’il n’en avait à sa disposition , et le Directoire, toujours entravé par le mauvais état de ses finances , arrêta qu’on se bornerait, pour le moment, à une expédition contre  I’lrlande.

Le génie bouillant de Hoche ne connaissait point de bornes dans ses conceptions ; mais celui du ministre, éclairé par une grande expérience, et surtout par la connaissance des difficultés matérielles, savait s’en prescrire; il entra donc dans les vues du Directoire.

Bientôt la plus grande activité régna dans le port de Brest; des marins levés dans tous les quartiers maritimes s’y rendir; des convois de vivres et de munitions y arrivèrent de toutes parts, et quinze mille hommes de troupes de débarquement y furent réunis. Dans les plans de Truguet, l’expédition devait mettre à la voile à la fin d’octobre, ou au commencement de novembre au plus tard; et dès cette époque quinze vaisseaux et douze frégates étaient prêts à recevoir l’armée expéditionnaire. Mais Hoche, qui tenait à emmener avec  lui le plus grand hombre de troupes possibté, voulut différer son départ jusqu’à l’arrivée des escadres commandées par les amiraux Villeneuve et Richery.

 Cependant Truguet voyait avec un vif chagrin s’écouler un temps précieux et arriver la saison des tempêtes. Plusieurs fois il avait demandé au Directoire l’autorisation d’aller prendre le commandement de la flotte, mais on s’était toujours refusé à ses désirs. Enfin, voyant le mois de décembre presque à moitié écoulé, et l’armée immobile à Brest, il obtint, non sang peine, de s’y rendre pour accélérer son départ.

Son dessein était de désobéir au Directoire, d’arborer son pavillon sur le vaisseau amiral, et de partir avec Hoche, à qui il portait douze cent mille francs. S’il réussissait, il pensait que le succès ferait aisément pardonner sa désobéissance; s’il était battu, il espérait pouvoir s’ensevelir sous les ruines de son vaisseau.

Plein de ces idées, il quitte Paris le 14 décembre; en trois jours il arrive à Brest; mais il était trop tard, l’armée avait appareillé le 15. On sait quelle fut l’issue de l’expédition d’Irlande, trahie par les vents et la fortune; peut-être aussi, il faut bien le dire, par le manque d’énergie de quelques chefs.

Dans les premiers jours du mois de janvier 1797, on vit rentrer, épars, dans les ports les vaisseaux et les frégates qui faisaient partie de l’armée navale aux ordres de l’amiral Morard de Galles. Hoche, à son arrivée à Paris, trouva le Directoire consterné de l’insuccès d’une expédition dont il s’était promis les plus importants résultats; Truguet seul, qui savait qu’on ne commande pas aux éléments, consola son ami, et tous deux, animés de ce courage que donne quelquefois l’adversité, concertèrent un plan beaucoup plus vaste que celui qui venait d’échouer, et qu’ils parvinrent à faire adopter par le gouvernement.

En attendant que l’armée navale fût de nouvau en état de reprendre la mer, Hoche retourna à son commandement de l’armée de Sambreet-Meuse, et Truguet, avec son activité accoutumée, s’occupa de faire faire à la flotte les réparations qui lui étaient nécesssaires.

Dès le commencement du mois de juin 1797, on comptait à Brest dix-neuf vaisseaux de ligne complètement armés en guerre, outre plusieurs autres armés en flûte pour le transport des troupes de débarquement. Sur l’invitation qui lui en avait été faite par Truguet, Hoche s’était rendu en Hollande, où il avait inspecté la flotte de l’amiral Dewinter, destinée à coopérer à l’expédition projetée, ainsi que les troupes qui devaient s’y embarquer, et que commandait le général Daendels.

Il avait même obtenu des chefs de la république batave des fonds suffisants, non-seulement pour assurer le paiement de la solde des troupes qu’il comptait associer à sa nouvelle campagne maritime, mais aussi pour lui permettre d’offrir à Truguet une assez forte somme pour solder les équipages français.

Tout enfin était disposé de part et d’autre , et l’on n’attendait plus que l’arrivée de l’armée expéditionnaire pour donner le signal du départ, et renouveler cette expédition contre l’Irlande, qui, entreprise alors dans une saison plus favorable, présentait plus de chances de succès que celle de l’année précédente.

Mais cette fois ce ne seront plus les éléments qui se déchaineront pour sauver l’Angleterre, ce seront l’imprudence, l’esprit de parti et la trahison. La majorité du corps législatif, en guerre avec le Directoire, s’élevant avec violence contre la marche des troupes, force le ministre de la marine à divulguer le secret de ses opérations , obtient ensuite, sous le prétexte de l’économie , la suspension de ses immenses préparatifs, et bientôt après le désarmement total de l’armée navale de Brest, ainsi que le licenciement des équipages. Non contents de ce succès , les conseils demandent et obtiennent la destitution de Truguet, qui fut remplacé par Pléville-le-Pelley (18 juillet 1797). On crut le dédommager en le nommant à l’ambassade d’Espagne, mais ce n’était à ses yeux qu’un brillant exil.

Sur ces entrefaites, Bonaparte, à la suite de la glorieuse campagne d’Italie, terminée par le traité de CampoFormio, arriva à Paris où le Directoire lui fit la plus brillante réception. Bientôt après il fut désigné pour commander les troupes qui se réunissaient sur les côtes de l’Océan, et qui prirent le nom d’armée d’Angleterre. A cette nouvelle, Truguet s’empresse de se rendre auprès du jeune général, et il lui offre de reprendre l’exécution du plan dont les conseils avaient arrêté l’exécution au moment où elle allait avoir lieu.

Mais déjà Bonaparte causait de l’ombrage aux Directeurs, qui l’éloignèrent en lui donnant le commandement de l’armée d’Egypte. Quant à Truguet , il reçut l’ordre de se rendre immédiatement à son poste. Nous croyons devoir entrer ici dans quelques détails sur cette ambassade d’Espagne, qui, dans les circonstances où se trouvait alors la France, devint une mission aussi pénible que délicate.

En entrant dans la Péninsule, Truguet donna exemple de  bien rare à cette époque« L’usage établi accordait, pendant six mois, l’entrée; franche de toute espèce de droits, aux objets appartenant à l’ambassadeur, ce qui devenait un moyen de contrebande très lucratif pour lui. Truguet, renonçant à ce privilége, voulut que tous effets fussent visités à la douane, et que tout ce qui ne serait pas porté sur ses fût confisqué. Sa conduite, aussi que loyale, lui mérita bientôt l’estime de la cour et des grands, mais il ne s’en servit que dans l’intérêt de la mission qui lui était confiée.

Malgré le traité d’alliance avec l’Espagne, aucunes des injustices et des spoliations exercées par les autorités et les tribunaux espagnols envers les négociants et les armateurs n’avaient encore été réparées; le commerce de Lyon, devenu assez important avec l’Espagne depuis la guerre avec l’Angleterre, avait à se plaindre des entraves qu’y apportait l’administration des douanes. Un certain nombre de Français arrêtés dans les Indes Occidentales avaient été traduits en Espagne et gémissaient dans les cachots de l’Inquisition.

L’une des premières démarches de l’ambassadeur fut de réclamer ces infôrtunés : les intelligences qu’il noua avec plusieurs des principaux membres de ce tribunal lui en fit connaitre les noms, et bientôt ils furent tous rendu à la liberté. Le devoir de l’humanité rempli, Truguet s’occupa de ce qui concernait la politique; les demandes et  les réclamations qu’il fit au nom du commerce national  furent satisfaites, et de nouvelles stipulations relatives à la des droits d’entréeet de sortie des marchandiges furent arrêtées.

Dans les instructions données l’ambassadeur, une partie était relative aux émigrés français réfugiés en Espagne; le Directoire lui prescrivait d’en demander la prompte expulsion. La plupart étaient des ecclésiastiques âgés que le gouvernement avait accueillis, et qui ne vivaient que du produit des dons du clergé castillan. Truguet, placé entre un devoir rigoureux et le sentiment d’humanité que lui inspiraient ces victimes de nos discordes civiles, essaya, sinon d’éluder entièrement, au moins d’adoucir les mesures qui lui étaient commandées.

Il fit éloigner momentanément de Madrid et de la cour quelques-uns des peronnages français les plus marquants, sans les priver cependant des émoluments attachés aux emplois qu’ils  occupaient.

Un régiment composé d’officiers émigrés, et dont le gouvernement exigeait le licenciement ou l’envoi dans les colonies, fut seulement destiné pour les iles Majorque et Minorque. fit sonner bien haut ces concesions arrachées , disait-il, au gouvernement espagnol, et le dut s’en contenter. Il était encore d’autres sacrifices que le gouvernement français exigeait du roi d’Espagne; mais comme ils étaient de nature à humilier sa personne royale, et que peut-être il eût préféré renoncer à l’alliance de la France plutôt que d’y acquiescer, l’ambassadeur crut devoir garder la silence à cet égard. Enfin Truguet était parvenu à se concilier la confiance et l’amitié des principaux ministres, tels que Urquijo-Saavedra, Cavellano, etc., tous hommes du plus grand mérite, et qui faisaient servir leurs talents au service de leur pays, lorsqu’un incident, que nous allons voir vint fin ces relations.

On sait que le gouvernement directorial ne fut qu’un gouvernement de fraudes , d’intrigues et de rapines. L’Espagne avait paru à certains hommes une proie facile à dévorer. Bientôt on vit arriver à Madrid, à l’insu de l’ambassadeur, des intrigants se disant agents du Directoire. L’un d’eux, revêtu d’un costume de commissaire du gouvernement, se présente chez le premier ministre espagnol , en obtient une audience , et exige de lui les fournitures générales des armées de terre et de mer, promettant, à prix, la protection toute spéciale du Directoire français.

Truguet , instruit de cette trame , s’empresse d’en arrêter les effets. Il informe ensuite les Directeurs que des misérables ont osé compromettre leur nom, qu’il va les dénoncer au roi, les faire arrêter et les traduire devant les tribunaux. Ils avaient pris la fuite. On ne pourrait croire à tant de démence si l’on n’avait appris depuis que les résultats de cette intrigue, si elle eût réussi, devait produire des millions aux protecteurs et aux protégés.

Le Directoire approuva la conduite de son ambassadeur; mais peu de temps après il fut rappelé, et, sous divers prétextes, exilé de France, ainsi que son sécretaire particulier et toutes les personnes de sa suite. Truguet se retira en Hollande, et comme, pendant la durée de son ministèe et des on ambassade, il avait eu plusieurs fois l’occasion de rendre d’utiles services au gouvernement batave, il y fut accueüli avec la plus grande distinction et comblé d’égards.

Cet exil dura neuf mois entiers.

Ainsi que nous venons de le dire, l’ineptie et la déprédation présidaient aux destinées de la France; le Directoire et les deux Conseils étaient en butte au mécontentement général, et une révolution dans le gouvernement était imminente. Elle eut lieu le 30 an VII (18 juin 1799), et trois des cinq directeurs furent  éliminés par le Corps législatif. Cette révolution fit cesser l’ostracisme qui pesait sur Truguet et il fut rappelé à Paris.

Bonaparte, Premier consul
Bonaparte, Premier consul

Lorsque Bonaparte fut nommé premier consul (novembre 1799), il offrit à Truguet le ministère de la marine. Un moment il fut tenté de l’accepter ; mais ayant reconnu, dans plusieurs entretiens avec le chef du gouvernement, la divergence de leurs opinions sur divers points importants de politique , il se décida à refuser ce portefeuille, et se contenta des fonctions de conseiller d’état.

En 1802, Truguet fut nommé au commandement des forces navales combinées de France et d’Espagne, réunies à Cadix, avec le titre d’amiral ; mais les préliminaires de paix avec l’Angleterre , qui furent signés au mois de mars de la même année, ayant changé la destination de cette armée, l’amiral revint Paris.

Lorsqu’après la rupture du traité d’Amiens et la reprise des hostilités contre l’Angleterre, le premier consul ordonna les préparatifs d’une invasion dans ce pays au moyen d’une immense flottille réunie dans les ports de la Manche, on se disposa de tous les points de la France à le seconder dans cette grande entreprise. Presque tous les départements votèrent chacun un vaisseau de ligne, les grandes villes offrirent des frégates, et chaque commune fit don d’une prame, d’une canonnière, d’un bateau plat ou d’une péniche, suivant sa population et ses ressources.

A aucune époque, ni dans aucun pays, on ne vit un mouvement pareil à celui qui régna alors sur tous les points du territoire de la république ; non seulement on construisait dans tous les ports militaires et marchands, mais Paris même devint, pour un moment , un arsenal maritime. Deux chantiers de construction y furent établis, l’un en face des Invalides, l’autre à la Rapée; et le spectacle majestueux du lancement d’un bâtiment à l’eau fut offert aux Parisiens. Si jamais l’on pût espérer de voir la marine devenir populaire en France, ce fut à cette époque.

Toutefois, le plan d’invasion de l’Angleterre, suivant les dispositions arrêtées par le premier consul, ne réunissait pas les suffrages des marins éclairés. L’amiral Truguet était à la tête des adversaires de ce projet. Non seulement il blâmait l’expédition en elle-même ; il pensait que ce n’était pas avec des bateaux qu’on pouvait le mieux faire la guerre à l’Angleterre, et il adressa à cet égard à Bonaparte toutes les réflexions que lui suggérèrent et son expérience et son patriotisme; mais lorsqu’enfin le plan fut définitivement adopté, et qu’il ne s’agit plus que de discuter l’efficacité des moyens à employer, l’amiral se borna aux objections de détails.

Bien que toutes les espérances du premier consul semblassent se fonder sur son plan de descente., il n’en sentit pas moins la nécessité d’exécuter le conseil que lui avait donné Truguet , de partager l’attention des Anglais, et de faire protéger le passage de sa flottille par la présence d’une armée navale dans la Manche. Il ordonna, en conséquence, l’armement simultané, dans les ports de Brest et de Toulon, de tous les vaisseaux qui s’y trouvaient. Le commandement de ceux réunis à Brest fut donné à Truguet, et le vice-amiral  fut nommé commandant des forces navales de Toulon.

Truguet pressa son ardeur et son activité accoutumées les travaux d’armement de son armée, et bientôt vingt-un vaisseaux furent prêts à recevoir l’armée expéditionnaire,  commandée par le général Augereau. L’amiral alors se rendit à Paris pour prendre les dernières instructions et fixer le moment du départ de la flotte. Pendant son séjour dans la capitale, il eut plusieurs entretiens avec Bonaparte, et après une dernière conférence très cordiale, ils se séparèrent,  l’un se rendant à Boulogne, et l’autre pour rejoindre le port de Brest.

Tout était prêt enfin , et Truguet n’attendait plus que la dépêche télégraphique convenue pour mettre à la voile, lorsque, dans les premiers jours du mois de mai 1804, on apprit à Brest la proposition faite au Tribunat et adoptée par le Sénat Conservateur, de conférer à Napoléon Bonaparte le titre d’empereur. Bientôt après les votes de l’armée de mer furent réclamés, Il faut le  dire, à cette nouvelle un mouvement de stupeur régna dans l’armée navale; officiers et matelots hésitèrent un moment; mais enfin ils consentirent à suivre l’exemple déjà donné par Boulogne et les autres ports, et leur vote approbatif s’ajouta à celui de leurs camarades.

Quant à l’amiral, il fit au maintien de l’ordre et de la discipline, le sacrifice de ses sentiments personnels. Les équipages s’assemblèrent à bord des bâtiments de l’armée, sur un ordre émané de lui; officiers et marins émirent leur vote, et, loin d’influencer ses subordonnés, il leur conseilla la soumission ; mais lui seul refusa de joindre sa signature au vœu presque unanime de l’armée navale, et, dans une leltre adressée au premier Consul  3)A bord du Vengeur, le 28 doréal an XLI de la république, une et lndivisible.

L’amiral Truguet, conseiller d’état, général en chef de l’armée navale,   au premier consul.

Citoyen premier  consul,

Le ministre de la marine aura l’honneur de vous présenter le vœu que je lui adresse des contre-amiraux, capitaines, officiers, etc., etc., de l’armée navale en rade de Brest.

Ce VŒU est d’autant plus sincère qu’il n’a été nullement provoqué : il est donc un des plus vrais de tous ceux qui vous ont été soumis.

En me chargeant, citoyen premier consul, de vous transmettre ce VŒU si senti , permettez-moi de vous offrir avec franchise le mien personnel.

Nul, citoyen premier consul, ne vous aime avec autant d’empressement et avec autant d’abandon.

Personne ne fait des VŒUX plus ardents pour votre gloire , votre puissance et la durée de vos jours, si précieux à tous les Français.

Personne peut-être n’est plus sincèrement attaché que moi à plusieurs membres de votre famille.

Mais ces sentiments m’éclairent et ne m’aveuglent pas sur votre propre intérêt, celui de votre gloire et de votre renommée.

Au nom de mon amour et de ma vénération pour vous, au nom même de mes craintes sur des dangers que je voudrais vous éviter au péril de ma vie, voici mes VŒUX plus ardents et les plus vrais.

Conservez le titre auguste de premier consul , titre bien supérieur, par l’éclat que vous lui avez donné, à ceux de roi et d’empereur.

Qu’il soit environné de toute la splendeur que la reconnaissance nationale peut lui décerner, et qu’enfin ce titre, chargé de tant de souvenirs mémorables, demeure et vive pour être illustré aux yeux de la nation à venir, comme il l’est aux yeux de la nation présente, par tant de triomphes, de lois sages et de glorieux actes d’administration.

Que votre nom, consacré par tant de titres, ne puisse être effacé ou terni par un héritier de votre famille indigne de sa race  et que ce nom, confié déjà à la postérité, y soit conservé pur et irréprochable.

Enfin, pour garantir à la nation son existence et sa liberté, pour la dérober aux convulsions électives , nommez un successeur digne de vous et que vous puissiez révoquer s’il devenait indigne de votre choix.

Si votre vie est longue, vous aurez appris à la nation à connaître, aimer et à apprécier une sage liberté et à s’identifier pour ainsi dire avec elle. Dans cette chance si désirée, vous aurez assez fait pour la république et vous serez béni.

Si vous nous étiez ravi au milieu de nos espérances, dans cette chance désastreuse, ne croyez pas qu’une dynastie uniquement acceptée aujourd’hui pour l’amour qu’on vous porte pût nous garantir des plus grands désordres et des plus grands malheurs.

Soyez donc, citoyen premier consul, assez généreux , et, j’ose dire , assez grand, pour vous opposer à notre enthousiasme. Vous êtes la gloire du peuple français, vous voulez son bonheur ; soyez vous-même Vontre loi le défenseur des droits qu’il veut abdiquer. Quel que soit le titre, citoyen premier consul, que vous décernera la nation , je porterai à Napoléon Bonaparte, qui en sera revêtu , mon entier dévouement pour Bonaparte premier consul.

Tels sont les sentiments de l’amiral qui vous aime plus qu’il ne peut vous l’exprimer, et qui n’attend que votre signal pour se dévouer aux succès des entreprises que vous avez combinées, et qui donnerait sa vie même pour la durée et de la vôtre.

« Salut et respect.

Signé TRUGUET.,

il exprima les motifs de son refus. En réponse, l’amiral reçut sa destitution ; elle fut suivie de celles des fonctions de conseiller d’état, et il se vit rayé de la Légion d’Honneur.

Truguet, en quittant Brest, reçu les témoignages les plus flatteurs pour lui des regrets du corps entier de la marine; et, dans la retraite à laquelle il se voua, il emporta avec lui le souvenir consolant d’avoir fait à son pays tout le bien qu’il pouvait faire dans les différents postes qu’il avait occupés.

Sa disgrâce dura cinq années entières et ce ne fut qu’en 1809 que Napoléon l’appela au commandement des débris de l’escadre de Rochefort, incendiée par les Anglais dans la rade de l’ile d’Aix. Il ne le conserva que pendant quelques mois; l’année suivante, l*empereur lui confia la haute administration maritime de. la Hollande, qui venait d’être réunie à l’Empire français, et qu’il lui désignait comme un petit ministère. Truguet  accepta ce nouvel emploi, heureux de trouver l’occasion de pouvoir rendre des services utiles à un pays où il avait reçu un si généreux accueil, lors de son exil sous le Directoire. Toutefois, Napoléon , en utilisant de nouveau les services de Truguet, sembla lui garder encore rancune; car il ne lui rendit aucun des titres et des décorations dont il l’avait privé en 1804, et il ne lui accorda aucune de ces dotations et de ces faveurs dont, pendant sa disgrâce, il avait comblé ses amiraux et ses généraux.

Pendant les trois années que l’amiral Truguet dirigea tout ce qui était relatif à la marine en Hollande, il employa constamment ses efforts à affaiblir les effets de l’oppression que le gouvernement impérial faisait peser sur ce peuple ; à protéger son industrie, ses pêches , qu’un blocus rigoureux entravait, et enfin à lui procurer, à défaut de ses colonies , tous les moyens de conservation et de prospérité  Aussi son nom est-il encore aujourd’hui en grande vénération dans ce pays, où l’on se souvient toujours des résultats bienfaisants de son administration.

A l’époque de la révolution qui rappela la maison d’Orange sur le trône de Hollande (novembre ,1813) , Truguet , au risque de sa liberté , de sa fortune, et même de sa vie, ne quitta que le dernier le poste qui lui avait été confié, protégeant dans leur retraite les nombreux agents et employés français que leurs chefs avaient abandonnés.

En effet , ce dévouement faillit lui être funeste. Allant s’embarquer sur un yacht de l’État que lui avaient donné les autorités de Rotterdam pour se rendre en France, il se vit arrêté par un parti de Cosaques réguliers qui, après lui avoir enlevé tout l’or et tous les bijoux qu’il possédait, le conduisirent à La Haye. Il y resta sous la protection du Prince royal, non comme prisonnier, mais comme otage, en attendant son échange. Bientôt on apprit l’entrée des armées alliées dans Paris et l’abdication de l’empereur.

L’amiral Truguet put alors se mettre en route pour la France, et il se rendit à Paris.  À son arrivée, il se présenta au roi Louis XVIII, qui lui fit l’accueil le plus honorable, et le rétablit en activité de service à la tête du corps des officiers où le plaçait son ancienneté. Par une ordonnance du septembre 1814, Truguet fut nommé grand’croix de la Légion d’Honneur, et par une ordonnance du 24 du même mois, le roi lui conféra le titre de comte.

Pendant le règne des Cent-Jours (1815), Truguet resta fidèle au monarque qui l’avait comblé de ses faveurs, et il n’accepta de Napoléon ni missions ni emplois.

Au retour de Louis XVIII (juillet 1815), Truguet fut chargé de se rendre à Brest pour garantir ce port de toute occupation de la part des Prussiens, qui déjà étaient arrivés à Rennes avec cette intention. Grâce aux mesures actives et sévères qu’il prit en cette circonstance, le premier port du royaume et les immenses approvisionnements de toute espèce qu’il contenait restèrent intacts. Le roi , pour le récompenser de cet important service, le nomma commandeur de Saint-Louis, le 3 mai 1816; grand’croix du même ordre, en octobre 1818, et enfin, par une ordonnance du 5 mai 1819, il l’éleva à la pairie.

Charles X ayant statué, en 1830, que trois emplois d’amiraux seraient établis dans le corps de la marine , en avait désigné un pour Truguet. Le roi Louis-Philippe , non moins appréciateur des services du doyen des vice-amiraux, nomma, le 19 novembre 1831, le comte Truguet à cette haute dignité, assimilée pour les prérogatives, honneurs et émoluments, à celle de maréchal de France.

  Trguet décède en 1839, âgé de 87 ans.

Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise à Paris, division 40.

(Source : Biographie Maritime – Hennequin – 1835)


Tombe de l’amiral Truguet au cimetière du Père-Lachaise

References   [ + ]

1. La mise en oeuvre de ces différents traités se heurta cependant à l’hostilité de la Compagnie des Indes
2. Ce mémoire,.qui avait pour but.principal de démontrer les avantages d’une communication militaire et commerciale avec l’Inde, fut remis, en original, à Bonaparte lors de l’expédition d’Egypte, et ce général , à son retour en France , dit à Truguet qu’il l’avait lu avec le plus grand intérêt et consulté avec fruit.
3. A bord du Vengeur, le 28 doréal an XLI de la république, une et lndivisible.

L’amiral Truguet, conseiller d’état, général en chef de l’armée navale,   au premier consul.

Citoyen premier  consul,

Le ministre de la marine aura l’honneur de vous présenter le vœu que je lui adresse des contre-amiraux, capitaines, officiers, etc., etc., de l’armée navale en rade de Brest.

Ce VŒU est d’autant plus sincère qu’il n’a été nullement provoqué : il est donc un des plus vrais de tous ceux qui vous ont été soumis.

En me chargeant, citoyen premier consul, de vous transmettre ce VŒU si senti , permettez-moi de vous offrir avec franchise le mien personnel.

Nul, citoyen premier consul, ne vous aime avec autant d’empressement et avec autant d’abandon.

Personne ne fait des VŒUX plus ardents pour votre gloire , votre puissance et la durée de vos jours, si précieux à tous les Français.

Personne peut-être n’est plus sincèrement attaché que moi à plusieurs membres de votre famille.

Mais ces sentiments m’éclairent et ne m’aveuglent pas sur votre propre intérêt, celui de votre gloire et de votre renommée.

Au nom de mon amour et de ma vénération pour vous, au nom même de mes craintes sur des dangers que je voudrais vous éviter au péril de ma vie, voici mes VŒUX plus ardents et les plus vrais.

Conservez le titre auguste de premier consul , titre bien supérieur, par l’éclat que vous lui avez donné, à ceux de roi et d’empereur.

Qu’il soit environné de toute la splendeur que la reconnaissance nationale peut lui décerner, et qu’enfin ce titre, chargé de tant de souvenirs mémorables, demeure et vive pour être illustré aux yeux de la nation à venir, comme il l’est aux yeux de la nation présente, par tant de triomphes, de lois sages et de glorieux actes d’administration.

Que votre nom, consacré par tant de titres, ne puisse être effacé ou terni par un héritier de votre famille indigne de sa race  et que ce nom, confié déjà à la postérité, y soit conservé pur et irréprochable.

Enfin, pour garantir à la nation son existence et sa liberté, pour la dérober aux convulsions électives , nommez un successeur digne de vous et que vous puissiez révoquer s’il devenait indigne de votre choix.

Si votre vie est longue, vous aurez appris à la nation à connaître, aimer et à apprécier une sage liberté et à s’identifier pour ainsi dire avec elle. Dans cette chance si désirée, vous aurez assez fait pour la république et vous serez béni.

Si vous nous étiez ravi au milieu de nos espérances, dans cette chance désastreuse, ne croyez pas qu’une dynastie uniquement acceptée aujourd’hui pour l’amour qu’on vous porte pût nous garantir des plus grands désordres et des plus grands malheurs.

Soyez donc, citoyen premier consul, assez généreux , et, j’ose dire , assez grand, pour vous opposer à notre enthousiasme. Vous êtes la gloire du peuple français, vous voulez son bonheur ; soyez vous-même Vontre loi le défenseur des droits qu’il veut abdiquer. Quel que soit le titre, citoyen premier consul, que vous décernera la nation , je porterai à Napoléon Bonaparte, qui en sera revêtu , mon entier dévouement pour Bonaparte premier consul.

Tels sont les sentiments de l’amiral qui vous aime plus qu’il ne peut vous l’exprimer, et qui n’attend que votre signal pour se dévouer aux succès des entreprises que vous avez combinées, et qui donnerait sa vie même pour la durée et de la vôtre.

« Salut et respect.

Signé TRUGUET.