La petite guerre prusso-suédoise de 1806

 

Gustave Adolf IV de Suède
Gustave Adolf IV de Suède

Véritable parangon de justice, n’acceptant aucun compromis avec ce qui était moralement correct, le Roi Gustave Adolf IV de Suède était rien moins qu’un adversaire à la mesure de Napoléon. Il avait une ambition presque maladive : s’occuper des affaires de l’Allemagne et faire respecter en Europe le principe de légitimité (il avait épousé Frédérique, fille du Margrave Charles Louis de Bade, petit état alors particulièrement “remonté” contre Napoléon).

Le 7 septembre 1804, Gustave Adolf avait annoncé la rupture de toutes communications amicales avec la France (dans une lettre adressée à “Monsieur Napoléon Bonaparte” !). Le 14 janvier 1805, la Russie et la Suède signaient une convention, les liant dans leur lutte contre les ambitions de la France, le maintien de l’équilibre européen et l’indépendance de l’Allemagne . Depuis le 3 décembre 1804, un traité avec l’Angleterre avait également été signé, prévoyant notamment la levée d’une légion Hanovrienne à Stralsund, et le versement d’un subside de 80.000 livres pour la défense de cette ville. Le roi de Suède signe bientôt deux autres traités, les 31 août (à Helsinborg) et 3 octobre 1805 (à Bekaskog). Le premier vise simplement à renforcer celui du 3 décembre 1804, et fixe les subsides anglais à 1.800 livres par mois pour chaque millier d’hommes ajoutés à la garnison de Stralsund. Le second concerne un corps de 12.000 hommes qui devra débarquer en Poméranie pour se combiner avec la corps russe, également financé par Londres, et dont il est prévu que le financement sera assuré pendant trois mois après la conclusion de la paix. Et le 31 octobre 1805, la Suède déclare la guerre à la France.

En 1805 donc, comme le prévoit le plan – brillant, mais démesuré – des Coalisés (en plus de l’armée du centre, qui doit agir sur le Danube, une autre armée doit agir par le sud de l’Italie) , une armée composée de 20.000 Rrusses, 12.000 Suédois et de 15.000 Anglais est concentrée en Allemagne du Nord, en Poméranie. La bataille d’Austerlitz avait mis à bas tous les plans, et les divers corps d’armée vont devoir aller chacun de leur coté.

Le général Victor au général X…..

Copenhague, le 30 vendémiaire an XIV (22 octobre 1805)

Général,
Je m’ empresse de vous transmettre, en attendant les plus amples renseignements que Sa Majesté désire recevoir, les détails suivants qui me sont parvenus de Suède, sur les troupes de cette nation qui doivent se rendre ne Poméranie.
Les régiments suivants ont reçu l’ordre, le 3 octobre dernier, de marcher à Carlskrona pour y être embarqués :

Infanterie.

Les deux régiments des gardes, environ                2 100 hommes
Partie du régiment du Roi, alors en Scanie               500 hommes
_            de Warmeland, chasseurs       1 200 hommes
_            de Scarabourg                          500 hommes
_            d’Elfsbourg                                500 hommes
_            de Cronebourg                       1 200 hommes
_            d’Ostrogothie                         1 000 hommes
_            d’Jonkiöping                              600 hommes

Cavalerie.

Régiment du général Mörner, hussards        400 hommes
_         de Cederstrom, dragons              500 hommes
_         de Toll, cavalerie                         500 hommes

Troupes suédoises déjà en Poméranie.

Infanterie            1 000 hommes
Artillerie                500 hommes

Total  10 500 hommes

Les deux armées russes et suédoise en Poméranie, seront fortes de 50 000 hommes dont 40 000 russes. Au nombre de ces derniers seront 5 000 hommes de cavalerie. 30 000 sont déjà réunis dans cette province. Le  reste y arrivera incessamment, suivant les avis que j’ai reçus.
J’attends des renseignements détaillés sur la composition de cette armée. Dès qu’ils me seront parvenus, je m’empresserai de vous les transmettre.
On a reçu hier ici la nouvelle qu’un convoi de 20 bâtiments de transport, parti de Riga avec 6 000 hommes de troupes il y a quinze jours, a considérablement souffert par une grande tempête qui s’est fait sentir peu après son départ. 2 bâtiments portant 600 hommes, ont péris. Les autres ont été jetés sur la côte  et pour la plupart brisés. On a sauvé les hommes.
On croit aussi, mais avec moins certitude, qu’une escadre russe de 13 vaisseaux de ligne, de 6 frégates et de 16 transports, partie de Cronstadt avec des troupes pour la Poméranie, a éprouvé un semblable revers près des côtes de cette province. Pendant que vous gagnez des batailles en Allemagne, Dieu combat pour vous sur la Baltique.
Agréez…
Victor

in : Alombert P.C., Colin J. ; La campagne de 1805 en Allemagne; Paris; 1904

La Prusse occupe alors le Hanovre, avec l’approbation de l’Angleterre. Le roi de Suède considère avec mépris la Prusse pour ne pas avoir combattu l’ogre corse et pour avoir volé un pays et il décide de laisser une force suédoise dans le petit duché Lauenburg. Ce duché est un des territoires des rois d’Angleterre de la lignée de Hanovre. Aussi, ne désirent-il pas que ce territoire soit défendu par la Suède. Le roi, fièrement aveugle à toute considération politique, refuse d’ordonner son évacuation.

La force présente dans le duché, n’a en fait aucune chance si les Prussiens décident de l’attaquer. Il n’y a là que de la cavalerie, composée de deux petits escadrons des hussards Mörner et d’une partie des trois compagnies de dragons des régiments de Skånska et de Livgardet till häst (Gardes à cheval). Aucune infanterie ou artillerie n’est présente.

La Prusse trouve la situation rien moins que stupide et laisse Lauenbourg tranquille  durant quelques mois,  mais en avril 1806 elle décide d’envoyer une force d’occupation. Elle a, manifestement, des ordres pour, autant que possible, éviter le combat et traiter les Suédois comme des enfants légèrement retardés mais inoffensifs. Les Prussiens avancent par Mecklenburg et les réquisitions qu’ils envoient à l’avance sont immédiatement transmises au colonel suédois Löwenhjelm, adjudant-général commandant.

Les forces prussiennes sont composées :

Du régiment de cuirassiers von Beeren (1078 hommes et 1175 chevaux)

Du régiment d’infanterie von Tichammer (1800 hommes).

A ceci s’ajoute quelques pièces d’artillerie.

Carl Gustaf Löwenhielm (Leopold Fertbauer)
Carl Gustaf Löwenhielm (Leopold Fertbauer)

Löwenhjelm peut, avec quelques jours d’avance, déduire qu’il sera attaqué le 23 avril et n’a pas grande illusion sur sa situation. Le 20 avril, il envoie toute sa caisse,  4757 thalers Mecklenburg, escortée de 4 cavalier démontés. Dans son rapport il argue soigneusement qu’ils ne pourront guère être utiles sans leurs montures.

Durant la nuit du 21, on tire sur une patrouille de hussards suédois, une plainte est envoyée aux Prussiens, qui répondent que ceci s’est produit sans ordre et n’a pu être que la conséquence d’un accident, ou que le tir provient de quelqu’un d’autre.

Le matin du 23, à environ 8.45, une force de cavalerie franchi la frontière du duché de Lauenburg-Mecklenburg, à Marienstedt. Un piquet de dragons, sous les ordres du lieutenant Rålamb les attaque par le flanc. La tactique consiste alors à attaquer par paires de cavaliers, chacun ne devant tirer que lorsque son compagnon a rechargé son arme. Les Suédois avaient à cette époque décidé de remplacer toutes les carabines des cavaliers par des pistolets à canons rayés, et une semaine avant ce combat, les dernières carabines du Lauenburg avaient été rassemblées et renvoyées. Mais les pistolets à canons rayés ne viendraient que des années plus tard. et les flanqueurs suédois n’ont que des pistolets à canons lisses.

Cavalerie prussienne
Cavalerie prussienne

La cavalerie prussienne s’arrête et des chasseurs s’avancent pour tourner les Suédois. D’autres Dragons-Garde se présentent, sous les ordres du capitaine Wahlfelt mais ils sont repoussés par les tireurs d’élite. Les Suédois sont environ 40 hommes et ils n’ont encore subi aucune perte. On peut estimer les Prussiens à 300 cavaliers, 500 fantassins et 2 canons. Le commandant prussien, major von Quitzow, s’avance au devant des Suédois, pour parlementer. Il annonce qu’un de ses sous-officier a été touché, et s’inquiète de savoir si c’est par erreur.  Il a lui-même ordonné à ses chasseurs de tirer en l’air. Löwenhjelm, qui vient d’arriver, assure Guitzow que ses troupes n’ont tiré que pour faire de l’effet, mais que, nonobstant, le lieutenant Rålamb et le cornet Stierncrona ont vu leur plumet être la cible  de tireurs d’élite prussiens, qui, manifestement, ont répondu à cette fausse attaque d’une façon sportive. Von Guitzow poursuit en précisant qu’il a arrêté ses troupes pour donner à ses commandants le temps d’entourer les Suédois. Löwenhjelm lui répond qu’il a fait stopper pour reposer les chevaux des flanqueurs.

Cette aimable conversation prend fin lorsque de nouvelles forces prussiennes font leur apparition derrière l’aile gauche. Löwenhjelm ordonne à ses troupes de retraiter par un marais et laisse ainsi sans support un grand nombre de flanqueurs. Les Prussiens ne pressent pas leur poursuite. Sur l’autre coté, Löwenhjelm s’arrête et attend que les cavaliers prussiens s’avancent par le marais, espérant les attraper dans une position défavorable. Mais, en avant de la cavalerie, les chasseurs prussiens s’avancent, le long des haies et des fossés. Ils prennent une position en enfilade, des deux côtés de la ligne suédoise et tirent avec efficacité. Löwenhjelm est ainsi forcé de continuer sa retraite mais au lac Schaal, il trouve une force supérieure bloquant sa route.

Löwenhjelm rassemble toutes ses troupes et commence une charge, dans le but de se faire un chemin.  Mais les Prussiens l’arrêtent, avec une tactique pouvant paraître étrange à des yeux modernes. Le commander von Beeren chevauche au-devant des Suédois, accompagné d’un trompette, annonçant un parlementaire. Löwenhjelm s’arrête alors, conformément aux règles de la guerre “civilisée”.

Von Beeren demande à Löwenhjelm s’il pose n’importe quelle condition pour quitter le Lauenburg sans plus de combat. Löwenhjelm répond à von Beeren qu’il n’a qu’à se retirer, lui-même s’en tirant avec la peur. C’est en tous les cas ce que l’on peut lire dans le rapport que Löwenhjelms fit au roi.

Lorsque, von Beeren repartit, Löwenhjelm se remet en marche et reprend son attaque, l’escadron prussien se met en travers de sa route. Löwenhjelm ralenti, se met en bataille et s’avance vers les Prussiens. Ceux-ci sont environ 700 cavaliers et 1000 fantassins. Ils ne bougent pas d’un pouce et continuent leur feu. Löwenhjelm déplace ses troupes devant le front prussien, dans un terrain difficile. Les Prussiens se mettent alors en marche en direction de Boitzenburg, ne laissant aucune force pour observer la cavalerie suédoise. Ils sont persuadés qu’il s’agit là d’un simulacre de combat et que les Suédois vont prendre leur jambes à leur cou et retraiter. Löwenhjelm décide pourtant de continuer et fait ouvrir le feu sur les Prussiens.

Ceux-ci, assurément perturbés, déploient des chasseurs dans un petit bois, les faisant supporter par de la cavalerie. Löwenhjelm décide alors qu’il ne pourra faire mieux et se retire sans dégâts. Après 14 heures en selle, il peut enfin commander le repos; en particulier, les chevaux du régiment  Skånska dragonerna sont très fatigués. Le jour suivant les troupes de Löwenhjelm chevauchent en direction de Wismar.

L’officier prussien von Valentini apparaît alors pour parlementer et informe poliment Löwenhjelm que deux chevaux suédois, blessés, se trouvent à Gadebusch où il peut venir les chercher ! Löwenhjelm refuse l’offre, indiquant que ce n’est pas l’usage en temps de guerre. Löwenhjelm veut désespérément éviter d’être accusé d’avoir livré un simulacre de combat. Le roi aurait probablement terminé sa carrière.

Aucune des troupes démontées n’a été faite prisonnière et les pertes suédoises ont été de 1 mort et 6 blessés, 2 chevaux morts et 15 blessés.

Mörnerska husarerna:

Tués: 1 homme, 2 chevaux
Blessés : 2 hommes, 8 chevaux

Livgardet labourent häst.

Blessés: 3 hommes, 4 chevaux

Skånska dragonerna.

Blessé : 1 homme, 3 chevaux

(Seul le régiment de hussards de Mörner a préservé des données au sujet de l’affaire du lac de Schaal.)

Le hussard tué était n° 40 Erhardt, son corps fut dépouillé de ses bottes, couvre-chef, habillement supérieur de corps, le pantalon fut laissé sur le cadavre en raison de la proximité de l’ennemi. Les hussards blessés étaient le n° 3, Grönberg, et le n° 23, Westrell, atteints à la cuisse droite et le pied droit, respectivement. Deux chevaux furent tués et huit blessés. En ce qui concerne les pertes en équipement, on relève : 3 pistolets, 2 manteaux, 1 couverture, 1 bouteille en cuivre, et un écouvillon.

Les pertes prussiennes sont évaluées, vraisemblablement d’après von Valentini, à 5 blessés : un lieutenant von Tippelskirch, un sous-officier et 3 soldats. Löwenhjelm relate quant à lui qu’il croit que les Prussiens n’ont eu aucune perte !

Mais ce n’était pas la fin de tout ceci. Le roi va ordonner de confisquer tous les navires prussiens se trouvant dans les ports suédois et à la marine de bloquer les ports prussiens. La Prusse n’ayant alors pas de marine, il est facile de comprendre que chacun de ses ports put être bloqué par un seul navire !

Après des manœuvres diplomatiques, il fut décidé de laisser le roi de Suède aller son chemin, la Prusse devant alors se concentrer sur sa guerre à venir avec Napoléon.

Bernadotte, lors de sa marche sur Lubeck, avait remarqué le 6 novembre sur la Trave quelques bateaux qui se trouvèrent remplis de soldats suédois. C’était le détachement de 1500 hommes commandé par l’adjudant général von Morian, qui avait été en garnison dans le Lauenbourg, loin de la force suédoise principale. Après Iéna, Morian avait reçu l’ordre de conduire, si c’était nécessaire, son détachement à l’une des villes de la côte pour le ramener par mer à Stralsund. Par suite de son incapacité, l’ordre avait été exécuté si lentement que sa troupe, ayant atteint Lubeck le 3 novembre, ne fut embarquée que le 5 au matin. La descente de la Trave, gênée par des vents et des courants contraires, fut encore plus lente. Il en résulta que le matin du. 6 les Suédois étaient toujours dans leurs bateaux, sous le feu et des Français et des Prussiens. Ils ne pouvaient se défendre avec chance de succès et durent se rendre à Dupont. C’était un peu plus de mille hommes, plus des deux tiers du détachement de Morian qui devenaient prisonnier des Français, le colonel comte G.-F. Môrner en tête. Les officiers furent traités par Bernadotte avec autant de courtoisie que de bienveillance, fait qui ne devait pas passer inaperçu dans l’histoire postérieure de la Suède. (T.T. Höjer. Bernadotte, page 292. Paris, 1943.)

Une plus grande force suédoise, des trois armes, fut expédiée dans le Lauenburg, durant l’été de 1806. Cette force n’était cependant pas assez importante  pour se défendre et trop lente quand les Français se firent menaçants. Mais que les Français aient été des ennemis ne faisait pas des prussiens des alliés. La plupart des forces suédoises se retrouvèrent sous un feu croisé, près de Lübeck, et se rendirent aux Français sans résistance.

L’officier français qui fit cette facile capture était un certain maréchal Bernadotte !

Le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte
Le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte
Or le hasard voulut qu’à l’heure même où les Français attaquaient Lubeck, des vaisseaux portant une division d’infanterie suédoise, que le roi Gustave IV envoyait au secours des Prussiens, entrassent dans le port de cette ville. Les troupes suédoises étaient à peine débarquées, lorsque, attaquées, par les troupes françaises et abandonnées par les Prussiens, elles furent obligées de mettre bas les armes devant le corps de Bernadotte. Ce maréchal, qui, je dois-je l’avouer, avait, lorsqu’il le voulait, des manières fort engageantes, était surtout désireux de se faire aux yeux des étrangers la réputation d’un homme bien élevé; il traita donc les officiers suédois avec beaucoup d’affabilité, car, après leur avoir accordé une honorable capitulation, il leur fit rendre leurs chevaux et bagages, pourvoir à leurs besoins, et invitant chez lui le commandant en chef comte de Moerner, ainsi que les généraux et officiers supérieurs, il les combla de bontés et de prévenances, si bien qu’à leur retour dans leur patrie, les Suédois vantèrent partout la magnanimité du maréchal Bernadotte.

Quelques années après, une révolution ayant éclaté en Suède, le roi Gustave IV, qu’un grand désordre d’esprit rendait incapable de régner, fut renversé du trône et remplacé par son vieil oncle, le duc de Sudermanie. Ce nouveau monarque n’ayant pas d’enfants, les États assemblés pour lui désigner un successeur portèrent leur choix sur le prince de Holstein-Augustenbourg, qui prit le titre de prince royal. Mais il ne jouit pas longtemps de cette dignité, car il mourut en 1811 à la suite d’une très courte maladie qu’on attribua au poison. Les États, assemblés derechef pour élire un nouvel héritier de la couronne, hésitèrent entre plusieurs princes d’Allemagne qui se portaient comme candidats, lorsque le général comte de Moerner, l’un des membres les plus influents des États et ancien commandant de la division suédoise prise à Lubeck en 1806 par les troupes françaises, proposa le maréchal Bernadotte, dont il rappela la conduite généreuse. Il vanta, en outre, les talents militaires de Bernadotte, et fit observer que ce maréchal était par sa femme allié à la famille de Napoléon, dont l’appui pouvait être si utile à la Suède. Une foule d’officiers, jadis pris à Lubeck, ayant joint leurs voix à celle du général de Moerner, Bernadotte fut élu presque à l’unanimité successeur du roi de Suède, et monta sur le trône quelques années plus tard. (Mémoires du général baron Marbot. Tome I, page 313-315. Paris, 1844)