Les malheurs de la guerre – Johanna Schopenhauer raconte Iéna

1)Johanna Schopenhauer, née Trosiener – la mère du philosophe Arthur Schopenhauer – était née le 9 juillet 1766 à Danzig. Elle quitte sa famille en 1793 pour s’installer à Hambourg, puis à la mort de son mari, à  Weimar où elle arrive le 28 septembre seulement, logeant sur l’Esplanade. C’est de là qu’elle écrit, régulièrement, à son fils et lui relate les évènements d’octobre 1806 et notamment ceux qui succèdent à la bataille d’Iéna. Durant ces journées, offrant son aide sans compter aux blessés, elle va acquérir une solide réputation d’humanisme. Plus tard, elle ouvrira un salon littéraire dont Goethe sera un assidu visiteur. Ruinée par la faillite de la banque Muhl, elle se mettra à écrire. Elle décèdera en 1839, à Iéna.

Johanna Schopenhauer
Johanna Schopenhauer

14 octobre.

Dans l’après-midi, les habitants ont déserté les rues de la ville, les magasins ont été fermés. Un premier boulet a atteint la « Kleinstenbersche Hau », sur l’Esplanade, un autre la « Komodienhaus ». Comme d’autres suivaient, les habitants de sont réfugiés dans les caves. La canonnade s’est intensifiée entre 16 et 17 heures (les Français avaient mis en batterie des canons à l’est de la ville, sur l’Altenburg).

Maintenant les canons faisaient rage, le plancher tremblait, les fenêtres cliquetaient. Oh ! Dieu ! Que notre mort était proche ! Nous n’entendions plus d’explosions individuelles, mais le sifflement, le crépitement, la pétarade continuels des boulets et des obus, qui volaient au-dessus de nos têtes et tombaient à 50 pa de là, sur les maisons et dans le sol sans provoquer de dégâts. Dieu nous protégeait, le calme  s’installa brusquement dans mon cœur, j’ai pris mon Adèle dans mes bras et je me suis assise avec elle sur le sofa, j’espérait , si un boulet devait nous tuer, qu’aucune de nous deux ne devrait pleurer l’autre. Jamais l’idée de la mort n’avait été si proche. 2

(Peu après, la ville est la victime des pillages.)

Dans la ville régnait une horrible détresse. La ville a été expressément livrée au pillage, les officiers et la cavalerie sont restés en dehors des horreurs et ont fait ce qu’ils pouvaient pour protéger et aider. Mais que pouvaient-ils faire contre 50.000 hommes en furie qui, cette nuit là, pouvaient et avaient le droit de faire ce qu’ils voulaient, car les chefs, au moins passivement, les en autorisaient. Beaucoup de maisons ont été entièrement pillées, avant tout, bien sûr, toutes les échoppes ; vêtements, bijoux, argent, ont été emmenés, les meubles et ce qui n’était pas transportables, ont été détruits ; et par-dessus, les affreuses plaisanteries de cette Nation, ses chants sauvages « Mangeons, buvons, pillons, brûlons toutes les maisons », que l’on entendait de tous côtés ! Ils couraient partout, avec des torches, qu’ils jetaient à la première occasion. Il est incroyable que le feu n’ait pas pris partout. Sur la place du marché, ils ont fait un grand feu de bivouac, où ils se chauffaient et faisaient rôtir des poulets, des oies et des bœufs.

(…) Ici aussi  les monstres se pressaient, volaient tout, forçaient d’abord à sortir de leurs maisons les malheureuses familles, qui devaient regarder comment leurs biens étaient chargés sur les chariots et emmenés. Le beau-père de Meyer est un vieil homme hypochondriaque, qui était responsable d’une caisse et qui aimait l’ordre. Goethe a raconté (…) plus tard, qu’il n’avait jamais vu une plus grande image de détresse, que cet homme, dans la pièce vide, tous les papiers déchirés et répandus autour de lui. Lui-même était assis à même le sol, froid et comme changé en pierre.

(Vers huit heures et demie, un incendie se déclare, qui va menacer le château)

Les flammes montaient haut dans le ciel ; le moindre vent, et le château aurait été la proie de l’incendie et, avec lui, vraisemblablement, toute la ville. Mais il n’y avait pas le moindre souffle, le feu s’étendit jusqu’au coin d’une maison puis s’apaisa de lui-même. L’incendie a duré jusqu’au lendemain midi et pourtant cinq maisons seulement ont été complètement détruites.

(Le matin du 15 octobre ramène les pilleurs)

J’ai vu dans la rue des soldats isolés chargés de butin, j’espérais que les désordres étaient terminés, on disait que les troupes devaient poursuivre leur route ; pourtant les cris de sauvages retentirent de nouveau (…) Bientôt, on entendit frapper avec force à la porte. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu la porte brisée en mille morceaux et 10 à 12 hommes en furie se précipiter dans la cour, baïonnette au canon. Mo Dieu ! Quelle vision ! Les baïonnettes était pointées sur la poitrine de Conta, et pourtant, lui et Sophie, ont réussi, avec du vin, du pain et des mots amicaux, à calmer ces hommes !

(Accompagnée d’un hussard français, la famille Schopenhauer se rend au château, pour y obtenir une sauvegarde)

Quel chemin ! Partout les traces de la nuit précédente ; des morts, des blessés sur la route ; des prisonniers prussiens dans le parc, devant la place du château où, avant-hier encore, ils paradaient ; des hommes à l’allure sauvage, ensanglantés, que je ne peux appeler des soldats, en chemises blanches et déchirées, le meurtre et la mort sur le visage, et au milieu la musique, les chevaux, une cohue sans fin.

(Le 16 octobre le calme est revenu à Weimar où, partout se trouvent des blessés)

Chaque soir arrivent au moins 300 blessés, venant de Naumburg et d’autres endroits ; chaque matin on arrive à en envoyer un plus grand nombre à Erfurt. Cher Arthur ! Comme le malheur rend indifférent ! Voilà  que je me réjouis maintenant lorsque j’entends que 4.500 hommes aux jambes en bouillie vont s’en aller, moi qui, il y a peu de semaines, n’aurait jamais laissé partir, à aucun prix, le jeune homme qui s’était cassé le bras devant notre maison ! Nous espérons que le lazaret sera vidé dans peu de semaines, la mort nous aide affreusement (…)

On ne comprend les horreurs de la guerre que lorsqu’on les a, comme moi, approchées. Je pourrais te raconter des choses qui te feraient dresser les cheveux sur la tête, mais je ne le veux pas – Ce que nous avons vu ensemble n’est rien comparé à cet abîme de détresse.

References   [ + ]

1. Johanna Schopenhauer, née Trosiener – la mère du philosophe Arthur Schopenhauer – était née le 9 juillet 1766 à Danzig. Elle quitte sa famille en 1793 pour s’installer à Hambourg, puis à la mort de son mari, à  Weimar où elle arrive le 28 septembre seulement, logeant sur l’Esplanade. C’est de là qu’elle écrit, régulièrement, à son fils et lui relate les évènements d’octobre 1806 et notamment ceux qui succèdent à la bataille d’Iéna. Durant ces journées, offrant son aide sans compter aux blessés, elle va acquérir une solide réputation d’humanisme. Plus tard, elle ouvrira un salon littéraire dont Goethe sera un assidu visiteur. Ruinée par la faillite de la banque Muhl, elle se mettra à écrire. Elle décèdera en 1839, à Iéna.