Sainte-Hélène – Montholon – Février 1818

3 février.

Arrivée du Cambridge, qui nous apporte la nouvelle de la mort de la princesse Charlotte d’Angleterre. L’Empereur en témoigne un vif cha­grin; il espérait beaucoup du règne de cette prin­cesse.

« Où était donc, s’écria-t-il en entendant les détails de sa mort, le prince Léopold ? S’il eût été près d’elle, elle ne serait pas morte. Mes occupa­tions ne m’ont pas empêché d’être près de Marie- Louise; sans moi elle serait morte, comme cette pauvre princesse Charlotte. Quel malheur! jeune et belle, destinée au trône d’une grande nation, mou­rir si jeune par défaut de soins des êtres de notre affection! Où était donc son mari? où était donc sa mère? pourquoi n’étaient-ils pas près d’elle, comme moi auprès de Marie-Louise? Elle aussi serait morte en couche si je l’avais laissée aux soins des gens de service. Elle doit la vie à ma présence près d’elle pendant tout le temps du danger ; car je me rap­pellerai toujours le moment où l’accoucheur Dubois vint à moi, pâle de frayeur et m’articulant avec peine quelques mots, pour m’apprendre qu’il fallait choi­sir entre la vie de la mère et celle de l’enfant. Le péril était imminent ; il n’y avait pas un instant à perdre en indécision inutile : « Sauvez la mère, lui dis-je, c’est son droit; agissez comme vous le feriez pour la femme d’un bourgeois de la rue Saint-De­nis. » Et, chose remarquable, cette réponse produi­sit sur Dubois un effet électrique, il reprit son sang- froid et m’expliqua avec un calme parfait les causes du danger. L’enfant se présentait mal ; les forces de la mère étaient épuisées ; il n’y avait plus rien à attendre de la nature; il fallait recourir aux ressour­ces de l’art et employer le forceps. Un quart d’heure après, le roi de Rome était né ; mais on le crut mort au premier moment, tant il avait souffert au passage ; et ce fut à grand’peine que les médecins le rappe­lèrent à la vie. Sa naissance fut un grand événe­ment; au premier coup de canon tiré des Invalides, la population de Paris fut en émoi. On savait qu’il serait tiré cent coups de canon pour un garçon et seulement vingt et un pour une fille; au vingt- deuxième coup ce fut un cri de joie général, chacun venait d’entendre l’arrêt de la Providence qui de­vait consolider ma dynastie.

Je suis convaincu que la mort de la princesse Charlotte est un deuil dans toutes les classes an­glaises. Son règne leur apparaissait nécessairement comme une série de réformes des vieux abus qui en­tachent la constitution anglaise, et d’améliorations du sort des classes ouvrières. L’espérance s’attache toujours aux pas d’une jeune et jolie femme. Bizarre calcul du sort! En Angleterre comme en France, une effroyable catastrophe renverse comme par un coup de foudre l’espoir d’un grand peuple.

Je me souviens d’une anecdote que peut-être vous ne savez pas, et qui rappelle l’histoire du moulin de Sans-Souci. Quand il fut question de bâtir le pa­lais du roi de Rome sur les hauteurs de Passy op­posées au champ de Mars, la liste civile se trouva dans la nécessité d’acquérir, non-seulement les ter­rains, mais les constructions comprises dans l’em­placement destiné aux bâtiments et aux jardins.

Un pauvre tonnelier possédait une baraque dont la démolition était indispensable, car elle se trouvait dans l’alignement de la façade du palais. Les architectes l’estimaient un millier de francs, et s’abouchèrent avec le propriétaire. C’était un rusé Normand : il demanda 10,000 fr. J’ordonnai de les lui donner; mais quand on les lui porta, ainsi que le contrat à signer, il déclara que, toutes réflexions faites, puisque l’Empereur le dérangeait, il fallait qu’il payât son déplacement, et lui donnât 30,000 fr. « Notre homme est un peu exigeant, observai-je à Duroc, mais cependant son raisonnement a quelque valeur; faites-lui donner 30,000 fr., et que je n’en entende plus parler. Mais quand on prend du galon on n’en saurait trop prendre, dit le proverbe popu­laire; et le tonnelier crut l’occasion belle pour le mettre en action ; il refusa les 30,000 fr. en disant que tout calcul fait de ce que lui coûterait un éta­blissement dans Paris, il ne pouvait accepter moins de 40,000 fr. Fontaine ne savait comment faire; il n’osait plus m’en parler, et cependant il fallait, de toute nécessité, acquérir la maison. J’appris par hasard ce qui se passait; j’en eus de l’humeur, ce­pendant j’autorisai l’acquisition à 40,000 fr. Cette fois encore le tonnelier retira sa parole, et voulut exiger 50,000 fr. ! « C’est un misérable, m’écriai-je, « je ne veux plus de sa masure ; elle restera où elle est  comme un témoignage de mon respect pour la loi.

Les travaux se continuaient encore quand sont arrivés les événements de 1814, et le pauvre ton­nelier, qui se trouvait au milieu de décombres et de matériaux, gémissait sur les conséquences de sa folie, car il avait par sa faute perdu l’occasion d’une fortune inespérable dans sa position.

 

10 février.

Le souvenir de l’amitié fraternelle que lui avait offerte à Tilsitt l’empereur Alexandre, que ce prince lui avait solennellement jurée à Erfurt, la sainteté du lien qui l’unissait à l’empereur d’Autriche, lui apparaissaient par moment comme des lueurs d’espérance d’un meilleur sort ; le général Gourgaud avait eu souvent l’honneur d’approcher de ces sou­verains, et son service près de la personne de l’Em­pereur l’avait admis dans l’intimité de l’impératrice Marie-Louise; on pouvait donc espérer qu’il se fe­rait écouter; et la vérité, comme l’espoir d’un chan­gement, devenait légitime.

Cette pensée préoccupait constamment l’Empe­reur depuis quelque temps; elle l’a enfin décidé, et il m’a dicté cette nuit ce qui suit :

 

Ceci devra servir de bases à toutes communica­tions verbales ou écrites.

J’ai toujours regardé la paix générale comme la première condition de la régénération de l’Eu­rope.

Comme consul, ma première pensée a été d’ou­vrir des négociations pour la paix.

Je n’ai point à me reprocher d’avoir rompu la paix d’Amiens ni aucun des traités que j’ai signés.

Comme empereur, toutes mes victoires ont été l’occasion du renouvellement de mes intentions pa­cifiques. Après Austerlitz, après Friedland, après Wagram, enfin avant de franchir le Niémen, j’ai of­fert la paix au roi d’Angleterre.

Toutes mes conquêtes, je les destinais à des ar­rangements conciliateurs entre tant d’intérêts ri­vaux, lors de la négociation pour la paix générale. Mes dépêches à mes ambassadeurs ne peuvent lais­ser aucun doute à cet égard, notamment la corres­pondance du duc de Bassano avec lord Castlereagh et ma correspondance personnelle avec mon ambas­sadeur à Varsovie pendant mon séjour à Dresde, avant la campagne de Russie ; il est facile de se la procurer.

Si j’avais eu une autre ambition que celle d’em­ployer l’ascendant de mes armes à la réorganisation de l’Europe dans l’intérêt des nations qu’elle ren­ferme, je n’aurais pas hésité à ratifier par ma si­gnature le projet de pacte secret que m’expédia de Saint-Pétersbourg le duc de Vicence, avec la signa­ture ne varietur de l’empereur Alexandre, puisque ce traité m’assurait le partage du monde et plaçait sur ma tête la couronne de l’empire- d’Occident. On doit pouvoir s’en procurer la copie dans les archives des affaires étrangères ou dans les papiers person­nels du duc de Vicence.

Je n’ai jamais fait la guerre par esprit de con­quête, j’ai accepté les guerres que le ministère anglais a soulevées contre la révolution française.

J’ai fait beaucoup de mal à l’Angleterre, je lui en aurais fait beaucoup plus encore si la guerre avait duré plus longtemps; mais toujours j’ai eu une haute estime de la nation anglaise. Malgré le mar­tyre que ses ministres m’imposent, mon estime reste au peuple anglais.

Si Fox avait vécu, la paix eût été durable entre la France et l’Angleterre, car j’ai toujours reconnu à l’Angleterre le sceptre des mers ; je voulais seule­ment qu’un vaisseau français fût respecté sur mer comme un fourgon anglais le serait dans les États soumis à mon sceptre ; réciprocité entière dans tous les rapports de ces deux grands peuples entre eux.

Quand j’ai reçu de la nation française le man­dat de la gouverner, j’ai compris la nécessité de met­tre son organisation sociale en harmonie avec celle des autres nations de l’Europe, afin de fermer le gouffre des révolutions, et d’opérer la réorganisa­tion de tous, en me servant des rois pour satisfaire les intérêts légitimes des peuples. Ce système, exé­cuté avec fermeté, modération et bonne foi, devait avoir pour résultat infaillible d’accroître la splen­deur et la sécurité de la royauté, tout en donnant aux libertés publiques toute satisfaction ; seulement son application devait être plus ou moins libérale, suivant le degré de développement de l’intelligence et de la civilisation des peuples auxquels il s’appli­querait.

Jamais pensée plus vaste, et tout à la fois plus royale et plus populaire, ne fut conçue pour la ré­conciliation de deux grands intérêts devenus enne­mis par les effets de la révolution française : les vieilles royautés et les peuples.

L’oligarchie anglaise s’est laissé aveugler par quelques émigrés incorrigibles; elle ne m’a pas compris. Elle le regrettera si elle persiste à vouloir imposer au peuple français le joug d’une dynastie qui renie toute une ère de gloire immortelle et d’af­franchissement du servage féodal.

La Pologne et Constantinople m’ont toujours apparu comme deux intérêts français. La Pologne, parce que, aussi longtemps que ce royaume ne se­rait pas rétabli, l’Europe occidentale serait sans frontières du côté de l’Asie ; Constantinople, parce que c’est le marais qui empêche de tourner la droite française.

Cependant ni la question polonaise ni la ques­tion de Constantinople n’étaient insolubles, du mo­ment où je ne voulais pas en faire des annexes de mon empire, et que tout ce que je désirais était d’en faire simplement des barrières de sécurité ré­ciproques, comme le congrès de Vienne lorsqu’il a créé le royaume hollando-belge.

J’ai la conscience de n’avoir jamais trahi la foi jurée à Tilsitt et à Erfurt. Je rends à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il a été dominé par des circonstances plus fortes que sa volonté person­nelle, et j’accepte, comme étant d’un frère, les assu­rances qui m’ont été transmises de sa part par le comte de Balmain, ainsi que l’hospitalité qu’il m’of­fre dans ses États, en m’exprimant le regret que je ne la lui aie pas demandée au lieu de me fier à la foi britannique.

Ceci bien établi, répondre aux trois questions po­sées par cet agent, par ordre de l’empereur Alexandre.

1° L’occupation du duché d’OIdembourg n’a , pas eu lieu par mon ordre. C’est l’initiative du prince d’Eckmül, qui était par sa nature homme de police et de vigueur, et qui, sachant que ce duché était l’entrepôt et l’embouchure de l’écoulement des marchandises anglaises en Allemagne, malgré ses quatre-vingt mille soldats et ses douaniers, en prit de l’humeur, et se persuada qu’il me plairait en oc­cupant militairement le littoral d’OIdembourg par ses troupes légères. Il savait bien que je me refuse­rais à autoriser ce manque d’égards vis-à-vis d’une princesse du sang impérial de Russie ; mais il espé­rait que j’accepterais un fait accompli lorsque j’au­rais acquis la preuve de son utilité par l’immense valeur des produits anglais saisis dans le pays d’OI­dembourg.

Le maréchal Davout se persuadait que la cou­ronne de Pologne serait un jour sa récompense, parce que je lui avais donné 200,000 francs de rente en Pologne, et son ambition interne le poussait à tous les actes qui pouvaient amener une complica­tion dans mes rapports avec le cabinet de Saint- Pétersbourg. Je désapprouvai sévèrement la viola­tion du territoire d’Oldembourg, et j’étais décidé, malgré les grands avantages qu’en retirerait évi­demment l’industrie française, à ordonner le retrait de mes troupes, lorsque je fus arrêté par le ton de menace de la note remise à cette occasion par le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui demandait l’éva­cuation immédiate et la cession de Dantzick comme port russe ou ville libre pour le commerce russe, comme réparation de l’occupation du littoral oldembourgeois. C’était évidemment vouloir rompre tout rapport de bonne entente. Du moment où l’hon­neur français entrait en cause, je ne pouvais plus désapprouver le maréchal Davout, quoi qu’il m’en coûtât.

Si l’intervention de la Russie avait été celle d’un cabinet ami, je lui aurais donné satisfaction complète. Que me faisait, au bout du compte, qu’il entrât quelques marchandises anglaises par le Oldembourg, puisqu’il m’était facile de les saisir à la sortie de ce petit pays? Et puis moi-même n’en fai­sais-je pas entrer en France au moyen des licences?

Sur la deuxième question, répondre :

Que j’ai prouvé à l’empereur Alexandre ma ré­pugnance à lui faire la guerre et la sincérité de la foi fraternelle que nous nous étions jurée à Erfurt, quand je lui ai envoyé le comte de Narbonne, mon aide de camp, pour lui tendre encore une main amie et lui proposer une entrevue qui rétablirait la bonne harmonie entre nous. Ce n’est pas ma faute s’il n’a voulu recevoir ni Lauriston ni Narbonne. Ce n’est pas davantage ma faute si la mission de l’aide de camp Balacbolf n’a pas eu la paix pour ré­sultat. Il est faux que je lui aie dit : « Il est trop « tard, le gant est jeté ! » puisque, loin de là, j’ai offert de neutraliser Wilna, pour y traiter personnel­lement de la paix avec l’empereur Alexandre, en lui faisant dire que, du moment où il me faisait don­ner l’assurance qu’il était disposé à rentrer dans le système continental, il n’y avait plus de questions sérieuses de discussions, et que mon armée se reti­rait derrière le Niémen si l’armée russe se retirait derrière la Dwina. Pouvais-je faire plus?

Il est vrai qu’après avoir passé le Niémen à la tête de quatre cent mille hommes, j’ai dit dans mon intérieur : « Il est trop tard, le gant est jeté et ramassé. » Mais du moment où j’avais reçu et écou­té le messager de l’empereur, la paix devenait pos­sible, et elle aurait été rétablie sans qu’une goutte de sang eût été versée, si l’empereur Alexandre l’a­vait voulu franchement, ou, pour mieux dire, s’il avait pu la vouloir contrairement à la volonté de ses boyards, qui, eux, voulaient la guerre à tout prix, parce qu’ils étaient ruinés par le système continen­tal, et qu’ils voulaient, coûte que coûte, vendre leur suif, leur chanvre et leur cuivre à l’Angleterre.

En résumé, j’ai fait malgré moi la guerre à la , Russie. Je savais mieux que personne que l’Espagne était un chancre dévorant qu’il me fallait gué­rir avant de me lancer dans une lutte terrible dont le premier coup serait donné à cinq cents lieues de mes frontières.

La Pologne et ses ressources n’étaient que de la poésie dans les premiers mois de 1812. L’empereur Alexandre le sait tout aussi bien que moi, et il ne peut me croire assez idiot pour avoir compté sérieu­sement sur l’aide d’une armée polonaise.

Sans doute, je comptais sur la bonne foi de l’empereur François. Les liens de famille m’ont toujours paru sacrés, et encore aujourd’hui je ne puis pas me décider à croire qu’on puisse les rom­pre sans déshonneur et sans manquer à ce qu’il y a de plus saint pour l’homme. Mais je ne comptais sur la Prusse qu’autant que je serais vainqueur, et, certes, je n’avais pas la folie de croire, comme Char­les XII, que je vaincrais la Russie sans d’immenses efforts. Je connaissais la valeur de l’armée russe ; la guerre de 1807 m’avait prouvé, et de reste, qu’il n’y avait rien à espérer de l’influence des idées françaises sur ces peuplades à demi civilisées. Je ne pouvais pas oublier que, lorsque je parlais de liberté aux serfs polonais, ils me répondaient : «Oui, nous «en voulons bien; mais qui nous nourrira? qui  « nous logera? qui nous habillera? » etc. J’aime le soldat polonais, mais j’aime avant tout la France, et je n’aurais pas fait la guerre de Russie unique­ment pour servir les intérêts de la noblesse polo­naise, et pour faire un Poniatowski roi de Pologne.

Sans doute, la Pologne est la barrière naturelle de l’Europe occidentale contre la Russie. Le rétablisse­ment du royaume de Pologne avec la Galicie, le littoral de la Baltique, était dans ma pensée l’œuvre de ma diplomatie. L’empereur peut se rappeler que ce fut le sujet de nos conversations à Erfurt, et qu’il m’offrit alors d’échanger ses provinces polonaises contre Constantinople. Dans cette combi­naison, la Syrie et l’Égypte auraient remplacé, pour la France, la perte de ses colonies. Constantinople, qui était en 1811 une difficulté énorme, en est à peine une aujourd’hui.

J’aurais été fou si j’avais fait la guerre de 1812 pour faire une chose que je pouvais avoir comme résultat facile de négociations amicales. Je le répète, je ne voulais pas la guerre, et je crois l’avoir prouvé.

Sur la troisième question :

Je désirais franchement épouser la grande-du­chesse. Si le comte Balmain dit vrai, on a indigne­ment trompé la religion de l’empereur Alexandre et la mienne dans toute cette affaire. Il est vrai que j’ai consulté mon conseil privé, mais cela n’a eu lieu que pour sauver les apparences du refus que dictait l’impératrice-mère et qui déjà commençait à être l’objet des confidences des salons diplomatiques; et seulement quand j’avais perdu l’espoir de ce mariage, que mon amitié pour l’empereur Alexandre et ma politique me conseillaient également, et que je dési­rais fort.

En résumé

1°. Si l’empereur Alexandre a franchement reconnu que le règne des Bourbons est un état de chose forcé, et que ma dynastie est la véritable garantie de l’intérêt royal, comme de celui des peu­ples, il peut compter sur la sincérité de mon alliance ;

2° Si un traité de commerce est le chaînon né­cessaire d’un entendement avec l’Angleterre, dire que j’ai toujours été d’opinion d’une réciprocité com­plète, et que, si nous ne nous sommes pas entendus, c’est la faute de l’Angleterre; que d’ailleurs les cir­constances ne sont plus les mêmes.

13 février.

Gourgaud nous a quittés aujourd’hui. Il a été conduit à Plantation par le lieutenant Jack­son, que le gouverneur a désigné pour lui servir de garde jusqu’à son embarquement.

 

20 février.

Le comte Balmain nous a donné au­jourd’hui des nouvelles de Gourgaud : il est logé à Bayle-Cottage, avec M. Jackson, qui ne le quitte ni jour ni nuit; mais il voit journellement les commis­saires comme société. Il a demandé O’Meara comme médecin, mais ne l’a pas encore obtenu.

 

27 février.

Cipriani a été pris d’affreuses douleurs pendant qu’il servait le dîner de l’Empereur.

 

29 février.

Cipriani est mort cette nuit. Le grand maréchal et moi avons accompagné ce matin ses dépouilles mortelles au cimetière de Plantation- House. Le gouverneur a refusé à Gourgaud de se joindre à nous.

La mort du maître d’hôtel Cipriani est une perte sensible pour notre colonie. Son dévouement était égal à son intelligence remarquable pour conduire ou dévoiler une intrigue quelconque. La nature l’avait doué de toutes les qualités nécessaires à un ministre de la police. Ce pauvre Cipriani servait le dîner de l’Empereur quand il se sentit pris de dou­leurs si violentes, qu’il lui fut impossible de rega­gner sa chambre. A peine sorti de la salle à man­ger, le malheureux se roulait par terre en jetant des cris déchirants; vingt-quatre heures après nous ac­compagnions son cercueil au cimetière de Plantation- House. Grand nombre de colons et d’officiers de la garnison lui donnèrent la même marque d’intérêt. L’Empereur le regretta, et fit écrire par le grand maréchal, à madame Cipriani, une lettre touchante, en lui donnant une pension comme témoignage de sa satisfaction des bons services de son mari. Ci­priani était jeune encore, quoique depuis longtemps il se fût fait remarquer par son dévouement et la manière distinguée dont il avait rempli des missions bien difficiles dans les affaires de Naples et de la Haute-Italie : il était alors employé dans la police secrète. Ce n’était que depuis l’ile d’Elbe qu’il était entré dans la domesticité de l’Empereur en qualité de maître d’hôtel.

C’est à lui qu’on devait la prise de l’île de Caprée, et toujours nous avions envie de rire en voyant en présence l’un de l’autre, à Sainte-Hélène, sir Hudson-Lowe et Cipriani, qui tous deux avaient joué dans cette circonstance un rôle si différent sans que jamais le premier se doutât que le second l’eût cruellement mystifié.

Dans une autre occasion, Cipriani rendit un service plus grand encore. Une expédition formi­dable, sous le commandement du général Stuart et de l’amiral Freemantle, menaça Naples d’un débar­quement au moment où cette ville était dégarnie de troupes, et que la majeure partie des forces dont pouvait disposer le roi de Naples était en route pour l’Allemagne, ou occupée dans les Calabres.

Cipriani rendit aussi des services politiques à l’ile d’Elbe, dans les diverses missions dont il fut chargé pour observer les changements qui s’opéraient dans l’opinion publique des populations italiennes.

Le bulletin de ce qui s’était passé dans le congrès de Vienne et dans les cercles diplomatiques arrivait à Porto-Ferrajo une fois par semaine. Si l’Empe­reur eût attendu celui qu’il devait recevoir le 27 fé­vrier, il eût différé son départ de quinze jours, et la nouvelle de son débarquement n’aurait plus trouvé les souverains réunis à Vienne. Les déclarations des 23 et 25 mars auraient été impossibles. Que d’évé­nements heureux pour lui pouvaient surgir de la dissolution du congrès et de la dispersion des rois de la sainte-alliance ! Le malheur voulut que l’ar­rivée de M. Fleury de Chaboulon, à l’ile d’Elbe, coïncidât avec celle du chevalier Colonna d’Istria, que le roi de Naples envoyait pour communiquer une dépêche de son ambassadeur à Vienne lui an­nonçant la clôture du congrès et le départ de l’em­pereur Alexandre. La résolution de rentrer en France fut instantanée.

Cipriani arriva à Porto-Ferrajo le 27 février, l’Empereur était parti le 26 au soir ; il apportait le bulletin de Vienne et des nouvelles du congrès qui démontraient la nécessité de différer le départ de l’expédition.