Sainte-Hélène – Bertrand – Mai-Juin 1818

Le Grand Maréchal Bertrand
Le Grand Maréchal Bertrand

(Note : l’illustration du titre vient de l’incontournable site “l’autre Sainte-Hélène“. de mon ami Albert Benhamou)

Mois de Mai.

On publie en ville deux proclamations : l’une qui prévient que toutes les communications doivent avoir lieu avec les Français par le moyen du capitaine d’or­donnance; l’autre, relative aux prisonniers et qui défend toute correspondance quelconque sans la pratique de Gorrequer et ordonne, non seulement de faire connaître celle qu’on aurait, mais encore ceux qui viendraient à la con­naître.

L’Empereur parle au Grand Maréchal de son Testament :

J’ai 6 millions. J’en compte 9 avec les intérêts, la somme que je demande au prince Eugène et l’appel (de fonds) que je fais à Madame (Mère). J’achète avec cela des terres en Amérique, dont je confie l’administration générale aux trois personnes ci-après :

1° Vous, Grand Maréchal, qui serez à la tête; 2° Montholon; 3° Las Cases.

Enfin, dans un ordre indiqué, je désigne les vingt per­sonnes qui, éventuellement, sont toutes appelées à avoir une part de ces revenus. Cette administration doit durer 15 ans : jusqu’en 1835, après quoi elle sera dissoute.

La moitié des revenus est destinée au Roi de Rome, mais il ne pourra en jouir qu’à l’âge de 25 ans, c’est-à-dire en 1835, à la dissolution de la Société. Pendant cet intervalle, les intérêts cumuleront. On lui fera connaître, à 16 ans, qu’il a cette somme en Amérique, afin que, dans le cas où on vou­drait le faire prêtre ou attenter à sa liberté, il sache qu’il a une grande fortune et l’indépendance en Amérique. S’il mourait, la totalité serait partagée entre les actionnaires sociétaires dans la proportion de leurs actions, qui se trouveront ainsi à peu près doublées. J’exige que les Sociétaires résident en Amérique ou bien renoncent à leurs actions. Sont libres de ne pas y aller : le Grand Maréchal et ceux qui sont à Sainte-Hélène. Le Grand Maréchal aura un ou deux millions, soit 100.000 livres de rente. Cela lui fera encore deux mil­lions et sera doublé en cas de mort du Roi de Rome.

L’Empereur a bien traité les siens. Parce que ce sera une grande administration, il pense que le Grand Maréchal ne peut mieux faire, en cas de sa mort, que de se mettre à la tête. Il affecte une somme de 60.000 francs pour des prix annuels à ceux qui feront les meilleurs ouvrages à la gloire de l’armée française pendant les campagnes de la Révolution.

L’Empereur est malade. Le docteur va en ville. On pré­tend que le colonel Lyster a dit qu’il y aurait de grands chan­gements dès octobre. L’avocat ( ?) parle de K. capitaine du brick russe; il l’a vu au Cap, lui a dit qu’il ne pourrait mouil­ler ici. K. lui a répondu qu’il se trompait, qu’il verrait le commissaire russe et aurait des détails sur ce qui se passe.

L’Empereur a sué dans la nuit et, le matin, est mieux. A 5 heures, il se met au lit.

Conversation avec M. Balmain :

1° Les Commissaires sont mal avec le Gouverneur. Depuis 40 jours, ils n’ont pas dîné chez lui, quoiqu’il y ait eu de grands dîners. Même M. de Montchenu s’en est éloigné.

2° Lady Lowe avait donné un permis au cuisinier du baron Sturmer, qui l’avait prêté à M. Balmain. En ayant été informée, elle a fait gronder le cuisinier, lui a dit de reprendre le permis sur-le-champ. M. Balmain l’a rendu. M. Sturmer lui en a envoyé un autre qu’il avait. Peu de jours après lady Lowe a écrit à M. Balmain qu’elle le priait de rendre au cuisinier le permis qu’elle avait donné. Il a répondu qu’il n’avait plus ce permis. Lettre d’excuse de lady Lowe qui regrette de s’être trompée. Réponse iro­nique de M. Balmain, qui est fort aise qu’on ait retiré son permis (au cuisinier). M. Balmain observe qu’il n’a pas dit quatre paroles à lady Lowe depuis qu’il est ici.

3° Le Gouverneur est venu chez M. Balmain, lui a dit que le comte Bertrand était venu chez lui; qu’il avait contre­venu aux règlements. Balmain répond que ce n’est pas son affaire, que le comte s’étant présenté à sa porte, il l’avait prié d’entrer.

— Mais comment a-t-il pu se présenter à votre porte sans être annoncé même par un domestique ?

Balmain répond qu’on est ici sans étiquette.

Le Gouverneur se retire en s’inclinant trois fois, et fai­sant deux pas en arrière, dit : A votre place, je n’oserais, je n’oserais, je n’oserais !

Balmain a répondu que le comte Bertrand avait les mêmes droits chez lui que le Gouverneur qui était entré dans son salon.

Ils se sont rencontrés le jour même dans la rue sans se saluer.

Depuis, sur la route, s’étant rencontrés, ils ont porté l’un et l’autre la main au chapeau sans se parler, et ordi­nairement, ils avaient une conversation d’un quart d’heure.

Les Commissaires ne savent d’ailleurs aucune nouvelle. Le Grand Maréchal raconte à M. Balmain ce qu’a dit M. K., le commandant du brick russe, au Cap : qu’il voulait le voir, savoir de lui la vérité, qu’il n’était pas possible qu’on lui refusât l’entrée; qu’il avait été, à cause de sa patrie, l’ennemi de Napoléon, mais qu’il désapprouvait une conduite aussi monstrueuse; qu’il ne doutait pas que l’empereur Alexandre ne fît des représentations à ce sujet.

M. Balmain demande des bulletins (de santé).

Le Grand Maréchal va chez M. Cole pour lui parler des 19 livres qu’il doit — de la copie d’un bill, dont il a besoin — d’une lettre de change de 1.200 francs de Mme la comtesse L…

L’Empereur ne dîne pas à table.

Le capitaine fait appeler les domestiques et leur lit la proclamation. Il dit que le Gouverneur est ici pour 5 ans, qu’il a des instructions écrites pour la première fois qui sont à peu près les mêmes que celles de Poppleton : qu’il doit s’assurer deux fois par jour si l’Empereur est à Longwood. Il demande au docteur s’il l’a vu.

L’Empereur, depuis trois jours, est au lit.

Il renvoie tous les domestiques anglais de sa maison, le capitaine ayant voulu les transformer en espions. Pour la lecture des proclamations, ils s’étaient écartés de leur ser­vice sans en prévenir personne de la suite de l’Empereur. Défense aux gens de l’écurie de venir à Longwood.

L’Empereur dicte une note sur les bulletins (de santé) :

Pourquoi le Gouverneur qui aime tant les écritures ne veut-il pas qu’on lui donne par écrit de mes nouvelles ? C’est parce que ce qui est écrit a un sens qu’on ne peut interpréter comme des conversations dans lesquelles on fait dire ce qu’on veut.

Il entre trois bâtiments.

Le capitaine prie le docteur de venir chez le Gouver­neur, qui le questionne sur la santé de l’Empereur : s’il est vrai qu’il l’ait fait appeler à minuit. Le docteur répond qu’il était  8 heures et que le capitaine (Blakeney) était absent; qu‘ensuite la santé de l’Empereur s’étant améliorée, il ne l’avait pas fait appeler; que c’était un mouvement nerveux ; mais que la maladie de foie empirait et que le malade avait passé trois jours au lit.

Le Gouverneur observe au docteur que les Commissaires lui ont dit avoir reçu deux bulletins et qu’ils les avaient renvoyés; qu’il n’en a reçu qu’un.

Le capitaine parle au Grand Maréchal de Bernard. Le Gouverneur désire lui parler avant de l’envoyer au Cap et demande si le Grand Maréchal n’y apporte pas d’objections. Il répond que non, seulement que Bernard est très malade et ne peut aller à Plantation House. Il prie le Gou­verneur de lui parler à Longwood ou à proximité. Il paraît qu’on veut l’envoyer au Cap. Le cuisinier et sa femme sont très malades, en conséquence, il demande qu’on les envoie en Angleterre, le séjour au Cap les débiliterait et l’embarquement serait aussi un surcroît de dépenses pour eux.

M. Balmain dit au docteur que le Gouverneur a eu une conversation avec M. de Montchenu, où il a dit qu’il était dégoûté, abandonné de tout le monde, que tout le monde, même les Commissaires, était contre lui, qu’il était livré à lui-même. Il se promenait en parlant comme un homme agité, ce qui ferait présumer qu’il est rappelé. M. Balmain ne veut lus servir avec lui s’il ne change pas de conduite et se moque de lui.

Salomon dit que le Gouverneur et ses officiers vont partir et lui avec eux. Il va vendre sa boutique. Il croit que l’Empereur sera éloigné d’ici.

L’Empereur regarde comme possible que si l’opinion se prononce fortement en Angleterre et qu’il y ait dans le Parlement quelques citoyens comme Warden, l’oligarchie soit forcée à  le rappeler en Europe. L’oligarchie seule veut le rete­nir ici Or il est bien difficile de résister à l’opinion d’une nation, même si cette opinion est déraisonnable. Il est convaincu qu’on veut lui donner Baxter pour l’espionner; que le gouverneur a des ordres et le changement de l’amiral le confirme. L’amiral avait toujours Goldsmith sur sa table et dans ses propos se déclarait publiquement l’ennemi de l’Empereur – ce que du moins le Gouverneur n’a pas fait.

Le Grand Maréchal a écrit à Salomon de lui envoyer des détails sur ce qui se passe et que s’il pouvait lui fournir de bons renseignements il en serait reconnaissant lui et sa famille.

Pierron a été chez le Gouverneur qui lui a demandé s’il avait vu l’Empereur, s’il était malade, s’il lui servait tous les jours son dîner. Il a répondu que tous les jours il faisait son dîner, mais qu’il ne le voyait guère; qu’on disait qu’il avait mal au côté.

L’Empereur pense que c’est à Belle-Isle qu’il aurait fini par s’établir.

Le Grand Maréchal dîne avec l’Empereur. Mme (Ber­trand) lui fait visite.

L’Empereur dîne avec M. et Mme Montholon. 

Si Pierron partait, l’Empereur a fait une ordonnance pour son dîner, comme il l’avait fait à Paris pour ses déjeu­ners. Trois soupes, trois rôtis, trois salades. Première soupe : pâtes d’Italie; deuxième soupe : légumes et pâtes; troisième soupe : riz et petits pois. Les trois rôtis sont : du mouton, du bœuf, des volailles. Les trois salades : laitue, haricots ou pommes de terre, lentilles. Tous les jours un bouilli. Au lieu de trois plats de dessert, l’office lui en fera cinq, dont deux de petites pâtisseries ou gâteaux aux nougats.

Par ce moyen, je serais très bien. Avec mon Chinois, il ne faudrait pas lui demander de ragoûts, seulement trois plats qu’il s’entend à bien faire : une bonne soupe, un bon rôti, un bon bouilli forment un repas sain en y joignant une salade avec des œufs.

J’avais raisonnablement réglé mes déjeuners à Paris et m’en trouvais bien. Le déjeuner était mon plus fort repas. Je mangeais peu au dîner et ne le trouvais pas bon.

J’avais voulu régler aussi mes dîners quand j’étais Premier Consul, mais Joséphine s’y était opposée, disant : « cela serait ridicule à Paris, ville de luxe et de bonne chère. » Je voulais trois grands plats désignés pour tout le monde. Idée républicaine, idée de jeunesse.

Faites cela à vos repas de 200 couverts si vous vou­lez, disait Joséphine, mais habituellement je veux manger. Chez nous, cela serait ridicule, si ce n’est pas l’usage de tous les jours. Je renonçai donc à cette idée et fis bien. Paris n’aurait pu s’arranger de cette manière de vivre.

 

Depuis 1786, j’ai couru la carrière de conquérant. Il y a donc aujourd’hui vingt-deux ans (1818). Il est sans exemple qu’un conquérant ait eu une carrière de plus de 12 ou 14 ans.

J’aurais dû mourir au Kremlin. Alors j’avais la plus grande gloire, la plus grande réputation qui eussent jamais été. J’avais été dans toutes les grandes capitales de l’Europe, vaincu les peuples les plus civilisés. César n’eût pas approché de ma jarretière. Mourir après Waterloo, c’était différent : j’avais alors fait la retraite de Russie, et, comme dit Pradt, on m’avait vu arriver incognito dans une ambassade de Varsovie. On connaissait mes limites. Or on ne doit pas voir le terme où peut arriver un grand conquérant : l faut laisser le champ libre à l’imagination. Ici, on voyait le terme. Je devais donc mourir au Kremlin. L’armée serait revenue de suite. Elle aurait compris qu’elle ne pouvait pas ester, mais elle n’eût subi aucun échec : il n’y avait plus d’armée ennemie. J’avais en Russie 400.000 hommes, mais 200.000 seulement étaient français, le reste était étranger. J’avais pour moi la Prusse et l’Autriche. La chance était pour moi. Il fallait réussir, alors tout était bien. J’ai échoué, il n’y a rien à dire. Dans de telles circonstances, il n’y a que le succès qui justifie tout.

Le docteur rapporte qu’il y a défense aux officiers du Camp de nous parler, que le colonel leur a dit que, depuis la proclamation, ils ne le pouvaient plus; que s’il n’a pas fait de visite, c’est cela qui l’en avait empêché. Le chirurgien a eu des reproches de ce qu’il nous avait parlé. Mme Bertrand l’ayant prié d’adresser ses remerciements à l’officier qui avait été au bazar et lui avait acheté des souliers, le colonel l’a prévenu qu’il ne pouvait se charger de cela, que, depuis la la nouvelle proclamation, il était interdit de nous parler. 1 Le colonel évite le Grand Maréchal à la promenade. La veille, il avait dit à ses officiers, particulièrement à trois d’entre eux que, d’après les proclamations, ils ne devaient parler à aucun Français; qu’il avait remarqué à Plantation House que les sentinelles parlaient beaucoup et étaient trop liées avec le docteur. Le chirurgien a répondu qu’à moins de défense formelle, il continuerait à nous parler.

Le colonel admet que c’est d’après ce qu’on avait dit à Plantation House qu’il n’avait pas fait de visite à Longwood; qu’il paraît que le colonel Nicol est parti parce qu’on avait blâmé sa conduite, le trouvant trop poli et trop obligeant pour les Français; qu’il les voyait trop; que dans un moment d’humeur il a demandé de partir — ce qu’on lui a accordé.

Le cuisinier de M. Sturmer était venu, la veille, chez le Grand Maréchal lui dire, le matin, que le colonel Wynyard, chez M. Sturmer, lui avait donné l’ordre de venir à Longwood. Venu dans l’île avec le Gouverneur de Sainte-Hélène, il croyait être venu avec un grand seigneur (…). Il resta six mois en ville sans qu’on fît rien pour lui. Grâce à son métier il avait vivoté. Il avait alors désiré venir à Longwood. A la fin, on lui avait donné la ration du soldat. Etant appelé chez M. Sturmer, il s’y trouva bien. Mme Sturmer est une bonne femme et lui un bon maître, leur service ne lui donne pas beaucoup de peine. Il gagne 2.400 francs. Il ne demande pas ce que sont les gages; il sait bien que si on est content de lui pendant quelques mois, il sera bien payé, que la besogne ne l’effraie pas. Il est sûr que l’on serait content de lui, mais il ne désire pas venir, il désire rester avec M. Sturmer qui l’emmènera avec lui. On lui a dit que dans quatre mois, il y aurait un autre cuisinier, mais qu’on ne regarde pas cela comme sûr. Les cuisiniers de Plantation House ne veulent pas venir (ici); ils vont partir dans six mois; ils ne veulent pas venir (à Longwood) se mettre en prison ni être traités comme il paraît qu’on l’est, d’après ce qu’ils entendent dire à Plan­tation House.

 

{Mai-juin).

 

L’Empereur lit un demi-volume de Don Quichotte et un volume de l’Histoire du Bas-Empire.

Don Quichotte est excellemment bien traduit par Flo­rian. Sa traduction est même mieux écrite que ses œuvres. L’Histoire du Bas-Empire n’est pas faite ou avec de mauvais matériaux. C’était un grand empire : 50 millions d’habitants. On ne voit jamais dans cette histoire la force des armées, les ressources de l’Etat.

 

{Souvenirs de Corse et de jeunesse.)

 

Les Comnène établis en Corse étaient-ils réellement descendants des Comnène de Constantinople ? Ce serait vraiment une chose curieuse, et je regrette de ne pas l’avoir cherché, d’avoir trop légèrement rejeté cela, sur les dires de mon vieil oncle (l’archidiacre) et de ma mère. Au fond, quelles preuves avait-on contre eux ? Ils étaient pauvres. La mère de Mme d’Abrantès était femme de chambre chez Madame. Cela ne prouve rien.

Mon père était bon. Il affectait trop la politesse ridicule du temps. Je le remarquai à Brienne, faisant des politesses avec le moine, à qui passerait le premier aux portes. Il était d’une taille élevée, d’une belle figure et quand il vint me visiter à Brienne, il était vêtu d’un habit cerise, avec culotte puce, bas de soie, boucles d’argent et, je crois bien, frisé. Il eût mangé sa fortune, si Madame ne l’eût retenu. Il était enclin à aimer les femmes. Elle envoyait quelquefois le petit Napoléon au café, où se réunissaient quelques habitués d’Ajaccio pour jouer et causer : « Vois si ton père joue ». Ile « petit Napoléon » n’aimait pas à apprendre étant jeune.

Un prêtre m’emmena, un jour, pour lui servir la messe, j’affectai de crier très haut et de la servir assez mal. Ma mère, très piquée, ne dit rien d’abord. Mais, le lendemain, elle me dit que mon oncle m’attendait à déjeuner à la campagne pour manger des cerises. C’était une fête pour moi. Enchanté, m’habillai, mais à peine ma culotte était-elle bas, ma mère me donna le fouet.

Je n’ai jamais pu oublier cela, et le reprochai à ma mère à l’île d’Elbe. Comment tromper un enfant ? Lui faire croire qu’il va à une fête pour ensuite lui donner le fouet ? Je ne lui ai jamais pardonné qu’elle m’envoyât espionner mon père. Je craignais de lui faire de la peine.

Ma mère avait la main légère (leste), était très crainte, on père, plus aimé. C’était une femme des montagnes de Corse, qui conduisait la maison, qui disait à ses enfants qu’il faut mieux manger du pain chez soi et briller dans ses habits, sentiment d’orgueil avec lequel elle éleva ses enfants.

Dîner avec l’Empereur :

Éblé était un homme très capable. Ancien sous-officier d’artillerie, il connaissait bien les détails du métier. Très brave, causant efficacement de paix et de guerre, homme de mérite en tout, qui eût fait un excellent ministre de la Guerre. Militaire plein d’honneur, il se conduisit à merveille à la Bérézina, fit bâtir le pont. C’est là où je l’ai jugé. J’ai bien regretté depuis de ne pas l’avoir apprécié plus tôt. Je l’avais écarté d’abord, parce que je le croyais un homme de Moreau  et que ma politique ne me permettait pas d’employer des gens douteux. J’avais mal jugé Eblé qui m’appréciait, savait bien la différence qu’il y avait de Moreau à moi et était tout pour moi. Il voulait s’avancer, c’est ce qui l’avait fait aller en Westphalie. Et c’étaient de ces choses que je n’aimais pas.

Gassendi voulait que je nomme Drouot grand maître de l’artillerie, et comme c’était une place de grande influence, pair délicatesse, il demandait à se retirer. Mais Drouot n’était pas encore divisionnaire.

(Conversation sur l’artillerie et sur un projet de gargousse pesant 40 livres et contenant 4 cartouches de 6, deux de 12…).

Si Gourgaud imprime cela en disant que c’est mon opi­nion, cela sera adopté. Il faut tout simple à la guerre. La colonne d’attaque suffit; elle est formée promptement et par une conduite simple. Rien ne saurait être trop simple à la guerre.

Conversation avec le Russe. M. Sturmer a demandé son rappel. Il se passe ici des choses opposées à tout ce qu’on croit en Europe.

A l’attaque du château de Brienne, un certain Royer, que j’avais connu, fut fort utile. Je lui demandai s’il ne connaissait pas un chemin qui conduisît derrière le château et indiquai celui dont je me rappelais, autant que ma mémoire me le fournissait. Ce Royer dit qu’il se chargeait de conduire Chateau, ce brave officier aide de camp de Marmont et qui valait bien mieux que lui. Au milieu du château et du salon étaient des Russes. Sans qu’ils s’en doutassent, il les intro­duisit effectivement dans une cave.

Lorsque je visitai Mme de Brienne, dans un voyage, les paysans m’environnèrent. Ils me connaissaient et me témoignèrent de l’attachement. Mme de Brienne se plaignit de leur importunité.

— Ce sont de braves gens, laissez-les, dis-je.

Le ton de Mme de Brienne me fit comprendre qu’il était impossible que d’anciens nobles s’arrangent jamais avec le peuple.

— Eh bien, dit-elle, vous avez détruit dans la Révolu­tion le Collège. Vous l’aviez apprécié. Vous auriez un bon établissement. Voilà ce que c’est !

— Mais, dis-je, on a remplacé cela par des manufac­tures, et la ville est, sans comparaison, plus prospère qu’avant la Révolution, bâtie à neuf.

J’avais peine à la reconnaître. Tout ce qui en restait m’avait paru grand dans ma jeunesse, et me parut alors petit. Je n’en revenais pas. Le vieux Brienne était si loin, la rivière si large (jadis), aujourd’hui était si peu de chose ! (…) »

Le docteur va chez le Gouverneur. L’Empereur a eu la fièvre. Il lui a arraché une dent . Ah, est-ce là ce qui a occasionné la fièvre? dit le Gouverneur.

Avec Joseph, l’expédition d’Espagne était impraticable. Il ne voulait pas faire ni laisser faire. A Naples, certai­nement, il ne réussit pas trop mal. Il était inférieur à Murat, ce qu’il ne voulait pas croire. Il avait plus d’esprit et se croyait plus grand militaire. Il avait bien tort. Il a quitté Paris, parce qu’il craignait d’être coupé aux Champs-Ely­sées.

Après mon abdication, lorsque j’étais à Malmaison, on vint me dire que l’avant-garde ennemie était là, etc. Je ne bougeai pas.

— Mais cela peut être, disait Joseph. Pourquoi ne vou­lez-vous pas que cela soit ?

— Cela se peut effectivement, et cela n’est pas cepen­dant. C’est, si je puis m’exprimer ainsi, l’éducation seule de la guerre qui le dit. Avec le bataillon qui est ici, je puis braver tout ce qui pourrait être arrivé. Il n’y a rien, évi­demment rien à craindre ici, d’après les marches de l’ennemi et ce que nous savons des premiers postes.

Faire comprendre, cela ne se pouvait. Voilà la guerre : l’intuition des … ?

Joseph aimait trop le plaisir et les femmes. Lucien, mauvais sujet. Le vieil oncle ne s’y fiait pas, et aujourd’hui je ne m’y fierais pas. Lorsqu’il eut enlevé une femme pen­dant que j’étais général d’artillerie en Italie, j’eus quelque peine à le faire relâcher à Montpellier. Mon père y était mort environné de prêtres et y avait laissé l’idée qu’il était aristocrate. Je fis comprendre à Robespierre jeune que c’était de la part de Lucien une coquinerie de jeune homme. Le nom de Robespierre était tout alors, et il fut relâché sur- le-champ.

Lucien n’avait pas de principes. Il voulait épouser la reine d’Etrurie et peu de jours après épouser Mme Récamier. Je ne voulais pas de la reine d’Etrurie : sa tête n’était pas saine. La princesse de Santa-Croce vint à Bordeaux pour le chercher, il va au-devant d’elle. Elle l’attend trois jours. Il voit Mme Récamier, s’en amourache et part avec elle… l’épouser. La princesse de Santa-Croce arrive et trouve la place prise. Elle l’a vu depuis à Rome et lui dit : Eh bien ! si vous m’aviez épousée, vous auriez été roi d’Espagne. J’étais précisément celle qui convenait à l’Empereur, vous pourriez prétendre à tout.

Son poème de Charlemagne a fait beaucoup de tort en France : il est plein de principes ultramontains qui, non seulement ne sont pas reçus en France, mais qu’à Rome même on n’ose à peine proclamer. Le Pape (Pie VII) même n’en avait pas été content. Charlemagne vint en Italie pour demander et faire sa soumission au Pape, idée fausse, contraire aux idées du siècle. Partout des miracles — auxquels Lucien ne croit pas. Bien des vers sont d’un style précieux.

Ce que j’aurais cru devoir être le plus mauvais, à la fin devient meilleur : on voit qu’il a gagné.

C’est Murat qui l’a fait partir pour l’Amérique, par de fausses lettres ( ).. il le craignait pour Naples. Lucien monta Louïs contre moi et ma femme. Il monta également Jérôme (contre moi). Mais il y aurait plein de sottises (à raconter). Ma famille ne m’a pas secondé.

L’Empereur lit Péréfixe, et demande si la famille de Courtenay avait quelque droit à la Couronne. On cherche dans l’Atlas de Las Cases.

Le Phaeton arrive. Il est parti le 27 mars. Deux autres bâtiments sont partis en même temps et doivent arriver au 1er juin. Les Observations sont imprimées. Les lettres de change sur M. P. sont protestées. Lettre de Las Cases. Scène du Gouverneur pour le paquet ( ?). Lettre à M. Balmain pour le prier de passer les lettres. On lui envoie une procla­mation.

L’Empereur est étonné que dans les Observations on n’ait pas remarqué la phrase : « Si les ministres sont responsables envers les tribunaux, les rois sont responsables devant Dieu et les peuples. » Idée neuve et qui flatte les idées populaires.

Le Commissaire porte les fonds de mai. M. Sturmer est rappelé et envoyé en Amérique. Billets de M. Cole qui assure que les lettres de change ont été protestées et que M. Baring a payé. Bruits en ville. On y a la terreur : on n’ose prononcer le nom de l’Empereur.

Arrivée du Devil. Lettre de M. Bertrand (père), du 17 décembre. Lettre de M. Goulburn qui offre de faire passer les Campagnes d’Italie, si on veut les imprimer.

Le Gouverneur envoie le Morning Chronicle, de février e jusqu’au 7 mars. Comme il est question des Observations dans le numéro du 8, il n’envoie pas le Morning Chronicle plus loin.

Le capitaine a donné sa démission et sera remplacé par un autre officier. Les deux capitaines du storeship parlent français. L’un, le capitaine B. a envoyé, l’an dernier, du vin à Mme Bertrand; l’autre a été dix ans prisonnier en France et en conserve, dit-on, un peu de rancune contre l’Empereur. M. Balmain dit que M. Sturmer est très mécon­tent ; que toute sa correspondance à lui est lue par l’em­pereur Alexandre qui est très content de lui; qu’il lui dit de s’en tenir à ses instructions, d’éviter une rupture avec le Gouverneur.

Les Observations courent en ville. On les lit dans les boutiques. Salomon, l’épicier, dit que tout est vrai; qu’il le jurera si on veut. Il est, dit-on, brouillé avec Reade, à qui il a envoyé un mémoire de 500 livres.

Le Grand Maréchal dîne avec l’Empereur. Conversation sur Mme Bertrand : elle devait rendre visite à la Gouvernesse, sa grossesse ne l’en dispensait pas. Si cela dure, elle doit aller en Angleterre; elle paraît y être attendue. Lorsque le doc­teur O’Méara lui a dit que Mme de Montholon avait mal au foie, l’Empereur a dit à Mme Montholon qu’il n’y avait aucun inconvénient qu’elle allât en Europe.

Le Gouverneur vient à Longwood avec M. Sturmer, se tient vers la cuisine du capitaine, envoie le major Gorrequer chez le général Montholon et demande si M. Sturmer peut voir l’Empereur. Le général Montholon dit d’abord qu’il aurait fallu s’adresser au comte Bertrand, mais le major dit que le Gouverneur a rompu avec lui. Il ajoute que l’Empereur est malade et qu’on ne peut le voir.

Le Grand Maréchal va en ville. M. Balmain l’invite à déjeuner, mais le capitaine devant y être, il refuse. Le Gou­verneur exige que le capitaine y soit. Le Grand Maréchal déjeune chez lui avec Mme Bertrand. M. Balmain, les deux fois, assiste au déjeuner et finit par déjeuner. Le capitaine reste à la porte, paraît fort fâché de tout cela et humilié. Il suit Mme Bertrand et son mari jusqu’à la porte de toutes les maisons où ils entrent.

L’Empereur reste dans sa chambre toute la journée. Le Grand Maréchal le voit à 6 heures du soir.

Mme Bertrand envoie à l’Empereur une tasse de Chine qu’il avait désirée depuis longtemps. L’Empereur envoie des livres et romans anglais à Mme Bertrand, qui le visite dans sa chambre et lui parle de la femme de chambre de Mme Sturmer.

L’Empereur se couche à 4 heures. Le docteur écrit au colonel Wynyard, je crois. Archambault va en ville pour la femme de chambre. Le soir, Mme Bertrand écrit au Gouverneur pour demander la femme de chambre de Mme Stur­mer.

Le Grand Maréchal dîne avec l’Empereur. Le Gouver­neur répond à Mme Bertrand pour la femme de chambre. On envoie la chercher, après avoir pris l’avis de l’Empereur qui dit qu’on doit tout accepter, qu’il est probable qu’on s’en contente; qu’on n’est pas en mesure de refuser; qu’il faut être servi et, au besoin, sacrifier pour cela les 3/4 de son revenu.

La femme de chambre et son mari arrivent à 5 heures. Ils disent que le cuisinier qui quitte le Gouverneur désire venir ici. L’Empereur est disposé à prendre le cuisinier. Il croit que Bertrand doit prendre une esclave comme femme de garde-robe. Il en veut une aussi pour lui. Il pense qu’il faudrait avoir la maison de Mme Sturmer comme maison de campagne, même l’acheter et l’avoir à soi; que les Anglais n’ayant rien à y voir, on serait alors plus agréablement.

 

Voici la conversation du 21 (mai) précédent :

Mon vieil oncle Lucien appelait Joseph bugiardo (le trompeur). Il me disait : toi, tu es le chef de la famille. Il disait qu’il était malin. Sûrement. C’est à cette époque que j’ai vu le premier exemple de coquinerie.

Les galères de Marseille étant venues dans l’île, on avait acheté du maître valet de l’oncle une vingtaine de bœufs 20 livres (pièce). Lorsque le commissaire de l’es­cadre voulut les payer, il offrit au maître valet de lui signer un reçu de 40 livres et de partager les 20 livres supplémentaires. Celui-ci vint me trouver. On s’était adressé à moi pour avoir ces bœufs comme à celui qui pouvait le plus aisément les procurer. Indigné de la proposition, j’allai le dire à mon oncle qui me dit de me taire; que cela ne le regardait pas, qu’il ne voulait pas s’en mêler; que c’était l’affaire du valet et qu’enfin 400 livres de plus étaient bonnes à gagner.

— Oh ! mon oncle, cela n’est pas bien. Vous êtes dévoyé, vous savez bien que votre valet signerait un faux.

— Je n’en sais rien, ne me parle de rien, je n’écouterai rien. Tu ne dois pas t’en mêler.

Même aventure était déjà arrivée à l’oncle lorsqu’une flotte d’escadre avait mouillé dans l’île.

Lorsqu’il mourut, on trouva son argent dans sa pail­lasse. J’étais alors à la maison, fis sortir les domestiques. On ignorait où était son argent. On fut fort étonné de le trouver là.

C’était un homme d’esprit qui n’aimait pas les Fran­çais. Il ne voulait pas voir M. de Marbeuf le premier. M. de Marbeuf qui le connaissait pour homme d’esprit le désirait, mais cela (leur rencontre) n’eut lieu que par accident. Il ne voulait pas convenir du bien que les Français faisaient dans le pays; cela était cependant évident :

— Mais mon oncle vous n’êtes pas juste. Vous vous refu­sez à l’évidence. »

Quand il était battu, il riait et persistait dans son dire.

Il arriva, cependant, qu’un marais qu’il avait fut des­séché par les Français. On ne lui demanda rien pour cela. Il niait que, le dessèchement fait, il pût jamais en retirer du profit. Cependant on lui proposa une bonne ferme d’un marais dont il ne retirait rien auparavant. Il lui fallut convenir, en riant, que les Français faisaient quelquefois du bien au pays.

Le Grand Maréchal a connu en Illyrie un certain (nom barré dans le manuscrit) qui se disait parent de Napoléon, qui avait des lettres de Mme Mère et dont l’Empereur n’avait jamais entendu parler.

Je crois que cela vient du fait suivant. Ce C… était venu à Ajaccio avec Sémonville comme officier de Marine. Il m’avait fait risette, en parent éloigné qu’il était peut-être. J’étais capitaine. Comme officier, je le présentai dans la société; il fut reçu. Le hasard fit que les galères de Mar­seille arrivèrent peu de temps après. C… disparut sous un prétexte futile dans les montagnes. On ne le revit plus. On fut étonné qu’il ne vînt pas visiter les personnes de connais­sance. On dit aux officiers des galères qu’il y avait un offi­cier à leur service. Il se trouva que ce n’était qu’un sot sous- officier, un aventurier qui en avait imposé. Comme je l’avais présenté dans des maisons où il avait été reçu, traité en offi­cier, on m’en fit reproche.

Lorsque Paoli voulut se décider contre la France, irrité des sommations qu’on lui faisait en France, il se rendit au couvent de (en blanc dans le texte) avec beaucoup de ses partisans, y fit appeler diverses personnes qu’il voulait son­der, notamment moi. Afin de me gagner, il me flatta. C’est dans cette circonstance qu’il me dit : Tu es un homme antique, un homme de Plutarque.

Je me refusai à entrer dans ses vues. Mon opinion était que la Corse devait tenir à la France comme l’Auvergne ou la Champagne; qu’elle ne pouvait être indépendante, que rien n’était pis que de dépendre de Gênes ou du Piémont. La Corse était attachée à la France, elle en retirait de grands avantages de toutes espèces. La France y versait beau­coup d’argent, y faisait de grands établissements. La nou­velle constitution de la France qui lui donnait part à la Répu­blique et, assurait aux Corses les droits de tous les autres citoyens était propre à cimenter l’union de la Corse et de la France. Je fus donc inflexible.

Je partis à 6 heures du matin avec quatre ou cinq hommes d’escorte et fis, 15 lieues ce jour-là pour qu’on ne pût m’attraper. Paoli écrivit à Madame qui lui répondit qu’elle approuvait la conduite de son fils et le parti qu’il prenait.

Paoli était un bel homme qui parlait bien; Pozzo di Borgo et Col… qui depuis adoptèrent son parti, riaient de ses discours, les critiquaient, disant qu’il se moquait d’eux avec sa « patrie ». Ma famille tenait à la noblesse du pays, mais quand Paoli eût parlé au nom de la patrie, elle ne trouva plus personne. — C’est ce qui arriverait en France si j’y revenais : on aurait beau faire, toute la canaille serait pour moi.

Quand donc Paoli donna l’ordre de marcher, il ne resta à Madame que ses partisans — qui n’abandonnent jamais en Corse , c’est-à-dire 150 personnes peut-être. Madame partit avec cette escorte, fut coucher dans les vignes, puis près Calvi. Je vins avec une galiotte partie de Bastia pour la chercher. Peu de jours après que notre maison eût été pillée, je vins débarquer dans un coin de terrain qui nous appartenait. Nos propres paysans nous abandonnaient. Cha­cun avait emporté une part du pillage de notre maison, un meuble, un morceau de vieille tapisserie, quelquefois sous prétexte de la conserver; mais personne ne se souciait de rendre, personne n’était donc curieux de nous voir revenir. Colonna, à ce qu’il paraît, sauva une caisse d’argenterie et la remit à Madame qui toujours lui en a su gré.

Au retour d’Egypte, je voulus faire don de tout ce qu’on m’avait pris à ceux qui pouvaient en être posses­seurs. Je fis venir un notaire qui dit mon intention : faire don par un acte spécial à chacun de tout ce qu’il pourrait avoir à moi; qu’en conséquence chacun était convoqué à venir déclarer ce qu’il avait et qu’il le posséderait en toute propriété. Les intéressés ne comprirent d’abord rien à cela, puis ne voulurent pas venir : ils prenaient cela pour une fantaisie « française ». Cependant quand ils virent que c’était sérieux, chacun se présenta. Je fis dresser l’acte de dona­tion. C’était un effet de ma politique. D’abord j’attachais peu d’intérêt à tous ces biens, ensuite je ne voulais pas avoir d’ennemis ni de gens intéressés à ce que je n’arrive pas au pouvoir.

L’Histoire de Corse que j’ai faite doit se trouver dans quelqu’archive, peut-être aussi dans les papiers de Paoli. Cette histoire fut perdue au pillage de ma maison. Des copies s’en trouveront ou à l’Intendance ou dans les papiers de Paoli.

 

Le Grand Maréchal dîne avec l’Empereur. Il lui porte le baguier de Mme Sturmer qui l’a préparé pour lui, ainsi que tout ce qui restait : la bague de diamant, la parure. Il fait certifier le tout par un petit billet. Le Grand Maréchal envoie à Mme Sturmer 192 livres (…). M. Balmain envoie 12 bouteilles d’eau de Cologne à Mme Bertrand.

L’Empereur est souffrant. Il a sué, ce qui, contre l’or­dinaire, ne lui a pas fait de bien. Il ne peut aller à la garde-robe.

Le courrier arrive. La bonne des enfants arrive. Il y a plusieurs exemplaires des Observations. Le bâtiment a été 90 jours en route et n’avait plus d’eau que pour un jour.

L’empereur prend du sel d’épinard. Le Gouverneur envoie les gazettes au général Montholon. Il envoie à Mme Ber­trand une lettre qui lui apprend la mort de sa mère. La bonne d’enfants arrive à Longwood.

Le Gouverneur vient à Longwood, parle à Mme Montholon qu’il trouve dans le jardin. Il lorgne sous les fenêtres de l’Empereur et tâche de le voir dans la salle de billard, mais l’Empereur n’est pas sorti ce jour-là de sa chambre à coucher.

 

On place ici le mois de juin. (Note de Bertrand)

 

Conversation sur l’organisation de l’armée :

Trente légions. Les soldats se prennent dans les envi­rons du chef-lieu de la légion. Les officiers sont nécessaire­ment pris hors du pays d’où sortent les soldats, afin d’éviter l’esprit de province. Il est indispensable de prendre les sol­dats aux environs, cela facilite l’organisation. Cela n’est pas sans inconvénients, mais pour y parer, il est indispensable que les officiers soient pris au dehors.

On réunirait la légion deux mois de l’an, en temps convenable pour ne pas gêner les travaux. On ne réunirait jamais toutes les légions en même temps (…). La France aurait ainsi 400.000 hommes sur pieds, qui ne lui coûterait que 177 millions (…). »

Le colonel Wynyard vient à Longwood pour la chambre â coucher de l’Empereur. Il dit au docteur qu’il voudrait remédier à l’humidité de la chambre à coucher. M. Jackson dit la même chose.

L’Empereur pense que peut-être il faudrait faire un arrangement qui soit viable; qu’on pourrait faire la liste des 50 personnes (à admettre à Longwood).

On dit que le Prince Régent, plus que les Ministres, tient l’Empereur ici; que c’est lui qui a restauré les Bour­bons; qu’il regarde leur gouvernement comme son ouvrage M. F. envoie la note des Observer envoyés d’Angleterre pour Mme Bertrand.

Le Gotha anglais dit que le duc de Bedford a eu comme femme Augusta et 7 enfants d’E… Oui, mais comme il était mineur, le Roi n’avait pas approuvé son mariage.

C’est le même cas que celui du prince Jérôme, qui n’a jamais fait question vis-à-vis des prêtres, du Pape, du roi de Wurtemberg ni de personne. De tous temps, d’après nos lois, un Français en minorité ne peut convoler et son mariage, étant mineur, est nul, à moins qu’il ne le reconnaisse étant majeur. Le cas du prince Jérôme était simple et n’a fait aucune difficulté à l’officialité de Paris, ni à Rome devant les tribunaux qui ont la décision de ces sortes d’affaires.

Le cas du prince Lucien était autre. Il était majeur et je n’étais pas sur le trône, mais j’étais maître de le faire appeler à la couronne.

Le docteur porte à l’Empereur quelques livres.

L’Empereur lit, n’est pas sorti de sa chambre et n’a vu personne.

Le général Montholon va en ville, déjeune chez M. de Montchenu qui lui parle « d’arrangement ». Il répond qu’il ne peut y en avoir qu’autant qu’on rétablira les choses comme elles l’étaient. L’Empereur pense qu’il faut écouter, laisser venir et ne pas couper court aux arrangements.

Le Gouverneur a assuré aux Commissaires que l’Empe­reur allait s’arranger, qu’il savait cela de bonne main, que tout cela allait finir.

M. Sturmer est envoyé comme consul en Amérique, sous les ordres du président de la Chambre de commerce de Trieste, ce qui lui paraît fort inconvenant. Il croit qu’il se déshonorerait en acceptant une telle place avec de telles cir­constances. Il n’a pas suivi la carrière diplomatique pour la quitter d’une manière peu honorable pour sa famille. Il est décidé à rester en Europe s’il est désigné. Le Gouverneur écrira, je crois, à M. Metternich pour M. Sturmer.

Le Grand Maréchal va en ville, parle à M. F. (Fowler ?), après que le capitaine se soit de lui-même retiré. Il traite alors de ses affaires.

M. Sturmer va à Plantation House. M. Balmain qui avait dit au général Montholon qu’il donnerait copie de sa lettre, dit qu’il a réfléchi, que c’est inutile, que cela pourrait avoir des inconvénients. Il est fort mal avec le Gouverneur, tout comme le personnel de Longwood. Les officiers évitent de lui parler. Par l’occasion de l’arrivée de Mme Sturmer en ville, tous deux ont engagé quelques officiers à prendre la peine de venir. Ils acceptent, mais ne viennent pas, à moins qu’ils n’y soient pour ainsi dire forcés. Il pense que la lettre du docteur à Gorrequer est bonne; qu’elle constate l’état des choses : à savoir que le Gouverneur tient note de tout et vient rappeler au besoin des conversations tenues il y a deux ans et des choses auxquelles on n’a attaché aucune impor­tance.

Conversation du Grand Maréchal avec le docteur sur Stokoe.

C’est son intérêt de l’appeler en consultation. Lorsque son opinion sera étayée sur celle d’un confrère, on ne pourra plus alléguer sa corruption (sic) — ce que le Gouverneur est toujours disposé à faire. Il doit profiter de toute occasion pour dire et faire répandre dans l’île que le climat est malsain.

L’Empereur envoie l’ordre au Grand Maréchal de lui remettre 1.000 piastres pour les six premiers mois de 1818.

L’Empereur se décide à faire appeler le lendemain le docteur Stokoe. M. Ibbetson demande que le Grand Maré­chal lui envoie la provision pour les fonds. Ali copie les Campagnes d’Italie en écriture fine. L’Empereur dicte quelques changements au chapitre de la religion musulmane (Cam­pagne d’Egypte) et travaille à Waterloo.

L’Empereur fait appeler le docteur O’Méara à 6 heures du matin. Celui-ci écrit au docteur Stokoe et prévient le major Gorrequer. Le Grand Maréchal qui devait aller en ville reste à Longwood. Le docteur arrive et décline de voir l’Empereur. Il dit au docteur O’Méara que l’amiral l’a fait appeler, lui a dit qu’il croyait que le docteur O’Méara faisait Napoléon plus malade qu’il n’est; qu’il fallait bien prendre garde à ce qu’il dirait, que cela pouvait le compromettre.

En conséquence, le docteur Stokoe désire ne pas voir l’Empereur, à moins qu’il ne fasse appeler en même temps que lui un autre chirurgien.

Le Grand Maréchal va trouver le docteur Stokoe chez le docteur O’Méara, lui dit que l’Empereur étant attaqué du foie s’est décidé avec beaucoup de peine à prendre du mercure, que ce remède l’a fort agité; qu’il a été délaissé, repris, puis enfin délaissé à cause de l’humeur; que l’Empe­reur désire savoir s’il doit continuer à en prendre et a désiré le consulter à ce sujet. Le docteur pense qu’il doit le conti­nuer, mais prie qu’on l’excuse s’il ne voit pas l’Empereur. S’il ne s’agissait que de la santé de l’Empereur et du doc­teur O’Méara, il verrait sur-le-champ l’Empereur. Mais le Gouverneur est derrière, déjà il le suspecte. Il prie qu’en conséquence on veuille bien l’excuser.

Le Grand Maréchal répond qu’il en rendra compte et qu’il regrette beaucoup que le docteur, pour quelque consi­dération que ce soit, se croit obligé à refuser son avis au malade ; qu’au reste il comprend bien cela, que c’est la répé­tition de ce qui est déjà arrivé avec M. Cole et M. Fowler, qui ont déclaré qu’ils ne pouvaient parler qu’en présence de l’officier d’ordonnance. De même il ne se croit pas en sûreté s’il voit l’Empereur, qu’autant que ce soit en présence d’un autre chirurgien; que l’Empereur, au reste, ne verra jamais le docteur Baxter et parce qu’il a été le médecin du Gouver­neur et parce qu’il a fait de faux bulletins.

Le Grand Maréchal va en ville, reçoit une lettre du Gouverneur qui lui annonce que, puisqu’on désire prendre son cuisinier, il va le remplacer par un autre qui allait partir pour l’Angleterre. Montholon répond que le cuisinier lui ayant dit n’être plus à son service, être sans place et qu’il allait retourner en Angleterre, il l’avait arrêté. Puisqu’il en était autrement, et qu’il était le cuisinier du Gouverneur, il n’en voulait plus.

Mme Bertrand reçoit une caisse de jujubes de lord Hol­land et 18 volumes pour l’Empereur envoyés par lady Hol­land. Le général Montholon reçoit une lettre de M. Gorrequer pour le cuisinier qui dit que ses comptes sont termi­nés avec le cuisinier et une autre du Gouverneur relative à M. Stokoe. Il prétend que le docteur Stokoe n’a pas voulu voir l’Empereur en présence d’O’Meara, parce qu’il n’avait pas confiance au docteur.

L’Empereur travaille à Waterloo. Il dicte au Grand Maréchal l’établissement des troupes à Ligny, avec le plan de la bataille.

Le Grand Maréchal reçoit une lettre de M. Baring sur ses affaires, des lettres de son père, du 4 mars et 8 avril, la troisième lettre de Las Cases. Les lettres de change des domestiques sont protestées. Un particulier d’Angleterre écrit au Grand Maréchal pour avoir des détails sur Waterloo. Il envoie la relation de Gourgaud et l’ouvrage du Prussien Muffling, lequel n’est pas joint à sa lettre. Mme Vial demande à venir pour l’instruction des enfants de Mme Bertrand.

Lettre du cardinal Fesch. Il n’a pas voulu renoncer à son siège épiscopal.

Je trouve cette lettre bien maladroite. A quoi bon dire des choses qui lui sont personnelles et auxquelles je ne peux rien ? Madame offre ce dont on a besoin, et lui moralise. Il fallait envoyer et ne rien offrir.

Mme Bertrand reçoit une lettre de lord Holland.

Le Gouverneur écrit au Grand Maréchal que le colonel Lyster vient remplacer le capitaine Blakeney. M. Cole écrit que les lettres de change ont été protestées et n’ont pas été payées par M. Baring. La Favorite arrive du Cap. L’Empereur dicte une lettre pour M. Cole, laquelle n’est pas envoyée. Elle disait qu’ayant fait viser les lettres de change par le contrôle du Gouvernement, c’est sa faute si elles ne sont pas payées; que le Grand Maréchal répond de la validité de ces lettres, mais non des fautes fâcheuses qui sont la suite de ce qu’y a fait apposer le contrôle du Gouverneur. Contraire au droit des gens, il est arbitraire et a pu faire croire que nos lettres de change n’étaient pas signées librement.

Le docteur apporte un exemplaire de l’Annual (Register). On y trouve de bons discours sur la lettre de Montholon et des réponses au discours du Mis de Buckingham.

L’Empereur lit, le soir, le chapitre de Waterloo sur les corps à fortifier. Le Grand Maréchal parle à Jackson pour (l’ouvrage de) Muffling.

L’Empereur lit la bataille de Waterloo. Le Grand Maré­chal envoie la procuration au Gouverneur.

Le colonel Lyster vient à Longwood. Le capitaine (Bla­keney) part. Le docteur est chassé de la chambre commune. Le Grand Maréchal écrit au Gouverneur que le colonel Lys­ter ayant commandé à Ajaccio, l’Empereur a des raisons de le considérer comme un ennemi personnel; qu’il est le seul de l’état-major du Gouverneur qu’il n’ait pas voulu recevoir. Le Grand Maréchal s’était auparavant rendu chez le colonel Lyster, lui avait demandé s’il n’avait pas servi dans le bataillon corse. Il a prétendu que non, qu’il a servi dans la Garde, mais qu’il est vrai qu’il a été en Corse et a com­mandé à Ajaccio.

Le Gouverneur répond que Lyster n’a pas commandé à Ajaccio et qu’il serait étrange d’ailleurs qu’on pût faire de cela un motif de ne pas le recevoir à Longwood; qu’il renverra le jardinier et le sergent. Il envoie deux lettres du colonel Wynyard et du capitaine Blakeney qui attestent qu’ils ne leur ont donné aucun ordre d’arrêter (1).

L’Empereur travaille à Waterloo.

Le Grand Maréchal répond au Gouverneur que l’Empe­reur ne veut pas de M. Baxter, parce qu’il a été chirurgien dans le bataillon (corse), ni de M. Lyster, parce, qu’il est sa créature. Il proteste : 1° contre les ordres secrets et parti­culiers donnés au docteur Stokoe; 2° contre des actes d’in­sulte faits par des agents subalternes domestiques; 3° contre les déclarations et rapports écrits du colonel Lyster.

Le Russe vient et dit que le colonel Lyster ne pouvait convenir, que M. de Montchenu l’avait déclaré d’avance au Gouverneur.

Cartel du colonel Lyster au Grand Maréchal.

Lettre du Grand Maréchal au Gouverneur. Deuxième lettre du colonel Lyster.

Le docteur reçoit du colonel Wynyard, à 5 heures, l’ordre de partir.

Lettre du Gouverneur au Grand Maréchal sur le cartel : il lui renvoie sa lettre avec une apostille.

Lettre du Gouverneur au général Montholon sur le départ du docteur. Le général Montholon répond que l’Empereur ne verra aucun médecin et s’en réfère aux lettres du Grand Maréchal en avril. Réplique du Gouverneur, le soir, à 9 heures : puisque le docteur a consulté le docteur Stokoe, il peut le voir. Le général Montholon répond immédiatement qu’il y a une grande différence entre consulter un médecin et prendre des médecines de sa main; que l’Empereur n’en prenait que de celle de son médecin, le docteur O’Méara. Il attendra celui qu’on lui enverra (d’Europe) pour le remplacer.

Au jardin de la Compagnie, on remet un billet du docteur.

Le médecin doit être de service demain; on lui remettra les papiers, les rapports, le journal particulier qu’il veut lire.

Le médecin est de service. Le soir, il vient chez le Grand Maréchal qui lui remet cinq paquets pour le docteur : son principal ouvrage, son journal de médecine, trois paquets de correspondance.

Le docteur d’ordonnance a une conversation avec Mon­tholon qui lui dit que l’Empereur est mieux. Il opine que c’est l’effet ordinaire de la suppression des remèdes, mais qu’il ne faut pas s’y fier. Il vient trouver le Grand Maréchal, offre ses services et propose trois chirurgiens sûrs, c’est Stokoe, Livingstone ou un du Cap. Le Grand Maréchal répond que l’Empereur n’en verra aucun.

Le Russe fait connaître que le docteur O’Méara, presqu’en sortant de chez lui, a été arrêté par 4 policiers et a été embarqué immédiatement sur le Griffon (3 août). Diffi­culté énorme de le faire parler. Il croit qu’en vérité il y a eu une grande conversation en ville du Gouverneur, Reade, l’amiral et Bingham. Bingham paraît bien se conduire. Cette crise peut faire du bien à l’Empereur. Balmain a écrit au Gouverneur qu’il avait sans doute quelqu’accusation bien concluante pour faire partir le docteur; que pour lui, il lui avait toujours paru fort honnête homme et surtout causeur agréable. Le Gouverneur a répondu que c’était un ordre du gouvernement.

On a refusé des chevaux à Pierron pour aller en ville et à un palefrenier pour aller chercher une barrique.

Wynyard vient à 9 heures du matin.

 

(Nota : Le reste du cahier est en blanc. Dans le cahier suivant, Bertrand explique qu’absorbé par les travaux que lui a confiés l’Empereur il n’a tenu son journal qu’avec beau­coup d’irrégularité. Une sorte de calendrier-memento, pour le second semestre de 1818, permet d’établir un lien chrono­logique entre les divers fragments qui suivent.)