Sainte-Hélène – Bertrand – Janvier 1818

Observations sur la Campagne de Hollande :

 

Abercromby a fait une faute de se porter sur le Zype. Quel était son but ? S’emparer du Helder et des batteries pour que la flotte pût entrer et débarquer l’armée à son aise. Cour cela, il devait se porter sur le Helder, y prendre une position convenable; pour la garder, retrancher les dunes Morland, les flanquer par ses frégates et canonnières. Dans une position retranchée, il était inattaquable contre une armée de 10.000 hommes. Une armée de 12.000 hommes qui attend un renfort de 20.000 hommes n’a rien à faire que d’attendre ce renfort avant de rien entreprendre. Abercromby a risqué d’être battu au Zuyderzée. Il ne devait pas s’y expo­ser. Mais, dit-on, il n’a pas été battu. Cela ne prouve rien : il arrive souvent que 17.000 hommes en battent 20.000. En somme, il devait être battu.

Brune n’a fait qu’une forte reconnaissance. Une armée en position ne peut être attaquée qu’après une reconnais­sance. Le général devait arriver en présence de l’ennemi à 10 heures du matin, prendre une bonne position à portée de canon, reconnaître celle de l’ennemi, donner ses ordres, instruire ses chefs de colonnes dans le reste de la journée. Le général Brune eût reconnu qu’à sa droite, de la mer à Krabbendam, il y avait 3.000 toises; que c’était la partie la plus forte de la position, parce que le canal d’Alkmaer coule au pied et que les frégates et canonnières eussent appuyé; que de Krabbendam à Saint-Maarten il y avait 2 lieues et demie et de Saint-Maarten au Zuyderzée 2 lieues; que le centre était la place faible; qu’en attaquant vers Saint-Maarten, il fallait trois attaques étagées de 300 toises chacune. A la pointe du jour, l’ennemi eût été surpris, le centre enfoncé, le petit nombre de troupes qui étaient à la gauche, pris, l’en­nemi obligé de combattre en désordre, et probablement la retraite coupée. L’attaque devait être précédée par une vive canonnade qui faisait disparaître les petits obstacles du canal. Pour cela, le général d’artillerie devait s’être pourvu de neuf ou dix batteries de 12 et d’obusiers, et le général du génie, des moyens de jeter plusieurs ponts sur le canal, des sacs à terre pour se loger sur la digue, etc. »

 

Deuxième observation :

Dans la bataille de Bergen, le duc d’York a fait deux fautes majeures :

1° D’envoyer Abercromby sur la gauche et les derrières de l’ennemi avec 15.000 hommes, c’est-à-dire le tiers de l’ar­mée anglaise. Le général Abercromby s’est ainsi trouvé à 7 lieues du champ de bataille et n’a pu y prendre part. Le duc, ayant 35.000 hommes, n’en a opposé aux Français que 20.000 ou à peu près, c’est-à-dire des forces équivalentes ou inférieures aux leurs.

2° Le long de la mer, il n’y avait que des dunes, qui ne présentaient aucun obstacle matériel. Sans doute qu’au-delà du Canal d’Alkmaer le pays offrait beaucoup de difficultés : les dunes vont en s’élargissant à mesure qu’on approche de Bergen, ou du moins le canal va en s’éloignant de la mer. Les trois divisions anglaises auraient dû être placées sur les dunes, entre le canal et la mer et s’avancer par échelons, la droite en avant, de manière que quand le général Hermann serait arrivé à Bergen, la gauche aurait été à la hauteur de Schooldam. Alors l’armée anglaise concentrée sur le point où le terrain n’offrait aucune défense, où il était difficile à l’ennemi et même impossible d’opposer des obstacles maté­riels, arrivait à 8 ou 9 heures du matin à Alkmaer, quartier général de l’armée française, s’emparait des parcs et des batteries. Le désordre était dans l’armée française qui se retirait en toute hâte avec une grande perte. »

 

Troisième note :

Les batailles d’Egmond et de Castricum étaient inu­tiles. La bataille de Bergen avait décidé de tout. La Hol­lande était sous les armes. Masséna avait gagné la bataille de Zurich (24 septembre 1799). Le prince Charles était obligé d’abandonner le Bas-Rhin. Les Anglais ne pouvaient se main­tenir à Amsterdam.

 

Quatrième note : Délimitations de la Hollande.

La Hollande est un losange dont les quatre angles sont le Texel, Flessingues, Nimègue et Délit. Du Texel à Flessingues : 60 lieues; de Flessingues à Nimègue : 45. La Hollande au confluent de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin. Les eaux se mêlent de diverses manières et tantôt fertilisent, tantôt dévastent par leurs inondations ce beau pays, qui, généralement situé au-dessous des hautes marées, serait inondé deux fois par jour, si des digues et des écluses ne protégeaient ces provinces. La Batavie faisait partie de la Gaule. Géographiquement, elle fait partie de la France. Elle est l’entrepôt passager du Nord et du Midi de l’Europe par les rivières ci-dessus, et par celle de l’Ems et par les ports de Flessingues, Rotterdam et Amsterdam.

Les blés et les charbons de la Belgique, les bois du Rhin et les flottages du Rhin sont les sources naturelles de son commerce. La Meuse et le Rhin sont ses frontières natu­relles du côté de la France.

Le meilleur point d’attaque pour la France est, entre autres, Nimègue. Du côté de la mer, les points d’attaque sont l’Escaut, la Meuse et le Zuyderzée. Du côté de l’Est, on trouve Flessingues, le fort de Bath, Bergen et les bras de l’Escaut et de la Meuse. Du côté de la Meuse, on trouve Hellevoetsluis et Birelle et les divers bras de la Meuse. Le Zuyderzée est une mer de 4 à 5 lieues carrées — la Hollande en a 2.700. Elle a partout des ports où arrivent les canaux. Le port du Texel est le seul par lequel passent des vaisseaux de guerre et des frégates. Dans les autres ports, il n’y a que de petits bâtiments. Les Hollandais, à cause des bas-fonds du Zuyderzée, où les bâtiments tirant 20 pieds d’eau naviguent difficilement, construisent des vaisseaux 18 à 20 pieds d’eau.

L’Empereur y a fait construire des vaisseaux du modèle français de 74 et 80, tirant 23 pieds à peine, parce que les bâtiments hollandais à forme ronde perdent la première qua­lité qui est la marche et ne pouvaient lutter avec des vais­seaux de construction française ou anglaise. La carcasse des bâtiments se faisait à Amsterdam, mais pour les achever, on les transportait avec des « chameaux » à Meddemblick et à Nieuwe-Diep (je crois que sur les bancs de Zuyderzée, il n’y a que 13 pieds d’eau). Le point important à défendre était donc le Zuyderzée et le Helder. Aussi les Français le sen­tirent et, dès lors, firent au Helder des retranchements, mais qui étaient trop étendus et exigeaient une armée. L’Empe­reur regardant le Helder comme la clé du port ‘d’Amsterdam et de la Hollande, fit construire un fort hexagonal qui coûta un ou deux millions. Il couvrait le Nieuwe-Diep qui est l’ar­senal de la Hollande et d’Amsterdam et couvrait les batte­ries qui défendaient les passes. Tant qu’on était maître du fort, on était maître de l’arsenal de Nieuwe-Diep et de la passe, conséquemment du Zuyderzée et de la flotte qui y mouillait. On couvrait Amsterdam du côté où elle paraît être le plus facilement attaquable — et cela le plus prompte­ment. L’amiral Verhuel, en 1814, après qu’une révolution en Hollande eût livré le port à l’ennemi, se maintint plusieurs mois contre la flotte. Si ce fort eût été construit plus tôt, les Hollandais eussent conservé deux flottes.

L’importance de ce point était donc telle que le débar­quement des Anglais devait se faire là, car de l’embouchure de la Meuse au Texel il n’y a pas un port ni une rade. Brune devait donc rencontrer là les trois divisions et attaquer avec 20.000 hommes Abercromby à son débarquement. Il sauvait la Hollande et arrêtait les progrès de l’ennemi. Cette irrésolution de Brune a été fatale — une grande faute.

 

Cinquième note :

Le général Daendels arriva le 25 (septembre) au Helder avec sa division de 10.000 hommes. Il eut 48 heures pour préparer le terrain où Abercromby devait débarquer; il y avait environ deux lieues de dunes où le débarquement pou­vait s’opérer. Il devait construire 8 ou 10 redoutes, armées chacune de 40 ou 50 bouches à feu se trouvant à Nieuwe- Diep, et les détachements de l’escadre pouvaient servir à cet armement. Il devait partager sa division en quatre corps de 2.500 hommes, l’un placé sur les redoutes, le second en réserve, en arrière, les deux autres sur les deux flancs avec () pièces attelées; se porter sur l’ennemi aussitôt qu’il aurait débarqué et que son débarquement (à lui-même) aurait arrêté la mitraille des bâtiments qui le protégeaient.

 

Sixième note :

Brune n’avait pas assez de forces sur sa gauche. Daendels suffisait pour défendre sa droite et son centre couverts par l’eau et la défense du pays. Le reste devait être sur la gauche, où il n’y avait qu’un principal ouvrage et des dunes, où il était difficile de faire des ouvrages de campagne, qui, impar­faits de leur nature, sont là le plus faibles possible. Les ingé­nieurs firent des retranchements, mais sans plan général commandé par le général en chef ou le général du Génie. Il fallait un système, un point d’appui. Il était impossible de penser qu’on pourrait sur les dunes arrêter l’armée ennemie. Il fallait donc faire sur les deux rives du Canal un camp retranché pouvant contenir 30.000 hommes, pouvoir manœu­vrer sur les deux rives du canal, par suite se couvrir d’eau, qui est la meilleure des défenses éventuelles possibles, jeter (les ponts sur le canal qui permissent de débarquer et de menacer les communications de l’ennemi, paralyser ses mou­vements.

 

Septième note :

Après la bataille de Bergen, d’Egmond et de Castricum, la convention d’Alkmaer peut être blâmée. Le Zype était une position que le général Brune pouvait forcer. Il pouvait faire venir 2 ou 300 pièces de gros calibre ou mor­tiers; il avait cela dans les places, ainsi que 40 compagnies hollandaises, accabler le Zype, le passer et pousser l’ennemi. On ne peut calmer les sentiments d’une armée en déroute quand le désordre s’y met. Brune recevait tous les jours des renforts. La saison pour l’embarquement des Anglais arri­vait, plus difficile. Mais Brune a préféré faire un pont d’or à l’ennemi.

La campagne anglaise a été sagement conduite. L’ar­mée française, excepté à Castricum, a été inférieure en nombre et en qualité de troupes. La majeure partie de l’armée gallo- l>at.ave était composée de Hollandais, d’Allemands, dont beau­coup ont déserté.

 

Balcombe vient à Longwood. Le Grand Maréchal reçoit la répartition de 6.000 francs pour lui et pour Montholon.

Le général Gourgaud envoie un cartel au général Montholon. L’Empereur défend au dit de se battre et lui dicte une réponse. Il ne veut pas le voir. Le général Montholon écrit à 10 heures du soir et le général Gourgaud lui répond.

Le colonel Wynyard et le général Bingham visitent Mme Bertrand. Le général Bingham ne croit pas que l’Em­pereur ait donné une tabatière d’or au capitaine Poppleton.

Le général Gourgaud remet les papiers de l’Empereur. Le Grand Maréchal remet à l’Empereur les Observations sur la Campagne de Hollande.

M. Balcombe dîne chez le docteur. Le général Gourgaud va chez le Gouverneur qui l’engage à réfléchir et lui dit qu’il se trouve entre deux écueils : celui des gens qui croient qu’il est destitué de Longwood et des gens qui prétendent qu’il est chargé de mission.

Le docteur remet à l’Empereur une requête en français de lady Morgan qui paraît très favorable à l’Empereur : c’est une grande amie de la France et du parti de Hobehouse.

L’Empereur ne dîne pas à table. Le général Gourgaud écrit au Gouverneur pour partir. Il lui répond, le jour même, qu’il lui fait préparer une maison, que l’officier d’ordon­nance le préviendra, le lendemain, lorsqu’elle sera prête.

L’Empereur est mécontent, ne veut rien faire pour Gourgaud qui a oublié toutes les formes avec lui en écrivant au Gouverneur sans lui en écrire à lui, l’Empereur.

Le Gouverneur écrit au général Gourgaud que son loge­ment est prêt, qu’il envoie Jackson pour le prendre et qu’il le prévient que, conformément aux usages de Longwood, il doit visiter ses malles. M. Jackson vient pour le chercher. Gourgaud n’est pas prêt et fera dire quand il le sera. Il fait un projet de lettre pour l’Empereur.

Le Grand Maréchal dit à l’Empereur que Gourgaud est un homme qui, non seulement se noie, mais se jette lui-même à l’eau et, de plus, se met une pierre au cou pour se noyer plus vite; qu’il a tous les torts, mais que sa tête n’est pas à lui; qu’on ne sait à quel point le mercure qu’il a pris a influé sur lui, mais enfin que tout cela n’arrive que parce qu’il a suivi l’Empereur à Sainte-Hélène.

L’Empereur se promène un instant dans le jardin avec le Grand Maréchal et rentre chez lui, à 6 heures, fatigué.

Le Grand Maréchal remet à l’Empereur une lettre du général Gourgaud qui lui paraît bien dure.

Montholon parle à l’Empereur de l’ouvrage de M. Ellis sur la Chine que le colonel Reade lui a prêté.

L’article (du Morning Chronicle, relatant la visite de lord Amherst) est évidemment fait par le Gouverneur, non seulement par la manière dont il est rédigé, mais par le ton dénigrant. On y critique le caractère personnel de l’Empe­reur, et le Grand Maréchal n’a pas pu s’empêcher de dire au docteur que cela faisait peu d’honneur à M. Ellis qui avait reçu bon accueil de l’Empereur :

 

Je m’étais dérangé pour le recevoir. J’avais fait un extra en sa faveur. M. Ellis devait au moins rester neutre dans la question, mais surtout éviter de calomnier mon caractère, comme il le fait, lorsqu’il dit que je me plais aux intrigues et aux tracasseries. C’est là tout le gouvernement anglais.

Il m’est arrivé la même chose avec lord Withworth, à Paris dans la dernière audience qu’il eût de moi. Il fut très satisfait de notre conversation et le dit à Malmesbury. Après, on imprima à Londres un rapport où lord Withworth disait que je m’étais emporté, que j’avais juré, que je l’avais reçu assis, quand il était, lui, debout, etc. — ce qui était faux particulièrement. Au contraire, l’ayant reçu dans mon petit appartement, je l’avais fait asseoir. Lord Withworth, pour un motif quelconque ou de personnel arrangement, avait sus­pendu son départ et se trouvait encore à Paris, lorsque cette conversation arriva (imprimée). Etonné, je fis demander par Malmesbury comment il avait pu faire un pareil rapport. Il me pondit seulement ceci : vous savez comment cela se passe chez nous. Au Parlement, on vote avec les ministres, c’est chose convenue. Peu importe l’opinion qu’on ait; on ne se regarde pas comme responsable de son vote : on vote avec les ministres. Cela dit tout. Ici, c’est la même chose : lorsque je dis à lord Amherst : « Et vous aussi, vous avez voté l’acte de proscription », il rougit et répondit : je votais avec les ministres. Comment concilier cela avec le récit de sa con­versation qui est exact et part d’un sentiment de bien­veillance ?

Ce qui a fait les maux de la Révolution, c’est la mort du Roi. Depuis ce moment, la Révolution a pris un autre caractère. Les Conventionnels étaient perdus s’ils ne réus­sissaient pas et de là tous les moyens leur furent bons; ils assassinèrent leur victime. La Constituante a fait une grande faute en ne déposant pas le Roi après Varennes. Il n’y avait rien à espérer de l’assassinat de la Reine. Il fallait, non la faire périr, mais la renvoyer. Un Bourbon de plus ne faisait rien au dehors. Mon opinion est qu’il était inutile de la faire périr.

Il fallait placer sur le trône quelqu’un, n’importe qui, le duc d’Orléans ou un autre. Le duc d’Orléans, alors, était bon : il n’avait pas voté la mort du Roi, mais après cela, il n’était plus bon à rien.

Je crois que les assemblées ne sont pas une chose à laquelle on tienne beaucoup en France. Il suffit de garantir l’égalité et les biens nationaux. Cependant, ce n’est pas une opinion bien établie.

 

L’Empereur a fait appeler le général Gourgaud et lui a dit :

 

Je ne peux répondre à votre lettre, parce que vous n’y parlez pas des motifs de votre départ, de votre maladie, mais de votre fortune; que j’aurais dû au moins vous faire un sort respectable. Je ne me reproche rien envers vous.. Je n’ai jamais, avant de venir ici, été dans l’habitude de vous rendre compte des personnes que je voyais, avec qui je dînais ou travaillais. Je n’ai pas aujourd’hui à vous en rendre compte, je ne me suis obligé à rien de pareil. Je vous ai offert de res­ter, je vous ai dit de faire votre arrangement avec le Grand Maréchal. J’approuve tout, excepté l’élimination de ma per­sonne, à laquelle je ne consentirais jamais, la vie de mon fils — qui est ce que j’ai de plus cher — dût-elle en dépendre.

 

Il l’a embrassé en partant et lui a dit de faire avec le Grand Maréchal une lettre, que s’il pouvait la signer, il le ferait. Il a dit au Grand Maréchal qu’il pourrait lui donner de sa poche ou par un endos 12.000 francs; que d’ail­leurs il ne voulait rien faire pour lui.

Le soir, l’Empereur a dit au Grand Maréchal qu’à pré­sent qu’ils n’étaient plus que deux (officiers), ils pourraient habituellement venir en frac, cependant à dîner et quelque­fois mettre l’uniforme pour ne pas faire tout à fait comme l’Empereur.

L’Empereur écrit au général Gourgaud et charge le Grand Maréchal de lui dire qu’il consent à sa mère la pension et même qu’après elle son intention n’est pas de la retirer, puisque c’est au général Gourgaud qu’il a réellement eu inten­tion de donner.

 

Je n’ai pas tenu le propos que l’on me prête sur Louis XIV : « que je n’en voudrais pas pour aide de camp ». Au contraire, j’en ai généralement parlé avec estime.

Ce n’est pas moi, mais Lucien qui s’est appelé « Bru­nis ». « Desgenettes, venu à un dîner chez M. de Talleyrand, avait présenté du café à Bonaparte… » — Je ne l’ai connu qu’en Egypte. — «Talleyrand aussi avait connu Bonaparte et lui avait prêté de l’argent… »

Je n’ai jamais vu Talleyrand qu’à mon retour d’Italie. Du caractère dont j’étais, étant jeune, il est probable même que je n’eusse jamais vu Talleyrand. J’étais sage et de mœurs sérieuses, très rangé et n’ai jamais désiré d’em­prunter de l’argent. Le seul qui pourrait avec quelque raison le dire, ce serait Desmazis, du Garde-Meuble, qui était mon camarade à l’Ecole militaire et régiment : nous fûmes ensemble à Valence. Il est possible qu’étant sous-lieutenant, il m’ait prêté cinq ou dix livres, comme cela se pratiquait ordinairement entre camarades. Desmazis était lié avec moi, et probablement si je n’avais pas changé de régiment, je l’aurais empêché d’émigrer; cependant il avait ses idées.

Un officier d’artillerie que j’ai beaucoup connu, étant jeune, était Ville-sur-Arce, oncle maternel de Marmont. C’est le premier qui a fait la fortune du second, lequel ne lui mi a pas été très reconnaissant : il le traitait avec un ton de grandeur qui déplaisait à qui savait bien qu’il avait été la cause première de sa fortune. Il paraît que Ville-sur-Arce était encore capitaine, lorsque je le fis nommer inspecteur aux Revues, à Saint-Cloud. C’est à cause de lui que je pris Marmont comme aide de camp et le traitai si bien.

Lady Morgan dit-elle toujours que je suis un des­pote ? Elle m’aimait cependant.

— Il y avait dans votre gouvernement des choses que per­sonne n’a jamais comprises et qui frappaient toujours les étrangers, c’était cette gêne extrême imposée aux journaux et à la liberté de la presse. On ne comprenait pas comment avec un gouvernement si fort et si bien établi vous pouviez craindre à ce point ce que pouvaient écrire les hommes de lettres et les folliculaires prêts à répandre tout ce que les petites passions auraient fait dire contre vous.

— C’est une chose qui peut, non se justifier, mais s’expli­quer, en disant comment cela s’est fait. La censure est une mauvaise chose, ce n’est pas moi qui la voulus. Personne, comme l’a dit Rœderer, n’a moins aimé le despotisme. Au Conseil d’Etat, j’ai toujours été pour la liberté. Je n’ai jamais craint les raisonnements. C’était, au fond, ce qui faisait ma supériorité : je laissais dire et j’entraînais les esprits par ma conviction. Je causais bien et peu — peu il est vrai parce qu’en général j’étais fatigué des affaires et accablé de ce que j’avais fait dans la journée. Mais lorsque je causais, c’était avec beaucoup d’intérêt, comme le dit Mercier. C’étaient les hommes de la Révolution qui craignaient la liberté de la presse et ne la voulaient pas. C’étaient les révo­lutionnaires qui craignaient qu’on leur reprochât les horreurs de la Révolution. C’était Fouché qui craignait qu’on lui reprochât la mort du Roi. Quant à moi, je n’avais rien à craindre de la liberté de la presse.

Les prisons d’Etat, de même, n’étaient destinées qu’aux émigrés qui étaient hors la loi, chassés ou soumis à la sur­veillance et dans une situation particulière. Elles étaient une garantie pour la Révolution. Je dirai cela un jour. Les émi­grés par leur rentrée en France étaient dans un cas parti­culier et soumis à une législation particulière.

La permission de monter dans les carrosses du Roi et le règlement qui exigeait quatre quartiers (de noblesse) pour entrer au service, sont dûs à Montmorin. C’était, dit-il, pour avertir que la noblesse est le soutien des monarchies. C’est ainsi que les meilleurs ouvriers font parfois bien du mal. C’était au moment où le Tiers devenait un parti si important dans la Nation, plus considérable qu’il ne l’avait jamais été, qu’on affectait de le déconsidérer, de lui ôter un droit qui avait existé de temps immémorial sous la Monarchie; qu’on établissait des règlements d’étiquette et des prérogatives de noblesse inconnues sous Louis XIV.