Sainte-Hélène – Bertrand – Janvier 1818

Le docteur (O’Meara) reçoit de l’amiral une lettre par laquelle on le prévient que le gouvernement ayant vu la publication de l’ouvrage de Warden, les lords de l’Ami­rauté faisaient connaître qu’ils verraient avec le plus grand déplaisir qu’aucun de ceux qui sont employés par le gouver­nement fissent publier rien sans le communiquer.

Le Grand Maréchal et sa femme vont se promener. Le Russe les rencontre. On lui remet l’Opinion avec deux lettres des 27 octobre et 13 novembre (1817). On dit que le botaniste est arrivé ; qu’il a dit que l’Empereur ne recevait pas les Commissaires et que Sainte-Hélène était un lieu où on ne pouvait vivre.

Les journaux ont dit que l’Empereur a écrit au Prince Régent :

 

Cela est faux. Je lui avais écrit en me rendant en Angle­terre, mais depuis le traitement que j’ai éprouvé, j’aurais regardé comme indigne de mon caractère de m’adresser à lui. La politique pouvait comporter quelques nécessités, mais non l’affreux et ignoble traitement que je reçois ici. Le Prince Régent, quand il n’était pas encore muni de ses pouvoirs, avait eu des relations avec moi : je lui avais envoyé des agents secrets, et je devais en attendre de meilleurs procédés. Aussi, loin de lui écrire, je ne l’ai pas même nommé dans mes Observations : j’ai parlé du Souverain.

 

L’Empereur est très souffrant. Son mal de foie augmente. Dans cette situation, on croit qu’une déclaration de l’em­pereur Alexandre serait une chose qui lui ferait honneur aux yeux des peuples et des personnes qui pensent. Le Russe dit que l’opinion se plaint, qu’elle ne sait rien de ce qui touche l’Empereur; qu’on s’attendait à des détails, qu’on ne sait même ce que sont devenus Santini et Piontkowski.

On est agité en ville. On ne sait ce que signifie ce bâti­ment arrivé d’Europe. On croit qu’il a de grandes nouvelles. On présume qu’il y a quelques propositions ou offres soit des Français en Amérique qui offriraient des vaisseaux, soit des adeptes qui offriraient la couronne à Joseph, soit de la cour de Parme, où vient d’arriver l’archiduc (François) que sa sœur Marie-Louise a vu à Livourne (…).

Le Phaeton est arrivé le 4, de l’Ile de France, avec le gouverneur de l’île et sa femme, qui sont à Plantation House. On dit qu’à l’Ile de France les Bourbons n’auraient pas une voix, que tout le monde voudrait l’Empereur.

Le Grand Maréchal lit à l’Empereur la traduction des lettres du Gouverneur.

M. Fitz-Gérald, de l’Ile-de-France, sa femme, une autre dame, son secrétaire et son aide-de-camp, visitent Mme Bertrand. Il désire voir l’Empereur, mais on lui répond que l’Empereur est dans un si mauvais état de santé qu’il ne peut voir personne.

L’île a 8.000 blancs, 10.000 mulâtres, 90.000 nègres.

Deux officiers venus de Bengale visitent Mme Bertrand ainsi que le colonel et Mme Jackson.

Le Gouverneur avait, la veille, envoyé chercher le doc­teur pour lui dire qu’il a lu sa lettre, qui est astucieuse.

« Vous vous croyez donc le médecin de Napoléon. Croyez- vous que vous n’êtes pas sous mes ordres ? Que je ne peux vous renvoyer ? ». Le docteur répond qu’il est porté sur les états de l’Amirauté « surgeon » de Napoléon et qu’il est, comme tous les officiers anglais, soumis à son autorité.

Les officiers du Phaeton, le premier lieutenant et un autre visitent Mme Bertrand, ainsi qu’un officier de l’Etat-Major du Cap qui a beaucoup vu Las Cases.

Le soir, conversations au salon sur les conquêtes.

Gourgaud dit qu’aujourd’hui on ne peut plus faire de conquêtes comme autrefois en détruisant les nations. L’Em­pereur dit que les armes à feu sont contraires aux conquêtes, parce qu’un simple paysan avec de telles armes vaut presque un brave homme (un homme brave) ; qu’ainsi dans une guerre nationale où toute la population prendra les armes il y aura dans ce nouvel état de choses une aventure.

 

La guerre d’Espagne ne prouve rien : Primo — elle a été commencée avec très peu de monde; secundo — je n’y ai jamais employé 200.000 hommes; tertio — j’avais réellement conquis l’Espagne quand je fus à Madrid, que j’eus chassé les Anglais, que mes troupes furent à Cadix et à Valence. La guerre d’Autriche m’obligea à revenir (*), mais si j’étais resté un mois de plus, l’armée anglaise était perdue. Elle perdait une quinzaine de mille hommes et ne revenait plus. Je n’aurais pas pu, il est vrai, faire les mêmes préparatifs en France, mais je serais arrivé avant que l’Autriche ait pu faire son invasion. J’ai eu à faire à l’Espagne et au Portugal qui avaient des ressources en troupes de ligne. Ensuite, les Anglais y ont entretenu 30, 40 et 60.000 hommes. Ce sont eux qui ont sauvé l’Espagne. L’Espagne est un isthme dont l’ennemi gardait toutes les côtes. Les Anglais y envoyèrent des armes, de l’argent, et en promettaient beaucoup.

Une chose qui m’a beaucoup nui en Espagne c’est le Roi (Joseph) qui ne pouvait pas commander, voulait le faire et ne voulait pas laisser faire les autres. Ensuite, je n’y ai eu aucun homme capable. Il y en avait de plus capables que le roi Joseph. Soult valait mieux. Il y a longtemps qu’on a dit que les guerres étaient l’affaire d’un homme, et là il n’y en avait pas. Pas de doute également, j’aurais réussi. On peut dire que l’Espagne a été conquise.

On dit qu’on a beaucoup tué en Espagne. Cela n’est pas comparable à ce qui se pratiquait autrefois, et cela n’est pas un exemple qu’on puisse citer du grand effet que peut produire le ravage d’un pays. Les Espagnols se sont mon­trés opiniâtres et cruels, mais non pas braves. Ils n’ont jamais tenu contre mes plus mauvaises troupes. Je n’ai envoyé aux Asturies, dans ce pays de montagne, que de mauvaises troupes ; elles s’y sont rendues maîtresses du pays.

Il n’y a pas de doute que la conquête ne soit une combinaison de la guerre et de la politique. C’est là ce qui rend Alexandre admirable. On ne peut pas trop parler de ses guerres, on ne les comprend pas. On a dit qu’il avait des millions d’hommes contre lui; si c’étaient des soldats, je ne comprends pas; si c’étaient des moutons, il n’y a rien qui puisse lui faire grand honneur. Nul doute qu’il ait été très brave et très entreprenant, mais il reste deux ans pour aller en Syrie, en Egypte, les Perses le laissent tranquille; on ne sait ce que cela veut dire.

Ce qu’il y a d’admirable dans Alexandre, c’est qu’il fut idolâtré par les peuples qu’il a conquis; c’est qu’après un lègue de douze ans, les peuples conquis lui étaient plus attachés que ses propres soldats; qu’il était obligé à des mesures de rigueur pour forcer ses généraux les plus intimes à ‘ mu ni u ire politiquement.

Alexandre conquit l’Egypte en allant au temple de Jupiter  Ammon. Cette démarche lui assura ce royaume. Si j’avais été à la Mosquée (du Caire) avec mes généraux, qui  en sait l’effet ? Cela m’eût donné 300.000 hommes et l’Empire de l’Orient.

Alexandre adopta les mœurs des pays conquis. Des régents de collège lui ont fait le reproche de se faire passer pour un dieu. Il n’y a que les sots qui puissent lui faire un crime de ce qu’il a fait de plus beau. Certainement Alexandre ne se croyait pas le fils de Jupiter, mais il savait l’influence que cette opinion lui assurait et combien de sang cette opinion répandue éviterait à son armée. Si je fusse resté en Égypte, et que j’eusse été réduit là, j’aurais pu, comme Menou, adopter les mœurs et la religion des pays vaincus, mais je ne voulus pas le faire sans raison, comme Menou. Pas de doute alors, j’aurais eu un parti, une influence et une armée immense.

Il paraît que du temps d’Alexandre la dynastie de Darius n’était pas très ancienne et n’était pas ce que sont aujourd’hui les dynasties en Europe. Il n’y avait pas de racines profondes. Darius était une espèce d’empereur. Les Juifs n’étaient pas à lui. L’Egypte, la Syrie n’étaient que des pays conquis peu attachés.

On ne comprend pas bien les guerres de César. On ne voit pas au reste qu’il ait couru de grands risques. Il perdit une légion près de Trêves. 4.000 hommes compteraient-ils aujourd’hui ? On ne connaît pas bien la constitution et l’organisation des pays.

(Gourgaud critique, à dîner, la tragédie de César, de Voltaire . César n’était, suivant lui, qu’un fanfaron. Effectivement, il dit beaucoup de choses assez inutiles.

Je ne crois pas que César ait jamais demandé à être Roi. A quoi bon ce titre dans un pays où il était oublié et on peut dire méprisé? Qu’aujourd’hui on désire ce nom, cela se  conçoit, mais non alors qu’il voulait réunir (en lui) l’autorité de tribun, de consul, comme Auguste. Cela lui aura été  prêté par les républicains et les aristocrates qui regrettaient la perte de leurs libertés. Mais si César voulut ce titre, Voltaire pouvait en donner des raisons de politique meil­leures que celles qu’il donne.

Gengis (Khan) avait, dit-on, 700.000 hommes de cava­lerie. La puissance des Russes est aujourd’hui immense. Si un Empereur ambitieux et de quelque talent succédait à l’empereur Alexandre, on ne sait le terme où il arriverait.

L’Empereur fait appeler le Grand Maréchal à 9 heures et demie. Conversation sur les fortifications. Le Grand Maré­chal sort. L’amiral fait envoyer quelques journaux français, que le Grand Maréchal porte à l’Empereur qui déjeûne. Scène sur ce que, la veille, le Grand Maréchal est sorti sans le dire.

On joue aux échecs. L’Empereur dit que Mme Bertrand n’apparaissant pas il charge Gourgaud de lui dire qu’elle est une sotte .

Dimanche. Mme Bertrand ne vient pas dîner. Conversa­tion à table sur les fortifications. L’Empereur pense qu’il faut augmenter l’artillerie dans les places.

L’Empereur demande qu’on lui fasse un modèle de tour qui mettrait 25 pièces à l’abri de l’insulte. Il y a beaucoup de circonstances où cela est fort utile, si on veut défendre les ponts d’une rivière où l’ennemi peut faire un passage. Trois ou quatre points ainsi occupés sur une rivière peuvent rendre de grands services. Il ne faudrait pas que cela coûtât plus de 300.000 francs. Il y aurait dans la place une garni­son de 500 hommes. Le Grand Maréchal en fait un croquis.

Le Grand Maréchal étant au bain, le colonel Wynyard vient pour lui parler et dit qu’il repassera. L’Empereur fait appeler le Grand Maréchal qui, en sortant, salue le colonel Wynyard qui venait chez lui. Le colonel part avant que le Grand Maréchal soit sorti de chez l’Empereur.

Le Grand Maréchal remet à l’Empereur un projet de tour qui coûterait 500.000 francs, avec 25 toises de côté extérieur et qui aurait deux réduits et deux travées dans sa chambre couverte, que l’Empereur trouve trop étroite.

Un bâtiment venant du Bengale passe en vue de l’île. Il va à l’île Bourbon. Comme il est hors de son chemin, on croit qu’il venait pour avoir des nouvelles de l’Empereur. Un capitaine dit que personne ne pense à lui en France; qu’on (y) souffre beaucoup ; que les Alliés veulent ruiner la France.

Le docteur a dîné, la veille, au Camp. Le colonel Dodgin a dit qu’on achèterait la maison de Mlle Mason (3) pour y bâtir la maison (destinée à Napoléon). M. Balcombe confirme la même nouvelle comme venant du colonel Dodgin.

L’Empereur, ces jours derniers, s’est occupé de la cam­pagne de Moreau et l’a dictée au Grand Maréchal.

L’Empereur dicte au Grand Maréchal le chapitre X (de la campagne) d’Egypte, comprenant les événements qui se sont passés en France à l’ouverture de la campagne. Il dicte la guerre de Naples, de Championnet. Il dit ce que Championnet a fait et ce qu’il aurait dû faire.

L’Empereur continue le même travail. M. Porteous dit à Mme Bertrand que M. Balmain est malade et qu’il voudrait bien voir le général Gourgaud ou le Grand Maréchal.

Le général Gourgaud : scène avec l’Empereur sur les dîners qui se servent à 3 heures. C’est Mme Montholon qui a fait cela, et le cuisinier qui fait du mauvais bouillon.

L’Empereur dicte la bataille de Suisse.

Mme Bertrand, le général Gourgaud se promènent. Le Gouverneur et sir Thomas Reade la rencontrent et causent avec elle dix minutes, sans parler de l’Empereur ni de rien. Le Gouverneur et le colonel Reade ont passé deux heures â Longwood chez le capitaine, ont visité les environs de la maison du Grand Maréchal et paraissent avoir fait une visite de sûreté pour l’Empereur. Le Gouverneur a demandé au docteur ce que faisait Napoléon dans la salle de billard. Il a répondu qu’il n’en savait rien. Le Gouverneur s’est fâché et a dit que le capitaine savait que l’Empereur s’y promenait beaucoup, qu’ainsi il devait en savoir davantage.

Le général Gourgaud va en ville. Il cause avec le major Gorrequer, que le Gouverneur envoie chercher pendant ce temps. Il a chargé le major de préparer les bois pour la maison.

L’Empereur continue les campagnes d’Italie et du Rhin. Il dicte au Grand Maréchal la description de la Suisse. Le colonel Wynyard vient chez le comte Bertrand. Conversation avec de grands silences par intervalles, et où il se dit peu de choses : « Je suis venu pour avoir la réponse à la lettre du Gouverneur pour la maison. »

L’Empereur dîne à 2 heures avec ses officiers, et, après- dîner, lit le texte du Moniteur relatif à la condamnation du Roi (Louis XVI). Les opinions de Cambacérès sont exposées dans ce tableau avec beaucoup de détails.

— Cela a été fait méchamment contre Cambacérès, et parce qu’on était jaloux de ce que j’avais fait pour lui. C’est Fouché qui fit faire cela pour se blanchir et noircir les autres. Je ne voulais pas qu’on fit ce tableau, qui avait des inconvénients dans le Moniteur. Y rechercher les opinions et actes de chacun pouvait occasionner des persécutions.

Le colonel Wynyard vient chez le comte Bertrand qui était chez l’Empereur. Cela présage qu’il a quelque nouvelle à donner. Le Grand Maréchal va chez lui. Le colonel dit que le Gouverneur a relu la lettre du comte Montholon pour la maison, ainsi que la conversation qu’il a eue à cet égard. Il tire de sa poche une note, non signée du Gouverneur, qui rapporte une conversation où l’Empereur aurait dit que dans deux ans il y aurait un changement en Angleterre ou en France.

Il demande si on préfère quelques localités dans l’île. Le Grand Maréchal répond que la lettre du comte Montholon a déjà répondu à cela : que l’Empereur ne connaît pas l’île.

Il demande alors si le Grand Maréchal peut indiquer l’endroit qu’il croit préférable. Réponse : il ne connaît pas l’île. Alors le colonel tire de sa poche une deuxième note du Gouverneur qui contient les noms de quelques maisons de campagne de l’île, avec des observations — les unes sujettes à des objections locales, d’autres à des difficultés avec le pro­priétaire, qu’on peut ou qu’on ne peut pas lever. Le Grand Maréchal dit qu’il communiquera cela, mais qu’il prévoit la réponse, la même qui a déjà été faite : « Qu’on me laisse tranquille et mourir en repos. »

Le colonel ayant demandé si le Grand Maréchal pouvait indiquer quelque maison dans ce lot, il répond qu’il y en a plusieurs qu’il ne connaît pas. Le colonel demande à reve­nir le lendemain pour avoir la réponse. Le Grand Maréchal l’engage à attendre quelques jours.

L’Empereur dit :

« Tout ce compte rendu de conversations est fastidieux. Il faut se borner à dire qu’on n’a pas pu m’en parler et attendre quelques jours. »

Le colonel Wynyard arrive à Longwood, lorsque le comte Bertrand est chez l’Empereur. Trois heures après, Bertrand rentre chez lui et le colonel qui était déjà à cheval revient et lui demande réponse. Le Grand Maréchal répète qu’il n’a pu en parler à l’Empereur. Le colonel dit que la princesse Charlotte est morte à Londres ; que le bâtiment du capi­taine Teade est arrivé, qu’il apporte des gazettes jusqu’au 17, mais pas de lettres; que dans 3 ou 4 jours, il doit arriver un autre bâtiment.

Le Gouverneur envoie les gazettes du 20 septembre au 7 novembre. Elles contiennent l’histoire de la conversation avec lord Amherst, insérée au Morning Chronicle, une petite note de M. Ellis qui fait l’éloge de la manière dont ils ont été reçus par l’Empereur. Pas un mot de la conversation qu’il a eue, évidemment pour empêcher de croire que c’est lui qui a fait la conversation insérée dans le Morning Chronicle.

En octobre, du 20 au 25, il y a quatre extraits de l’ou­vrage en réponse à Warden. On se plaint que cet ouvrage confirme ce que dit Warden, au lieu de le combattre. Et d’ail­leurs peu de réflexions : on ne veut pas attirer l’attention sur cela. Ils (les rédacteurs) voulaient d’abord citer toute la cor­respondance de Pichegru, mais ils ne le feront probablement pas (à cause) de ce qu’il y a dit du gouvernement anglais.

Parmi les successeurs au trône d’Angleterre, la femme du prince Jérôme est la 25e et aucun de ceux qui arrivent avant n’ont d’enfants. Observation qui a été répétée le jour même par l’amiral et dans toute l’île.

Le matin, l’Empereur a fait appeler le Grand Maréchal et lui a parlé de la scène qu’il avait eue, la veille, avec Gourgaud. Qu’on ne lui en parle plus !

Il dicte ensuite les Observations sur la Campagne de Hollande (x) et rentre pour se coucher après déjeuner.