Sainte-Hélène – Bertrand – Janvier 1818

(30 janvier).

Mme Bertrand rencontre à la promenade le russe (Balmain).

Il a été malade depuis un mois; c’est sa première sortie. Il demande des bonbons pour Mme Sturmer qu’il croit guérie. II dit que le général Brayer (*) est l’un des français qui se traouvaient à Pernambouc pour tirer l’Empereur d’ici.

L’Empereur dicte les Observations sur la Campagne d’Italie de Joubert, Masséna, Championnet. Elles se divisent en quatre ;

I. – 1° L’armée d’Italie et des Alpes aurait dû être réunie en un seul commandement, mais ce défaut était celui du plan de Carnot et non du général. Sa faute consiste parti­culièrement à n’
avoir pas dérobé son mouvement à l’ennemi et au contraire le lui avoir indiqué. Il devait rapprocher sa gauche insensiblement, faire passer toutes ses troupes réunies à la Bochetta, partir le 13 août (1799), après-midi, et arriver, le 14, à Novi pour attaquer le 15 au matin. Au lieu de cela, il le poursuivit à Acqui devant Bellegarde qu’il força à se concentrer sur Souvaroff.

2° Il devait avoir amené cinq ou six pièces de 24 devant le fort de Seravalle et l’emporter. Le fort de Seravalle était sur les derrières de la ligne lorsqu’il était à Novi, il était natu­rel qu’il ripostât, parce que ce fort tenait à sa défense et qu’il n’offrait rien d’offensif. Le général était obligé de s’affermir pendant la bataille pour garder ce point, qui, en cas de retraite, coupait une des routes de la Bochetta.

3° On ordonna la retraite à tort ; on avait été victorieux. Toute la journée, l’ennemi reprit trois fois avec furie des positions considérables. Lorsque à 5 heures, Mêlas se pré­senta sur le flanc droit, il fallait marcher à lui si son mouve­ment était apparu d’un coup considérable ou pousser toujours, soutenir le combat jusqu’à la nuit et alors la retraite se faisait sans danger. Si on le chassait, on avait la victoire. La retraite quand elle a été ordonnée n’était pas nécessaire et était fort dangereuse. On était dans la proportion de 4 à 4 1/2 : 40.000 hommes contre 45 à 50.000, et on avait une cavalerie nombreuse : 3 à 4.000 hommes, qui était inutile dans cette position.

II — Championnet qui fit une diversion s’y prit mal. Il devait réunir ses 30.000 hommes, passer le Mont-Cenis, le 11 ou le 12; le 13, à Rivoli, reconnaître une bonne position pour 25.000 hommes — de 12 à 1500 toises —, la retrancher, bien s’appuyer au Mont-Cenis, à droite et à gauche, battre le pays et amener des vivres, avoir, en arrière, deux autres positions reconnues pour la retraite. Dans cette situation, la diversion de Tortone l’effraya, porta l’alarme au quartier général de Souvaroff qui avait déjà fait ses dispositions avant de reconnaître le mouvement de Joubert. Championnet pouvait aisément faire croire qu’il avait 40.000 hommes et Sou­varoff marchait à lui.

Dans une position bien retranchée et ne craignant rien, il avait le temps de voir arriver l’armée, se déployer et faire ses dispositions. Il pouvait se retirer dans la nuit s’il le vou­lait. Au lieu de cela, il passa le col avec quatre divisions. Il le passa en même temps que Joubert ou après, et ces mouvements partiels ne pouvaient effrayer. Le plan ne valait rien. Il valait mieux être réuni à la Bochetta avant la bataille, mais enfin c’était le moyen de remédier aux im­prudences.

III. — Tortone capitula le Ier septembre (1799) et pro­mit de se rendre le 11, si elle n’était pas secourue. Moreau, avec 30.000 hommes, se porta sur la Bormida à la rencontre de Kray. Sa conduite est blâmable. Kray était plus nombreux que lui. Il avait une armée de vieux soldats encouragés par la victoire, Moreau n’avait que de jeunes troupes. Supposons qu’il eût réussi, il n’aurait eu que 48 heures de libre, ce qui ne lui suffisait pas pour approcher Tortone, et Kray, arrivant avec des forces supérieures, s’était réuni à Mêlas.

Championnet agit plus mal encore. D’abord, il devait déboucher avec Moreau pour assurer l’attaque, comme on l’a déjà expliqué. Au lieu de cela, il n’agit que plusieurs jours après Moreau, de sorte que Kray, après avoir battu Moreau reçu les clés de Tortone, eut le temps de se réunir à Mêlas et de tomber sur lui à Feliciano, où il fut écrasé. D’ailleurs, suivant son usage, il s’éparpilla et se fit battre avec 7 à 8.000 hommes, quoiqu’il en ait eu 30.000.

IV. — Championnet est nommé général en chef des deux armées d’Italie et des Alpes, le 30 septembre, et se rend à Gênes. Mêlas n’avance qu’à tâtons, prudemment, comme pour prendre ses quartiers d’hiver en Italie. Cham­pionnet pensait avec raison que le meilleur moyen de con­server Coni était de camper près de cette place, avant son arrivée.

Les Alpes, déjà couvertes de neige, lui donnèrent bon conseil, de sorte que, cette fois, il réunit 15.000 hommes au col de Genèvre sous Duhesme, et avec le reste de son armée il se porta sur Coni. L’effet de ce bon système fut de faire débloquer Coni, de lui donner dans les premiers mois plu­sieurs avantages sur les corps détachés de Mêlas, qui fut obligé de se réunir. Mais Championnet, au lieu de faire venir à lui Duhesme — ce qui lui était facile et ce que l’ennemi ne pouvait empêcher — se divisa sur les deux rives de la Stura et se fit battre à Genola avec une partie de ses forces contre les forces réunies de Mêlas qui lui fit éprouver un échec sensible. Championnet n’avait rien à faire que de prendre un campement près de Coni, de le retrancher avec soin et d’y réunir ses 40.000 hommes et les renforts qui rentraient tous les jours. Il eut aguerri ses nouveaux soldats, eut passé l’hiver en Italie et forcé Mêlas à en faire autant. Mêlas était obligé de venir l’attaquer dans une position retranchée; il lui fallait 40 à 50.000 hommes, il ne le pouvait faire sans s’exposer à des inconvénients. Championnet disposait alors de 55 à 60.000 hommes : 15.000 laissés sur sa droite à Gouvion Saint-Cyr, 15.000 sous Duhesme et 25.000 avec lui.

Saint-Cyr arriva sur ces entrefaites devant Gênes. Championnet voulut encore faire des tentatives pour déblo­quer Coni. On ordonna qu’il restât tranquille, parce qu’il ne réussirait pas et que cela n’aurait d’autre effet que de faire perdre des troupes inutilement. La prise de Coni était une suite des désastres qu’on avait éprouvés, comme la prise de Tortone était une suite de la bataille de Novi, et Moreau n’eût pas dû, une deuxième fois, essayer de la débloquer. Tenter avec 40.000 hommes de débloquer l’Italie tenait beau­coup à de fausses idées qu’on se faisait sur ce que j’avais conquis l’Italie avec 40.000 hommes. Championnet croyait pouvoir en faire autant, mais les temps et les hommes étaient bien changés.

 

Réflexions diverses faites dans les dix derniers jours du mois (de janvier), après avoir parlé à l’Empereur d’un article de l’Edimbourg Review, où il est question de l’ouvrage de Hobehouse et où l’on parle de Fouché :

 

Je ne croyais pas moi-même à Fouché autant d’habi­leté qu’il en a montré lorsqu’il a été à la tête du Gouverne­ment provisoire. Il a amené ses collègues, le Corps législatif et le peuple de Paris à son but par des insinuations et avec plus d’habileté que je n’aurais cru. Fouché a toujours été depuis le                                                          gouvernement de l’Empire le plus opposé à tous les intérêts du peuple, mais le plus grand mal qu’il ait fait a été de faire désarmer le pays. Ses règlements pour le port d’armes, l’argent qu’il en a tiré.

Fouché parlait toujours de révolution : « Avez-vous vu ce que le peuple a fait dans la Révolution ? ». C’était une thèse qu’il prêchait toujours et où il a fini par réussir. Mal­heureusement pour la France et pour moi, le peuple a été désarmé lors de l’arrivée de l’ennemi. La France s’est trouvée sans armes. L’événement a bien prouvé que je n’avais rien à craindre du peuple.

 

Départ de la Havanah pour le Cap. La veille, reçu 120 livres et des journaux.

Il devait y avoir bal au Camp. Le temps est mauvais. Plusieurs personnes s’excusent. Mme Balcombe n’y vient pas et Mme Bertrand s’excuse. M. Balcombe couche chez Mme Ber­trand. Mmes Balcombe visitent Mme Bertrand et couchent chez elle. Le docteur et le capitaine (Blakeney) y soupent.

L’Empereur lit, le matin, dans le Moniteur les bulletins de la bille d’Austerlitz :

IIs me semblent très beaux, mais ne sont pas suffisants pour donner une idée de la bataille. Je vous avais dicté autrefois cette bataille ; ainsi que toute la campagne. Comme elle n’était pas entièrement finie, je crois ne l’avoir pas remise à Las Cases; probablement elle ne sera pas perdue. »

Mme Balcombe dîne chez le docteur. Après le dîner, elle passe  la soirée chez la comtesse Bertrand, avec deux officiers de marine, pour lesquels le capitaine demande une passe. M Balcombe dîne chez l’amiral. On veut réduire son marché, de manière qu’il perdra 24.000 francs, ce qu’il trouve très mauvais de la part de l’amiral, à qui il a prêté sa maison qu’il occupe depuis six mois sans lui payer de logement et a déjà gâté ses meubles.

L’Empereur lit dans Buffon l’histoire des poulpes :

Cela me paraît une fable. Ce sont des poissons immenses qui ont, dit-on, près d’une demi-lieue (sic), des espèces d’huîtres avec de grands bras en forme de serpents, qui attaquent les bâtiments et, avec leurs bras, enlacent les mâts, les voiles et les vergues, les font pencher et couler. On cite deux exemples modernes : l’un d’un bâtiment de Saint-Malo à trois mâts, qui fut ainsi saisi par un poulpe, mais l’équipage parvint à couper les bras du poisson qui lâcha prise. Le capitaine a fait faire un tableau, par suite du vœu qu’il avait formé. Un autre exemple est cité, d’un capitaine danois qui, dans les parages de Sainte-Hélène, éprouva un pareil accident et se sauva. On cite Pline qui parle de pareils accidents. Il y a trop peu de faits de cette nature pour constater l’existence de tels animaux. Pline et les Anciens accréditèrent beaucoup de fables. Cela est fâcheux, comme tout ce qui donne des idées fausses. Cela n’est propre qu’à augmenter la frayeur des marins dans leurs navigations.

 

Mmes Balcombe retournent à Arnos Valley. L’Em­pereur ne voit pas M. Balcombe qui doit revenir pour cela le lendemain. Le Gouverneur désire qu’on le voie et envoie du monde exprès (à Longwood).

L’Empereur lit trois chants de l’Iliade qui lui paraissent très beaux : « Quelle différence d’Homère à Virgile ! Et comment ose-t-on lui comparer Voltaire ? ».

L’Empereur fait appeler Mme Bertrand et cause avec elle de ce que lui ont dit les dames (Balcombe). Il paraît qu’il y a deux domestiques anglais qui servent d’espions à Longwood, on présume un de l’Empereur et un de Gourgaud.

Le Gouverneur dit que remettre un journal, c’est pire qu’une lettre… Il faut donc que les journaux disent des choses qu’il y a grand intérêt à nous cacher.

Mme Bertrand désire donner à sa fille de la racine de grenadier avant d’essayer de la térébenthine. Le docteur ira en ville pour cela et s’informera auprès du docteur du 66e qui a administré ce remède dans l’Inde.

L’Empereur lit les batailles de Poitiers et de Crécy :

Il paraît que les Anglais gagnèrent la bataille de Crécy et de Poitiers par la supériorité de leurs arbalétriers qui tiraient fort bien. Ils portaient des piquets avec lesquels ils se faisaient rapidement un retranchement. Les historiens disent que le roi de France perdit la bataille de Poitiers parce qu’il se pressa trop et attaqua trop vite. Il me semble, au contraire, qu’il n’attaqua pas assez tôt. Il avait une armée très supérieure : 60.000 contre 15.000. Il passa une journée et une nuit à négocier. Il devait attaquer sur-le-champ. Avec une aussi grande supériorité, il eût dû faire un détachement sur les derrières de l’ennemi. 7 à 800 paysans qui s’étaient placés sur ses derrières lui donnèrent beaucoup d’inquié­tudes. Le Dauphin lui fit perdre la bataille par la crainte qu’on eut pour lui — ce qui a fait penser que les souverains en général devraient ne pas être présents aux batailles, à moins qu’ils n’en fussent eux-mêmes les capitaines.

Par la même raison, on peut dire que c’est Louis XV qui a gagné la bataille de Fontenoy quand il refusa de quitter le champ de bataille, comme le voulait le maréchal de Saxe. S’il fut parti, elle était perdue. Ce fut le duc de Richelieu qui contribua au gain de la journée, comme l’a dit Voltaire, en empêchant le roi de partir.

On ne voit pas pourquoi on attribue à Dunois et aux grands de la Cour ce qu’a fait la Pucelle. C’était une fille brave. On lui donnait 17 ans, elle en avait 27. A cet âge, on est fait. Elle conduisait au combat, elle ramenait les troupes qui fuyaient. Elle faisait les retraites c’est-à-dire tout ce que fait le plus vaillant soldat. Elle avait le feu sacré. Cela ne se donne pas.

 

L’Empereur s’occupe d’un projet dont il a parlé sou­vent, mais qu’il n’a jamais mis à exécution : c’est d’organiser l’artillerie sans fourgons sur le champ de bataille.

Je crois qu’on peut avoir 200 coups par pièce sans fourgon, et dans la plus grande bataille. On n’a pas consommé 150 coups à Wagram. 150 ou 178 coups est l’approvisionne­nt d’une pièce avec le coffre. Pour cela, il faudrait placer quatre caisses de 20 u 25 coups sur les flasques ou les essieux de la pièce, ce qui, avec les affûts, feraient 100 à 200 coups. Les autres chevaux de la pièce porteraient, chacun, 10 coups : 40. On aurait deux chevaux de bât, portant, chacun, 25 coups, ce qui ferait 50. Total 200 coups. Pour l’artillerie légère, on ne mettrait rien sur la pièce, mais dix chevaux de canonniers à cheval  porteraient chacun 10 coups, cela ferait 100 coups, H les six chevaux de la pièce: 60, les coffres : 20. Total : 180 coups. On n’aurait de caissons qu’au grand parc, à trois lieues au moins du champ de bataille. Ils porteraient de petits caissons ou gargousiers volants propres à placer sur un cheval. On ferait un détachement de 30, 300 ou mille chevaux, selon l’occasion, qui apporteraient promptement et en passant par tous les chemins, si les grand’routes étaient interceptées, les munitions nécessaires. On ne verrait plus de les fourgons au galop qui vont chercher des munitions et qui ont l’air de fuyards, portant le désordre et la terreur. Mille chevaux porteraient un million de cartouches, 300 che­vaux, 3.000 coups de canon.

Celui qui adopterait le premier ce changement le ferait adopter aux autres, car il aurait des avantages immenses. Il ferait changer de nature la guerre, mais pour cela il faudrait un général qui soit en même temps artilleur, parce que l’artillerie y mettra des obstacles.

Aujourd’hui elle est bien organisée pour son but, mais les objections qu’on fera peuvent être levées par des officiers d’envergure et un général d’artillerie, Lariboisière ou Eblé, à qui on aurait dit : ce changement changera la nature de la guerre, aurait trouvé moyen de l’effectuer.

J ’avais fait construire des affûts dont on pouvait réduire la largeur à volonté. Il paraît que, pendant que nous étions à l’île d’Elbe, l’artillerie a fait des observations et a voulu rejeter cela. L’artillerie tient à la route. Il semble qu’on fasse toujours la guerre sur la grand’route des Flandres. Si on adopte les changements proposés ici, alors l’artillerie passera partout. Ce sont les caissons qui gênent. On pourrait retraiter sans routes. Or on fait la guerre dans des plaines, des pays de coteaux, de grandes montagnes, dans des marais, etc. Quelle différence immense quand on n’aurait plus un caisson sur un champ de bataille, ni pour embarrasser une retraite, ni pour prendre un chemin de traverse. Il n’est pas de général qui n’estimerait cela d’un prix infini.

Une preuve que la question des fourgons est impor­tante, c’est que l’artillerie n’est pas d’accord : on a longtemps discuté si le caisson devait suivre immédiatement la pièce ou si les six pièces devaient passer d’abord et les caissons ensuite. On s’est décidé à faire constamment suivre la pièce du caisson par la raison que, si un pont est rompu ou si un obstacle arrive, les pièces ne se trouvent pas sans munitions, car que feraient six pièces sans leurs coffres ? Il vaudrait mieux avoir deux pièces approvisionnées. Six pièces sans munitions ne serviraient à rien. On croit qu’à Essling il arriva quelque chose de pareil. On se hâta de faire passer les pièces, on n’eut pas de caissons, les ponts se rompirent et on se trouva sans munitions.

On a deux espèces de gargousses. On a tort. Il n’en faut qu’une qui soit moyenne entre les deux. De même que c’est une mauvaise chose d’avoir des pièces de 4 et de 8. Mieux vaut n’avoir que des pièces de 6, moyenne entre les deux. La différence est trop peu de chose, entre les pièces de 4 et celles de 8, pour qu’un général les place d’une manière diffé­rente, au lieu que des pièces de 6 et des pièces de 12 sont très différentes. Les pièces de position ont un but distinct. Le général en déterminera la position. Les autres, il les place à mesure qu’elles arrivent. En plaçant mes pièces, je n’ai jamais fait de distinction du 4 au 8.

 

L’Empereur prend un bain trop chaud. Il se couche après l’avoir pris et se lève à 2 heures et demie.

Le Russe (Balmain) et l’aide de camp viennent et rencontrent à la promenade le comte et la comtesse Bertrand. Le Gouverneur dit qu’il attend un bâtiment d’après la notifi­cation de ses dépêches et des ordres. Qu’il attende !

M. Balmain parle à Mme Bertrand de la femme de chambre de Mme Sturmer, qui, probablement, serait bien aise de se placer chez elle. Il a un domestique russe auquel il donne 280 livres par an, sa nourriture lui coûte 15 shillings.

Il payait 300 livres chez M. Porteous le logement qu’il occupait au Ier étage, composé de cinq petites pièces.

L’Empereur ne dîne pas à table. Depuis la fin de sep­tembre (1817) qu’il a été malade, il n’a presque jamais dîné à table. Déjà même dans le mois de septembre, il n’y a pas dîné, excepté le jour que Mmes Balcombe, après avoir été aux courses, ont couché chez Mme Bertrand. Le dimanche, l’Empereur fait dire qu’il dînera à table.

Mme Kingsmille visite Mme Bertrand. Il y a ordre de peindre toute la maison.

Lettre du Gouverneur :

Il envoie une lettre détestable sur le docteur O’Meara et sur Bertrand  et des observations sur la position de l’Empereur.Il parait vouloir rejeter tout ce qui arrive sur le Grand Marécha. Le Gouverneur nie qu’on ait eu des instructions  verbales si sévères.

L’Empereur, à ce sujet, raconte que l’amiral Cockburn, un jour qu’il était un peu gai de vin, dit que lord Bathurst lui avait demandé s’il y avait quelque moyen de s’en défaire. Mais pas si bête, dit-il en enfonçant son chapeau sur sa tête. Comment appelez-vous cela en français?

Tirer les marrons du feu.

Oui, précisément.

Le  Gouverneur a dit fréquemment que ses instructions étaient pire que celles de l’amiral. Le Gouverneur est malheureux (de voir) relever par le docteur un propos que l’Empereur n’avait pas voulu écrire.

Le docteur écrit à M. Darling  à propos de pots de ambre et des pots à l‘eau dont Mme Bertrand a besoin.

Cela fait un grand tapage. Le Gouverneur fait venir le docteur , lui dit qu’il ne doit pas se mêler de cela, que nous voulons nous soustraire à l’autorité du capitaine. On ne donnera que ce qui sera demandé au capitaine. On fait venir Darling. On lui fait jurer qu’il n’a pas de correspondance avec Longwood.

Mme Taylor écrit en ville pour avoir des pots à lait. Salomon fait dire qu’il ne peut rien envoyer, même avec argent comptant, qu’il faut des ordres et que ses lettres passent par le capitaine.

M. Darling dit que, puisqu’on le tracasse, il dira bien des choses M qu’on a employé les meubles destinés à Longwood à MEUBLER une chambre au colonel Reade, une autre à l’amiral; qu’il a envoyé à Plantation House un warrant de sept lits complets ; que l’huile destinée aux quinquets du billard a été envoyée à Plantation House et qu’on a envoyé à Longwood de l’huile puantte ; que le colonel Reade a pris pour lui une douzaine de chemises destinées à l’Empereur.

L’Empereur pense qu’il faut faire des observations sur les premiers mois (de la captivité) et, après quelque réflexion, trouve que les rencontres du Gouverneur fourni­raient un bon cadre. A cette question qui a été soulevée autre­fois, on peut répondre par l’histoire de ce qui s’est passé .

Le général Bingham visite le Grand Maréchal. Il vient avec son aide de camp et le colonel Wynyard. Après quelques propos en l’air, il le prie de passer au salon, et là, lui montre un petit écrit intéressant, extrait d’une conversa­tion du major Gorrequer avec le comte Bertrand, dans lequel il est parlé d’une proposition du 53e. Le général Bingham demande qui a dit cela ? que cela compromettait le régiment. Le Grand Maréchal répond que ce qu’il a été chargé de dire au major Gorrequer est certain, que c’est l’Empereur qui le lui a dit.

— Et à qui cela a-t-il été dit ?

Il répond seulement par un signe et ne veut nommer per­sonne : c’est l’affaire de l’Empereur. Du reste, loin de faire tort au régiment, cela est honorable pour lui.

 

Je pense que vous auriez dû prendre ce papier et ne rien répondre (dit l’Empereur). C’était subir un interroga­toire. Cette conversation avec le major Gorrequer ne regar­dait pas le général Bingham. C’était une conversation alors qu’il s’agissait d’une négociation — et un épanchement. Le général Bingham étant commandant en second est indigné que le Gouverneur veuille faire renvoyer le Grand Maré­chal et qu’il faille présentement le questionner. Qu’il faut que l’un des deux parte.

 

L’Empereur dicte au Grand Maréchal un projet de lettre, dans lequel il récapitule les conversations. Il pense que c’est la meilleure manière de répondre aux calomnies du Gouver­neur.

Le Grand Maréchal fait les conversations du Gouver­neur. Il va au camp avec Mme Bertrand et visite Mme Biard.

Deuxième dose de térébenthine pour Hortense.

Le Grand Maréchal achève la copie des conversations, mais l’Empereur ne s’en occupe pas. Il s’est habillé, le matin, à 9 heures, a travaillé trois heures au chapitre du Dix-Huit Fructidor, qu’il a écrit lui-même. Il a déjeuné avec Gourgaud, a dormi jusqu’à 2 heures, puis a travaillé avec Montholon jusqu’à 5 heures, a dicté quelque chose sur la Description de l’Italie et a revu quelques chapitres. C’est à présent un ouvrage achevé et qu’on peut mettre en portefeuille.

L’Empereur a vu les fusils de chasse envoyés par le Prince Régent, qui se chargent par la culasse. Il paraît que les Anglais sont prêts de trouver une grande amélioration au fusil de guerre, par ce procédé. On tire quatre ou cinq fois plus vite ce qui remettra de l’équilibre entre la cavalerie et l’infanterie.

Chutte d’Arthur Bertrand, qui, heureusement, n’a pas de suite.

Hortense  prend la troisième dose de térébenthine.

L’Empereur ne se porte pas bien et n’a pas travaillé. Il a lu quelques chapitres de l’Illiade :

Je supprimerai volontiers la plus grande partie de ce qui regarde les Dieux, sauf l’épisode de la ceinture de Vénus  que prend Junon, et quelques autres. Le chef-d’œuvre est la députation de Phénix, d’Ulysse et d’Ajax pour engager Achille à oublier sa querelle avec Agamemnon.

L’Empereur a lu la moitié du premier volume de Velly.

 

Il ne peint pas bien les Gaulois et n’en donne pas l’idée que j’en avais prise dans Grégoire de Tours. Brunehaut et Frédégonde ont régné longtemps. Il faudrait bien les faire connaitre et peindre cette partie intéressante de l’histoire.

Je tacherai cependant de parcourir cette histoire.

 

Il a causé avec le docteur (O’Meara). Il paraît que le Gouverneur a voulu le faire partir, qu’il y était presque parvenu, mais que le major Gorrequer l’en a empêché en lui disant que l’Empereur était malade, qu’il y aurait de la barbarie à I’enlever à son médecin; qu’il n’en voulait pas un autre; que le Gouverneur n’avait pas ce droit-là, à moins qu’il ne lui prouve que sa présence ici compromettrait la sûreté de la détention. Le capitaine (Blakeney) a encore dit que le docteur du Gouverneur (Baxter) était un espion, ce qui paraît un peu extraordinaire de sa part. Quelques personnes prétendent qu’il n’est pas bon, qu’il a dit du mal du docteur (O’Meara) et que celui-ci passait ses journées chez l’Empereur et le Grand Maréchal.

Dupuis cinq ou six jours, l’Empereur joue aux échecs jusqu’à 8 ou 9 heures du soir, puis rentre chez lui.

L’Empereur désire savoir ce que 24 onces valent en grammes. Cette manière d’exprimer une chose si simple lui parait une absurdité. Il eût bien mieux valu adopter les mesures de Paris en usage depuis Henri IV et les étendre à l’île de rance, au lieu de tourmenter la population par un système si peu raisonnable.

L ’Empereur a écrit deux ou trois heures et de sa main crayonné la minute des événements de Fructidor :

 

Cette révolution fut dans le fait mon ouvrage, quoique je me fusse trouvé en Italie. Ce fut la découverte du porte­feuille de d’Antraigues qui mit au jour les manœuvres et la liaison de Pichegru avec le Prince et l’étranger qui ouvrit les yeux du Directoire. Ce fut le mobile de tout ce qui arriva. D’Antraigues se conduisit comme un coquin et en dit beau­coup plus que sa situation et l’intérêt de son parti ne l’exi­geaient. Aussitôt que Moreau eût appris, le 19, par le télé­graphe, la nouvelle du Dix-Huit Fructidor, il écrivit la lettre qu’on connaît et qui l’a perdu comme opinion politique. Rien de plus lâche que cette conduite .

 

L’Empereur voulait dîner à table et l’avait dit, la veille et le matin, mais une conversation avec Gourgaud lui donne quelque mécontentement. Gourgaud s’en plaint au Grand Maréchal  : il a fait deux visites et on ne l’a pas reçu. Le Grand Maréchal lui a fait répondre et va chez lui.

L’Empereur a lu l’ouvrage de Lacretelle :

 

Lacretelle n’entend rien à la guerre, et tout ce qu’il en dit est à contre-sens. Il paraît que pour l’écrire, il faut l’avoir faite. Les anciens historiens étaient généralement militaires.

Il parle assez bien de l’administration. Il paraît que le même style ne convient pas au récit de l’administration et de la guerre. L’administration se compose de différents actes pour lesquels les dates sont peu importantes, mais à la guerre tout est précis : tel mouvement est bon, parce qu’il est fait le lendemain, il eût été mauvais, la veille ou le surlendemain. Parce que Lacretelle a fait son ouvrage de mon temps et me l’a présenté, il pensait que je le lirais. Eh bien, ce qu’il dit de mes campagnes n’a pas le sens commun. Je ne m’en doutais pas.

Il dit que Bas (toul ?) et Comp (ans ?) étaient des géné­raux méprisables. Il se trompe. Des hommes qui se sont emparés de G… n’étaient pas des hommes méprisables. La Légion de Pologne, quoiqu’il en dise, était très bonne. C’est moi qui l’avais composée. Elle était toute de vieux soldats qui étaient (mot illisible), parce que l’armée l’était. C’était un parti d’émigrés puissant, capable de beaucoup de choses et bien s’en faut qu’on puisse l’appeler méprisable.

 

Le docteur a eu, la veille, une conversation avec le Gou­verneur, qui est entré dans une grande colère et l’a chassé de chez lui une deuxième fois avec les épithètes les plus inju­rieuses, toujours parce qu’il ne veut pas être espion et qu’il le dit nettement. Le Gouverneur lui a demandé s’il avait donné sa parole de ne plus faire de de bulletins. Il a répondu qu’il avait évité de faire cela, mais l’Empereur pense qu’on traduira cela comme une promesse de fidélité et qu’ il ferait bien d’écrire.

Le docteur fait un projet de lettre et l’apporte au Grand Maréchal .

L’Empereur s’est occupé des campagnes de Moreau :

Je les trouve ridicules tant celles d’Italie que d’Allemagne , même celles qu’Il a fait sous le Directoire

Il appelle Gourgaud et lit la campagne qu’il fit précédemment:   l’armée de Réserve.

 

Je    voulais que Moreau réunît toute son armée, passât le Rhin au-dessus de Bâle et se portât avec toute son armée sur Hohenlinden. Par ce seul mouvement, il se trouvait sur les derrières de l’ennemi , le fora évacuer les bords du Rhin et se trouvai sans combat, maître d’un immense pays et il pouvait écraser le premier corps qu’il rencontrerait.  Ce projet était trop fort pour Moreau ; cela était trop hardi; il ne pouvait lui convenir.

Moreau voulait suivre sa route et passer le Rhin sur plusieurs points en face de l’ennemi. Il la modifia. Il fit passer le Rhin à Strasbourg a un corps, et avec d’autres, passa au-dessus de Bâle. Ensuite, il est obligé de rappeler les troupes qui ont passé à Strasbourg pour les faire repasser sur le pont où il est passé lui- même. Il perd ainsi du temps, donne à l’ennemi le temps de se réunir, et, au lieu de tomber sur un point avec toutes ses forces — ce qu’il pouvait, puisqu’il avait l’initiative du mouvement –  il attaque les forces de l’ennemi réuni avec une partie des siennes, et, ayant des forces doubles  de l’ennemi dans un rayon de 20 lieues, il attaque avec des forces inférieures ! Cette campagne fait honneur à Kray.

La campagne où Jourdan est battu et où il fait une retraite vantée si mal à propos, le couvre de honte. Il est près d’Ulm et d’Ingolstadt vers le 22 août, ayant vis-à-vis de lui Ie prince  Charles qui se bat. C’est le 24 août que le prince Charles attaque Bernadotte sur la Regnitz à Bamberg, et il n’en sait rien. C’est un mois après qu’il envoie Desaix qui s’avance vers le Danube sur Ingoldstadt et, l’ennemi étant trop loin, il se retire. Cette conduite est absurde, aussi bien cette de Jourdan que celle de Carnot qui donna les instructions – Jourdan, au lieu de se retirer en deuxième ligne der­rière Moreau et de se mettre en communication avec lui, s’en va à Düsseldorf.

Ces trois hommes, Moreau, Jourdan et Carnot, n’avaient pas la moindre idée de la guerre. Jourdan aurait même dû perdre la tête. Il n’y avait de raisonnable que le plan que j’avais proposé au Directoire.

Il n’y avait qu’une grande armée ennemie. La France ne devait avoir qu’une armée. Il fallait un corps en Hollande pour observer les côtes et ce que l’Angleterre pouvait faire, qui gardât jusqu’au cordon de la Prusse. Il fallait une armée chargée de bloquer les places, qui se fût étendue de la Suisse au cordon de la Prusse, chargée de bloquer Philippsbourg, Magdebourg et de faire le siège d’Ulm, ensuite une armée active sous les ordres d’un seul général qui eût pris position sur l’Inn ou en avant d’Ulm.

Mais avant la campagne d’Italie, les Français ne se doutaient pas de la guerre et ne savaient pas la faire. Les généraux français comme les étrangers le disaient : ils (les Français) se battent bien, ce sont de braves et excellentes troupes, mais mal conduites. Desaix me disait qu’il ne se doutait pas de la guerre. Lefol disait : « Ah ! si nous avions une tête ! ». Il faut convenir que la conduite des armées était absurde.

Les étrangers ne font aucun cas de Moreau.

La République n’a réussi à cette époque que par l’im­mensité de ses armées.

 

L’Empereur dîne à table. Il avait annoncé, le jeudi, qu’il dînerait mais il ne le fit. Il examine la toilette de Mme Ber­trand :

— Ah ! Madame, à Paris, on n’aurait pas mis un cha­peau lilas avec une robe lilas. Il y aurait eu au chapeau quelques rubans blancs et non lilas.

— Nous sommes loin de ce temps, dit Mme Bertrand.

Avant dîner, le Grand Maréchal avait lu à l’Empereur le projet de lettre du docteur au Gouverneur. L’Empereur ne la trouve pas bien faite et dicte quelques observations au Grand Maréchal pour les communiquer au docteur:

 

Je pourrais faire une très belle lettre, mais on me reconnaîtrait tout de suite, et cela me ferait plus de tort que de bien. Le docteur met trop souvent : l’Empereur.. Il croit que cela rend sa consultation meilleure. Au contraire. C’est précisément ce que j’ai de particulier qui motive la conduite du Gouverneur : mes moindres mots peuvent êtreimportants pour l’Angleterre. Ainsi le Gouverneur a quelque raison de vouloir en être informé. Le docteur, au contraire, a intérêt à généraliser la question, à dire que son métier est d’oublier la conversation de ses malades, qu’il doit leur inspirer confiance, que c’est la première qualité, le premier devoir d’un médecin. Il met ainsi sa probité en cause pré­pondérante. Le Gouverneur veut faire de ceci une question de politique et de gouvernement. Le docteur doit en faire une question de médecine et de moralité publique. Le Gou­verneur veut l’attirer sur son champ de bataille, et lui doit rester sur le sien, conséquemment éviter tout ce qui touche à la politique. Il parle des conventions du Gouverneur; il parle des Commissaires, ce qu’il doit éviter de faire. Les Commissaires sont précisément ce qui justifie les questions du Gouverneur. Toute l’Angleterre se trouve intéressée à ce que je n’aie pas de communications avec eux. Aussi on com­prend la sollicitude du Gouverneur à ce sujet. Le docteur doit donc éviter cette question, au lieu de la rechercher. Il est inutile de rapporter toutes les conversations et beaucoup d’autres choses qui ne tiennent pas à la question et l’em­brouillent. Il me fait lui demander si je le regarde comme mon médecin ou comme un médecin de galériens. Il répond : comme un médecin payé par le gouvernement anglais. S’il ne veut pas répondre : je suis votre médecin, il ne doit pas faire figurer la question et l’éluder. A la question s’il est médecin de galériens et si je peux avoir confiance en lui, il répondra que oui, sauf en ce qui intéresse son devoir comme sujet et officier anglais — ce qui le tirera d’affaires.

Au reste, la plus belle pièce de sa cause serait de dire qu’il est mon médecin, ou du moins de le laisser dire à son avocat. C’est pour cela que son commencement (de lettre) est bon, où il dit bien : qu’il a été demandé par moi, par une lettre du comte Bertrand, qu’il a été autorisé par le gouver­nement anglais qui a permis à un chirurgien français de me suivre, qu’il est venu en remplacement d’un chirurgien fran­çais, qu’ainsi il est mon médecin et ne peut donc trahir ma confiance.

Ainsi, s’il ne veut pas dire qu’il est mon médecin, il doit éviter soigneusement de dire qu’il ne l’est pas et se considère comme médecin du gouvernement anglais. Il met (dans sa lettre) deux ou trois déclarations inutiles : dire qu’il ne parlera pas des conversations, à moins qu’elles ne soient relatives à l’évasion, qu’il ne se soucie pas des correspondances imprévues, cela est inutile. Il doit se tenir dans la réserve générale des devoirs d’un sujet anglais, sans perdre ses droits par une déclaration qui le ferait condamner en vertu des engagements particuliers qu’il a pris.

Le Bill du Parlement ne dit pas qu’on punira ceux qui ne découvriraient pas un complot d’évasion; il parle de complices. Un homme qui ne découvre pas une évasion est-il par cela complice ?

Que le docteur ne s’engage à rien, qu’il laisse aux avo­cats à discuter le fond de la situation. Si on veut prouver qu’il a envoyé des papiers, qu’il laisse faire ses avocats, qui diront s’il avait ce droit ou non comme sujet anglais, sans se lier par un engagement particulier qui le tirerait de la classe générale des sujets anglais.

C’est le général Bertrand et non l’Empereur qui doit dire qu’il peut ne pas l’appeler l’Empereur.

Le docteur ne doit pas demander un jugement ni d’un tribunal civil ni d’une cour martiale. C’est toujours une prévention défavorable que de se faire mettre en jugement. Il doit dire que, fut-il coupable au civil et déclaré criminel par une cour martiale, le Gouverneur n’a pas le droit de s’em­porter contre lui, que le jugement d’un tribunal fut-il pro­noncé contre lui, le Gouverneur n’a pas même alors le droit de le flétrir d’injures et de le chasser de chez lui. Chose très importante : comme le Gouverneur lui a donné des ordres contradictoires, il doit le prier de lui donner ses instructions par écrit pour qu’il puisse bien les comprendre et savoir ce qu’il veut de lui. Cela l’embarrassera beaucoup, fera gagner du temps et lui évitera d’aller chez lui, mardi. Il ne doit pas dire qu’il ne veut pas rapporter les conversations, puis­qu’on ne lui a pas demandé par écrit. Il faut éviter de cho­quer l’autorité et se tenir dans la réserve, dire que son prin­cipe est d’oublier les conversations, à moins qu’elles ne soient contraires à son devoir de sujet anglais. Il est bien de démontrer comme il l’a fait que le Gouverneur a voulu faire de lui un espion. »

 

Le Grand Maréchal explique tout cela au docteur qui le comprend bien. L’Empereur a fait, ce matin, les campagnes de Moreau qui ont précédé la Campagne d’Italie. Ce sera fort curieux et montrera que Moreau n’était pas un général:

 

Un général qui passe son temps à fumer la pipe n’est pas un général. La République n’a triomphé dans le principe que par le nombre. Elle avait des armées immenses : (plus de) 6oo.ooo hommes présents sous les armes, ce qui fait un effectif : en Italie 80.000 hommes, 100.000 en Espagne, 150.000 dans les réserves et à l’intérieur, 350.000 sur le Rhin et à Sambre et Meuse, soit 680.000 hommes.

A Fleurus, nous avions le double de l’ennemi. Les troupes étaient très braves, se battaient bien, mais étaient mal conduites. Hoche était l’homme qu’il eût fallu à la tête de l’armée du Rhin. La paix avec l’Espagne a donné 100.000 hommes. La paix avec la Prusse a laissé cette armée disponible. La conquête de la Hollande a renforcé au lieu d’affaiblir. L’Autriche est restée seule et avec des armées très inférieures. Le général Grimoard dit que j’avais 100.000 hommes en Italie, que c’était la plus faible armée de la République, lorsque j’ai marché sur Vienne.

D’abord cela m’a fait dire : ce n’est pas vrai. Puis, j’ai réfléchi : un homme qui a consulté le département de la Guerre doit parler juste. Le Ministère de la Guerre qui donne à manger connaît bien ce qu’il a de troupes. Le général compte là huit divisions. Effectivement, j’avais 50.000 hommes avec moi, 18.000 avec Joubert dans le Tyrol. J’avais au moins 10.000 hommes dans les places — il y en avait vingt et on peut bien compter 500 hommes par place, indépendamment des dépôts : Vérone avec ses forts : 1.500; Legnago, 600; Mantoue, 2.500; Peschiera, 500; Pizzighetone, Tortone, Coni. Je me rappelle qu’il y avait 1.500 hommes dans Coni — puis les dépôts, puis la huitième division militaire qui était com­plète, tout cela peut faire 100.000 hommes.

Je suis entré (en Italie) avec 40.000 hommes. J’en avais (en réalité) 66.000 : il y avait 6.000 hommes à Nice pour garder les parcs militaires. La renommée des succès d’Italie faisait rejoindre tous les malades, les traînards et je crois, par cette raison, qu’à Borghetto je me trouvais aussi fort qu’à l’entrée en campagne.

On dit que j’avais reçu 39.000 hommes du Rhin avec Bernadotte. Je ne crois pas en avoir reçu 15. La division Bernadotte était complète, celle de Delmas était faible. Ils avaient eu beaucoup de déserteurs, de traînards, et les hommes venus des hôpitaux ont été retenus au Rhin.

Je ne crois pas avoir perdu en Italie 20.000 hommes : 10.000 par les maladies, 10.000 par les batailles. La cam­pagne a duré 18 mois : ce serait vingt hommes par jour. Dans les hôpitaux, j’en ai peu perdu. Les hôpitaux alors ne manquaient de rien. Il n’y a eu que la division de Mantoue qui ait souffert réellement. Sur les champs de bataille, les blessés ne restaient pas comme dans ces dernières cam­pagnes. On avait alors les carrosses de toutes les villes voi­sines : ils étaient enlevés sur-le-champ.

Je ne me suis aperçu que mon armée s’était affaiblie, que les cadres avaient fondu, qu’après Arcole; mais alors il y avait eu la bataille de Caldeiro, de la Brenta. D’ailleurs je ne perdais pas grand monde. Etant entré (en campagne) avec 40.000 hommes, j’ai laissé une armée de 80.000 hommes, et il y avait eu tous les hommes renvoyés en France pour blessures graves, en calèches et fauteuils à porteur (sîc).

J’ai vu dans l’ouvrage de Grimoard des mémoires sur les Alpes de Berne qui sont très bons. Eh bien, cela est perdu, c’est enfoui au dépôt de la Guerre et l’on ne peut rien en tirer. Je n’en ai jamais pu rien avoir. Pourquoi n’en avoir pas fait imprimer une vingtaine d’exemplaires ou n’en avoir pas fait une vingtaine de copies ?

Cela aurait peut-être formé vingt volumes in-quarto. Il y en aurait eu un dans le cabinet de l’Empereur, un au Comité des Fortifications, un au Comité d’artillerie pour les généraux en chef. »

 

Mme Bertrand va visiter M. C(ole ?) et ne le trouve pas.

On signale un bâtiment qui porte, dit-on, une malle d’Angleterre. Le Gouverneur n’a pas compris qu’il ne pourrait nous réduire par son système. Et cependant, il a poussé les choses à l’extrême.

 

L’amiral (Malcolm) avait-il exigé ou arrêté que j’eusse toujours un officier (anglais) avec moi, ou que par arrêté je me présentasse deux fois par jour à un officier anglais ? Or l’amiral Malcolm, dans une conversation que j’eus avec lui, trouvait tout simple que le Gouverneur s’assurât que j’étais présent. Mais il fallait forcer ma porte. Avec un homme au désespoir, on ne sait à quoi on s’expose. Le Gouverneur n’a pas osé faire cela. Il eût fallu dans cette situation en venir à cette extrémité, comme le voulait Reade, qui disait que pour nous réduire il nous enlèverait livres et papiers par la violence, que c’était le seul moyen de réduire : on ne vient à bout des prisonniers que par ce moyen.

C’est ce que me disaient les policiers : ils faisaient par­ler tous les prisonniers par la suppression des vivres. Ils leur ôtaient une place pour la soupe, puis finissaient par leur donner la sellette française : cela fait un grand effet sur l’es­prit et fait parler les gens. Aussi tiraient-ils ce qu’ils vou­laient des gens, si ce n’est le premier jour, du moins, au bout de 15 jours, un mois ou deux. Il n’y avait que les égarés qui se tuaient. La torture est une ignominie, disaient les policiers, on fait tout avec la sellette française. Si Wright a souffert quelque chose, ce fut de cette manière. On l’aura mis à la sellette française. De rage, il se sera tué. On faisait ainsi parler les hommes du plus grand caractère. La nature a ses droits sur tous les hommes. »

L’Empereur veut placer dans les campagnes d’Egypte les événements de la guerre, depuis la reprise des hostilités, lors de la rupture du Congrès de Rastadt, jusqu’à son arrivée en France. Il appris la première partie de ces événements après la bataille d’Aboukir par les papiers que donna Sidney Smith, ce qui le décida à partir. En débarquant en France, il apprit le reste des événements jusqu’au moment de son arrivée.

Il a fait des notes d’après l’ouvrage de Servan. Il remet au Grand Maréchal une première note écrite au crayon pour la mettre au net.

Depuis 4 ou 5 mois, l’Empereur a commencé à écrire au crayon. Il s’en trouve bien, il est plus lisible, il travaille quand il veut, sans avoir besoin d’appeler quelqu’un. Cette première note comprend la campagne de Schérer et la con­duite de Moreau en Italie. Il examine les fautes faites par le Directoire dans le plan de campagne :

 

Il y en a sept : l’occupation de Naples, de la Toscane, l’affaiblissement de ses armées par tous les détachements, l’attaque dans les Grisons et dans la Walteline, dans des gorges épouvantables où l’on perd inutilement beaucoup de monde, ce qui est contraire au principe de la guerre de mon­tagne : il suffit de se tenir là sur la défensive. Il ne fallait en Suisse et sur le Rhin qu’une seule armée, avec quelques troupes en Suisse, pour la défensive, porter tout le reste sur le Danube. Il ne fallait personne à Naples, personne à Rome, personne en Corse, personne en Toscane, et alors on eût commencé la guerre avec 100.000 hommes sur l’Adige.

Huit fautes faites par Jourdan :

1° Il est inférieur à l’ennemi et marche pour l’attaquer. Cela est absurde. Puisque la Suisse était sous ses ordres, il fallait s’y tenir sur la défensive et en retirer au moins des hommes.

2° Etant inférieur, il devait occuper un camp retranché devant Schaffhouse.

3° Sa bataille est mal calculée : il ne profita pas de l’avan­tage qu’il avait de prendre l’initiative.

4° Il devait faire sa retraite sur Schaffhouse et avoir cette ville pour tête de pont.

5° Masséna engagea des combats meurtriers et inutiles dans des gorges de montagne. Il devait se tenir sur la défensive.

Quelques fautes de Schérer et Moreau en Italie :

1° Schérer n’a pas commencé les hostilités en même temps que l’armée du Danube. Il perdit vingt jours qui pou­vaient lui assurer les lignes de l’Adige, la position de Legnago avant l’arrivée des Russes : alors il eût eu, lors de la rencontre avec l’ennemi, une bonne ligne.

2° Il s’affaiblit inutilement de 14.000 hommes : 7.000 en Toscane, 7.000 avec Desolle dans les Grisons.

3° Bataille de Vérone fautive. Ce qu’il fallait faire : attaquer et battre tout ce qui était sur la rive droite de l’Adige, enlever le pont avec deux divisions, avec quatre marcher sur Vérone, jeter deux ponts au-dessus à San Giacomo et non au-dessous, parce qu’il y avait des montagnes, passer là sur la rive gauche la division du Tyrol, y passer aussi, laisser une seule division à Rivoli, maître de Vérone, assiéger Legnago. Cette place pouvait être prise en quinze jours. Ainsi, le 16 mars (1799) être sur la rive gauche de l’Adige, le 27, marcher jusqu’à Caldiero, le 28, investir Legnago, le 30, ouvrir deux attaques sur chaque rive de l’Adige. Le 8 avril, Schérer était maître de Legnago, Souvaroff n’est arrivé que le 17 avril. S’il eût commencé les hostilités le Ier mars, Schérer aurait eu un mois pour se for­tifier sur l’Adige, avoir primo, la tête de pont d’Arcole dans les marais, secundo, celle de Legnago, Rivoli, la Corona. La République avait alors environ 450.000 hommes, savoir :

En infanterie : 325.000 hommes, dont 26.000 en Egypte.

En cavalerie : 51.000 hommes, dont 3.000 en Egypte.

En artillerie et pontonniers : 30.000 hommes, dont 3.000 en Egypte.

En gendarmerie : 41.000 hommes.

Il faut retrancher de ces 450.000, 151.000 hommes :

i° Différence des présents à l’effectif : …………….. 78.000;

2° Intérieur :………………………………………………………… 41.000;

3° Egypte et Malte : ………………………………………….  32.000.

Reste effectivement environ 300.000 hommes qui étaient placés ainsi :

Les deux armées de Jourdan et Masséna : 80.000, plus 10.000 suisses.

L’armée d’observation du Rhin : 20.000.

L’armée du Nord : 10.000, plus 20.000 Bataves.

L’armée d’Italie : 76.000, plus 20.000 Piémontais.

Armée de Naples et Rome : 50.000, plus 10.000 Napoli­tains et Romains.

Le total est de 236.000 hommes.

Reste 64.000 hommes (différence entre l’intérieur et les dépôts). »

 

 

Le commissaire russe rencontre sur la route Mme Ber­trand. Il a été malade et ne peut monter à cheval. Il désire qu’on lui donne une note qui explique notre situation. Il a eu du Gouverneur, avec peine, une note, il y a deux mois, qui lui donnait quelques explications auxquelles il ne comprit rien et qui n’a pas encore été envoyée (à sa Cour). Il parle à Mme Bertrand d’une femme de chambre de Mme Sturmer.

L’Empereur remet une deuxième note, faisant suite, sur les campagnes d’Italie.

 

L’ennemi a fait une faute de s’éparpiller dans toute l’Italie et de s’amuser à faire sept ou huit sièges à la fois. Il devait pousser l’armée française au-delà des Alpes, profiter de ses succès, et, après cela, il eût fait ses sièges. Il s’exposait à perdre l’Italie, comme cela eût pu arriver.

Lorsque Macdonald est arrivé, il eût placé Gênes sur ses derrières et cette ville fût tombée comme les autres. Kray avec 25.000 hommes assiégea Peschiera et Mantoue, où on perdit 10.500 hommes. Glenau, avec 8.000 hommes, assiégea Ferrare. Kaim assiégea Pizzighettone, Ott, Brescia et Hohenzollern, Milan (…).

Siège de Tortone (…) Siège d’Alexandrie (…).

Moreau paraît très supérieur à Jourdan, qui méritait, dans la campagne du Danube, de perdre la tête, pour s’être retiré, après Stockach, du commandement. Au lieu de se retirer sur Moreau et de se mettre en communication avec lui, il l’abandonna, l’exposant à être écrasé par l’ennemi. Moreau, dans la retraite, se conduisit bien. A l’armée du Rhin, il est dans son élément, lorsqu’il conduit 25.000 ou 30.000 hommes. C’est là son lot. Il bat l’ennemi et fait bien ce qu’on lui dit de faire. Tel brille au deuxième rang, qui s’éclipse au premier. Les ennemis n’ont aucune idée de ses talents et n’en ont jamais fait cas. Les plans de campagne des Autrichiens sont supérieurs aux nôtres. Carnot n’y enten­dait rien, pas plus qu’aux fortifications. »

 

L’Empereur cause guerre avec Gourgaud pendant cinq heures. Il joue, le soir, aux échecs, jusqu’à 9 heures, ainsi qu’il a fait depuis une quinzaine.

 

Je pense qu’on a abandonné sans trop de raison l’usage de retrancher une armée. Il était de principe autrefois qu’en 36 heures une armée se rendait inattaquable. Condé conseil­lait aux Espagnols d’attaquer sur le champ. Turenne savait que le lendemain il ne serait plus temps. Ce qui faisait juger ainsi : dans un espace de quelques lieues, il y a toujours une bonne position qu’on peut occuper et retrancher. Turenne est, avec raison, regardé comme un habile homme, mais il avait un grand avantage : une petite armée facile à nourrir.

La guerre n’a fait aucun progrès pendant la Révolu­tion. On a là-dessus des idées erronées. L’art de la guerre a rétrogradé. On n’a réussi que par la masse et la supériorité du nombre. La bataille de Jemmapes est honteuse. Il faut observer que nos généraux sont du dernier rang. Ayant battu les généraux ennemis, on en a conclu qu’avec de la bravoure et sans qu’il fût nécessaire d’avoir de l’instruction, on pou­vait réussir à la guerre. J’ai moi-même énoncé cette idée, en disant que je n’avais pas besoin de généraux à plumes, qu’il ne me fallait que des hommes braves, que le feu sacré était tout ou à peu près. Carnot en faisait l’éloge : il ne prisait que cette espèce d’hommes. »

 

Là-dessus, l’Empereur a rompu la conversation.

 

Feuquières prétend que les lignes de circonvallation sont dangereuses, qu’on ne doit pas y attendre l’ennemi, et il cite quatre exemples qui ne prouvent rien). A Turin, le prince Eugène attaqua le siège dans un point où ces lignes n’étaient pas faites. Feuquières ne cite pas 25 exemples où les lignes ont sauvé l’armée assiégeante. Le maréchal de Villars était un homme entreprenant, mais quand il eût flairé les lignes du prince Eugène à Landrecies, il renonça à atta­quer. Après cet événement, Villars assiégea Douai et fit ses lignes. Le prince Eugène vint canonner et n’osa attaquer. Luxembourg, devant Mons, je crois, reconnut bien la supé­riorité des lignes.

Le meilleur gouvernement avec des armées de 60 à 100.000 hommes, comme les nôtres, est de canonner les ou­vrages sans exception; ensuite, on ne peut préciser : doit-on attendre l’ennemi dans ses lignes ? Il faudrait étudier les cas, préciser la force des deux armées, etc.

M. Grimoard dit qu’en 1785, on courut à une guerre avec l’Autriche, que l’Espagne étant avec la France, il y avait un projet des deux puissances de se porter sur l’Adigeet d’avoir une armée soutenue par les Alpes et une autre débarquant à Livourne. Il ne peut être qu’on ait eu à cette époque le projet de prendre la ligne de l’Adige. Cette ligne n’était pas alors connue, ce qui est prouvé, puisque aucun général n’avait jusqu’alors essayé de la prendre. C’est moi qui l’aI découvert que c’était la ligne la plus courte pour cou­vrir l’Italie, la moins guéable. Elle va à la mer. Toutes les autres lignes, l’Oglio, le Mincio, l’Adda, ne couvrent point l’Italie, ni le Pô même. L’ennemi vous déborde et vous oblige à avoir deux armées sur les deux rives du Pô. C’était ensuite un projet insensé, quand on faisait passer une armée par les Alpes d’en envoyer une autre à Livourne. A quoi bon tant d’espèces d’armées ? Deux armées partant d’un point se dirigent pour se réunir sur l’Adige. L’ennemi ne pouvait-il pas, avant leur réunion, se mettre entre les deux et les battre séparément ? Et à propos de quoi se donner l’embarras de débarquer une armée, une artillerie, sa cavalerie, quand on a les Alpes, qu’on est allié avec la Sardaigne et que les armées peuvent sans difficulté marcher sur la grand’route ?

Ce fut une grande faute de Schérer que d’avoir envoyé des divisions dans les Grisons et le Tyrol. Sa défense de l’Italie se bornait à la Corona et à garder la Rocca d’Argenteria. Je ne me suis jamais occupé des Grisons et de savoir s’il y avait du monde de ce côté-là. Qu’importe tout ce qui peut se passer au-delà des Grisons, dans un pays où il n’y a pas de chemins ! Qu’importe le Tyrol ! Il n’y a que la route de Trente, tout le reste n’est rien. Gardez la Corona et l’Adige, tout est couvert. C’est là qu’il fallait réunir toutes ses troupes. Faire manœuvrer ses troupes en engageant des combats et des attaques dans des montagnes ne pouvait avoir aucun résultat : c’était absurde. L’exemple de l’Armée de Réserve ne prouve rien. D’abord ce mouvement était fort imprévu, ce qui a contribué à son succès; ensuite cela était praticable, parce que sur ce point il n’y avait qu’un petit poste de mon­tagne à traverser; la route existait sur la plus grande étendue. Jamais je n’ai pensé au Saint-Gothard.

Jourdan a fait un bon mémoire où il s’excuse en disant la vérité. Schérer en a sûrement fait un. Avec de pareils matériaux, il sera facile d’écrire. Mais ici, on manque de tout !

 

Une des circonstances où j’ai commencé de suspecter Fouché et ses relations avec les royalistes est une conversa­tion dont il me rendit compte, qu’il avait eue avec Malouet et qui m’étonna beaucoup. J’ai eu tort de m’écarter du prin­cipe reçu en France qu’il faut exiler un ministre. Il fallait le faire pour Fouché comme pour Talleyrand. C’était un prin­cipe de la Monarchie de ne jamais renommer un ministre disgracié. Ce fut cet imbécile de Savary qui s’était laissé duper par Talleyrand et Cambacérès qui m’en empêcha en me disant que je n’avais rien à craindre (de Fouché). J’eus le plus grand tort de nommer Fouché ministre une seconde fois. La troisième fois, on ne peut pas dire que c’est ma faute je ne connaissais pas l’état des choses. Maret et Caulaincourt me dirent que Fouché avait été si bien.

Je n’eus pas dû renommer Caulaincourt au ministère (des Relations extérieures). Je me l’étais promis à l’île d’Elbe. Caulaincourt ne devait être que Grand Ecuyer.

Quand ai-je découvert la correspondance (de Fouché) avec l’Autriche ? A mon retour de l’île d’Elbe.

Je ne devais pas assembler les Chambres : elles m’ont donné beaucoup d’ennuis. Les circonstances étaient trop urgentes. Il fallait ne soumettre à l’acceptation du peuple que mon élection au pouvoir, me faire nommer dictateur (avec) un conseil de dictature.

Au Conseil d’Etat, j’ai toujours été celui qui a été le plus partisan de la liberté publique. Je la soutenais contre tous.

Cambacérès fut un mauvais choix. Il ne rêvait que l’Ancien Régime et en faisait plus que les gens de l’Ancien Régime. Sieyès eût été meilleur. J’ai souvent regretté de ne pas l’avoir mis là. Sieyès me disait qu’il le regrettait bien davantage encore, mais il n’avait pas cru que je traiterais si bien mes collègues. Il croyait que je les mettrais tout de suite de côté, et quand il vit comme je les avais élevés, il en fût très fâché. Sieyès ne voulait que de l’argent : il eût été comblé.

Le prince Joseph était le plus mauvais chef de gouver­nement possible. Il ne faisait pas et ne voulait pas que l’on fît. J’en parlai au général Belliard, dont se plaignait le prince Joseph. Celui-ci me dit que le prince Joseph était mésestimé dans le pays. Il travaillait une fois par mois et ne voulait pas, le reste du temps, entendre parler d’affaires.

Cependant, il y avait une correspondance journalière, des ordres à donner tous les jours, il fallait faire vivre l’armée. Quand le prince Joseph voulait s’occuper, il voyait beaucoup de choses nouvelles, beaucoup d’ordres donnés qu’il ne connaissait pas. Le général Dessolle m’a dit la même chose.