25 octobre 1811 – Prise de Sagonte

La prise de Sagonte [1] – 25 octobre 1811

Mémoires du maréchal Suchet

Louis Gabriel Suchet, duc d'Albufuera. Adèle Gault. Musée de l'Armée
Louis Gabriel Suchet, duc d’Albufuera. Adèle Gault. Musée de l’Armée

Le maréchal Suchet se flattait que le plus sûr moyen pour lui de prendre Sagonte serait de battre l’armée de Valence. Un motif puissant qui lui faisait d’ailleurs désirer une action générale, était la situation inquiétante de l’Aragon, dont nous parlerons plus tard. Il ne pouvait s’affaiblir.

Proclamation du général en chef Blake.

Au quartier-général de Valence, le 34 octobre 1811.

Don Joachim Blake, général en chef des 2e et 3e armées, à MM. les généraux, chefs, officiers et soldats qu’il a l’honneur de commander.

Nous marchons pour attaquer, et avec l’aide de Dieu, pour battre l’armée de Suchet. Si je parlais à des troupes mercenaires, vénales ou conduites par la force, comme celles de l’en nemi, je m’attacherais à vous montrer les récompenses qui doivent suivre la victoire.

Un motif plus noble d’émulation, pour ceux qui ne peuvent être insensibles à la gloire militaire, serait d’appeler leur attention vers les créneaux de Sagonte, vers les murs et les terrasses de Valence, du haut desquels nous serons suivis par les regards de ceux qui attendent de nous leur salut. La moindre faiblesse, un instant d’hésitation, en marchant à l’ennemi, serait, dans cette occasion plus que dans toute autre, une honte ineffaçable.

Mais je parle à des Espagnols qui combattent pour la liberté de leur patrie, pour leur reli­gion et leur roi ; et ce serait offenser les nobles sentiments qui les animent, de leur dire autre chose, sinon que notre devoir est de vaincre l’ennemi, ou de mourir dans le combat.

Signé Blake.

Le général Blake
Le général Blake

Le 24 dans la journée, l’armée de Blake fut formée en bataille à moitié chemin entre Va­lence et Murviedro. La division Zayas tenait la droite ; elle était venue par le chemin du bord de la mer, et occupait les hauteurs de Puig, qui furent garnies d’artillerie. Une flottille espagnole, appuyée par une corvette anglaise, bordait la côte, et flanquait la ligne de l’armée espagnole. À gauche de Zayas, la division Lardizabal s’était avancée par la grande route jusqu’à la Chartreuse ; elle formait le centre avec la cavalerie du général Caro, appuyant à la division Miranda. Celle-ci, avec les divisions San-Juan et Villacampa, for­mait, sous le général Ch. O-Donell, la gauche de l’armée. Cette aile s’étendait derrière un ravin appelé del Picadory parallèlement au chemin de la Calderona, jusqu’au mamelon appelé los Germanels, couvrant ainsi la route qui conduit à Betera; elle avait pour réserve le corps du gé­néral Mahy, et son extrémité était encore flan­quée au loin par la division Obispo, dans la direction de Naquera.

Le maréchal Suchet se trouvait dans l’alternative, ou d’abandonner son artillerie et de lever le siège pour aller chercher ailleurs un champ de bataille plus avantageux, ou de combattre entre deux places, à forces inégales, et presque sans retraite. Mais malgré les inconvénients graves de sa position, il n’hésita point à accepter le combat en avant de Sagonte. La plaine qui s’étend de Valence à Murviedro se resserre beaucoup près de cette dernière ville, entre la mer et les hau­teurs du Val-de-Jesù et de Sant-Espiritù. Ce fut là qu’il résolut d’attendre son ennemi. La ligne de bataille fut formée de la division Harispe [2], por­tée en avant du front de son camp, la droite aux montagnes, la gauche à la grande route, et de la division Habert [3], tenant la gauche du général Harispe entre la route et la mer. Derrière elles étaient en seconde ligne le général Palombini avec une partie de l’infanterie italienne, et le général Boussard[4] en réserve avec le 13e de cuirassiers et le 24e de dragons. À l’extrême droite, le gé­néral Robert, avec sa brigade et les dragons Na­poléon, était placé à la gorge de Sant-Espiritù. En voyant les dispositions de l’ennemi qui avait porté de grandes forces à sa gauche, le maré­chal crut devoir laisser détaché le général Chlopicki[5] à la tête du 44e régiment, pour renforcer le général Robert, et occuper la crête des mon­tagnes. Ce général prenant ainsi le commandement de l’aile droite, eut l’ordre de défendre à outrance le défilé qui conduit de Betera à Gilet. C’était un point de la plus grande importance : en le perdant, l’armée française eût perdu la ba­taille, et probablement tout moyen de retraite. Pour l’assurer encore mieux, le général Compère[6] avec les Napolitains occupa Petrès et Gilet, observant la route de Segorbe.

Le maréchal ne voulut point laisser à la garnison de Sagonte l’opinion que la bataille le forçait à interrompre le siège. Le génie était parvenu à se loger à trois toises du pied de la brèche. L’artillerie avait établi en batterie neuf pièces de 24, trois obusiers et six mortiers. Quatre bataillons italiens et deux du 117e furent laissés devant le fort, sous le commandement du général Bonikowsky. Le 25 octobre au matin, le feu de nos batteries de brèche recommença sur le fort ; et en vue, à peu de distance de là, notre armée rangée en lignes attendit tran­quillement l’attaque de l’armée espagnole, qui venait à elle. Le maréchal s’était porté aux Ostalets près de Pouzol, pour mieux découvrir les mouvements de l’ennemi au milieu des oliviers et des caroubiers qui couvrent, comme une forêt, ces plaines d’une riche culture. Il en sor­tait à peine, lorsque notre ligne de tirailleurs sur tout le front se replia devant les divisions ennemies en  mouvement. Il remarqua sur la droite un mamelon isolé qui se détache des hauteurs en avant du Val-de-Jesù, et qui com­mande le terrain où allait combattre la division Harispe. Décidé à l’occuper sans délai, il s’y rendit au galop, et y porta les cinquante hus­sards qui formaient son escorte. En même temps il fit avancer la division Harispe pour y établir sa droite. Mais pendant le temps que notre in­fanterie mettait à franchir l’intervalle qui l’en séparait, les Espagnols arrivèrent avec prompti­tude au pied du mamelon, y montèrent et s’en emparèrent, sans que nos hussards pussent op­poser une grande résistance. L’ennemi y établit aussitôt du canon.

Prévenus sur ce point, nous vîmes en même temps les colonnes espagnoles s’avancer sur la grande route et sur Pouzol, avec une résolution et un ordre qu’elles n’avaient encore montrés dans aucune occasion en rase campagne. Ces premiers mouvements donnaient à l’armée en marche une attitude de confiance et de supé­riorité qui semblait présager le succès. Ce fut du moins l’impression que ce spectacle produisit sur la garnison de Sagonte, attentive du haut de son rocher à l’événement qui allait décider de son sort. En voyant s’avancer l’armée qui de­vait la secourir, elle crut toucher au moment de sa délivrance. Les soldats poussèrent des cris de joie et jetèrent leurs schakos en l’air. Ils  ne songeaient plus à notre canon dont les détona­tions couvraient leurs voix. Pendant toute la durée de la bataille, l’artillerie continua de battre les remparts, sans que les défenseurs parussent s’inquiéter des progrès de la brèche.

Le général Jean Isidore Harispe
Le général Jean Isidore Harispe

La division Harispe arrivée devant la hauteur, l’attaqua aussitôt, le 7e de ligne en colonnes par bataillon, les 116e et 3e de la Vistule déployés par échelons à peu de distance derrière. L’occu­pation de cette éminence nous importait beau­coup, et il était nécessaire que les Français com­mençassent la bataille par un coup de vigueur, après l’élan que venaient de montrer les Espa­gnols. Les généraux se mirent à la tête des colonnes ; les troupes montèrent sans tirer et sans courir. La résistance fut vive, une mêlée sanglante eut lieu en arrivant sur le mamelon. Le général Paris fut blessé grièvement, ainsi que les aides-de-camp Péridon et Troquereau ; le général Harispe, le colonel Mesclop et plusieurs officiers eurent leurs chevaux tués. Le brave 7e régiment, commandé par le major Durand, après avoir essuyé le feu de l’ennemi, arriva au sommet la baïonnette croisée, culbuta les Espagnols et les fit reculer en désordre jusqu’au ravin du Picador. La division Harispe resta maî­tresse de la position.

Cependant la gauche des Espagnols se mettait en mouvement contre le général Chlopiski, tan­dis qu’à leur droite Zayas débouchait de Pouzol, et semblait manœuvrer pour déborder notre gauche, afin de s’approcher de Murviedro. Cet effort des deux ailes de Blake, à l’instant où nous prenions l’avantage au centre, décida le maréchal Suchet à pousser cet avan­tage jusqu’au bout, et à couper en deux par le milieu l’armée ennemie. Il comptait sur les généraux Robert et Chlopiski pour soutenir l’attaque dans la bonne position où ils étaient placés. Il ordonna au général Habert de conte­nir seulement la division Zayas, et fit avancer le général Palombini qui était en seconde ligne, laissant encore les cuirassiers en réserve. Les Espagnols, repoussés de la hauteur, avaient été poursuivis par le général Harispe jusque dans la plaine; mais bientôt leurs troupes se rallièrent, firent ferme, attaquèrent à leur tour, avec l’appui de la cavalerie des généraux Loy et Caro, et marchèrent de nouveau vers le mamelon pour le reprendre. Le chef d’escadron Duchand, commandant l’artillerie de la division Harispe, alla au-devant des masses de l’infanterie espa­gnole, et les arrêta un moment par le feu de la mitraille. Nos hussards, en voulant le soute­nir, furent chargés et ramenés. La batterie fut sabrée, quelques pièces tombèrent au pouvoir de l’ennemi. Si notre infanterie eût été ébranlée, cet instant pouvait devenir critique; mais le 116e fit à propos un changement de direction, et repoussa la charge par un feu des mieux nourris, exécuté avec sang-froid. Le maréchal courut aux cuirassiers; il savait tout ce qu’il pouvait attendre d’une pareille réserve. Il leur adressa quelques paroles d’estime et de con­fiance, en leur rappelant Margalef et les autres lieux, où leur choc avait décidé de la victoire. Pendant qu’il leur parlait, une balle vint le frapper à l’épaule. La blessure heureusement n’était pas grave ; il resta à cheval, et sans le moindre retard fit porter le général Boussard sur la cavalerie espagnole.

Le général Giuseppe Federico Palombini
Le général Giuseppe Federico Palombini

Déjà le général Palombini, en s’avançant par la droite de la grande route, se trouvait placé pour prendre à revers par ses feux cette cavalerie qui se croyait vic­torieuse. Les cuirassiers la chargèrent et la renversèrent sur l’infanterie. Non seulement notre artillerie fut reprise, mais une partie de celle de l’ennemi tomba dans nos mains. Les géné­raux Harispe et Palombini, en se portant en avant, achevèrent la déroute des Espagnols. Le centre de Blake fut totalement enfoncé. La cava­lerie s’échappa avec peine fort maltraitée ; l’in­fanterie eut beaucoup d’hommes hors de combat, sans compter ceux qui mirent bas les armes. Le général Caro fut blessé et pris avec un brigadier et deux autres officiers. On l’a­mena pendant l’action au maréchal Suchet, ainsi que quatre drapeaux et cinq bouches à feu.

Ayant porté le coup décisif et rompu l’atta­que de son ennemi, il lui fallait encore com­pléter le succès sur les ailes. Le général Habert eut ordre d’attaquer le général Zayas. Celui-ci, quoique isolé par la retraite de Lardizabal, sou­tint un combat opiniâtre dans lequel nous per­dîmes beaucoup de monde. Le jeune aide-de-camp de Billy eut le bras emporté par un boulet. Le général Habert se rendit maître du village de Pouzol, en dirigeant le général Montmarie [7] avec le 5e léger et le 116e, et en se portant lui-même droit aux ennemis avec un bataillon du 117e et un peloton de dragons. Les Espagnols forcés dans le village, se retirèrent, laissant entre nos mains huit cents prisonniers. Le colo­nel Delort [8], s’élançant à propos sur la grande route avec le gros du 24e de dragons, refoula tous les fuyards, atteignit l’infanterie de Lardizabal, la sabra, la poursuivit jusqu’à la Chartreuse au-delà du ravin du Picador, et prit deux pièces de canon.

Le général José Pascual de Zayas
Le général José Pascual de Zayas

Zayas cependant se dirigeait vers les hauteurs de Puig, où le général en chef Blake s’était tenu une partie de la journée, voyant de là son armée d’une extrémité à l’autre du champ de bataille : il y avait laissé une réserve d’artil­lerie avec le brigadier Velasco. Le général Habert reçut l’ordre de déloger Zayas de ces hau­teurs. Le général Montmarie s’y porta de front, pendant que le général Palombini marchait sur la droite. Le bataillon du 117e conduit par le commandant Passelac, arriva jusque sur le som­met, s’empara de la position et de cinq bouches à feu. Zayas exécuta sa retraite sur le grao de Valence par la route du bord de la mer.

 

D’un autre côté, notre aile droite avait obtenu un égal succès. Au commencement de l’action, la division Obispo s’était avancée par la route de Naquera, menaçant notre flanc pour péné­trer dans le défilé de Sant-Espiritù : le général Robert l’avait contenue et repoussée à plusieurs reprises. Le général Chlopiski se borna d’abord à observer le corps de Mahy et la division de Villacampa qui étaient en face de ses positions. Mais quand il les vit se disposer à l’attaquer de front, il forma son infanterie par masses, et tint sa cavalerie toute prête à donner ; et au mo­ment où l’infanterie espagnole descendant de la hauteur des Germanels commençait à se dé­ployer dans la plaine, il donna le signal au co­lonel Schiazzetti [9]. Celui-ci, accompagné du chef d’escadron Saint-Joseph, aide-de-camp du géné­ral en chef, s’élança à la tête des dragons italiens, culbuta l’avant-garde, et se précipita sur la ligne ennemie qu’il rompit et mit en désordre. Le gé­néral Chlopiski s’avança aussitôt ; l’ennemi n’eut pas le temps de rallier et de reformer sa troupe, dont une partie coupée et sabrée se vit con­trainte de mettre’ bas les armes. Dans le même moment le général Harispe arrivait par la gauche, poursuivant tes autres divisions d’O-Donell qu’il avait mises en déroute. Il rallia à lui le général Chlopiski, et se mit vivement à la poursuite du général Mahy, qui avait pris position en arrière avec les troupes qu’il avait pu rallier; il le força de quitter enfin le champ de bataille, et de pré­cipiter sa retraite sur Betera. Notre cavalerie put arriver à temps pour faire mettre bas les armes à plusieurs bataillons, avant le passage du tor­rent de Caraixet. Le maréchal, après s’être fait panser sur le champ de bataille, se porta lui-même, à la nuit, vers Betera, et fit continuer la poursuite de l’ennemi jusqu’à dix heures du soir. Il ne rentra au camp sous Sagonte qu’après avoir acquis la certitude que tous les corps espagnols avaient repassé le Guadalaviar. L’armée française prit position à Puig, à Alvalate et à Betera. Sa perte totale s’éleva à cent vingt-huit morts, et cinq cent quatre-vingt-seize blessés. Celle de l’ennemi fut d’un millier d’hommes hors de combat. Elle perdit en outre quatre mille six cent quatre-vingt-un prisonniers, dont deux géné­raux, quarante officiers supérieurs et deux cent trente officiers, quatre drapeaux, quatre mille deux cents fusils presque tous anglais, et douze pièces de canon avec leurs caissons.

Cette journée semblait avoir décidé du sort de Sagonte ; l’armée espagnole était hors d’état de faire de longtemps aucun mouvement offen­sif; d’ailleurs les progrès du siège n’avaient pas été ralentis. Notre artillerie avait agrandi la brè­che, et, le 26 au matin, la tour et les deux flancs qui la défendaient, offraient un large pas­sage par où plusieurs hommes de front auraient pu monter à l’assaut. Le maréchal résolut de profiter de l’abattement où l’issue de la bataille devait naturellement avoir jeté la garnison. Après ce qu’elle avait souffert, elle venait de perdre l’espoir d’être secourue. Le moment était donc favorable pour lui offrir une capitulation.

Le maréchal écrivit au gouverneur pour lui proposer de rendre la place, en lui annonçant la défaite de l’armée de Blake, et l’impossibilité qu’elle vînt désormais le délivrer. Il lui offrit de recevoir à son quartier-général un officier de la garnison, s’il voulait en envoyer un jouissant de sa confiance, et de le mettre en relation avec les prisonniers de la veille, pour qu’il se con­vainquît par lui-même de l’exactitude des faits.

Au camp devant Murviedro, le 25 octobre 1811, au soir.

M. le gouverneur des forts de Sagonte, vous avez été témoin de la bataille qui a eu lieu aujourd’hui. Trois drapeaux, 20 pièces de canon, 4500 prisonniers parmi lesquels les généraux Mahy et Caro sont tombés au pouvoir de l’armée française ; je vous offre de vous en convaincre par l’envoi de quelques officiers ; après cela, je consens à vous accorder une capitulation qui, en vous conservant les honneurs de la guerre, vous assure le droit de défiler par la brèche, de déposer les armes hors du fort, et je consens à conserver à tous les officiers leurs armes et leurs bagages.

Je vous demande une réponse dans une heure.
Le général en chef de l’armée d’Aragon, maréchal de l’Empire, le comte Suchet.

Un lieutenant-colonel d’artillerie vint apporter la réponse du général Andriani. On le conduisit chez le général Caro, on lui montra les prison­niers, les drapeaux, les canons. Toutes ces preuves, et le témoignage de ses compatriotes, lui démontrèrent sans réplique le résultat de la ba­taille perdue. D’après le rapport de cet officier, le gouverneur se décida à traiter : la capitula­tion fut signée à neuf heures du soir. À l’heure même, au clair de lune, la garnison sortit pri­sonnière de guerre, et, comme on l’avait stipulé, elle défila par la brèche, qui était encore d’un accès si difficile que nos sapeurs furent obligés d’y pratiquer une rampe pour que les Espagnols pussent descendre. Leur nombre s’élevait à deux mille cinq cent soixante et douze hommes. Nous primes possession du fort, où nous trouvâmes dix-sept bouches à feu, six drapeaux, deux mille quatre cents fusils, huit cent mille cartouches, dix milliers de poudre, des vivres et des muni­tions.

Ainsi fut terminé le siège de Sagonte, après vingt et un jours de tranchée ouverte. Malgré les efforts qu’avaient faits l’artillerie et le génie, rien n’était encore moins assuré que le succès d’un nouvel assaut. L’examen des lieux fit voir qu’on ne s’était trompé ni sur le choix du point d’attaque, ni sur la nature des difficultés qu’il présentait. On reconnut la réalité de toutes celles qu’on n’avait pu juger que de loin. La prise de l’avancée ne nous aurait point assuré celle du réduit. Tout l’art des attaques, toute la valeur des troupes pouvaient encore échouer; et ce siège difficile n’aurait eu peut-être de terme, que par l’épuisement de la garnison et le défaut de vivres, sans l’issue de la bataille de Sagonte. Plus sage que Henri O’Donell à Margalef, Blake avait marché au secours de la place au moment où les travaux de siège étaient avancés, et il avait placé son adversaire sur un champ de ba­taille désavantageux. La fortune lui fut contraire; mais il resta en position de défendre Valence avec son armée encore nombreuse, quoique affaiblie par la perte de plusieurs milliers d’hom­mes, et surtout par celle de Sagonte, qui devint pour l’armée française un utile point d’appui.

Rapport de Suchet au maréchal Berthier

Publié dans le Journal de l’Empire (14 novembre 1811)

Monseigneur,

V. A. S. est informée par un rapport précédent des difficultés qu’éprouvait le cheminement devant Sagonte par la nature du terrain. Nous étions parvenus cependant, après vingt jours de peines et de fatigues, à rendre la brèche praticable ; mais, pendant ce temps, le général Blake avait eu celui d’attirer à lui le général en chef de l’armée de Murcie, Mahy, avec ce que les insurgés avaient de disponible, montant à 6 000 hommes. La division dite d’Albuerra, aux ordres de Lardizahal et Zayas, jointe aux divisions de Villa-Campo et d’Obispo, commandées par O’Donnel et Miranda, qui font l’armée de Valence réunie aux Guérillas, formait un corps de plus de 20 000 hommes d’infanterie et de 3 000 chevaux. Le 24 octobre, ce corps vint s’établir sur les hauteurs de Puch, appuyant sa droite à la mer, flanqué par une flotte anglaise, et sa gauche du côté de Livia. Blake voyant que Sagonte était sur le point de succomber, et que la batterie de huit pièces de 24 que j’avais fait établir allait en décider, marcha à moi pour me livrer bataille, et m’obliger à faire lever le siège.

Je chargeai les généraux Balathier [10] et Bronikowski, avec six bataillons, de continuer le blocus et les travaux du siège de Sagonte ; le général Compère, avec 1500 hommes, observait la route de Segorbe, et servait de réserve aux troupes des généraux Chlopiski et Robert, destinées à agir par le défilé qui conduit de Gilet à Betera, et à occuper ma droite.

Le lendemain 25, à sept heures du matin, je reconnus l’ennemi. Les hauteurs del Punch et celles qui couvrent la route de Betera étaient garnies d’artillerie et d’infanterie. À huit heures mes tirailleurs furent brusquement amenés, et je fus convaincu dès lors que j’avais affaire à d’autres troupes qu’à des troupes valenciennes. De fortes colonnes me débordaient par ma gauche sous la protection de quelques bordées anglaises, les troupes de l’ennemi remplissaient le village de Puzol, que je venais de quitter ; six mille hommes attaquèrent ma droite qui se trouvait à une grande lieue de moi. Me trouvant ainsi débordé par mes deux flancs, je résolus d’enfoncer le centre de l’ennemi. À peine je quittais une hauteur que j’avais reconnue propre à favoriser mon attaque, que mille hommes de cavalerie, six mille d’infanterie et de l’artillerie vinrent m’y remplacer. Les hussards du 4e chargèrent avec valeur, et trois fois repoussés revinrent trois fois à la charge. Le feu de neuf pièces de 24, qui battaient en brèche sur Sagonte, ne pouvaient arrêter l’enthousiasme de la garnison qui, témoin d’un mouvement en avant auquel elle croyait pouvoir prendre bientôt part, allait jusqu’à jeter ses schakos en l’air et crier à la victoire.

Ce premier effort fut aussitôt arrêté par notre infanterie, qui arrivait en colonnes sur la ligne de bataille. J’ordonnai au général Harispe d’attaquer l’ennemi. Il se porta avec le général Pâris à la tête du 7e de ligne ; les 116e et 5e de la Vistule venant après et l’arme au bras, se déployèrent avec ordre sous le feu le plus vif de mitraille et de mousqueterie comme des troupes accoutumées à vaincre. Le brave 7e enlève le mamelon à la baïonnette, rejette l’ennemi et le poursuit. Notre artillerie occupe le mamelon, mais l’ennemi revient à la charge. Nos canonniers sont entourés et sabrés ; le général Boussart et le chef d’escadron Saint-Georges, à la tête du 15e de cuirassiers, chargent vigoureusement 1500 chevaux qu’emmenait avec résolution le général Caro, frère de la Romana. La mêlée fut longue, mais la valeur des hussards et cuirassiers l’emporte. Les maréchaux de camp Caro, gouverneur de Valence, et Almoya, venu de Cadix, sont blessés et faits prisonniers par les maréchaux des logis Bazin et Vachelot, des hussards ; six pièces de canon sont enlevées.

Pendant ce temps, l’ennemi faisait des progrès à gauche ; quelques pelotons de notre cavalerie furent obligés de se replier devant les dragons espagnols. Le général Palombini, à la tête de quatre batillons, les reçut avec le plus grand calme ; le 2e léger et le 4e de ligne italiens, par un feu des plus nourris, repoussèrent la charge, et couvrirent le champ de bataille de morts. En portant la division Harispe au centre, je chargeai le général Habert de se diriger sur la grande route et de s’emparer de Puzol. Il avait en tête la division d’Albuerra; il l’a fait charger d’abord par deux bataillons du 5e léger ; une fusillade très vive s’engage de part et d’autre ; le général Montmarie soutient, avec le 16e de ligne, le 5e : l’on se bat avec acharnement ; l’ennemi se défend dans les maisons de Pozol par les fenêtres et par les toits : un corps de cavalerie espagnole veut tourner nos troupes et s’avancer sur la grande route de Valence. Le général de cavalerie Delort reçoit l’ordre de culbuter l’ennemi avec le 24e de dragons ; il l’exécute avec une haute valeur, et le pousse jusqu’au-delà d’Albalate sans se laisser arrêter par le feu de plusieurs bataillons embusqués ; il enlève sur la route un obusier, une pièce de 4, et trente canonniers. Cependant l’ennemi, quoique débordé très au loin, se défendait encore dans Pozol, et n’avait point abandonné les hauteurs del Punch, et n’avait point abandonné les hauteurs del Puch. Le 16e de ligne le charge de rue en rue, et le poursuit l’épée dans les reins ; le 5e léger parvient à envelopper 700 gardes wallonnes, et leur fait poser les armes.

Le général Chlopiski, à qui j’avais confié ma droite, sentit de bonne heure qu’il importait de ne pas se laisser déborder ; il chargea le général Robert d’attaquer et de poursuivre les troupes d’Obizpo et de Miranda. Ce général fit exécuter avec succès plusieurs charges d’infanterie ; le 114e et le 1er de la Vistule se battirent bien, et ne tardèrent pas à repousser l’ennemi. Dès lors le général Chlopiski, avec le 44e et les dragons Napoléon, vint prendre une part glorieuse au succès du centre. Le colonel des dragons Schiaretti, à la tête de son brave régiment, enfonce trois bataillons ennemis, et fait 800 prisonniers. Dès ce moment, les hussards, les cuirassiers et les dragons Napoléon se trouvent sur le même champ de bataille ; ils culbutent tous les corps de cavalerie qui se présentent, enfoncent tous les carrés que l’ennemi cherchait à former, et pendant deux lieues couvrent la terre d’armes, de morts, et ramassent 2 000 prisonniers, parmi lesquels sont 150 officiers. Les généraux Harispe, Boussart et Chlopiski poussent, par mon ordre, l’ennemi sans lui donner du repos. Cependant, il parvient à se reformer en arrière de Betera, à l’aide d’un profond ravin. Nous sommes arrêtés quelque temps, l’infanterie n’ayant pu suivre la marche rapide de la cavalerie. Dès son arrivée, l’ennemi ne chercha plus son salut que dans la fuite.

J’avais donné quelque repos aux troupes des généraux Habert et Palombini ; j’ordonnai à ce dernier de dépasser dans la plaine le village et les hauteurs del Puch que défendait Blake lui-même avec sa réserve et cinq pièces de canon. Le chef de bataillon Passelac, avec un bataillon du 117e, parvient le premier sur le plateau qu’occupait l’ennemi, tandis que le général Montmarie le force par la gauche : l’ennemi fuit en désordre, les pièces sont enlevées, et c’est sous la protection des vaisseaux anglais que ces troupes cherchent un abri. Dans ce moment, la flotte anglaise, qui dès le matin était venue prendre part à la bataille, exécute en même temps que ses alliés son mouvement de retraite sur le Grao de Valence.

La perte de l’ennemi en tués, blessés ou prisonniers, excède 6500 hommes ; de notre côté, nous avons eu 128 morts et 596 blessés, suivant l’état ci-joint. Au nombre de ces derniers se trouve le général Pâris, qui a eu la jambe traversée d’une balle ; le chef d’escadron Barbe, du 4e de de hussards, qui a été blessé au bras ; les aides-de-camp  Peridon, du général Harispe ; Brard, du général Habert. Le jeune Debilly, aide-de-camp du général Montmarie, a eu le bras emporté : c’est un brave officier, sur lequel j’appellerai les bontés particulières de l’Empereur. M. Troquereau, aide-de-camp du général Pâris, a été grièvement blessé. J’ai été également atteint d’une balle à l’épaule. Le général Montmarie a eu plusieurs contusions et des coups de fusil dans ses habits. Le général Harispe a eu deux chevaux tués sous lui ; les colonels Christophe et Mesclop ont eu également leurs chevaux tués sous eux. Le brave colonel Gudin, du 16eme de ligne, quoiqu’ayant été grièvement blessé sous Sagonte, n’a jamais voulu quitter la tête de son régiment. Toutes les troupes de l’arme, Monseigneur, ont rivalisé entre elles à qui serviront mieux l’Empereur dans cette journée ; elles ont combattu sept heures, et poursuivi la victoire jusqu’à la nuit close. J’ai été particulièrement satisfait du zèle constant avec lequel mes aides-de-camp et mon état-major ont servi.

Je ne m’étendrai point en éloges particuliers sur la conduite des généraux et des corps; je crois en avoir dit assez à V.A.S. en lui marquant ce qu’ils ont fait sur le champ de bataille.

En résultat, la victoire de Sagonte met au pouvoir de l’Empereur dans cette journée 4639 prisonniers ; dont 230 officiers, 40 colonels ou lieutenants-colonels, 3 maréchaux de camp, 16 pièces de canon, 8 caissons, 4 200 fusils anglais et 4 drapeaux.

J’ai l’honneur de remettre à V. A. l’état nominatif des officiers faits prisonniers et l’état sommaire par régiment des sous-officiers et soldats.

Je prie V. A. d’appeler les bontés de l’Empereur sur les militaires en faveur desquels je sollicite des récompenses ; j’ose vous garantir, Monseigneur, qu’ils s’en sont rendus dignes.

Je suis avec respect, etc.
Le maréchal d’Empire, comte SUCHET
Au camp de Murviedro, le 26 octobre 1811.


NOTES

[1] Au nord de Valence

[2] Jean Isidore Harispe (1768 – 1855)

[3] Pierre Joseph Habert (1773 – 1825)

[4] André Joseph Boussart (1758 – 1813)

[5] Grégoire Joseph Chlopicki de Necznia (1768 – 1854). Il fut un temps (1830 – 1831) dictateur proclamé par les Polonais.

[6] Louis Fursy Henri Compère (1768 – 1833)

[7] Louis-François-Elie Pelletier, comte de Montmarie (1771 – 1854)

[8] Marie-Joseph Delort (1768 – 1846)

[9] Fortunato Schiazzetti (1776 – 1813)

[10] Éloi Charles Balathier de Bragelonne (1771 – 1830)