Pasquale (Pasquale (Pascal)) Paoli (1725-1807)

Pasquale Paoli (Alchetron)
Pasquale Paoli (Alchetron)

“U babbu di a patria”

S’il suffisait de vouloir la liberté, le monde entier serait libre

Si j’étais maître de la foudre, je m’en servirais pour défendre la patrie

Il est encore en Europe un peuple capable de législation, l’île de Corse. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe (J-J. Rousseau)

 

Pasquale (Pascal) Paoli, proclamé Père de la Patrie et Général de la Nation a fortement marqué l’histoire de la Corse. Il est l’initiateur de la constitution corse et contribua à l’élaboration de celle des États Unis d’Amérique ; de nombreuses villes américaines portent son nom : Paoli City dans le Colorado, l’Indiana, la Pennsylvanie…

6 avril 1725 : Pasquale (Pascal) Paoli naît à Stretta, près de Merusaglia (Morosaglia), dans la Castagniccia. La Corse est encore occupée par des troupes génoises.

Il a quatre ans lorsque l’insurrection éclate, en octobre 1729.

Le 30 janvier 1735, la Corse est déclarée indépendante par la Cunsulta d’Orezza, qui vote la première constitution Corse. Le pouvoir législatif est confié à une assemblée composée de députés élus par le peuple et le pouvoir exécutif est confié à une junte de six membres élus par l’assemblée. Le père de Pasquale, Ghjacintu (Hyacinthe) Paoli (ancien général de la Nation, chef de la deuxième des quatre insurrections qui ont marqué la Révolution Corse), est élu député et siège à la junte.

Mais en 1739 la Corse est à nouveau défaite par Gênes, les Paoli sont condamnés à l’exil.

Réfugiés à Naples, Pasquale (Pascal) Paoli suit les cours de l’université de cette ville où il fait de brillantes études. Il va recevoir là une solide instruction ainsi qu’une puissante formation intellectuelle, fondée sur la culture classique, mais aussi les théories, en particulier, des philosophes français. Cette culture d’honnête homme va lui permettre de parler et lire à peu près couramment l’anglais et le français, de s’intéresser très tôt aux doctrines étrangères. Mais il manifeste aussi un faible pour la politique en général, c’est-à-dire sous son aspect le plus clairvoyant et le plus désintéressé.

En 1741, il entre comme cadet dans le régiment de son père. Quatre ans plus tard, après avoir fait un séjour dans les Pouilles, il revient à Naples., pour suivre les cours de de l’Académie royale. En 1749, il repart pour la Sicile.  Par deux fois, il tente d’entrer dans l’armée française, mais sans succès. En 1754, il séjourne à l’île d’Elbe. Mais il n’a pas cesser d’être très attentif aux affaires de son île.

Aussi, lorsque son frère Clemente et de nombreux notables insulaires lui demandent,  à la mort du Général Gaffori (celui-ci, nommé Chef Suprême des Corses,  est assassiné alors que son gouvernement révolutionnaire contrôle une grande partie de l’île) de rentrer en Corse, afin de se porter candidat à la magistrature suprême, il n’hésite pas. Le 29 avril 1755 Pasquale (Pascal) Paoli débarque à Aleria.

Paoli a donc trente ans lorsqu’il retrouve son pays natal. Il ne lui faut pas longtemps pour être élu, le 15 juillet,  au détriment de général Marius Matra, général en chef, par la Consulte de Saint Antoine de la Casabianca. Celle-ci le charge aussitôt de la mission d’une guerre décisive contre Gênes.; le 14 juillet, la Cunsulta d’Orezza le proclame Général de la Nation Corse.

Paoli va gouverner la Corse pendant 14 ans.

Lorsqu’il prend le pouvoir le désordre et l’anarchie règnent en Corse et une lourde tache l’attend. Par ailleurs, son élection n’a pas fait l’unanimité. Aussi, et également par idéal, il va s’attacher à réaliser l’unité morale et politique de la Nation.

Il lui faudra vaincre insurrection fomentée par Matra (son malheureux rival), ainsi que, ici et là, des résistances, dues à des influences génoises ou françaises ou simplement due à l’hostilité envers un homme venant de l’extérieur. Mais, fervent partisan de la démocratie, Paoli va finalement réussir à prendre effectivement la tête de son pays .

Dès novembre 1755,  il fera de l’île un État doté d’une constitution, d’une administration, d’une justice et d’une armée.

Sur le plan économique, il encourage le développement de l’agriculture, fait assécher les marais et stimule le commerce mais le blocus des villes maritimes dont il n’a pu chasser les génois en empêche l’épanouissement. Il fonde l’Ile Rousse, pour créer des échanges nouveaux et contrebalancer le pouvoir de Calvi, place forte génoise.

Désireux d’aider la nation corse à s’affirmer, il organise l’école primaire et fonde une Université à Corte.

Traité corse
Traité corse

En 1764, Gênes, incapable de traiter avec Pasquale (Pascal) Paoli, demande à la France de lui prêter main-forte. La France désirant , pour des raisons stratégiques, s’implanter en Méditerranée, trouve là l’opportunité politique de s’emparer de la Corse. Elle va d’abord essayer de négocier avec le Babbu (père) de la jeune nation,  mais celui-ci réaffirme sa volonté d’indépendance. Au pire, conscient de la nécessité d’une politique extérieure, il acceptera un protectorat. Les négociations entre la République de Gênes et la France aboutissent finalement, le 15 mai 1768 au Traité de Versailles aux termes duquel, la France prête deux millions de livres à Gênes, qui donne en garantie la Corse… qu’elle ne possède évidemment pas.

Ayant eu connaissance du traité de Versailles, Pasquale (Pascal) Paoli réunit une cunsulta le 22 mai à Corti et fait ce commentaire : « Jamais peuple n’a essuyé un outrage plus sanglant… On ne sait pas trop qui l’on doit détester le plus de celui qui nous vend ou de celui qui nous achète… Confondons les dans notre haine puisqu’ils nous traitent avec un égal mépris »

Bien décidés à défendre leur indépendance, les Corses remportent plusieurs victoires face aux troupes françaises, notamment à Borgu, le 5 octobre 1768, où les armées françaises doivent battre en retraite devant la combativité des régiments Corses. Mais supérieur en nombre (Louis XV n’a pas marchandé les moyens : 22.000 hommes, placé sous les ordres du comte de Vaux) et en armes les troupes françaises remportent une victoire décisive le 8 mai 1769 à Ponte Nuovo. Une centaine de vaincus peuvent échapper au désastre et s’enfuir. Parmi eux, un certain Charles-Marie Bonaparte et sa femme Laetitia Ramolino, qui porte dans son ventre le futur “vengeur de la Corse” !

Les troupes Corses mises en déroute, Pasquale (Pascal) Paoli contraint à l’exil.  Il s’embarque le 13 juin 1769, à Porto-Vecchio, sur un vaisseau anglais. Il débarque à Livourne et, pour se rendre à Londres, où l’a invité par le roi,  il fait un véritable voyage triomphal au travers de l’Italie du nord, de l’Autriche, de l’Allemagne et des Pays-Bas. Enfin, l’Angleterre l’accueille avec tous les honneurs dus à un véritable homme d’état assorti de l’étoffe d’un héros.

Mais, en même temps, la Corse a perdu son indépendance.

Paoli va rester en Angleterre plus de vingt ans. Les grands dignitaires du royaume le reçoivent tour à tour. Le roi Georges III lui octroie une pension annuelle, dont il emploiera une grande partie à secourir ses compatriotes réfugiés en Toscane. Il va se lier à tout ce que la Grande Bretagne compte comme écrivains et artistes.

La révolution des Corses suscite à ce moment-là, la sympathie des opinions publiques et des intellectuels européens, : c’est la naissance d’un véritable mythe paolien. Jean Jacques Rousseau, James Boswell, Voltaire participent à sa renommée, amplifiée, en Europe, par les livres, les gazettes, les correspondances privées, les essais qui abondent en éloges; diplomates, hommes d’affaires ou historiens témoignent leur admiration et leur estime. Frédéric, le grand Frédéric lui-même, y va de son enthousiasme, qualifiant Paoli de : généreux protecteur et défenseur de sa patrie, ce grand homme dont l’estime et la vénération publiques ont déjà rendu le nom immortel.

Le 14 juillet 1789, c’est la prise de la Bastille, à Paris.

Lorsque les Etats Généraux de France se transforment en Assemblée Nationale, il est persuadé que les principes proclamés par les constituants doivent entraîner la restitution à la Corse d’un gouvernement national qui jouirait, sous la tutelle quasi-symbolique du roi de France de la liberté promise à tous les citoyens. Il entre en contact avec des députés corses, il rencontre des délégués venus de France.

Portrait de Paoli
Portrait de Paoli

Le 30 novembre 1789, l’Assemblée nationale décrète que la Corse fait désormais partie intégrante “de l’empire français”, et que ses habitants doivent être régis par les mêmes lois que les autres Français. Paoli accepte ce “rattachement” et remercie même l’Assemblée national pour ce décret.

Peu après, et sur la demande de Saliceti, Mirabeau fait décider de l’amnistie envers les corses expatriés. Paoli peut rentrer en Corse, 21 ans après avoir quitté son île. Il passe par Paris, en avril 1790, où il est reçu par Louis XVI, accueilli par la Constituante, honoré par La Fayette, Mirabeau, loué par Robespierre et acclamé par le peuple. Enfin, il débarque, 14 juillet 1790, en Corse (devenue département français), qui connaît comme d’autres provinces la fermentation croissante des partisans de la Révolution et de ses adversaires. A son arrivée, il suscite déchaînement de l’ enthousiasme populaire. Le 17 juillet, à Bastia, c’est l’enthousiasme. Parmi ceux qui l’acclament, un jeune officier du nom de Napoléon Bonaparte.

Le 9 septembre suivant il est élu président du directoire départemental et commandant en chef de toutes les gardes nationales (il s’agit là d’une nomination illégale).

Napoléon et Joseph Bonaparte (ce dernier a été élu “électeur” au premier degré) sollicitent et obtiennent une entrevue avec Paoli. Déception. Napoléon espérait que Paoli le prendrait comme second. Mais ce dernier n’a pas “digéré” le ralliement de Charles Bonaparte à la France, après la défaite de Ponte-Nuovo, et, peut-être instinctivement, il se méfie du fils. Joseph sera élu président du Directoire du district d’Ajaccio et Napoléon quittera, au début de 1791, sa Corse natale. Ils ne se reverront plus.

Rencontre entre Napoléon Bonaparte et Paoli
Rencontre entre Napoléon Bonaparte et Paoli

Cependant, les relations entre Pasquale (Pascal) Paoli et la France se dégradent. De plus, l’exil a été trop long : loin des réalités insulaires, dans une période riche en mutations, il n’est plus vraiment maître de l’île.

En 1792, dans le souci de préserver les Corses des atrocités de la révolution française, Pasquale (Pascal) Paoli prend ses distances avec les révolutionnaires. Les divisions s’accentuant, avec le soutien du Comte Pozzo di Borgo, il croit sage pour sauver la Corse et lui permettre un gouvernement à part, de la séparer de la France afin de lui assurer, de la part d’un autre État – de préférence une grande puissante maritime aux institutions plus libérales que celles de la France (sous-entendu l’Angleterre) – un système de protectorat .

En 1792, il est traduit par Lucien Bonaparte comme contre-révolutionnaire devant la Convention et déchu de son commandement.

Proclamé généralissime par ses partisans en 1793, il réussit alors à prendre le contrôle de la plus grande partie de l’île et rédige un acte d’accusation contre la Convention.   Déclaré traître à la République, le 2 avril 1793, la Convention décrète son arrestation. Sur quoi une consulte à Corte décerne à Paoli le titre de Père de la Patrie et décrète la rupture de tout lien politique et social entre la Corse et la France.

Le 17 avril Paoli s’adresse aux Corses : « Peuple très aimé ! Tenez-vous sur vos gardes ! Vous êtes armés, vous connaissez vos droits, soutenez-les ! ».

Tandis que troupes françaises et troupes paolistes s’affrontent, le Père de la Nation Corse sollicite l’appui de l’Angleterre qui, avec l’escadre de Nelson, brise la résistance à Bastia, Saint-Florent et Calvi. Les français sont obligés de quitter l’île. Le 15 juin 1794 la Cunsulta proclame l’indépendance et adopte une constitution par laquelle est créé un royaume Anglo-Corse. La constitution spécifie que la Corse n’est pas annexée par l’Angleterre mais, qu’unie à celle-ci, elle forme un royaume indépendant dont le pouvoir législatif est exercé par des députés élus au suffrage universel.

On le voit, le système ainsi établit correspond assez exactement au schéma tracé par Paoli dès 1776, la protection dont la Corse avait besoin lui étant apporté par une grande puissance maritime que ses traditions libérales semblaient recommander particulièrement.

Mais ce n’est pas, comme il l’espérait, Pasquale (Pascal) Paoli qui est mis à la tête de ce royaume, mais un vice-roi anglais …Sir Gilbert Elliot.

Elliot, Gilbert, Sir et premier duc de Minto (1751-1814), camarade de classe de Mirabeau à l’école militaire de Fontainebleau. Il s’oppose à Fox, en 1793. Commissionaire civil à Toulon la même année. Vice roi constitutionnel de la Corse de 1794 à 1796. Ministre plénipotentiaire à Vienne en 1799. Nommé gouverneur des Indes en 1807, poste qu’il occupe jusqu’en 1813.

L’entente ne dure que deux ans. Le Vice-Roi ne tarde pas à s’ inquiéter de l’ influence de Paoli. Il le tient pour responsable de divers incidents tumultueux imputables en fait à des maladresses anglaises. Il finit, en octobre 1795,  par obtenir des ministres de Londres qu’il soit appelé en Grande Bretagne. C’est de nouveau l’exil. Paoli refait le même voyage que quelques 25 ans auparavant, cette fois-ci dans l’indifférence la plus complète.

En octobre 1796, l’île est de nouveau occupée par les troupes françaises.

Après avoir vécu 47 ans d’exil, Pasquale (Pascal) Paoli meurt à Londres le 6 Février 1807, âgé de 82 ans. Ses cendres reposent, depuis le 3 septembre 1889, dans la chapelle située au rez-de-chaussée de sa maison natale, à Morosaglia.

Une statue de Pasquale (Pascal) Paoli, par le sculpteur Servian, a été érigée à l’entrée du village, en 1953.

On peut voir le cénotaphe du Père de la Corse, à l’abbaye de Westminster, dans le bas-coté sud du choeur, dans le “coin des poètes”….

 

Repères bibliographiques

Dictionnaire Napoléon

Pasquale (Pascal) Paoli a son site sur Internet.

Pierre Tomi, Le royaume anglo-corse, Etudes Corse, vol. IX, 1956

C. Ambrosi, La sécession de la Corse en 1794, Mélanges d’études corses offertes à P. Arrighi (gap, 1971)

Eliza, Carrillo, The Corsican Kingdom of George III, Journal of Modern History, vol. XXXIV, 1962, No. 3

D. Gregory, The Ungovernable Rock: A history of the Angl;o-Corsican Kingdom (London, 1985)

Francis Beretti, Pascal Paoli et l’image de la Corse au dix-huitième siecle (Oxford, 1988)

Gilbert Elliot, Correspondance de Sir Gilbert Elliot, vice-roi de Corse, 3 volumes, Bastia,