Octobre-Décembre 1805 – la campagne de Ney au Tyrol

Ulm venait d’être pris et, quelques jours avant, à Elchingen, l’illustre maréchal Ney venait de conquérir son titre de Duc. L’Empereur, dans sa marche victorieuse sur Vienne, avait besoin de couvrir son flanc droit contre les entreprises de l’archiduc Jean et des montagnards belliqueux du Tyrol. Il résolut de confier cette mission à un de ses commandants de corps d’armée et choisit pour cela Ney, dont l’initiative, la résolution et l’activité lui offraient toute garantie. Au même moment, le corps autrichien de Jellachich, échappé à la capitulation d’Ulm, se sauvait vers le Sud, dans le Vorarlberg. Napoléon lança Augereau à ses trousses, en lui assurant le concours de Ney. Ce dernier devait en outre chasser l’archiduc Jean du Tyrol, occuper ce pays et couvrir le flanc gauche de l’armée d’Italie, commandée par Masséna.

Napoléon lui donna ses ordres le 3 brumaire an XIV (25 octobre 1805) et lui prescrivit de partir d’Ulm, le lendemain, avec deux de ses divisions, pour se rendre à Landsberg, au Sud d’Augsbourg, sur le Lech.

Le 6e corps que Ney commandait se trouvait ainsi séparé en deux groupes : la 1e division, sous les ordres du général Dupont (Pierre, comte Dupont de l’Étang, 1765-1840, le futur malheureux signataire de la capitulation de Baylen.), suivait la Grande Armée, tandis que la 2e sous les ordres du général Loison  ( Louis-Henri, comte Loison, 1771-1816, l’héroïque défenseur de Vilnius, à la fin de la campagne de Russie.) et la 3e du général Mahler (Jean-Pierre-Firmin Mahler, 1761-1808.) restaient, avec le maréchal.

C’était un commandement d’autant plus réduit que les effectifs avaient déjà. diminué. Mais Napoléon l’avait jugé suffisant pour conquérir le Tyrol; et dès lors, depuis le commandant en chef jusqu’au dernier soldat, tout le monde partageait cette conviction. Le corps du maréchal avait, la composition suivante :

Commandant en chef: le maréchal NEY.
Chef d’État-major : général de brigade Dutaillis (Ancien aide de camp du maréchal Berthier.).
2e Division Loison (9 bataillons)
Brigade Villatte  (Eugène-Casimir Villatte, comte d’Oultremont, 1770-1834) 6e léger (2 bataillons)
39e de ligne (2 bataillons)
Brigade Roguet (François Roguet 1770-1846.) 69e de ligne (2 bataillons)
76e de ligne  (3 bataillons)
3e Division Mahler (9 bataillons)
Brigade Marcognet (Pierre-Louis Binet de Marcognet, 1765-1854) 25e léger (2 bataillons)
2e de ligne (2 bataillons)
Brigade Labassée (Mathieu, baron Delabassée, 1764-1830) 2e de ligne (2 bataillons)
50e de ligne (2 bataillons)
59e de ligne (2 bataillons) (ne sera pas engagé à Scharnitz)
Détachements des 9e, 33e, 96e de ligne

Avec ses détachements d’artillerie (Eugène-Casimir Villatte, comte d’Oultremont, 1770-1834.), du génie et de gendarmerie, le corps du maréchal ne dépassait guère 12,500 hommes. Chaque division ne disposait que de 5,800 hommes environ, répartis en 4 régiments. C’était peu, sans doute; mais à cette époque, avec l’ardeur guerrière des soldats de Napoléon et la rapidité de ses manœuvres, c’était assez, comme le montra la suite de l’expédition. (A la mi-septembre l’Autriche a environ 31.000 hommes de troupes régulières dans le Tyrol : 10.000 dans le Vorarlberg (FML Jellachich); 8.000 entre Nauders et Landeck (FML Auffenberg); 3.000 hommes à Glurns et Mals (GM Prince Rohan); 10.000 à Trient (FML Hiller). A la fin de septembre Auffenberg rejoint l’armée principale (sur le Danube); envoyé par Mack à Wertingen, il subit là une sévère défaite. Début octobre, Jellachich est envoyé à Stockach et Biberach, puis vers Ulm, mais reçoit le 12 octobre l’ordre de retourner en Vorarlberg.)

 

Positions de l’armée autrichienne

Cependant Ney avait en face de lui un ennemi dont les effectifs avaient sur les siens une supériorité considérable.

Les forces autrichiennes dans le Tyrol septentrional, placées sous le commandement de l’archiduc Jean, frère cadet de l’empereur François, étaient réparties, à la fin d’octobre 1805, de la façon suivante.

A l’Est du théâtre d’opérations de la vallée de l’Inn, se trouvait le feld-maréchal lieutenant Saint-Julien, avec 10 bataillons et 8 escadrons, soit environ 5,000 hommes. Un bataillon formait la garnison de Kufstein; un second occupait Lofer et le gros de la division était posté Rattenberg sur l’Inn, entre Kufstein et Innsbruck.

Par un heureux hasard, sur les routes que suivait 6e corps, l’archiduc n’avait placé que 4 bataillons et demi et 1 escadron, dont l’effectif ne dépassait pas 2,600 hommes. Et, sur ce nombre, il y avait 2 bataillons, composés de fuyards de l’armée de Mack, qui étaient encore en voie de formation. Ce groupe était sous les ordres du feld-maréchal lieutenant, marquis Chasteler, déjà connu des Tyroliens et très au courant de la guerre de montagnes. Il avait confié la défense de défilé de Scharnitz à un bataillon, soutenu par des chasseurs tyroliens. Il avait placé un second bataillon à Leutasch et gardait Innsbruck avec le reste. Il y avait en outre, dans cette ville, une réserve de 9 bataillons et 6 escadrons, environ 4,800 hommes, commandés par le général-major Festenberg.

A l’Ouest de Leutasch, vers Reute, le général prince de Rohan avait été chargé de garder Ia vallée du Lech, avec un détachement de 2,500 hommes, répartis en 4 bataillons et 8 escadrons.

Le feld-maréchal lieutenant Jellachich gardait le Vorarlberg au Nord-Ouest du Tyrol, avec 13 bataillons et 13 escadrons, environ 6,500 hommes. Il s’était établi au pied des Alpes du Vorarlberg, entre Feldkirch sur l’Ill et Bregenz sur le lac de Constance.

Un corps d’armée sous les ordres du feld-maréchal lieutenant Hiller occupait le Tyrol méridional. Il était relié aux troupes de l’archiduc Jean par un poste établi à Nauders, près de Martinsbruck, et comprenant un bataillon de chasseurs et un escadron.

Enfin deux escadrons étaient affectés au service des correspondances.

L’armée de l’archiduc formait ainsi une force régulière de 41 bataillons et 39 escadrons, s’élevant à un effectif moyen de 25,000 à 30,000 hommes.

Les milices tyroliennes avaient été mobilisées et devaient soutenir les troupes de ligne. Leur effectif comptait 20,000 hommes et était réparti en quatre bans de 5,000 hommes. Les deux premiers bans, 10,000 hommes, avaient été appelés sous les armes à l’approche du maréchal Ney et dirigés sur les défilés dont la défense leur était confiée. Les autres bans devaient être convoqués suivant les circonstances.

Cette masse de 25,000 à 35,0 00 hommes était ainsi répartie sur un espace considérable et divisée en petits détachements assez éloignés les uns des autres pour ne pouvoir se soutenir. D’un autre côté, les communications entre les deux groupes du Tyrol septentrional auraient été plus faciles et plus directes, si le poste chargé de les maintenir eût été placé sur la route du Brenner.

Ces dispositions défectueuses allaient favoriser la marche du maréchal Ney et lui faciliter sa tâche, qui aurait peut-être rencontré de sérieux obstacles si l’armée de l’archiduc Jean avait été plus concentrée.

D’autres circonstances devaient en outre concourir à son succès. Napoléon, dans ses remarquables prévisions, ne s’était pas contenté de détacher 2 divisions pour la conquête du Tyrol. Deux autres corps d’armée devaient les seconder. Le 1er corps, sous les ordres d’Augereau, marchait sur le Vorarlberg et allait se trouver aux prises avec le prince de Rohan et Jellachich. D’un autre côté, Bernadotte, avec le ler corps et la division bavaroise Deroy ( La division Deroy est alors composée des brigades Minucci, Marsigli (les deux dans la région de Lofer) et Mezzanelli (mises sous les ordres de Wrede) venait d’être envoyé dans la principauté de Salzbourg. Il était chargé d’occuper Kufstein et de tenir en échec la division du général autrichien Saint-Julien ( La division Saint-Julien, répartie dans le Tyrol du nord, est composée des régiments d’infanterie de ligne 14 (Klebek), 49 (Kerpen, 59 (Jordis) et du 6e régiment de dragons (Melas). A ceux-ci s’ajoutent deux régiments de la milice. En sorte que le maréchal Ney, tout en se reliant aux deux corps d’armée voisins, ne pouvait avoir affaire qu’au centre de l’armée de l’archiduc.

Après la prise d’Ulm, ce dernier voulait à tout prix conserver le Tyrol. C’était à ses yeux une position de premier ordre, d’où il pourrait menacer nos flancs et nos derrières. Malheureusement pour lui, la nouvelle de la marche sur Vienne de l’armée française força son frère, l’archiduc Charles, à abandonner l’Italie. Les vallées du Danube et du Pô furent ainsi évacuées par les Autrichiens. L’archiduc Charles, qui avait la direction supérieure des opérations, jugea alors que la défense du Tyrol septentrional devenait sans portée. Il donna des ordres en conséquence au prince Jean, prescrivit à Jellachich de relever le prince de Rohan à Reute et, s’il était attaqué, de se replier sur la vallée de l’Inn; Rohan devait en faire autant et se rendre à Innsbruck.

Mais les circonstances ne permirent pas à ces deux généraux de se conformer à ces décisions.

Les opérations de Bernadotte commencèrent le 31 octobre. Elles eurent pour résultat de faire diriger le 2 novembre, la réserve autrichienne qui était à Innsbruck, sur Saalfelden, à l’Est de Kufstein, pour soutenir la droite de l’armée de l’archiduc Jean. Ces mouvements donnèrent lieu aux combats des 2 et 3 novembre à Lofer, après lesquels la division bavaroise marcha sur Kufstein, tandis que Bernadotte partait pour Lambach.

Pendant ce temps, l’ordre de retraite, envoyé par l’archiduc Charles, arrivait à Innsbruck, le 3. Ces différentes dispositions favorisèrent d’une façon particulière les mouvements du maréchal Ney.

Ce dernier s’était mis en marche le 5 brumaire (27 octobre 1805) et avait porté ce jour-là son quartier général à Memmingen, dans la vallée de l’Iller, au Sud d’Ulm. Il se dirigea de là sur Landsberg, qu’il atteignit le 7 (29 octobre). Ce fut dans cette ville qu’il reçut l’ordre de marcher sur Innsbruck. Il allait bientôt se heurter de nouveau à l’ennemi, car le haut des vallées de l’Isar et de ses affluents était gardé par les Autrichiens. Le commandant du 6e corps prit ses dispositions en conséquence.

Le 30 octobre, il ordonna à ses divisions de se porter vers Weilheim et Schongau au Sud de Landsberg, avec mission de s’éclairer à grande distance et d’empêcher l’ennemi de déboucher du Tyrol. Dès le lendemain, ses troupes se heurtèrent aux premiers obstacles de cette région montagneuse. Les routes étaient dures, fatigantes et d’un accès difficile. Le quartier général séjourna ler et le 2 novembre à Partenkirchen, village important sur le Loisach, et se mit de là en rapport avec les troupes placées sous les ordres de Bernadotte, à Salzbourg . La division bavaroise du général Deroy était chargée de s’étendre dans la vallée de l’Inn, de la remonter vers Innsbruck et de refouler les Autrichiens au-delà des frontières du Tyrol. Le 3 novembre, le général Dutaillis  (Adrien-Jean-Baptiste-Amable-Ramond du Bosc, comte Dutaillis, 1760-1851.) , chef d’Etat-major de Ney, lui signala la marche du 6e corps dans les vallées du Loisacb et de l’Isar, et lui demanda d’exposer ses projets au maréchal Ney qui désirait les connaître pour s’entendre avec lui.

Le lendemain, 4 novembre, la 2e division (Loison) et le quartier général étaient à Mittenwald. Ils allaient entrer incessamment dans la sphère d’action des petites forteresses de Leutasch et de Scharnitz qui fermaient les débouchés de la Bavière sur le Tyrol.

Par suite, le maréchal combina ses premiers mouvements offensifs.

Le général Loison, 2e division, renforcé de 2 pièces de 4 et de 2 obusiers, eut ordre de se rendre d’abord à Leutasch, de s’en emparer et d’y laisser un bataillon avec huit jours de vivres. Il devait ensuite gagner Seefeld, au sud de Scharnitz, sur le Raubach, affluent de gauche de l’Isar, d’où il serait en mesure de prendre à revers les défenseurs de Scharnitz. Il remonterait ensuite jusqu’à Schlossberg, au nord de Seefeld, pour couper la retraite à ces derniers. Il devait, après cela, se rendre à Innsbruck et faire en sorte de l’occuper le 5 novembre, après avoir fait garder le pont de l’Inn, à Zirl.

Le général Mahler, 3e division, eut pour mission de prendre Scharnitz et de se mettre en rapport avec les Bavarois à Kufstein. Il devait occuper Mittenwald et rester en relation avec sa première brigade. Celle-ci, sous les ordres du général Marcognet, était chargée de faire le blocus de Scharnitz, et de tourner le fort par l’une des vallées qui y débouchent.

Les renseignements recueillis à Mittenwald, apprirent au maréchal que les Autrichiens avaient laissé 4,000 à 5,000 hommes pour défendre les routes conduisant de la Bavière à Innsbruck et que la grande quantité de neige tombée dans la montagne y rendait les chemins presque impraticables. On sut plus tard que le 3 novembre, à l’annonce de la marche du 6e corps,  la garnison du défilé de Scharnitz avait été renforcée par 3 bataillons de ligne et plusieurs compagnies de milice tyrolienne (La milice du Tyrol a revu jour en 1803, et sa force fixée à 20.000 hommes.)  envoyés d’Innsbruck (Depuis le 13 octobre, il n’y avait à Scharnitz qu’un bataillon du régiment d’infanterie de ligne n°8 (Archiduc Louis), sous le commandement du lieutenant-colonel Robert von Swinburne (558 hommes), quelques dragons, 47 artilleurs et six canons (arrivés le 30 octobre). Le 3 novembre au soir, arrivent, venant d’Innsbruck, un bataillon du 3e régiment d’infanterie de ligne (Archiduc Charles) et six canons supplémentaires. Dans le même temps, les milices de Telfs, Silz, Thaur, Hall, Rettenberg, Axams, Ambras et Innsbruck ont reçu l’ordre de se rassembler à Seefeld. Le matin du 4 novembre, le lieutenant-colonel Swinburne dispose alors d’environ 1800 hommes et de 12 canons.).

 

Prise du fort de Leutasch

La brigade Boguet de la 2e division partit le 13 brumaire (4 novembre) pour s’emparer du fort de Leutasch. Le général de division marchait avec elle. Une avant-garde, formée de 6 compagnies de voltigeurs la précédait. Arrivée à Unter Leutasch, elle aperçut un poste autrichien placé sur une hauteur escarpée qui dominait le fort et la position de Lochten, située au Sud. Les compagnies, guidées par des gardes forestiers bavarois, commencèrent à gravir les flancs de la colline, à travers des bois et par un sentier tortueux où il fallut passer en file indienne. Elles débouchèrent bientôt sur le sommet et attaquèrent aussitôt l’ennemi. D’après un témoin oculaire, « cette position était si avantageuse que le détachement qui l’occupait aurait pu barrer la route à toute la division ». Mais, assaillis avec impétuosité par nos voltigeurs, les trente-huit tyroliens qui y avaient été placés pour couvrir le flanc gauche des ouvrages, n’opposèrent qu’une faible résistance et cédèrent le terrain en s’enfuyant. Les vainqueurs descendirent ensuite les pentes de cette montagne, se dirigeant sur Lochten, de façon à tourner les défenseurs du fort de Leutasch.

Restes du fort de Leutasc

 

Celui-ci était occupé par le 4e bataillon du régiment Kinsky, fort de 760 hommes, et par un millier de Tyroliens .  La position de Leutasch est occupée par un bataillon du régiment d’infanterie de ligne n° 4 (Kinsky) – soit environ 600 hommes -, sous les ordres du major Kraus, 117 hommes de la milice de Telfs, 219 de la milice de Silz. Au total, la garnison est donc forte de 936 hommes. Quatre pièces d’artillerie complètent la garnison. Les troupes régulières sont dans les fortifications, les miliciens  à droite et à gauche du col. Il était armé de 4 bouches à feu.

En apercevant nos troupes, le commandant du fort vint au-devant d’elles avec 150 soldats autrichiens, un petit corps tyrolien et une pièce de campagne. Il fut attaqué, repoussé et mis en fuite vers Seefeld.

Dès que la brigade eut rejoint son avant-garde, le combat commença. Les voltigeurs franchirent un ruisseau qui couvrait le fort à l’Ouest; un bataillon du 69e l’attaqua du côté du Nord; le second bataillon le tourna du côté de sa gorge; et un bataillon du 76e vint le bloquer du côté de l’Est. Les défenseurs du fort faisaient un feu nourri auquel nous répondions vivement.

Bientôt, voyant que le tir de l’ennemi faiblissait, le général Loison fit former une colonne d’assaut et envoya sommer le commandant autrichien .

Le major Kraus avait depuis un certain temps quitté Leutasch, avec ce qui restait du bataillonKinsky. C’est le  capitaine Horn qui commande à ce moment là. Ce qui reste de la garnison est faite prisonnière et dirigée sur Mittenwald. Les officiers gardent leurs bagages, les soldats « ce qu’ils ont dans leurs sacs ». La milice est dissoute.

Il était environ 4 heures de l’après-midi. Ce dernier consentit à capituler et rendit son fort avec 510 hommes, dont 50 blessés, 8 officiers, 4 pièces et un certain nombre de Tyroliens.

La brigade Boguet repartit pour Seefeld, après avoir fait occuper le fort. Elle n’y arriva qu’à 11 heures du soir, essuya quelques coups de fusil de Tyroliens embusqués, et bivouaqua aux abords du village. Les voltigeurs des 69e et 76e furent placés en grand’gardes sur tous les chemins avoisinants.

 

Prise du fort de Scharnitz

Tandis que la brigade Roguet s’emparait de Leutasch, le général Marcognet se dirigeait sur le fort de Scharnitz avec 8 canons. De bonne heure, dans la matinée du 13 brumaire (4 novembre), sa brigade se trouva en présence d’un poste fortifié, placé sur un plateau élevé où l’on ne pouvait parvenir qu’avec les plus grandes peines.

Il faut noter ici que le 3 novembre, dans la matinée, le commandant de la place, Swinburne, a été sommé de capituler avec les honneurs de la guerre, faute de quoi, le droit de la guerre sera appliqué dans toute sa rigueur. Sa réponse mérite d’être citée :

« J’ai eu l’honneur de recevoir Monsieur le maréchal (Ney) par un officier adjudant la sommation , que vous me faites de vous rendre le fort, que je commande. Je suis bien décidé avec toutes les troupes sous mes ordres de défendre le poste qui m’est confié, comme il convient à des braves militaires et je me flatte par-là mériter vos suffrages. »

L’ennemi ayant ouvert le feu, notre faible artillerie y répondit de son mieux, pendant que le général Marcognet donnait l’ordre à ses régiments d’escalader les rochers et de gravir le plateau. L’ennemi lançant des pierres sur les assaillants et dirigeant sur eux une vive fusillade, nos hommes mirent leurs sacs sur leurs têtes et s’accrochant à toutes les aspérités, aux arbustes, aux racines et s’aidant de leurs baïonnettes, parvinrent jusqu’au sommet du plateau où ils se trouvèrent en face d’un retranchement en forme de demi-lune, entouré d’un large fossé creusé dans le roc. L’ennemi redoubla alors sa fusillade, qu’il compléta en faisant pleuvoir sur nos hommes une grêle de mitraille et de pierres; une vive canonnade fut entretenue de part et d’autre; et le combat continua avec une grande intensité, depuis 2 heures de l’après-midi jusqu’à la nuit. ( D’après les archives autrichiennes, les combats durèrent de 1 heure (midi selon Swinburne) à 17 heures. En novembre, il fait alors déjà nuit.)

Le maréchal bloquait alors la place sur les deux rives de l’Isar et il espérait obtenir la capitulation le lendemain. A la fin de cette journée, ses deux divisions avaient une centaine de morts et 300 blessés.

Le 5 novembre, la position fut enlevée sans difficulté. On n’y trouva qu’une cinquantaine de soldats et environ 100 chasseurs tyroliens. Ils furent pris et désarmés.

En réalité, la garnison autrichienne avait quitté son poste. En apprenant la prise de Leutasch, son commandant, craignant d’être tourné et pris, était parti en toute hâte avec son artillerie et avait passé la nuit au bivouac entre Scharnitz et Seefeld.

Le brave général Marcognet avait rêvé une action d’éclat et comptait enlever la place après une vigoureuse résistance, en conduisant lui-même ses soldats à l’assaut. Un de ses officiers a raconté qu’au moment de les lancer à l’escalade de la position, n’ayant pas de fanion, il avait placé à ses côtés un tambour qui portait une perche surmontée d’une tête de chou et avait dit à ses officiers « Tant que vous verrez la tête de chou, vous direz Pierre Marcognet est là. Si vous ne la voyez plus, le plus ancien colonel prendra le commandement. » Mais la faiblesse de la résistance ne lui permit pas de s’exposer aux yeux de sa troupe, et ce fut son camarade Roguet qui recueillit, d’une façon inattendue, les honneurs de la journée.

En effet, le 5 novembre, à 4 heures du matin, les avant-postes de la 2e division furent attaqués par la garnison qui de Scharnitz voulait se frayer un passage et gagner Innsbruck. Nos soldats, trop faibles pour tenir tête à l’ennemi, se replièrent sur Seefeld. Prendre les armes et marcher à l’ennemi, dit le rapport du maréchal Ney, fut l’affaire d’un instant. Les compagnies de grenadiers des 69e et 76e attaquent de front les Autrichiens, pendant qu’un détachement occupait la route d’Innsbruck pour leur couper la retraite. Après un combat assez court, l’ennemi fut mis en déroute, laissant dans nos mains de nombreux prisonniers et toute son artillerie, forte de 12 pièces. Les Tyroliens réussirent, grâce à leur connaissance du pays, à s’échapper en gravissant les pentes des montagnes voisines.

Deux compagnies d’infanterie autrichienne, envoyées d’Innsbruck au secours de Scharnitz, arrivèrent trop tard et durent rétrograder.

Le jour même, le maréchal Ney annonça au major-général, ministre de la Guerre, la prise des deux forts de Leutasch et de Scharnitz, de 1,800 soldats et chasseurs tyroliens, d’un drapeau et de 16 pièces attelées. Les pertes françaises sont estimées à environ 800 tués et blessés à Scharnitz, à 10 tués et 10 blessés à Leutasch. Du coté autrichien, on a à déplorer 100 tués et blessés à Scharnitz, 123 tués, 20 blessés; toutes les troupes de ligne furent faites prisonnières et 4 pièces d’artillerie capturées. (Digby Smith)

Ces premiers succès ouvraient au 6e corps l’entrée du Tyrol. Ils avaient en outre l’avantage se séparer les différents groupes autrichiens répartis sur la frontière Nord de ce pays. Ils compromettaient enfin d’une manière grave les deux corps de Jellachich et du prince de Rohan qui allaient se trouver isolés entre les forces de Ney et d’Augereau. Désormais, en nous avançant dans la vallée de l’Inn, nous étions à peu près certains de forcer l’archiduc Jean à évacuer Innsbruck.

Dès le 3 novembre, le maréchal Ney avait adressé une proclamation aux habitants du Tyrol pour les rassurer et les engager à ne pas prendre les armes. Mais, comme on l’a vu, la mobilisation des compagnies de milices nationales avait déjà été ordonnée par l’Autriche, et exécutée en partie.

Le même jour, il avait détaché 3 compagnies du 21e de ligne vers l’Est, pour se relier aux Bavarois qui bloquaient Kufstein. Puis, appréciant que ses régiments avaient leurs effectifs très réduits, il fit redemander à l’Empereur la 1e division (Dupont), ou tout au moins la brigade Willatte, qui avait été chargée de conduire en France les prisonniers d’Ulm. Cette brigade reçut en effet des ordres dans ce sens et ne tarda pas à le rejoindre.

 

Prise d’Innsbruck

Après s’être emparé de la garnison de Scharnitz, le maréchal Ney mit ses troupes en marche sur Innsbruck et y entra sans obstacles, le 7 novembre. Dès le 3 en effet, sur l’ordre de son frère, l’archiduc Jean avait prescrit à ses généraux d’opérer leur retraite sur le col du Brenner, où il comptait concentrer ses troupes. Il avait lui-même quitté cette ville (laissant le commandement des troupes du Tyrol du Nord au FML Saint-Julien), le 5, avec les corps qui s’y trouvaient et s’était retiré sur Steinach, où il fut rejoint par le général Festenberg à la tête des forces venues de Rattenberg, dans la vallée de l’Inn.

L’archiduc avait franchi le Brenner les 6 et 7 novembre, et rallié les jours suivants le détachement de Nauders et le corps de Hiller. Il voulait commencer sa retraite par la vallée de la Drave, en laissant deux arrière-gardes, l’une sur le Brenner, l’autre à Brixen. Ces deux corps étaient chargés de rallier les différents détachements restés en arrière.

Ney put ainsi occuper Innsbruck sans résistance. Il y trouva des ressources considérables, de nombreux canons, un arsenal immense, 10,000 fusils neufs, un approvisionnement de poudre estimé 3 millions, enfin des magasins d’habillement et d’équipement très complets.

Un incident militaire d’un caractère touchant marqua l’occupation de cette ville. Le 76e régiment d’infanterie, qui faisait partie de la brigade Roguet, de la division Loison, avait eu le malheur, en 1799, de perdre deux drapeaux (probablement deux fanions de bataillon) dans la campagne contre les Grisons. Le 7 novembre 1805, le jour même de la prise d’Innsbruck, en visitant l’arsenal, un officier de ce régiment les reconnut parmi les trophées que les Autrichiens avaient recueillis. Il en prévint aussitôt son colonel. La nouvelle se répandit et arriva aux oreilles du maréchal, qui donna l’ordre de les restituer en présence des troupes du corps d’armée présentes à Innsbruck et convoquées pour cette cérémonie. Il en rendit compte à l’Empereur dans son rapport et ce dernier jugea opportun d’en faire une mention spéciale dans son 25e Bulletin de la Grande Armée:

Cette perte, disait-il, était depuis longtemps, pour ce corps, le motif d’une affliction profonde. Ces braves savaient que l’Europe n’avait point oublié leur malheur, quoiqu’on ne pût en accuser leur courage. Ces drapeaux, sujets d’un si noble regret, se sont trouvés dans l’arsenal d’Innsbruck. Un officier les a reconnus. Tous les soldats sont accourus aussitôt.

Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe, des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes conscrits étaient fiers d’avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées à leurs aînés par la vicissitude de la guerre. L’Empereur a ordonné que cette scène touchante fût consacrée par un tableau.

(Ce tableau a été exécuté et figure depuis le premier Empire dans notre musée de Versailles. Il s’agit du l’œuvre de Charles Meynier (1768-1832) « Le Maréchal Ney remet aux soldats du 76ème régiment de ligne, leur retrouvés le 7 novembre 1805 »)

« Le Maréchal Ney remet aux soldats du 76ème régiment de ligne, leur retrouvés le 7 novembre 1805 »). Charles Meynier.

Le soldat français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse. Ils sont l’objet de son culte, comme un présent reçu des mains d’une maîtresse.

Spectacle sublime, s’écrie un narrateur du temps, dans le style de cette époque, spectacle sublime qui ne peut être senti comme il doit l’être que par ceux qui savent apprécier les vertus militaires des Français.

Le 76e était sans doute prédestiné à donner plus tard à l’armée un nouvel exemple de ses vertus militaires. En 1870, victime de nos malheurs, ce régiment se trouva pris à Sedan; et, fidèles à la tradition, ses officiers voulurent au mois sauver leur drapeau. Ils enterrèrent l’aigle, brisèrent la hampe et se partagèrent la bannière dont ils gardèrent les morceaux comme des reliques sacrées. Quelques années plus tard, des industriels étrangers ayant déterré l’aigle, voulurent faire croire qu’ils avaient sauvé un de nos drapeaux. Leur supercherie fut dévoilée et ne servit qu’à faire connaître le dévouement des officiers du 16, et leur culte pour leur drapeau.

On trouva également d’importants approvisionnements à Hall, sur l’Inn, à 10 kilomètres d’Innsbruck.

Le maréchal apprit alors le départ de l’archiduc Jean pour le col du Brenner et les ordres donnés par lui pour la retraite de son armée. Il sut en même temps que ce prince avait laissé à l’hôpital 600 blessés qu’il avait recommandés à notre bienveillance. Il donna des ordres pour qu’ils fussent l’objet des mêmes soins que nos soldats. Il installa ensuite son quartier général à Innsbruck. Il ordonna aux habitants de déposer leurs armes dans les vingt-quatre heures et aux magistrats de la ville de faire confectionner pour son corps d’armée 50,000 paires de souliers neufs, 25,000 capotes de drap, 12,500 chapeaux, 25,000 paires de guêtres noires avec boutons en cuivre et du drap blanc pour 25,000 culottes et autant de gilets.

La 2e division fut chargée d’envoyer des reconnaissances sur la route du Brenner. Le 8 et le 9 novembre furent employés à divers mouvements destinés à préparer la marche ultérieure vers le centre du Tyrol. En même temps, des ordres furent donnés pour la destruction des forts de Leutasch et de Scharnitz et un détachement fut dirigé sur Memmingen pour hâter l’arrivée de la brigade Willatte. Le maréchal chercha ensuite à recueillir des renseignements sur les opérations du maréchal Augereau. Celles-ci avaient en effet une importance exceptionnelle pour les futurs mouvements du 6e Corps.

Les événements continuaient du reste à favoriser sa mission. Kufstein était vivement pressé par les Bavarois et, découragé par la nouvelle de la retraite de l’archiduc Jean, le commandant de cette place, le major du génie Elghagg, capitula, le 10 novembre. L’article premier de la convention était ainsi conçu :

On rendra, demain à dix heures, le château de Kufstein à la brigade française bavaroise; les postes avancés à la porte principale du château seront occupés demain à sept heures du matin par les troupes de cette brigade, etc. 

La garnison obtint les honneurs militaires.

Dès ce moment, la vallée de l’Inn fut en notre possession et le corps du maréchal Ney, tranquille sur sa gauche et sur ses derrières, n’avait plus à se préoccuper que des troupes autrichiennes qui tenaient encore le Vorarlberg sur sa droite. La première conséquence de la reddition de Kufstein fut le rappel de la 3e division (Malher) aux environs d’Innsbruck.

Tandis qu’on cherchait à avoir des nouvelles du maréchal Augereau, on poussait des reconnaissances sur la route du Brenner pour se renseigner sur les mouvements de l’archiduc Jean. Le matin du 10 novembre, un détachement important de la 2e division fut dirigé sur cette voie de communication. Il fut arrêté à quelques kilomètres de Sterzing par une troupe ennemie qui fut évaluée à 1,200 fantassins et 200 cavaliers. Un combat s’engagea; mais nos troupes ne purent aller plus loin. Elles apprirent que des forces nombreuses se trouvaient à Sterzing, et l’on supposait que l’archiduc y était encore.

Le lendemain, le maréchal Ney, voulant se rendre compte de la sécurité de son flanc gauche, avant de pénétrer au cœur du Tyrol, se rendit à Kufstein. Il vit la place et ses abords, prit connaissance des conditions de la capitulation et blâma le vainqueur d’avoir accordé à l’ennemi les honneurs de la guerre.

A son retour à Innsbruck, il ne tarda pas à recevoir l’officier qu’il avait envoyé vers l’ouest, le 31 octobre, à la recherche du maréchal Augereau. Ce dernier était encore à Stockach, à 5 kilomètres au nord du lac de Constance, à la date du 5 novembre, d’où il adressa a Ney la réponse suivante :

Stockach, 14 brumaire an XIV (5 novembre 1805).

Le Maréchal de l’Empire Augereau à M. le Maréchal Ney, commandant le 6e corps de la Grande Armée, à Innsbruck.

Depuis hier je suis à Stockach, mon cher maréchal; l’officier que vous m’avez expédié arrive à l’instant et me remet votre lettre du 9 brumaire (31 octobre), qui me fait un bien grand plaisir. Recevez mes sincères félicitations. Vous avez fait des merveilles et cela ne m’étonne pas. En retour, plaignez-moi, je vous prie.

J’ai passé le Rhin dès le 3 brumaire (25 octobre) quoique mon petit corps d’armée fût bien fatigué après une route de 300 lieues par de mauvais temps; j’aurais marché droit à Kempten ainsi que j’en avais reçu l’ordre de M. le Major général; mais j’étais sans artillerie, sans ambulance, sans aucun service et il m’a fallu tout organiser avant de m’enfoncer dans le pays; j’ai donc le chagrin de n’avoir pu rien faire encore.

Si je n’ai pas d’affaire bien sérieuse avec l’ennemi, j’espère être rendu à Kempten (Kempten, sur l’Iller, à une étape au Nord du Vorarlberg.) du 24 au 25 (15 au 16 novembre). J’aurai grand soin de vous informer des positions que j’aurai prises en y arrivant et, chaque jour régulièrement, je vous communiquerai mes mouvements et mes dispositions. Je compte aussi sur les communications que vous me pro- mettez de me faire avec la même exactitude et nous agirons de concert.

                                   MARÉCHAL AUGEREAU.

Tandis que cette dépêche lui arrivait, Ney, apprenant que les troupes de l’archiduc Jean se retiraient, avait fait avancer le général Loison, avec sa 2e division, sur la route du Brenner. Le 12 novembre ce dernier lui fit savoir que le col du Brenner n’était plus occupé que par 3 bataillons, munis de 12 pièces, dont 6 se trouvaient dans une redoute qui défendait ce passage et soutenus par un peu de cavalerie. C’était un poste d’arrière- garde.

Ney mit alors tout son monde en mouvement. Il rappela à lui les détachements qui avaient été laissés provisoirement dans la vallée de l’Inn, à Schwaz et à Hall, et se prépara à marcher vers le col du Brenner. Il apprit à ce moment que Jellachich. et le prince de Rohan évacuaient le Vorarlberg, et se portaient de son côté pour tâcher de rejoindre l’archiduc Jean.

Il transmit ces nouvelles au maréchal Augereau qu’il supposait à Kempten et fit marcher le général Malher sur Landeck, au confluent de l’Inn et de la Hosanna, avec 5 bataillons. Il espérait surprendre ainsi les deux corps autrichiens, dans un état de fatigue et de démoralisation qui, permettrait de leur faire des sommations et de les forcer à se rendre.

Tout allait décidément au mieux pour le 6e corps et les Tyroliens eux-mêmes, oubliant le souvenir de nos luttes de 1797 et 1799, se montraient bienveillants pour nos soldats, quoique ceux-ci fussent souvent disposés à les traiter en vaincus, sans mettre dans leurs rapports les ménagements prescrits par le maréchal.

Le 13 novembre, à la suite de nouvelles dispositions, la situation du 6e corps d’armée était la suivante. Le quartier général était encore à Innsbruck, où se trouvait aussi la brigade Labassée. La brigade Marcognet, conduite par le général Malher, devait arriver à Imst sur l’Inn, à 20 kilomètres de Landeck. Mais elle n’allait pas tarder à voir modifier son itinéraire par suite des événements survenus dans le Vorarlberg.

Le lendemain, le général Loison porta son quartier général à Steinach, à une petite étape du col du Brenner. Il reçut, dans la journée, l’ordre du maréchal de marcher sur Brixen avec la brigade Roguet, les hussards et chasseurs sous les ordres du colonel Colbert et 8 pièces d’artillerie autrichiennes. Il devait occuper Sterzing, le 15 novembre et être le lendemain à Muhlbach, position importante à l’embranchement des routes de Klagenfurt, Brixen et Bozen. Il lui était prescrit de laisser à Sterzing 1 bataillon du 69e de ligne, 2 pièces de  campagne et un détachement de cavalerie. Une fois en possession de Muhlbach, le général Loison devait envoyer à Bozen un détachement composé de 1 bataillon du 76e et 2 pièces, sous les ordres du colonel La Jonquière, qui suivra la route de la vallée de l’Eisack. Avec le reste de sa division, le général Loison était chargé d’occuper Muhlbach, Brixen et Klausen.

« La principale direction des reconnaissances et des patrouilles, disait l’ordre du maréchal, sera sur la route de Klagenfurt par Unterwint sur Prunecken (Bruneck sur la Rienz), qui sera occupé plus tôt. Le commandant du détachement de Botzen s’éclairera sur les routes qui conduisent au Vorarlberg et à Trente. »

On ignorait encore que l’archiduc Jean avait évacué le pays. En conséquence, le commandant de la 2e division devait d’abord se renseigner sur les ouvrages élevés par l’ennemi au Brenner; au besoin, il devait essayer de le tourner par la gauche et faire marcher une compagnie, de voltigeurs sur Saint-Léonard dans la montagne à l’ouest. Le maréchal lui recommandait de faire une fausse attaque s’il y avait lieu, surtout d’avoir une réserve pour protéger sa retraite au besoin, enfin d’établir des postes de correspondance avec Innsbruck.

L’invasion du Tyrol allait être ainsi tentée avec la division Loison, forte à peine de 6,000 hommes. Mais toutes les dispositions étaient prises pour rester sur la défensive dans le cas où elle se heurterait à des forces trop supérieures. Du reste, les chances les plus heureuses allaient continuer à favoriser l’expédition du maréchal Ney.

En effet, tandis que son corps d’armée s’avançait vers l’intérieur du Tyrol, des opérations décisives s’effectuaient à sa droite et venaient démontrer combien, à la guerre, l’activité et la précision dans les mouvements ont toujours une heureuse influence sur le résultat final.

En apprenant la marche d’Augereau, le général Jellachich, se conformant aux ordres qu’il avait reçus, partit en toute hâte pour le Tyrol, ainsi que le prince de Rohan, pour rejoindre l’archiduc Jean et se retirer avec lui. Mais à peine était-il en route qu’il fut informé du départ de ce dernier par la vallée de la Drave et des progrès du maréchal Ney sur la route du Brenner. Peut-être fut-il également renseigné sur l’occupation de Trente par les troupes de l’armée d’Italie. Dans cette situation, il ne vit aucun moyen d’échapper à notre poursuite et revint précipitamment aux environs de Feldkirch, résolu à soulever le pays et à tenter encore une fois le sort des armes. Quant au prince de Rohan, il était resté à Imst, dans la vallée de l’Inn, cherchant une combinaison pour se soustraire au sort qui le menaçait.

Malheureusement pour Jellachich l’appel fait aux paysans du Vorarlberg pour une levée en masse resta sans écho. La capitulation d’Ulm avait été si rapide et d’un effet si foudroyant, qu’en voyant peu de jours après, Salzbourg, le Tyrol et le Vorarlberg envahis par trois corps d’armée français, les habitants du Vorarlberg n’osèrent bouger. Ensuite 1’armée du prince Jean, qui aurait pu les soutenir et les guider, était partie. Livrés à eux-mêmes, ils se sentaient impuissants. Les chefs qui pouvaient les surexciter, les soulever et les organiser, membres influents du clergé ou de l’administration impériale, n’avaient eu le temps ni de se concerter, ni d’agir. Quant aux corps de Jellachich et du prince de Rohan, c’étaient à leurs veux des détachements isolés, déjà battus, démoralisés et très compromis. Ils savaient du reste qu’ils étaient soutenus par  plusieurs milliers de Tyroliens, organisés en compagnies de milices avant l’ouverture des hostilités. Ils jugèrent que c’était suffisant.

Jellachich comprit qu’il ne pouvait compter sur aucun renfort et que l’espoir d’une levée en masse s’était évanoui. Feldkirch était une forte position. Il y fit exécuter les nouveaux ouvrages qui furent garnis d’une nombreuse artillerie; il envoya un détachement de 500 chevau-légers à Rheineck pour surveiller l’approche du corps d’Augereau et attendit les événements.

Une fois muni du nécessaire, le commandant en chef du 7e corps n’avait pas perdu de temps; il avait occupé Kempten et s’était porté sur Feldkirch, où il parut le 13 novembre. Ayant été renseigné sur l’état de fatigue et de découragement des troupes de Jellachich, il lui offrit d’abord une convention avantageuse. Le général autrichien y vit un moyen de conserver ses troupes et de rejoindre l’armée autrichienne. Le Vorarlberg lui importait peu, et la possession de Feldkirch lui parut de peu d’intérêt à côté de l’avantage de ramener ses soldats dans l’intérieur de l’empire. Il accepta donc les propositions d’Augereau et signa le 14 novembre une capitulation par laquelle son corps d’armée était prisonnier de guerre sur parole. Il devait défiler devant les soldats d’Augereau avec tous les honneurs de la guerre, mettre ensuite bas les armes et être conduit en Bohême aux avant-postes de l’armée autrichienne.

Les officiers devaient garder leurs armes, chevaux et bagages.

Les chevaux de troupe, les armes, toute l’artillerie, toutes les munitions, tous les magasins militaires, et tout ce qui n’était pas une propriété particulière, étaient remis à l’armée française.

Celle-ci prenait possession du Vorarlberg entier, de Lindau, de Bregenz, de Feldkirch, de Bludenz et de leurs territoires.

Les officiers et les troupes donnaient leur parole d’honneur de ne pas servir pendant un an contre les troupes de Napoléon et de ses alliés.

En faisant signer une capitulation aussi avantageuse à  un ennemi battu qui était à peu près sûr d’être réduit avant peu à la dernière extrémité, Augereau n’était pas certain d’être approuvé par l’Empereur. Il se justifia d’avance en lui écrivant .

« Si Votre Majesté considère la capitulation en elle-même, peut-être les conditions lui en paraîtront-elles trop douces; mais j’avais reconnu que l’ennemi, ayant établi à Feldkirch des retranchements garnis d’une artillerie formidable, pouvait défendre ce poste avec peu de monde et nous faire beaucoup de mal. Dans cet état de choses, le parti que j’ai pris était assurément le plus avantageux et je ne doute pas qu’il ne reçoive l’approbation de Votre Majesté. »

Cette convention avait, pour Napoléon, l’avantage de désarmer 12 bataillons de troupes régulières, puis 12,000 hommes de milices tyroliennes, et de mettre le 7e corps à sa disposition. Augereau espérait en outre s’emparer du détachement du prince de Rohan, contre lequel il dirigea une brigade. Le général autrichien devait ainsi se trouver pris entre elle et les troupes du 6e corps envoyées à Landeck. L’Empereur, préoccupé d’opérations d’une bien autre importance, ne fit aucune observation, il approuva même et parut satisfait.

Quant au prince de Rohan, dès qu’il connut le sort de Jellachich, il remonta l’Inn et passa dans le Wintschgau pour se diriger sûr Méran, espérant encore trouver des chemins libres pour gagner l’intérieur de la monarchie.

Pendant ce temps, Ney, désormais tranquille sur ses flancs, marchait rapidement pour achever sa mission.

Il était en route vers le Brenner quand il fut avisé que l’armée d’Italie avait fait occuper Trente. C’était pour lui un nouveau point d’appui du côté du Tyrol méridional. Peu d’instants après, le général Loison le prévint que l’archiduc Jean avait fait évacuer le Brenner. Cette position était libre. La 2e division n’avait qu’à s’avancer sans obstacles et à poursuivre l’ennemi, s’il en était temps encore.

Cette division employa en effet les journées suivantes à remplir exactement le programme qui lui avait été tracé.

 

Occupation de Brixen

Le 24 brumaire au soir (15 novembre) elle arriva à Brixen et l’occupa sans coup férir. Sa 2e brigade (Roguet) fut poussée le lendemain sur Muhlbach, où elle rencontra un poste ennemi qui se défendit faiblement. Elle s’empara de ce point, puis de
Bruneck, et établit ses avant-postes à Nietendorf. Elle envoya ensuite des patrouilles à Toblach et à Sillian sur la Drave, dans la direction de Lienz. Le colonel La Jonquière de son côté tenait les villes de Klausen et de Brixen.

Le maréchal se rendit à Brixen, le 16 novembre, et apprit alors que l’archiduc à ses généraux avaient récemment passé à Muhlbach, opérant leur retraite par le Pusterthal. Il fut également renseigné sur le sort de Jellachich et de Rohan. Il en revint le lendemain, et
communiqua ces nouvelles au général Malher. Il lui annonçait en même temps que Botzen devait être occupé le 16 ou le 17 novembre; on espérait couper la route au corps autrichien qui viendrait de ce côté, mais il y avait lieu de le poursuivre sans retard. En conséquence Malher devait lancer sa 1e brigade sur les traces de l’ennemi et revenir de sa personne à Innsbruck, avec son artillerie et la brigade Labassée.

Le maréchal annonça en même temps au général Loison que le colonel autrichien Beaulieu, à la tête de 1,200 à 1,500 hommes, se retirait par Glurns et Méran sur Botzen. Le général Malher avait envoyé un détachement pour le suivre et ralentir sa marche; mais il importait que la 2e division fit occuper Botzen au plus tôt. Elle devait également envoyer dans le Pusterthal une colonne forte de 4.00 hommes environ avec de la cavalerie légère et 2 pièces, pour surveiller les troupes de l’archiduc et pousser des reconnaissances jusqu’à Lienz. Elle était enfin chargée d’envoyer un officier à Trente pour se mettre en rapport avec l’armée d’Italie, lui faire connaître les positions du 6e corps et lui demander les siennes.

Le maréchal expédia alors un officier au maréchal Marmont qui arrivait de l’Ens, dans le bassin de la Drave, à Léoben, pour le prévenir de sa situation au centre du Tyrol, et lui annoncer que l’archiduc Jean marchait sur Klagenfurt. Il y ajoutait tous les détails qui pouvaient l’intéresser et qu’il venait d’apprendre à Brixen.

À son arrivée dans cette ville, Loison y avait trouvé de nombreux blessés et malades autrichiens auxquels il avait fait donner sur-le-champ les soins nécessaires. Ses troupes avaient rencontré sur la route de Toblach les derniers pelotons de l’arrière-garde ennemie, et les avaient vivement poussés, en leur enlevant des prisonniers et des bagages. Enfin Ney prévenait Marmont que le général Chasteler s’était retiré de l’Inn sur la Drave avec 3,000 hommes; le général Saint-Julien avait quitté le Brenner avec près de 5,000 hommes. L’archiduc Jean en avait autant. Jellachich avait capitulé avec 6,000 hommes et le prince de Rohan en emmenait 3,000.

En réalité, à la date du 16 novembre, l’occupation du Tyrol était terminée et l’on pouvait s’étonner, connaissant le caractère belliqueux de ses habitants, que leur résistance ait été à peu près nulle. Cela tenait aux raisons qui ont été déjà exposées et à ce fait que l’Autriche n’ayant mobilisé que les 10,000 à 12,000 hommes de milice réunis à Jellachich, ou dispersés à Scharnitz, le pays était resté tranquille; la rapidité des mouvements de Napoléon et de ses lieutenants avait empêché toute tentative insurrectionnelle et facilité l’heureuse opération du maréchal Ney.

Toutefois, il restait encore à la compléter sur divers points. Il y avait en particulier à s’emparer des détachements autrichiens Rohan et Beaulieu. A ce sujet, au reçu de l’ordre du maréchal qui les concernait, le général Malher avait pris les dispositions suivantes.

Le général Mahler, commandant la 3e division du 6e corps à Innsbruck, au général Marcognet, commandant la 1e brigade.

Innsbruck, 29 brumaire an XIV (19 novembre 1.805).

Nouvel ordre, mon cher général, et qui doit être exécuté avec cette célérité qui vous caractérise. Vous enverrez à toute bride un courrier au colonel Lamartinière pour le faire retourner sur Nauders, à la poursuite de l’ennemi. Vous, avec les hussards et le bataillon du 25e régiment, retournerez sur Landeck et vous vous mettrez à la suite du colonel Lamartinière qui, bien entendu, sera sous vos ordres, avec lesquels vous marcherez sur Méran où se trouve, dit M. le Maréchal, le corps du prince de Rohan. Le maréchal prescrit encore de vous tenir constamment sur la défensive, sans jamais perdre de vue l’ennemi; vous le sommerez de mettre bas les armes en lui disant tout ce que vous savez sur notre position.

Vous donnerez ordre, au bataillon du 59e régiment et aux deux pièces d’artillerie, de continuer leur marche et de se réunir aujourd’hui à Zirk au général Labassée qui continuera de se rendre à Innsbruck.

Le général Loison, prévenu de ces dispositions, fut invité à marcher de son côté sur Méran, en se maintenant dans les diverses places qu’il occupait. Il devait attaquer Rohan à l’occasion et le sommer de se rendre. Le même jour Ney annonça à ses généraux l’entrée de la Grande Armée à Vienne, le 15 novembre. Cette nouvelle produisit dans tout le pays un effet extraordinaire et contribua encore à maintenir sa tranquillité.

Elle avait été transmise au maréchal par l’ordre du jour du major général. Il était accompagné d’une lettre qui lui exprimait le désir de l’Empereur de le rappeler le plus tôt possible, avec son vaillant corps d’armée, pour concourir à de nouvelles opérations. Dans ce but, il lui ordonnait de se rendre avec ses troupes à Salzbourg, dès qu’il aurait pris Innsbruck. Il devait laisser le commandement de cette ville et celui du Tyrol au général bavarois Deroy, qu’il trouverait à Salzbourg, l’intention de l’Empereur étant de faire occuper le Tyrol par tous les Bavarois.

Ce dernier général avait en même temps reçu l’ordre de concentrer ses troupes pour être prêt à remplacer le 6e corps.

Napoléon, maître de Vienne et déjà en marche vers la Moravie où il refoulait les armées russe et autrichienne, ayant sur ses derrières plusieurs corps d’armée et l’armée d’Italie qui s’approchait du Danube, n’avait plus à se préoccuper du Tyrol. Mais tandis que ses derniers ordres s’expédiaient au maréchal Ney, celui-ci lui envoyait de son côté le compte rendu de ses opérations. Le grand quartier général apprit ainsi l’occupation du Tyrol tout entier par le 6e corps, au moment où on le croyait encore à Innsbruck.

Cette nouvelle, qui fut extrêmement agréable à Napoléon, fut suivie de la lettre suivante qu’il fit adresser au maréchal.

A M. le Maréchal Ney.

Schönbrunn, 25 brumaire an XIV.

L’Empereur me charge, monsieur le Maréchal, de vous témoigner toute sa satisfaction pour l’activité et le talent que vous avez mis dans l’occupation du Tyrol. Son intention est que, comme je vous l’ai fait connaître par ma dernière dépêche, vous remettiez à un général bavarois le commandement de toutes les troupes qui sont dans le Tyrol, et qui, lui-même, aura le commandement de ce pays. Le général Deroy, qui est à Munich, a reçu ordre d’y envoyer le plus de Bavarois qu’il pourra.

Ordonnez qu’on fasse sauter tous les retranchements et toutes les forteresses qui séparent la Baviere du Tyrol.

Du moment qu’il y aura 5,000 Bavarois dans le Tyrol, vous vous dirigerez sur Salzbourg. Bien entendu que toute l’artillerie et tous les magasins que vous consignerez aux Bavarois appartiennent à l’armée française. Arrivé à Salzbourg, vous réunirez à votre corps d’armée tous les Bavarois inutiles à la garde du Tyrol. L’Empereur espère que vous pourrez avoir 4 à 5,000 hommes; l’intention de Sa Majesté est qu’avec ce renfort vous vous portiez sur Leoben.

… Envoyez quelqu’un au maréchal Augereau pour savoir s’il est vif ou mort; donnez-lui toutes les bonnes nouvelles de l’armée.

Des 16,000 fusils qui sont à Innsbruck, vous en ferez remettre 8,000 à la disposition de l’électeur de Bavière. Vous ne doutez pas, monsieur le Maréchal, du plaisir que j’éprouve à être l’organe de l’Empereur pour vous témoigner combien il est satisfait des services importants que vous lui rendez.

Le maréchal Ney eut lieu d’être heureux de cette lettre qui par deux fois, à son début et à la fin, lui exprimait si nettement les compliments de l’Empereur. Son chef d’État-major, le général Duplessis, jadis l’officier de confiance du major-général, dont il était resté l’ami, en recueillit aussi sa bonne part.

 

Poursuite du corps de Rohan

Néanmoins le maréchal ne considérait pas sa tâche comme finie. Il tenait à s’emparer du corps du prince de Rohan, qui venait si imprudemment se jeter, par le Wintschgau, au milieu de ses troupes. Il était à ce moment en communication avec le général Desjardins de la le division du 7e corps, que le maréchal Augereau avait envoyé à Landeck et qui l’avait prévenu de la direction suivie par le prince. Il avait su également qu’à leur arrivée à Landeck, les troupes de sa 3e division avaient pu apercevoir l’arrière-garde ennemie qui en sortait, leur abandonnant 6 pièces de canon et quelques prisonniers. Elles avaient dû, comme on l’a vu, suivre le corps de Rohan, dans la direction de Nauders.

Il restait à l’atteindre sur l’Adige. Dans ce but, le maréchal avait prescrit au général Loison de partir de Brixen avec une forte colonne, de descendre la vallée de l’Eisack et d’aller prendre position sur l’Adige, au Sud de Bozen.

Le commandant de la 2e division confia cette opération à son chef d’État-major et au colonel La Jonquière, qu’il avait déjà envoyé à Bozen. Ses instructions étaient contenues dans la lettre ci-après.

Brixen, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805).

Le général Loison, commandant la 2e division du 6e corps ordonne à l’adjudant commandant Hamelinaye de se rendre sur-le-champ à Bozen, où il trouvera M. le colonel La Jonquière avec la colonne sous ses ordres.

Il se fera rendre compte des dispositions que cet officier supérieur aurait ordonnées pour se garder militairement, conformément aux instructions qu’il a reçues de moi.

Il s’assurera par lui-même si la route qui de Bozen conduit à Trente en suivant la rive gauche de l’Adige, est bien éclairée, ainsi que celles qui, traversant l’Adige avant le confluent de cette rivière et de l’Eisack, longent la droite de l’Adige vers Trente.

Il s’assurera également si l’on a poussé des reconnaissances sur Méran.

l’adjudant commandant emploiera tous les moyens pour se procurer des renseignements, tant sur la marche des corps ennemis dans le Tyrol que sur celle de l’armée française d’Italie.

Toutes ses dépenses lui seront remboursées.

Il se fera donner des états de situation des caisses publiques, des magasins et des hôpitaux appartenant à l’ennemi. Il en fera dresser l’inventaire, qu’il m’enverra sur-le-champ. Il pourra disposer, sur un simple ordre de sa part, de quatre régiments d’infanterie, d’un de cavalerie et 10 pièces de canon, en position aux environs de Brixen.

Il ne pourra dans aucun cas, et sous aucun prétexte, disposer des troupes qui marchent sur Lienz.

Il fera sommer, en mon nom, les corps ennemis qui pourraient se trouver sur les routes de Trente, Roveredo, Méran et Landeck, de se rendre, afin d’éviter une effusion de sang inutile, leur position ne leur permettant pas de se défendre; il leur donnera connaissance de celles qu’occupent les armées françaises.

Il correspondra fréquemment avec moi, soit par la correspondance, soit par courrier extraordinaire; dans le cas où il aurait des avis certains de la marche de l’armée de M. le maréchal Masséna, il lui expédierait un officier en courrier avec la note des positions qu’occupent nos différentes armées, ainsi que les dernières nouvelles reçues de notre auguste Empereur.

Il donnera au colonel La Jonquière les ordres que les circonstances exigeraient.

l’adjudant-commandant Hamelinaye est autorisé à requérir de la ville de Bozen 25,000 paires de souliers, 25,000 capotes et le nombre de rations de vivres nécessaires pour la subsistance des troupes sous mes ordres.

Il veillera à ce qu’il soit donné des récépissés en règle de tous les objets fournis.

Il défendra, aux magistrats ou autres membres de l’autorité publique, d’obtempérer à aucune réquisition si elle n’est faite en mon nom et revêtue de ma signature.

Loison.

Toutes les dispositions semblaient donc bien prises pour couper la retraite au corps de Rohan. Mais l’imprévu, si fréquent à la guerre, vint à son aide.

Prévenu par les Tyroliens, il réussit à se dérober par des marches de nuit et à gagner, avec les 6,000 hommes qui l’accompagnaient, les environs de Neumarkt. De là, il se porta rapidement à Cavalese dans le val de Fleims, puis dans la haute vallée de la Brenta, où il prit la direction de Venise.

Ney, arrivé le 1er frimaire (22 novembre) à Bozen, pour assister au succès de Loison, en fut réduit à constater que le prince de Rohan avait réussi à s’échapper. Il ne lui restait plus qu’à prévenir le prince Eugène et Masséna de la route suivie par le corps autrichien. L’honneur de la prise de Rohan était réservé à Gouvion-Saint-Cyr, qui l’attaqua peu de jours après à Castel Franco, en Italie, et lui fit mettre bas les armes.

Le même jour, le maréchal répondit au major général pour « le remercier de la lettre flatteuse qu’il lui avait écrite de Schönbrunn». Il était heureux des félicitations que l’Empereur lui avait adressées pour sa conduite au Tyrol; il lui annonçait son prochain départ pour Salzbourg, mais lui exprimait son désir de s’y rendre par Brixen et Lienz, route qui, en raison de ses positions, était beaucoup plus courte.

Le lendemain, encore surpris de la façon dont le corps de Rohan lui avait échappé, le maréchal se rendit à Trente pour avoir à son sujet de nouveaux renseignements. Il apprit alors que ce général marchait sur Bassano, avec 3 bataillons de Beaulieu, 2 bataillons hongrois, les débris de 12 bataillons autrichiens, 120 hussards de Blankenstein, 200 cuirassiers de Ferdinand et 9 bouches à feu, qui faisaient en tout un corps de 6,000 hommes complètement en désordre et désorganisé. Il transmit ces nouveaux détails à l’armée d’Italie.

Le 3 frimaire,(24 novembre), de retour à Brixen, le maréchal réfléchit qu’en gagnant Salzbourg, par la vallée de la Drave, il s’éloignait: beaucoup de la ligne générale des opérations de la Grande Armée, ce qui pouvait avoir de graves inconvénients. Il en prévint le maréchal Berthier, en lui annonçant qu’il renonçait à son premier itinéraire et qu’il gagnerait Salzbourg par la vallée de l’Inn, où il aurait l’avantage de rencontrer les Bavarois.

Le 7 frimaire (28 novembre 1805), le maréchal Ney se rendit à Innsbruck pour se mettre en rapport avec le général bavarois qui devait le remplacer et, au besoin, attendre son arrivée. Il avait à se conformer aux dispositions prises à cet égard par Napoléon, qui avaient été déjà exposées à l’électeur de Bavière dans la lettre suivante du maréchal Berthier.

A l’Électeur de Bavière, 25 brumaire an XIV.

Monseigneur, l’Empereur me charge de faire connaître à Votre Altesse électorale qu’il désire qu’elle nomme un de ses lieutenants généraux auquel elle donnera le titre de gouverneur général du Tyrol; qu’elle veuille bien réunir à Innsbruck toutes les troupes dont elle peut disposer; qu’elle envoie l’ordre à celles qui sont à Ulm, à Donauwoerth, à Rain, et dans tout autre lieu, de se rendre à Innsbruck.

L’Empereur pense qu’il faut que V. A. E. tienne dans le Tyrol au moins 6,000 hommes, afin d’avoir l’occupation de tout le pays.

Sa Majesté ne voit pas d’objection à ce que, s’il est nécessaire pour compléter le nombre de 6,000 hommes, on y emploie une portion des troupes qui sont à Salzbourg; cependant, Sa Majesté désirerait qu’un général-major et 4 à 5,000 hommes de troupes de V. A. E., qui sont à Salzbourg, puissent se joindre au corps d’armée du maréchal Ney, pour continuer avec lui ses opérations.

N’ayant pas sous les yeux la situation de l’armée de V. A. E. et sachant que le général Deroy est à Munich, je prie V. A. E. d’ordonner toutes les dispositions conformes au plan de l’Empereur.

On fera arborer dans le Tyrol l’aigle impériale de France et les armes de Bavière.

Toute l’artillerie et les magasins qui sont dans le Tyrol seront réservés pour l’armée française; mais l’Empereur a ordonné que 8,000 fusils soient mis à la disposition de V. A. E. J’ai également donné des ordres pour qu’il soit mis à sa disposition 500 fusils de Braunau et 8,000 de l’arsenal de Vienne.

L’Empereur désire que V. A. E. donne des ordres et porte une attention particulière à faire détruire et faire sauter toutes les forteresses et les retranchements qui coupent les communications de la Bavière et du Tyrol.

Ces prescriptions de l’Empereur étaient le prélude de l’occupation du Tyrol tout entier par le futur roi de Bavière. C’était une des combinaisons qui devaient être imposées à l’Autriche après sa défaite. C’était aussi un agrandissement territorial que Napoléon réservait à la Bavière en récompense de son concours dans la campagne de 1805. Le traité de Presbourg qui suivit la bataille d’Austerlitz et termina la campagne, consacra en effet le don du Tyrol et du Vorarlberg à la Bavière, disposition malheureuse qui devait exciter dans ces pays une haine profonde contre la domination française et préparer à Napoléon lui-même pour la prochaine campagne de 1809, des ennemis acharnés, dont le fanatisme et l’esprit de vengeance poussés aux dernières limites, donnèrent lieu à de sanglants excès.

L’Électeur de Bavière, trop heureux de recevoir les assurances d’un agrandissement peut-être inespéré, se conforma de suite aux désirs de son puissant allié.

Il fit diriger sur le Tyrol 2 bataillons d’infanterie qui étaient à Ulm et à Donauwoerth, gardant les communications de la Grande Armée, et qui formaient un petit corps de 2,000 hommes. Un autre bataillon de 1,000 hommes avait été affecté à la garde de la forteresse de Kufstein.

Le général-major de Siebein qui était en marche pour rejoindre l’armée impériale reçut l’ordre de s’arrêter et de se rendre dans le Tyrol. Il n’avait avec lui que 3 bataillons composés en grande partie de Franconiens, et dont l’effectif ne dépassait guère 2,000 hommes.

L’Électeur lui constitua ainsi un petit corps de 5,000 hommes, dont 1,000 étaient immobilisés à Kufstein. Il ne se dissimulait pas que c’était insuffisant pour tenir le Tyrol, « pays, écrivait-il à Napoléon. très peu affectionné à nos intérêts ». Il proposait en conséquence d’y joindre la brigade installée à Salzbourg, sous le commandement du général-major de Minucci, forte tout au plus de 3,000 combattants.

En tout état de cause, il ordonna au général de Siebein de se rendre à Innsbruck avec ses 5 bataillons et nomma le général-major de Krohne, gouverneur du Tyrol.

Les Bavarois arrivèrent dans la capitale du Tyrol en même temps que le maréchal Ney. En route, le général de Siebein avait pu ajouter un bataillon à son petit corps. Il disposait ainsi d’une brigade de 6 bataillons. D’accord avec le maréchal, il commença le relèvement des postes occupés par le 6e corps et, dès le 8 frimaire, il fut installé à Innsbruck, Sterzing et Brixen. Il ne devait pas tarder d’ailleurs à être renforcé par 6 autres bataillons italiens et par un régiment de cavalerie.

Ces troupes étaient nécessaires pour la garde d’une région aussi étendue et aussi difficile; mais elles étaient trop nombreuses pour pouvoir être nourries facilement dans un pays pauvre et de peu de ressources.

Tandis que cette occupation s’accomplissait, la brigade Roguet. du 6e corps, qui avait été chargée de garder Bruneck, avait fait suivre l’arrière-garde de l’archiduc Jean jusqu’à Lienz et avait constaté l’évacuation complète du pays par les Autrichiens. Cette opération s’était effectuée au milieu de la tranquillité la plus complète. Les habitants semblaient de paisibles spectateurs des changements dont leur patrie était le théâtre.

En réalité, depuis la capitulation d’Ulm, ils avaient été invités par les Autrichiens à ne pas bouger. Mais ils n’en voyaient pas moins avec une irritation profonde l’invasion de leurs montagnes. Ils se contenaient d’autant mieux qu’ils étaient loin d’avoir .perdu tout espoir de rester sujets de l’empereur François.

En s’éloignant d’eux et en rappelant l’archiduc Jean, le prince Charles, son frère aîné, leur avait adressé des paroles d’encouragement dans une lettre qui finissait ainsi :

Tyroliens, soyez toujours fidèles à l’Empereur, qui vous aime comme ses enfants. Ne croyez pas aux protestations de l’ennemi. Il ne tient pas ses promesses aux peuples conquis. Le bon Dieu nous donnera la victoire et ne nous laissera jamais succomber. 

Ces paroles s’étaient gravées dans le cœur des Tyroliens. Quelque temps après, au commencement du mois d’octobre, le départ de l’archiduc Jean les avait impressionnés plus vivement encore et leur avait laissé un souvenir ineffaçable.

Au moment de quitter Bruneck, ce prince avait reçu les adieux d’un certain nombre de députés du pays et de chefs des compagnies de milices, parmi lesquels se trouvait André Hofer. En leur faisant ses adieux, il avait ranimé leur espoir dans un meilleur avenir en leur disant :

Un jour viendra, sûrement, où j’aurai la joie de me retrouver au milieu de vous.

Puis, il leur remit, la proclamation qu’il adressait au peuple tyrolien et dont les paroles ardentes, reproduites et distribuées dans toutes les vallées, surexcitèrent partout l’affection et l’attachement des populations à la famille impériale d’Autriche.

Pendant mon séjour au milieu de vous, disait-il, j’ai été profondément touché de l’attachement, de la fidélité que vous avez voués à vos princes de tout temps et à l’époque la plus brillante de l’histoire du Tyrol.

Les vertus de vos ancêtres se sont fortifiées dans vos coeurs, Vous l’avez montré dans les guerres passées et ces derniers temps encore par votre promptitude à répondre aux ordres de votre prince, lorsqu’il s’est agi de vous organiser en milices.

Pour votre bonne volonté, pour ce dévouement inébranlable, je vous élève dans mon coeur un monument de reconnaissance.

Ces paroles, qui allaient au coeur des Tyroliens, se répétaient dans les auberges où ils venaient causer des événements qui avaient si profondément troublé leur pays. L’arrivée des Bavarois, et les bruits qui couraient sur les intentions de Napoléon les agitaient de plus en plus et leur causaient de nouvelles inquiétudes. En rendant compte de ce qui se passait, un agent, envoyé par Ney dans le Pustertal, s’exprima ainsi :

 … En plusieurs endroits où j’ai passé, j’entendis les paysans, dans les cabarets, qui se disaient : Si nous avions su que l’armée française et bavaroise qui attaqua le Tyrol, n’était pas plus nombreuse, nous n’aurions pas mis les armes bas; nous aurions au contraire combattu et défait leurs 10,000 hommes. 

Mais désormais ces plaintes étaient inutiles. La prise de Vienne, la fuite de l’empereur d’Autriche vers la Moravie, la marche de Napoléon sur Brünn et bientôt la victoire d’Austerlitz, suivie des préliminaires de paix, furent connues dans tout le Tyrol. Ces événements s’étaient passés si vite et leurs résultats étaient tellement extraordinaires que tous les sujets de l’Autriche en furent terrifiés et nul, ne songea à se soulever.

Le général Andréossy avait été désigné par Napoléon pour venir à Innsbruck installer le gouverneur bavarois, organiser les divers services et établir d’une façon régulière les communications qui devaient exister désormais entre les commandants de Bozen et de Trente.

Tandis qu’on s’apprêtait à le recevoir, le maréchal Ney concentrait ses troupes au fur et à mesure de l’arrivée des Bavarois et s’apprêtait à se rendre à Salzbourg.

Le 12 frimaire (3 décembre), le mouvement commença par la rive gauche de l’Inn; la route de la rive droite avait été réservée aux colonnes bavaroises.

Il se produisit à cette époque un incident qui dut causer un moment d’ennui à l’illustre commandant du 6e corps, mais qui ne servit qu’à mettre en relief sa loyauté et sa générosité.

On avait fait savoir à l’État-major de l’Empereur que Ney et ses généraux avaient levé sur les Tyroliens d’énormes contributions de guerre; et que le maréchal avait obligé la ville de Trente à lui payer une somme de 400,000 francs qu’il destinait aux officiers de son corps d’armée.

Sur l’ordre de Napoléon, Berthier lui demanda des explications. Le maréchal les fournit avec sa franchise ordinaire. Les rapports faits au sujet des 400,000 francs, levés à Trente, étaient faux.

A notre arrivée à Botzen, les habitants de cette ville avaient tué et blessé plusieurs de nos soldats. Sur l’ordre du maréchal et pour les punir, le général Loison leur avait imposé une contribution de 300,000 francs. La ville avait payé en outre, au même général, 150,000 francs. Le général Malher, de son côté, s’était fait remettre, à Hall, le matériel de cuivre de la monnaie de cette ville et de la « caisse des sels ».

Quant aux autres sommes perçues, Ney les avait fait rendre, sauf 180 à 190,000 francs que divers officiers niaient avoir reçus, tandis que les administrateurs du pays soutenaient le contraire.

Le maréchal, de son côté, avait distribué des gratifications dans la proportion suivante : 20,000 francs à chaque régiment d’infanterie, 10,000 francs à chaque régiment de cavalerie et 50,000 francs aux divers états-majors. Ces sommes formaient un total de 250,000 francs. Le surplus de 400,000 francs était dans la caisse du payeur du corps d’armée. Le maréchal espérait y ajouter quelques sommes qu’il faisait rechercher. Le général Loison détenait au moins 140,000 francs; mais, il ne voulait pas en convenir.

A la suite de ce rapport, l’Empereur approuva les générosités du maréchal vis-à-vis des troupes qui lui avaient donné la victoire d’Elchingen, puis le succès de Scharnitz et qui avaient si rapidement conquis le Tyrol. Mais il lui ordonna de forcer le général Loison à remettre au payeur, dans les vingt-quatre heures, 75,000 francs provenant de la contribution levée à Bozen. Cette remise eut lieu le 2 janvier 1806. Cette affaire en resta là.

Ney était à Salzbourg avec son corps d’armée depuis le 10 nivôse (31 décembre). Il en rendit compte au major général et employa les jours suivants à lui transmettre ses propositions pour les officiers et soldats du 6e corps.

La campagne du maréchal dans le Tyrol était terminée. L’Empereur la résuma ainsi, dans son 25e bulletin, daté de Schönbrunn, le 16 novembre 1805.

Le maréchal Ney avait eu la mission de s’emparer du Tyrol. Il s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées. Il a fait tourner les forts de Scharnitz et de Leutasch et s’en est emparé de vive force. Il a pris dans cette affaire 1,800 hommes, un drapeau et 16 pièces de canon de campagne attelées.

Le 16 octobre, à cinq heures après midi, il a fait son entrée à Innsbruck; il y a trouvé un arsenal rempli d’une artillerie considérable, 16,000 fusils et une immense quantité de poudre. Le même jour, il est entré à Hall, où il a aussi pris de très grands et très riches magasins, dont on n’a pas encore l’inventaire.

L’archiduc Jean, qui commandait en Tyrol, s’est échappé par Luschthal. Il a chargé un colonel de remettre tous les magasins aux Français et de recommander à leur générosité 1,900 malades qui sont à Innsbruck.

A tous ces trophées de gloire est venue se joindre une scène qui a touché l’âme de tous les soldats.

Le récit de la restitution des deux drapeaux du 76e, terminait ce résumé.

 

Observations

Ce qui frappe tout d’abord, quand on suit les divers incidents de cette expédition, c’est la facilité avec laquelle elle fut exécutée. On en a exposé les raisons. Effet stupéfiant produit sur les populations par la catastrophe d’Ulm et par la rapidité des mouvements de la Grande Armée, manque de préparation pour le soulèvement du Tyrol, retraite des troupes autrichiennes, occupation de Salzbourg par Bernadotte et capitulation de Jellachich. dans le Vorarlberg, tels étaient les faits généraux qui avaient levé les obstacles devant nos troupes. Mais ces raisons n’étaient pas les seules. Des fautes militaires avaient été commises par les Autrichiens; et c’étaient elles qui avaient permis au maréchal d’enlever si brillamment les forts de Leutasch et de Scharnitz; puis de faire, immédiatement après, son entrée victorieuse à Innsbruck.

Tous les abords du Tyrol septentrional du côté de la Bavière sont constitués par de hautes régions montagneuses dans lesquelles on ne pénètre que par des défilés étroits et difficiles. Les forts de Kufstein, de Scharnitz, de Leutasch en interdisaient l’accès. Les principes admis pour les guerres de montagnes devaient présider à la répartition des troupes de défense, qui s’élevaient, sous les ordres de l’archiduc Jean, à 28,000 hommes. Une levée en masse des Tyroliens pouvait les renforcer par des milices déjà organisées en compagnies et dont l’effectif aurait facilement atteint 30,000 hommes. C’étaient d’excellents tireurs, braves, endurcis et très au courant des sentiers des montagnes.

La principale entrée du Tyrol du côté du Nord s’était toujours faite par Innsbruck, capitale du pays et l’objectif le plus directement menacé par nos troupes. C’était une position tout indiquée pour la réserve stratégique.

Les points à affecter aux réserves tactiques étaient également désignés par leurs emplacements dans la vallée de l’Inn ou dans la principauté de Salzbourg aux débouchés des principales routes.

Les postes avancés, qui constituaient la première ligne de défense, se trouvaient à l’entrée même des défilés  donnant accès dans la région. Dans ces postes, il suffisait d’avoir un petit nombre de bataillons. d’infanterie soutenus par des compagnies de Tyroliens, par une forte artillerie et éclairés par quelques patrouilles de cavalerie. Si ces postes de défense avaient été organisés de façon à pouvoir résister seulement pendant 48 heures, les réserves tactiques et même des éléments de la réserve stratégique auraient eu le temps d’arriver. Dans ces conditions, l’archiduc, disposant de 40,000 à 50,000 hommes, aurait toujours pu secourir ses postes de défense avec des forces s’élevant à 20,000 ou 25,000 hommes. Il aurait combattu ainsi, soit à Lofer, contre la division bavaroise Deroy, soit à Scharnitz contre le maréchal Ney, soit même à Landeck, contre le maréchal Augereau, avec des effectifs supérieurs. Son succès, dans ce cas, était très probable. A Scharnitz, par exemple, Ney n’avait que 3 brigades, dont l’effectif ne dépassait guère, 8,000 hommes, avec une artillerie assez faible. Qu’aurait-il pu faire contre 20,000 à 25,000 ennemis, bien armés, résolus et appuyés sur une position fortifiée ?

Rien de tout cela n’eut lieu. L’archiduc Jean avait été mal éclairé et mal renseigné. Il avait, dès le début, envoyé une division d’infanterie vers l’Inn inférieur pour arrêter les Bavarois et, n’ayant pas de réserve intermédiaire entre Innsbruck et Scharnitz, il était arrivé trop tard pour secourir cette dernière place.

Puis il avait reçu, de l’archiduc Charles, l’ordre d’évacuer le pays et dès lors le Tyrol restait ouvert à l’invasion. Le maréchal Ney avait été très heureux, d’autant plus que ses effectifs étaient trop faibles. Il s’en serait vite aperçu si les Tyroliens avaient pris les armes avec l’ardeur et l’acharnement qu’ils montrèrent quatre ans plus tard.

Cette situation a été appréciée par le Feldzeugmeister, baron de Kuhn, de l’armée autrichienne, ancien ministre de la Guerre, dans un livre très estimé sur la guerre de montagnes. D’après lui,

La manière dont on prépara et dont on comprit la défense du Tyrol (en 1805) n’était pas de nature à assurer le succès, même dans le cas où on aurait eu affaire a un ennemi faible, peu nombreux, mais énergique; on devait même redouter, en présence d’un adversaire entreprenant, des désastres semblables à celui d’Ulm.

La défense du Tyrol septentrional, en raison de la valeur et de la forme de la barrière stratégique constituée par les Alpes d’Algau, ne pouvait être menée à bonne fin, et cela d’une manière relative, qu’en portant le gros des forces dans la vallée de l’Inn.

On devait organiser cette position conformément aux principes théoriques, c’est-à-dire que la répartition des forces devait être en rapport avec l’importance et la valeur des trois théâtres d’opération (Principauté de Salzbourg, Tyrol et Vorarlberg). 

En résumé, la conquête du Tyrol par l’armée française était achevée. Dans le pays, on ne le comprit pas tout d’abord. On pensait que l’occupation confiée aux Bavarois n’était que momentanée. Mais bientôt le bruit se répandit qu’elle deviendrait définitive et, à la fin de décembre, une lettre de l’empereur d’Autriche vint dissiper les dernières illusions.

Sa Majesté apprenait à ses fidèles Tyroliens que, s’ils changeaient de domination, leurs droits, leurs usages, leurs traditions, leur culte surtout, tout serait respecté et maintenu. L’article du traité de Presbourg qui les concernait, était ainsi conçu :

M. l’Empereur d’Allemagne et l’Autriche, tant pour lui, ses héritiers et successeurs, que pour les Princes de sa maison, leurs héritiers et successeurs respectifs, renonce aux principautés, seigneuries, domaines et territoires ci-après désignés….

Cède et abandonne à Sa Majesté, le Roi de Bavière, le comté du Tyrol, y compris les principautés de Brixen et de Trente.

Les principautés, seigneuries, domaines et territoires susdits seront possédés respectivement par Leurs Majestés les Rois de Bavière, etc., soit en suzeraineté, soit en toute propriété et souveraineté, de la même manière, aux mêmes titres, droits et prérogatives que les possédaient Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne et d’Autriche; ou les Princes de sa maison, et non autrement.

Cet article en réalité ne donnait au peuple tyrolien aucune garantie pour le respect de ses droits et de ses privilèges. Il ne devait pas tarder à s’en apercevoir.

Le traité de Presbourg eut en outre pour lui un épilogue qui n’était guère fait pour l’attacher au nouveau régime. Le 31 janvier 1806, ses états durent en effet s’assembler pour répartir la contribution de neuf millions qui lui était imposée pour sa part dans les frais de la guerre. Napoléon faisait en même temps, au nouveau roi de Bavière, la gracieuseté de lui céder cette somme. Ce furent donc les nouveaux maîtres du pays, les administrateurs bavarois, qui furent chargés de récolter et de recevoir ces millions, mission délicate qui ne devait pas leur attirer les sympathies des habitants.

Au point de vue militaire, l’enlèvement du Tyrol à la maison d’Autriche était une mesure des plus pratiques. Elle privait cet ennemi de la France d’une puissante forteresse naturelle qui commandait toute opération entreprise contre lui par la Haute-Italie ou par le bassin du Danube.

Mais, au point de vue de la pacification des esprits, elle ne pouvait avoir d’autre conséquence que de nous créer ainsi qu’aux Bavarois, nos alliés, des ennemis acharnés. L’avenir ne devait pas tarder à le montrer. Pour le moment, les liens officiels qui unissaient le Tyrol à la maison d’Autriche étaient brisés. Mais les liens du coeur restaient aussi puissants que par le passé. Son affection pour ses souverains héréditaires ne fit que s’accroître et le culte de ses montagnards pour l’Empereur, entretenu secrètement par les agents de la cour de Vienne, se changea bientôt en enthousiasme passionné, poussé jusqu’au plus aveugle fanatisme.

Nous devions avant peu l’apprendre à nos dépens.