Napoléon et le Portugal – Mémoires

Invasion du Portugal par Junot

Général baron Thiébault

Caraffa, Ignace Jean Baptise de , Chevalier
Caraffa, Ignace Jean Baptise de , Chevalier

Ma Relation de cette campagne de Portugal, – la dernière des conquêtes que nous fussions destinés à accomplir et celle qui fut la cause de tous nos désastres, ne laisse rien à ajouter à ce que j’ai dit de l’épouvantable situation de nos troupes; pendant leur marche depuis Alcantara jusqu’à Abrantès; marche de famine, d’épuisement , et de déluge, marche exécutée sans routes et sans abris, au ·milieu des rochers les plus escarpés, marche dont les deux derniers jours ont coûté à une seule de ces divisions, à la division espagnole du général Caraffa 1)Le général Caraffa et son aide de camp partirent avec nous d’Alcantara, mais ne nous suivirent, pas plus que leurs troupes. L’aide de camp fit une chute de cheval en arrivant à Castello-Branco, et, comme il avait entendu parler des contre-coups, il nous abandonna pour aller se faire soigner dans sa famille. Son général, vieux, long, maigre et cheminant avec un bonnet de coton blanc à mèche sur une véritable haquenée, avait, deux sacs pendus à ses flancs: dans l’un étaient du vin de Malaga, du bouillon et des biscuits; dans l’autre, une seringue., dix-sept ou dix-huit cents hommes morts de faim ou de fatigue, noyés dans des torrents ou bien écrasés au fond des abîmes. Une journée de plus, et il n’y avait plus d’armée; deux mille hommes en face de nous à Las Tailladas, et nous cumulions, avec la perte de la moitié de nos troupes, la honte d’échouer dans cette expédition.

En effet, notre passage à travers le Haut-Beira, passage d’où résulta notre réussite, fut terrible, autant que miraculeux; mais, aujourd’hui que le temps a déchiré le voile qui nous couvrait l’avenir, on peut se demander si un insuccès n’aurait pas été pour la France une grande fortune; il aurait décidé le Portugal à tous les sacrifices nécessaires pour faire la paix, que nous aurions été forcés d’accepter; il laissait à notre disposition les forces de terre et de mer, et toutes les ressources de la Péninsule; il ne salissait pas nos triomphes par d’indignes perfidies; il prévenait l’humiliation que nous eûmes par la suite à subir, lorsque nos généraux les plus célèbres échouèrent contre des paysans et contre un Wellington, héros illustré par nos fautes; il nous assurait la conservation de cinq cents millions que la guerre d’Espagne a dévorés et de cent mille hommes qui tenaient entre leurs mains les destinées du monde; enfin il nous sauvait de l’infamie et des désastres de deux invasions, et prévenait l’asservissement et le morcellement de la France. Tel devait être le prix de notre conquête du Portugal.

Après la terrible marche qui signala par la souffrance de nos troupes et le dévouement du général Delaborde 2)Henri-François Delaborde (1764 – 1833). Commandant la 1e division du corps d’observation de la Gironde sous Junot, il est gouverneur de Lisbonne le 2 décembre 1807 (NDLR) notre entrée en Portugal, Abrantès s’était offert à nous comme un port de salut, et, puisque j’ai écrit ailleurs ‘histoire de la campagne, je ne rappellerai pas les détails de notre arrivée, l’épuisement de nos soldats qui, à travers d’inaccessibles défilés, avaient marché sans trêve nuit et jour en se nourrissant seulement de glands et de miel. Je me contenterai donc de consigner quelques souvenirs particuliers qui n’ont pu prendre place dans un livre militaire et que, en une histoire de ma vie, je m’amuse volontiers à consigner.

Le pays que nous venions de traverser n’était comparable qu’au chaos, dont l’image se trouvait complétée par le temps, qui nous avait accompagnés. Non seulement nos équipages, mais nos chevaux de main n’avaient pu nous suivre; nous étions donc réduits aux hardes déchirées que nous avions sur le dos et au cheval qui, en arrivant à Abrantès, ne pouvait plus nous porter.  Pendant ce trajet dont l’impression ne peut jamais s’affaiblir, je m’étais efforcé de donner l’exemple de l’endurance contre la faim, la pluie, les précipices et l’insomnie, de même que je m’étais attaché à secourir les malades et les faibles, et le général Junot en avait été assez frappé pour en écrire à sa femme 3)Je n’ai su l’existence de cette lettre que par les Mémoires de la duchesse d’Abrantès; voici d’ailleurs le passage dans lequel le duc d’Abrantès s’exprime ainsi: ” J’ai été bien content de Thiébault que tu connais depuis longtemps; il a agi en ces circonstances difficiles avec le courage d’un héros et la bonté d’une femme. » (1e édition, 1833 – 1835, t. X, p. 385.).

Henri-François Delaborde (1764-1833), général de division
Henri-François Delaborde (1764-1833), général de division

Je puis même le dire; je conservai dans cette effroyable impasse un courage moral, qui, à Sobreira-Formosa par exemple, abandonna le général Junot lui-même à ce point que, n’ayant, plus la force d’aller jusqu’à la masure qui lui était destinée, il se jeta dans celle où se trouvait marqué mon gîte, ne parvint à en monter l’escalier que moitié porté par moi, et, arrivé dans l’espèce de chambre à laquelle aboutissait l’escalier, se jeta sur un grabat et y passa le reste d’une terrible nuit, tandis que le général Delaborde  et moi, en dépit de notre accablement, nous nous remettions à faire battre la caisse, à allumer des feux et à faire pousser des cris pour tâcher de rallier les malheureux qui, au milieu des ténèbres, à travers la tempête, s’étaient égarés dans la montagne et dont de tous côtés on entendait les gémissements.

Après de telles souffrances supportées en commun, je croyais que tout ce qui pouvait en adoucir le souvenir devait être également commun; aussi lorsque, le lendemain de notre arrivée à Abrantès, j’appris que le général en chef avait requis tous les chevaux de selle disponibles et en avait donné à chacun de ses aides de camp, après en avoir réservé trois pour lui, fus-je convaincu que, dans cette répartition, moi qui me trouvais totalement démonté, je n’avais pu être oublié, et de même pour les dix officiers d’état-major qui avaient pu m suivre et dont je n’avais pas épargné la peine.

Je me rendis donc chez le général en chef, et je lui dis: « J’ai sans doute à vous remercier d’avoir pensé à mes aides de camp et à moi dans la répartition de chevaux que vous venez de faire.  – Mais non, reprit-il, vous êtes assez grand pour y penser vous-même. – Jusqu’à présent, répliquai-je, stupéfait de cette réponse, je me suis occupé d’autre choses que de moi. D’ailleurs, tous les chevaux ayant été requis par vous, ·je ne sais pas trop où j’en aurais pris. – Prenez-en où vous voudrez, ajouta-t-il; quant à moi, je n’ai pas un chien à vous donner. »

Et je le quittai, piqué au dernier ·point, mais en prenant acte de la latitude et en promettant d’en user. Rentré chez moi,  je fis appeler le capitaine d’état-major Vidal de Valabreque, et, après l’avoir informé du soin que l’on avait de nous, je lui demandai s’il était homme à se charger d’une mission, non pas périlleuse, mais qui pourtant pouvait faire courir quelque risque; et, comme il ne bronchait pas, je lui donnai l’ordre de passer le Zezere avec vingt-cinq hommes de cavalerie; de se rendre à Santarem, d’y mettre en réquisition les quinze plus beaux chevaux qui s’y trouveraient, de les rassembler dans une écurie et de les faire garder par une sentinelle à ma seule et unique disposition.

Tout cela s’exécuta; mais, en approchant de Santarem, le général en chef, monté ainsi que ses aides de camp sur des chevaux frais et charmants, me rejoignit au petit galop, me dépassa de même et arriva une heure avant moi. Or je n’étais pas encore aux premières maisons de Santarem que j’aperçus Vidal courant à moi, et les premiers mots qu’il me jeta furent: «Mon général, je suis perdu. » Il m’expliqua que le général en chef, ayant appris la réquisition des chevaux faite d’après mes ordres, était furieux contre lui et l’envoyait commander la place de Castello Branco, avec ordre de partir seul.

« Et lorsque j’ai observé, ajouta ce pauvre Vidal, que partir seul équivalait à risquer dix fois pour une d’être assassiné en route, il m’a fait dire que si je n’étais pas parti dans une heure, il me ferait fusiller ! »

J’envoyai Vidal m’attendre à mon logement, et je me rendis chez le général en chef qui se trouvait à table avec sa suite; il m’invita ; je refusai; il ne me dit pas un mot de Vidal, mais me fit quelques questions auxquelles je répondis de la manière la plus laconique. Il était évident que je venais pour une explication sérieuse, et qu’il n’y avait pas moyen de l’éviter. Après un silence et le repas terminé, je réclamai donc du général en chef quelques moments d’entretien, et sitôt la porte du salon refermée:

«: Vous vouliez me parler de Vidal; me dit-il d’un ton brusque. – Certainement. – Je lui ai donné des ordres ! – Impossibles à exécuter, alors même qu’il serait coupable. – Et vous croyez que je lui pardonnerai d’avoir frappé une réquisition ? – Il n’y a eu ici de réquisition frappée que par mes ordres écrits, c’est-à-dire par moi. – Aucun officier ne doit exécuter de tels ordres que sur mon visa. – En matière de service, ma signature est la vôtre, et du moment où elle ne le sera plus, vous n’aurez plus de chef d’état-major.

Et d’ailleurs, continuai-je, quand, malgré l’urgence, vous m’avez laissé démonté à Abrantès, quand vous m’avez dit de prendre des chevaux où je voudrais, quand depuis deux jours mes officiers et moi, nous cheminons sur d’atroces criquets, changés de gîte en gîte, qui nous rendent la risée des troupes et qui si vous aviez besoin de nous, nous mettraient hors d’état de vous suivre, n’avez-vous pas autorisé de droit ce que de fait vous avez rendu inévitable ? – Allons, répliqua-t-il, qu’il n’en soit plus question; faites de ces chevaux ce que vous voudrez.

Je courus mettre un terme à la perplexité de Vidal, qui de suite me conduisit à l’écurie où se trouvaient les chevaux objet de tant de vacarme. Il les avait·choisis comme pour lui, c’est-à-dire magnifiques. L’un d’eux surtout, d’une beauté rare, fut immédiatement conduit ·au général en chef, qui l’accepta sans mot dire. Des quatorze restants, je pris les trois plus beaux; les deux suivants, je les donnai au payeur général qui marchait avec moi et qui, depuis notre entrée en Espagne, ne m’avait pas quitté. Vidal en eut deux; deux autres officiers d’état-major présents, chacun·un; quant aux cinq restants, je les renvoyai à leur maître.

Non seulement des chevaux, mais des vivres et des souliers avaient pu être réquisitionnés à Abrantès, qui avait mis fin à nos tortures; quant à la suite de notre marche en Portugal, bien qu’elle eût été encore extrêmement pénible, empêchée par un temps de déluge, arrêtée par des passages très difficiles, et bien qu’elle eût usé nos vêtements et nos souliers nouvellement réquisitionnés; bien qu’elle eût laissé tous nos corps de troupes dispersés en arrière et comme en détresse, elle nous parut encore douce en comparaison de la marche qui l’avait précédée. Aussi ne me rappelle-t-elle qu’un souvenir fort éloigné d’être dramatique.

Cherchant notre route entre Gollega et Auzniaga, nous aperçûmes en avant de nous une troupe en mouvement qui semblait nous faire face, qui par conséquent devait venir à nous et cependant conservait sa distance. Nous accélérâmes le pas et nous crûmes distinguer des visages ; mais au-dessus de ces visages s’élevaient des paquets énormes et au-dessous n’apparaissaient que des jambes; pas de corps.

Intrigués, nous fîmes trotter nos chevaux; et nous découvrîmes un de nos bataillons, dont les soldats marchaient dans une inondation de plus d’une lieue, ayant par moments un pouce d’eau, par moments plus de deux pieds; ils avaient ôté bas, souliers et pantalons relevé, leur chemise sous leur gilet, de sorte que ce que nous avions pris pour leurs figures était en réalité tout l’opposé. Cette découverte nous divertit d’autant plus que nous pûmes nous livrer à toute notre hilarité, sans rire au nez du bataillon.

L’état dans lequel nous entrâmes dans Lisbonne et j’arrivai chez mon hôte, M. Ratton, originaire de Bourgogne, l’un des plus riches négociants du Portugal, n’est pas croyable; nos vêtements n’avaient plus ni couleur, ni formes; je n’avais pas changé de linge depuis Abrantès; mes pieds passaient à travers mes bottes, et c’est ainsi que je pris possession d’un des plus beaux et des plus élégants appartements de cette capitale.

Mon hôte m’offrit du linge que j’acceptai; on me trouva immédiatement des bottes neuves à acheter; on me rasa, et me nettoya; enfin, lorsqu’au bout d’une demi-heure je ne fis plus horreur et aux autres et à moi-même, une des voitures de M. Ratton me conduisit chez le général en chef, auprès duquel, et sans discontinuer, je travaillai pendant sept heures d’horloge.

On sait comment le général Junot s’était emparé de Lisbonne, de l’armée qui s’y trouvait et, du royaume entier, sans avoir avec lui un homme de cavalerie, une pièce de canon, une cartouche en état de brûler, et seulement avec les quinze cents grenadiers qui restaient sur les quatre bataillons de l’avant-garde. Ces grenadiers éreintés, délavés, faisant horreur, n’avaient plus la force de marcher, au son de la caisse, et cependant le général en chef dut, à titre de manifestation, promener ces malheureux exténués, six heures durant, dans tous les quartiers de la ville et malgré l’eau qui tombait à torrents.

Puis, à un ou deux jours d’intervalle, les lambeaux des corps d’armée s’étaient suivis toujours en plus misérable état, les soldats paraissant des cadavres vivants. Des compagnies d’élite de cent quarante hommes n’en avaient pas quinze, et des aigles arrivaient avec deux cents hommes au lieu de deux mille cinq cents. Toute la journée et sans compter ceux qui descendaient le Tage sur des bateaux préparés à Abrantès et à Santarem, des soldats arrivaient escortés de paysans et transportés sur des ânes, sans armes, sans vêtements, sans chaussures et presque moribonds ; plusieurs expirèrent aux portes, en arrivant.

Telle avait été l’entrée de l’armée, française à Lisbonne; et les difficultés créées par notre misère s’augmentaient de celles qui résultaient de la nature de la ville même et de son abandon. Lisbonne couvrait alors les bords du Tage sur un espace de trois lieues; les moindres courses y étaient des voyages; de plus, tous les gens en place ayant fui, les ministères et les services se trouvant abandonnés, on ne savait à qui recourir pour les moindres renseignements; ajoutez la différence de langage, les pluies qui ne discontinuaient pas, et l’on comprendra combien dut exiger de labeurs et de peines l’organisation d’une telle installation.

Il fallut pourvoir au logement et aux besoins des troupes arrivées et des troupes attendues, tant françaises qu’espagnoles; il fallut régler le service du jour, celui de la nuit; il fallut trouver des prétextes et des moyens pour faire sortir de Lisbonne et pour disperser quinze mille hommes de troupes portugaises, et cela dès le premier jour, au milieu d’une population de près de cent mille âmes, alors que nous n’avions pas quinze cents hommes avec nous et que nous n’avions encore aucune nouvelle du restant de l’armée, dont nous étions séparés, par des inondations s’augmentant sans cesse; il fallait créer une police civile et militaire, en imposer à des masses qui n’avaient qu’à se serrer pour nous étouffer tous et qui étaient d’autant plus redoutables que les Portugais sont fins, dissimulés et braves; enfin il fallut occuper et garder une foule de forts et de batteries, un arsenal de terre et de mer; des poudrières, et faire face aux dépenses continuelles et si considérables d’un gouvernement, de deux armées, d’une grande capitale; tout cela sans découvrir ni indécision ni crainte, et dans une ville abandonnée, où les caisses étaient vides, et qui, sans approvisionnements d’aucune espèce, n’avait pas pour trois jours de subsistances.  Il faut les avoir éprouvés pour évaluer les embarras de cette glorieuse prise de possession.

Quoi qu’il en soit, ayant arrêté, avec le général en chef, les principales bases des mesures à prendre, les dispositions à faire, les ordres à donner ; ayant pris les noms de quelques personnes à qui je pourrais recourir, je retournai chez moi où, durant la première semaine, vingt heures de travail par jour me suffisaient à peine pour faire face à ce qu’il y avait de plus urgent. Encore aucun de mes secrétaires n’était-il arrivé; je ne sais donc pas ce que je serais devenu, si le payeur général, qui de suite ne put entrer en fonction, n’avait pas passé quelques jours à aider à copier et à expédier mes ordres 4)Il manqua, au reste, de lui en coûter la vie. Le surlendemain de notre arrivée, nous avions travaillé à la même table depuis quatre heures du matin, dans une pièce d’un appartement supérieur; il était cinq heures du soir, et nous venions de descendre pour nous mettre à table; nous, n’avions pas déployé nos serviettes, lorsque mon valet de chambre accourut pour nous dire que toutes les corniches de la pièce que nous quittions venaient de s’effondrer et avaient écrasé et notre table et les deux chaises que nous avions occupées onze heures durant. Nous allâmes vérifier les dégâts; tous nos papiers étaient déchirés et maculés d’encre; les rideaux en étaient tachés à dix pieds de haut, et ce bouleversement était le résultat d’un tremblement de terre dont, en descendant l’escalier, nous ne nous étions pas aperçus..

Et bientôt par un travail incessant, grâce à la sollicitude du général en chef, avec les secours qui petit à petit purent être tirés de Lisbonne et des pays environnants, l’armée fut si complètement refaite que, trois mois après, ayant reçu dans cet intervalle le nom d’armée du Portugal., elle était redevenue une des plus belles qu’on pût voir.

Le général en chef avait pensé qu’une armée, se présentant en un tel état de faiblesse, devait au plus tôt se parer de tout le prestige possible, et en effet, rentrant de chez lui le soir même de notre arrivée, je trouvai dans ma cour huit cochers, postillons ou valets de pied, en grande livrée de la cour et à la tête desquels mon valet de chambre m’attendait.

Il m’apprit que ces hommes étaient mis par le général en chef à mon service, et qu’avec eux m’avaient été envoyés deux belles voitures; deux chaises, onze mulets: et quatre chevaux de trait, y compris sept mules grises pommelées, de la plus grande beauté, ayant formé l’attelage de la régente, toutes ces bêtes harnachées; enfin dix chevaux de selle, dont cinq de race arabe et magnifiques.

C’était un envoi quasi royal, qui réparait singulièrement la manière toute différente dont j’avais été traité à Abrantès; j’allai de suite visiter mes écuries, et je fus surtout frappé de la beauté d’un des chevaux de selle. Il était blanc argenté avec la crinière et la queue étincelantes; à son œil de feu, à ses naseaux ouverts et fumants, à sa bouche écumante, on eût dit qu’il allait tout renverser, mais un enfant l’aurait conduit. C’était le cheval de parade du régent, et c’était aussi par erreur qu’il m’avait été envoyé par le marquis de Cambis-Villeron, dont le général en chef fit son écuyer et qui avait été chargé de la répartition de tous les chevaux de la cour; toutefois il me resta.

II se nommait « le Printemps »; c’était un si bel animal que j’eusse rapporté un tableau, d’après lui, s’il se fût trouvé à Lisbonne un artiste capable de le peindre; je le montai aux parades, où sa belle crinière tressée en écarlate, une rosette écarlate à la naissance de la queue, achevaient d’attirer vers lui tous les yeux.

Quand mes équipages furent arrivés, mes écuries se trouvèrent garnies de trente-six chevaux ou mulets; celles du général en chef le furent de cent cinquante chevaux superbes, y compris huit attelages de huit chevaux dont un, couleur de plume de paon, avait au soleil l’air d’être tout en or et les huit chevaux composant cet attelage, sont les seuls que j’aie jamais rencontrés sous ce poil digne de figurer dans un conte de fées.

Quant à mes douze serviteurs français et portugais, à mes trente-six chevaux, etc., on comprend que mon traitement n’aurait pu suffire à les nourrir, et le général en chef y pourvut encore; car, avec ma solde et ma rétribution comme chef d’état-major, je me trouvai disposer de 12,500 francs par mois.

Ainsi, selon la destinée du soldat, aux plus cruelles souffrances succédaient pour nous les plus doux agréments. Mon hôte, M. Ratton père, se montra particulièrement empressé à  me rendre la vie agréable. En dehors de sa table, qu’il me fit accepter sous le prétexte d’éviter deux cuisines dans sa maison, il me procura de fort belles relations, s’efforçant d’inviter les personnes qui pourraient m’être agréables.

Il habitait avec son fils Jacques Ratton; leur belle-sœur, une des plus belles femmes de Portugal, aussi bonne que belle, et qui occupait une maison contiguë à l’hôtel Pombal, occupé par MM. Ratton, rivalisa avec eux pour me combler de prévenances pendant les neuf mois et demi que je demeurai avec eux 5)De toutes les personnes de cette famille que j’ai connues à Lisbonne, il ne reste plus que le second fils, qui toujours a été aussi peu digne des siens que de sa femme. M. Ratton père, qui a survécu à son fils aîné et à ses deux brus, est mort depuis bien des années, et, des onze enfants qu’a eus son fils aîné, il n’existe plus qu’une fille, héritière de leur fortune et de leurs qualités, elle a associé à son sort le fils aîné de son oncle et de son tuteur, le chevalier Daupias, consul général du Portugal à Paris, homme excellent et de capacité, honorable et honoré, dont le fils, quoique bien jeune encore,justifie par ses mérites le choix que sa cousine a fait de lui., et ils poussèrent la bienveillance à ce point que, ayant au commencement du printemps passé trente six heures hors de Lisbonne, pour choisir près de Punhette et faire tracer un camp où le général en chef voulait réunir quelques milliers d’hommes et qui ne servit pas, je trouvai à mon retour ma chambre à coucher, pièce de vingt-deux à vingt-cinq pieds carrés, remeublée à neuf et drapée en mousseline brodée sur étoffe de soie rose: c’était beaucoup trop de coquetterie; je n’en fus pas moins vivement touché.

Si j’ai parlé d’eux, c’est qu’il m’est doux de leur payer ici un tribut de ma reconnaissance, et je dis reconnaissance parce que, sitôt après le départ des troupes françaises, arrêté et persécuté pour m’avoir trop bien traité, M. Ratton père  6)Il avait été anobli, c’est-à-dire fait hidalgo et chevalier de l’ordre du Christ. Il avait pris pour armes trois petits rats. fut vainement provoqué à me calomnier. Vieillard de près de quatre-vingts ans, et bien qu’on lui promît la liberté pour prix de sa condescendance, il eut la loyauté et le courage d’écrire et d’imprimer qu’il lui était impossible de dire de moi autre chose que du bien.

Entre autres amabilités que cette famille eut pour moi, je me rappelle que M. Jacques Ratton prit un jour la peine de m’amener un homme qui, grâce à l’interprète que je me trouvais avoir, m’exposa qu’il était le jardinier en chef du régent pour la culture des oranges et, comme tel, chargé du jardin de Setubal; il me demanda ce qu’il devait faire des cent oranges que l’on pouvait y cueillir par jour et qui étaient les plus belles de Portugal :

« Par bleu, lui dis-je, me les apporter tous les matins. Et chaque jour je recevais un panier de ces magnifiques fruits, qui selon le proverbe du pays, sont de l’or le matin, de l’argent à midi, et du plomb le soir. Pour me conformer à ce proverbe, je commençai par en manger trois ou quatre en me réveillant. Un jour, dînant chez  le général Junot: « Vous avez la, lui dis-je, des oranges qui ne sont guère belles.  J’étais sûr qu’il allait répliquer : Vous en avez de meilleures peut-être ?  Et il n’y manqua pas, ce qui me fournit l’occasion de partager à dater de ce jour, ma récolte avec lui  7)J’aimais fort aussi les limones, et extrêmement les tangerines, petites oranges de la grosseur des pommes d’api, et dont l’écorce est mince comme une feuille de papier. Quant aux ananas, dont un plat paraissait chaque jour sur la table de M. Ratton, je n’en ai jamais fait grand cas.

Jacques Ratton- Homme d’affaires franco-portugais,
Jacques Ratton- Homme d’affaires franco-portugais,

C’est encore à M. Jacques Ratton que je faillis devoir une très belle fortune. Le quatrième jour de notre entrée à Lisbonne, le payeur général, en arrivant le matin chez moi, m’annonça qu’il avait conçu une idée qui nous ferait diablement riches, le général en chef,  lui et moi, s’il plaisait toutefois au général en chef de l’adopter.

« Mais il faudrait être fou, ajouta-t~il, pour hésiter à s’enrichir par une seule opération, et pour ne pas se mettre en état d’éviter les spéculations, petites et mesquines qui salissent les mains sans créer une fortune. »

Il m’exposa son plan; j’ai su depuis qu’il n’en était que l’avocat; M. Jacques Ratton en avait eu la pensée, et, comme auteur, devait être chargé de toute l’opération. En voici les dispositions. Il existait en Portugal pour 200 millions de papier-monnaie; ce papier-monnaie perdait déjà par la crainte que nous ne le reconnussions pas; il suffisait que le général en chef fit un arrêté, basé sur ce fait, que la conservation du papier ne pouvait occasionner que des pertes au gouvernement et  rendre ses recouvrements illusoires, qu’il défendit en conséquence de le recevoir dans les caisses publiques, et le papier tombait à rien; or le payeur, ou mieux M. Jacques Ratton, se trouvait à portée d’en faire acheter pour 100 millions, et, ces achats réalisés, on suscitait cent pétitions, l’une plus forte que l’autre, pour prouver que cet arrêté ruinait le pays; on les faisait présenter par des députations de Lisbonne et des principales villes du royaume, et le général en chef se faisait bénir par tous les Portugais en rapportant son arrêté.

A dater de ce moment, le papier remontait au pair, on gagnait plus de 60 millions, et ce serait bien le diable, ajouta le payeur, s’il n’en revenait pas quinze à vingt au général en chef et sept à huit à chacun de nous deux. – Vaya usted con Dios, lui répondis-je, et nous nous quittâmes, lui tout occupé de la manière dont il emploierait jusqu’au dernier sou de ses millions et l’intérêt de son dernier sou pour en faire de nouveaux, et moi enchanté et heureux de pouvoir écrire à mon digne père :

« Quittez toute espèce de fonctions; vous avez, à dater de ce moment, cinquante mille livres de rente, dont vingt-cinq réversibles à ma sœur»; puis à ma femme :  «  Je porte ta pension de 20,000 francs à 100,000 francs pour commencer. »

Mais nous vendions la peau de l’ours… Le général en chef reçut fort mal et le projet et son avocat 8)Ce payeur, M. Thonnelier, avec qui je m’étais lié à Bayonne au point que nous ne nous quittâmes pas et que nous occupâmes les mêmes logements jusqu’à Lisbonne, n’était pas un homme d’esprit, mais il avait la bosse du calcul et le génie des affaires. Il avait vu de suite le parti qu’on pourrait tirer de MM. Ratton, très riches négociants et fort au courant des finances du pays, et il ne négligea aucune occasion de faire, à défaut de cette opération colossale, d’autres opérations avec eux; mais il regretta toujours la première, car, me disait-il, « une opération comme celle-là dépasse la portée du public, et personne n’en jase, tandis que les grappillages font crier tout le monde»..

A quoi tint ce refus ? Était-ce mépris dès richesses ou délicatesse quant au moyen ? On a rançonné et pris à Lisbonne tout ce qui a pu l’être; et, fort peu de temps après, le général en chef allait au-devant d’opérations du genre de celle qu’il repoussait. Était-ce à cause de la présence du sieur Hermann, destiné au ministère des finances du Portugal ? Mais celui qui manqua à ses devoirs pour 100,000 francs (et on verra que cet Hermann y manqua); celui-là est à discrétion dès qu’il s’agit  de millions. Était-ce par crainte de la désapprobation de l’Empereur, de sa colère, d’un châtiment ? Je n’ai jamais pu supposer un autre motif. Toujours est-il que, faite de suite, cette  opération était indubitable et colossale; que, différée, elle était impossible, et que, manquée, elle devint le sujet d’intarissables regrets.

Toutefois, quels que fussent ces regrets, si vifs surtout par la pensée du bonheur que je m’étais promis pour, mon père et dont je le voyais privé, ils furent bientôt dominés par d’autres regrets bien autrement amers.

Chacun des soirs où il n’allait pas à l’Opéra, le général en chef recevait; c’était une sorte de devoir de se rendre à ses réceptions, et je n’y manquais guère. Un soir, il vint à·moi au moment où je parus et me demanda si je n’avais pas eu depuis longtemps des nouvelles de mon père; je lui répondis, bouleversé, qu’en effet rien ne m’était parvenu depuis Salamanque, et il m’apprit qu’une lettre de sa femme donnait des nouvelles malheureusement assez graves.

Je m’étais retiré; ma nuit fut terrible d’angoisse, et, le lendemain matin, vers huit heures, un nommé Magnien, espèce d’ami du général en chef, vint de la part de celui-ci me révéler la déchirante nouvelle de la mort de mon père et m’apporter une lettre de ma sœur qui précisait la date fatale, le 5 décembre, vingt-troisième anniversaire du jour où mon père, revenant de Berlin, rentrait à Paris 9)Ma sœur me parlait des tributs qu’en ses derniers moments et au jour de son enterrement, mon père, pour prix de soixante-quatorze ans de vertus patriarcales, avait reçus de tous ceux qui l’avaient connu, d’un grand nombre d’habitants de Versailles et de toutes les autorités. Elle ajoutait qu’elle avait fait mouler son visage..

A cette nouvelle, je ressentis un tel bouleversement que je restai couché douze jours, et que le médecin ne me vit sauvé que lorsqu’un abcès me fut venu et qu’il l’eut ouvert. Pendant ces douze jours de souffrances et de larmes, M. Ratton et sa famille redoublèrent de marques d’intérêt; mais ce qui pût seul m’arracher à moi-même, ce furent les impérieux devoirs de ma fonction; et mon service, que je dus reprendre, vint du moins apporter une diversion à mes souffrances morales.

Le général Clarke
Le général Clarke

C’est alors que je reçus du ministre de la guerre, le général Clarke, une lettre à cheval 10)Carrion de Nisas m’a dit que pendant qu’il était employé au dépôt de la guerre, il avait brûlé la minute de cette lettre. C’était une soustraction très inutile, mais sans grande conséquence, et toutes les soustractions faites dans les archives du ministère n’ont pas été aussi peu importantes. Le général Clarke, qui a gagné ses grandes dignités sans sortir des bureaux, de siége en siège; a pu faire disparaître le dossier d’un procès infâmant pour son père. Ce père, garde magasin, avait été, pour vol, condamné à une peine infamante, sur la plainte de M. Walsh-Serrant. Mme veuve Walsh-Serrant eut, en 1816, quelque chose à demander au ministre de la guerre et hésitait à se présenter au fils d’un homme que son mari avait déshonoré; cependant elle y alla, fut reçue à merveille et obtint tout ce qu’elle voulait.

Quant à ce Clarke, qui, pour 30,000 francs, venait d’acquérir, d’un des Clarke d’ Angleterre, des titres au moyen desquels il parvint à faire croire qu’il appartenait à cette famille, il eut la hardiesse de dire à Mme Serrant : « Je sais, madame, qu’il y a eu quelques différends entre nos deux maisons, mais je vous prie de croire que tout est oublié. » Le général Vignolle, qui tenait ces faits de Mme Serrant, me les a contés. On sait, du reste, qu’après avoir trahi le Directoire pour le général Bonaparte, il trahit l’empereur pour les Bourbons, qu’il exécra, par la suite et qu’il maudit en mourant. Mais je me suis éloigné des pièces supprimées dans les archives, et j’y reviens. Le maréchal Macdonald,  sous le ministère de son ami Bournonville, est parvenu à s’approprier des pièces relatives à la contribution d’Arpino (v. t. II, p. 340) et un mémoire fait par le général Andréossy sur la guerre de Naples. Bory de Saint-Vincent, colonel à l’Institut et savant au corps d’état-major, dont la gravure est partout, mais dont le nom ne restera guère qu’au pic auquel il a donné son nom, me montra un jour (dans un omnibus) des pièces qu’il venait de s’approprier, lui, chargé du classement d’une partie des papiers du dépôt de la guerre, pièces qui prouvaient que le général Sébastiani avait été battu par un corps anglais, alors que, dans ses rapports, Sébastiani s’était vanté d’avoir battu le corps anglais; et non seulement Sébastiani n’avait pas pris l’artillerie de ce corps, comme il le disait, mais il avait perdu toute la  sienne; imposture et forfanterie que les journaux anglais avaient révélées à l’Empereur et relativement auxquelles le prince de Neuchâtel avait été chargé d’écrire à ce Sébastiani des lettres foudroyantes. Je pourrais parler encore d’un grand nombre de pièces qui, par les ordres du maréchal Soult, ont été soustraites – et remplacées par d’autres faites à loisir; mais ce qu’e j’ai dit suffit pour prouver, combien les savants doivent être prudents avant d’invoquer un témoignage en apparence aussi véridique que celui d’un dépôt d’archives.; sa grande colère venait de ce que l’Empereur lui avait parlé d’un fait  relatif à notre occupation, fait qu’il aurait dû savoir par moi et dont je ne lui avais pas donné connaissance, parce que je l’ignorai moi-même. Je ne m’inquiétais guère de l’estime du général, Clarke, fort peu considéré alors comme en tout temps, et qui, aussi bien que Davout, avait fait sa fortune en devenant l’espion de ses camarades en les dénonçant suivant sa passion ou ses calculs; sa  trahison envers Napoléon a achevé de le démasquer, et, comme ministre, Préval l’a très bien caractérisé par ces mots, qui rappellent d’ailleurs son origine: « Commis de bonne compagnie  ».

Il a fallu la Restauration pour faire de lui un maréchal d’Encre,  selon le fameux quolibet qui accueillit sa nomination. Mais si je ne tenais pas à la considération d’un Clarke, j’étais très soucieux de ne pas paraître en faute sur une question de service, et je me rendis chez le général en chef pour lui montrer la lettre, d’autant plus pénible à recevoir que j’étais incapable de négligence ou d’oubli volontaire dans mes relations avec le ministre:

« Eh bien, me répondit-il, lorsqu’il eut pris connaissance du contenu de cette lettre, qu’est-ce que cela me fait, à moi ! – Tout ce qui, dans votre armée, tient à la régularité du service ne peut manquer de vous intéresser, de même que vous ne pouvez méconnaître que, me trouvant être à la fois votre homme et l’homme du gouvernement, j’ai comme chef d’état-major un double caractère, un double rôle et des devoirs d’une égale importance à remplir envers Votre Excellence et envers le ministre; d’où il résulte, Monseigneur, qu’il faut bien que j’apprenne par vous les faits que je dois savoir et qui sans vous ne pourraient venir à ma connaissance ».

Ici, la tempête, qui trop souvent se substituait au général en chef, s’étant déchaînée :

« Votre Clarke, répliqua-t-il, est un j… f… ! Je le déteste et je le méprise. Vous pouvez le lui dire, le lui écrire de ma part, et surtout ajouter qu’il me fasse grâce de ses lettres, attendu que je ne lui ferai jamais l’honneur de lui  répondre. » Et en effet, toutes les lettres qu’il en recevait, il me les remettait ou plutôt me les jetait avec dédain. « Quant aux faits importants que j’ai à communiquer, continua-t-il, je les réserve pour ma correspondance privée avec l’Empereur; mais, quand je n’aurais d’autre motif que de vexer le sieur Clarke, je n’épargnerai rien pour que vous-même ne sachiez ces nouvelles qu’après que l’Empereur en a été informé par moi.

Monseigneur, repris-je, vous vous amuserez; le service n’y gagnera rien; et moi, j’aurai un ennemi dont je n’ai pas besoin, et un ennemi d’autant plus sérieux que les apparences seront de nature à justifier son mécontentement.-

Allons donc, reprit-il en ricanant, est-ce que vous n’avez pas assez d’esprit pour vous tirer de là ? Et je n’en eus pas autre ·chose.

Ma position était donc assez délicate. Sans doute, et en sa qualité, de vice-connétable, le prince de Neuchâtel se réservait tout ce qui tenait au personnel; il y avait un ministre de l’administration de la guerre; tout ce qui tenait aux opérations militaires se réglait dans le cabinet de l’Empereur et, par lui; pourtant ce Clarke n’en était pas moins un homme important par sa position,  qui successivement le fit nommer comte et duc; il était dangereux par son caractère; une brouille avec lui était grave; mais, quoique je désapprouvasse entièrement le général Junot, que pouvais-je faire ? Était-il possible que j’écrivisse à ce Clarke;

« M. le duc d’Abrantès, qui affiche à votre égard autant de haine que de dédain, se fait un jeu de vous faire des niches, même en me compromettant; il ne tient compte ni de mes observations, ni de mes prières, et, lorsque je lui montre vos lettres, il me dit qu’il se fiche d’elles et de vous. » ?

Une pareille déclaration  ne pouvait être l’œuvre que d’un méchant ou d’un sot, et j’essayai de sauver tout cela par des subterfuges. Malheureusement, les fausses raisons ne valent jamais les vraies. Je ne pus éviter qu’on m’opposât ce dilemme :

« Ou vous ne savez pas ce que vous devriez savoir, et vous êtes coupable de négligence; ou bien, le sachant, vous ne me rendez pas les comptes que vous me devez, et vous manquez à vos devoirs envers moi. »

Il y avait plus: la bienveillance du général Junot pour moi et mon dévouement pour-lui étaient connus; comment admettre qu’il me fît des secrets de ce que lui-même était intéressé à me dire ? Le ministre en conclut qu’au fond j’étais d’accord pour le mystifier, ou du moins que je m’amusais des mauvais tours qu’un rival lui jouait; mais, quand le ministre n’aurait eu d’autres griefs que de ne pouvoir douter que le général en chef ne se gênait pas pour dire devant moi mille horreurs de lui, n’en eût-ce pas été assez pour que, avec son arrogance et une âme aussi haineuse que la sienne, il me gardât une rancune qu’il ne me cacha plus guère et qui sous la Restauration me devint si funeste ?

Et c’est ainsi sous le harnais militaire. De ce que le général Junot était fantasque et le général Clarke un misérable, il fallait que leur antipathie victimât (sic) les officiers qui se trouvaient placés entre eux.

Si le général Junot se faisait un jeu de me compromettre, il ne se pressait pas de me donner les 300,000 francs qu’il m’avait promis, alors que je tenais religieusement la parole que je lui avais donnée. Et en effet il s’était approprié des valeurs considérables, trouvées à la douane; il s’était adjugé une pacotille de diamants bruts qu’il avait découverts je ne sais où et qui appartenaient au gouvernement; il avait réalisé une somme énorme sur le séquestre des marchandises anglaises qui, d’après le décret de l’Empereur, devaient être brûlées, dont on ne brûla que des parties de peu de valeur et qui même ne furent consumées que pour que leur fumée dissimulât l’enlèvement que l’on faisait du reste; enfin il s’était réservé la signature des licences, sur le vu desquelles des bâtiments tout chargés sortaient, la nuit, du port pour se rendre même en Angleterre, et il vendait ces licences aux prix les plus élevés.

On commençait à crier dans son entourage, c’est-à-dire, à se plaindre de ce qu’il gardait tout; on rappelait même à ce sujet qu’il touchait encore 500,000 francs comme gouverneur de Paris, 300,000 sur les jeux, et je ne sais combien comme premier aide de camp de l’Empereur.

On calculait qu’il recevait 600,000 francs comme gouverneur général de Portugal; et 3,000 francs par jour pour la table, et cela quoique son hôte, le baron de Quintella, la fournit en totalité et avec une telle abondance que le cuisinier du général Junot gagna sur la desserte, etc., 300,000 francs qu’il rapporta en France. Ces bruits lui revinrent et le déterminèrent à donner, comme premier don, 100,000 francs au général Delaborde, 100,000 francs au général Loison et 100,000 francs au sieur Hermann, administrateur général des finances, dont il fallait d’ailleurs acheter le silence.

Pour ces deux derniers, les sommes étaient prises sur le produit des marchandises anglaises, dérobées au feu, contrairement à l’ordre de l’Empereur, puis vendues.

J’avoue que je fus assez surpris, le général·en chef faisant des distributions, de ne pas m’y trouver compris. J’avais reçu plus de vingt propositions d’affaires ou d’intérêts dans des affaires; je les avais rejetées; mais à quelques jours de là on vint me dire que plus de cinquante bâtiments étaient sortis du Tage au moyen des licences, que ces licences étaient payées de 60,000 à 80,000 francs (le taux s’en éleva jusqu’à 120,000); qu’elles étaient obtenues très facilement sur une simple demande adressée à Fissont, que le général en chef ne m’en refuserait certainement pas une, qu’un bâtiment s’apprêtait à partir la nuit suivante, et qu’on mettait 60,000, francs à ma disposition si j’obtenais pour ce bâtiment un laissez-passer.

Je me rendis au rapport, j’emportai la demande; mon travail terminé, je la présentai au général en chef, en lui rappelant la promesse qu’il m’avait faite à Bayonne, la parole que je lui avais donnée, la manière dont je la tenais, et j’ajoutai:

« Ce serait un acompte sur les 300,000 francs. – Laissez-moi cela, et venez dîner avec moi; je vous dirai si cela est possible. »

En sortant de table, il m’aborda et me dit:

« J’ai examiné la demande de licence que vous m’avez laissée: elle n’est pas de nature à être accordée. »

Cependant, à neuf heures du soir, les 60,000 francs étaient payés à Fissont, et, sur le minuit, le bâtiment sortait; or il faut savoir que ce Fissont était un petit garçon, secrétaire et agent du général en chef pour ces sortes d’opérations; il fit ses propres affaires en même temps que celles de son patron, et revint de Portugal avec beaucoup d’argent. Devenu agent de change à Paris, il arriva à une assez belle fortune qu’il vient de perdre, et pour le malheur de Savary, peut-être, il vient de le suivre à Alger pour le compromettre à son profit par de nouvelles combinaisons.

Cependant la situation pécuniaire du général Junot apparut tout à coup moins colossale. II reçut, en effet, une lettre qui le priait d’opter entre la place de gouverneur de Paris et celle d’aide de camp de l’Empereur.

Il ne pouvait hésiter; et à l’instant il renonça aux 800,000 francs de revenant-bon attachés à la première de ces places; mais, peu après, la seconde fût supprimée. Les projets de ses ennemis s’accomplissaient. Au reste, je dois le dire, la perte d’une place stable et si fortement rétribuée, de la première place militaire de France par les honneurs et les rétributions qu’elle rapportait, d’une place qui avait été occupée par Murat, prince et beau-frère de l’Empereur, n’est pas ce qui affectait Junot; mais ce qui le bouleversait et l’anéantissait, c’était la preuve qu’on le supplantait auprès de l’Empereur, que son implacable ennemi Savary l’emportait sur lui, et l’idée seule de ce malheur lui causait des accès de désespoir, qui, quatre ou cinq fois, l’ont fait en ma présence ·pleurer comme un enfant.

J’ai dit que le général Junot avait pour l’Empereur une ardeur d’attachement que l’exaltation d’un amant le plus passionné n’eût pu dépasser; or il ne lui restait plus d’autre alternative que de rentrer à Paris pour n’y rien être, ou de se trouver exilé pour toujours, ce qui attestait sa disgrâce. Aussi suis-je convaincu, comme je l’ai toujours été,  que la perte de l’amitié de l’Empereur, que les rigueurs de ce prince à l’égard d’un homme à qui il ne fallait pas demander ce qui n’était pas compatible avec sa nature, ont causé et l’aliénation mentale du général Junot et sa mort, ravages terribles sans doute, mais qui en somme n’ont été qu’une anticipation; car ni sa raison, ni sa vie n’auraient résisté aux·malheurs et à la chute de l’Empereur, à moins toutefois que l’occasion de se dévouer pour son ancien chef, et d’établir quelle différence il y avait entre ses rivaux et lui, ne l’eût enthousiasmé au point de le sauver.

Car, Junot vivant, Napoléon ne serait pas arrivé à Sainte-Hélène sans avoir auprès de lui un seul  homme qui appartînt aux premiers temps de sa gloire et de ses prospérités, un seul de ces hommes que, contre toute raison et parfois toute justice, il avait écrasés d’honneurs et de richesses.

Le général Junot fut tout à coup chargé de former un état des biens d’émigrés s’élevant à 36 millions de francs et destinés à être répartis entre les généraux de son armée et lui. Je fus un des premiers à qui il en parla; il me donna même la note des plus belles habitations de campagne, appartenant à cette classe de biens et situées à proximité de Lisbonne; puis il me dit d’aller visiter tout cela, de choisir l’habitation qui me plairait le mieux:

« Je vous la promets, ajouta-t-il, indépendamment des biens de rapport qui y sont joints et qui vous constitueront au moins 60,000 francs de rente. »

On se serait prononcé à moins, et mon choix se fixa sur le château et le parc de Bellas, dont je fis ·aussitôt lever les plans; je les modifiai de manière à me créer un Élysée et j’y serais d’autant plus aisément parvenu que ce parc accidenté renfermait des rochers très élevés et remplis de sources jusqu’à leur sommet; il possédait encore, et en grande masse, les plus beaux arbres que j’eusse vus en Portugal.

De telles prises de possession nous fixaient sur les rives du Tage, et le général Junot, devenu duc d’Abrantès, ayant perdu en France une brillante position, songeait en face d’un avenir désormais incertain, a profiter au moins de sa grande situation en Portugal; il eut donc la pensée de faire venir sa femme; il engagea les officiers à suivre son exemple. Afin d’éviter à ces dames l’horrible traversée de l’Espagne, il avait obtenu par négociation qu’une frégate anglaise les prît à la  Rochelle et nous les amenât; mais les événements de Madrid allaient faire justice de ces rêves.

D’ailleurs, je ne sais pas trop quelle figure Mme Junot aurait faite à Lisbonne, où les amours du général n’étaient un secret pour personne. Sans parler de plusieurs Portugaises, on ne peut oublier du moins la liaison qui donna prétexte à ce jeu de mots qui courait alors l’armée : « Junot, Trousset, Foy. » (Junot troussait Foy.). Une seule femme à Lisbonne résistait à tout ce que Son Excellence put imaginer en fait de séductions, et ce fut Mme Trousset, femme de l’ordonnateur de l’armée, tandis qu’une autre ne mit, sous ce rapport, aucune borne à son abandon, et ce fut Mme Foy, femme du colonel d’artillerie si justement devenu célèbre 11)Au cours d’une lettre qu’il écrivait de Lisbonne à sa femme et que celle-ci a publiée dans ses Mémoires (édition citée, tome XII, page 9), le général Junot parle des dames qui composaient la société féminine de l’état-major français; il dépeint Mme Foy comme une assez jolie blonde, le nez en l’air et d’une physionomie « très… très Roxelane », et cette insistance pour rappeler, à propos d’elle, la plus  séduisante, mais·aussi la plus hardie des sultanes favorites, parait significative. Tout au contraire, il représente Mme Trousset bien plus belle que Mme Foy, mais d’une vertu résistante:, « Il ne faut pas », dit-il, « se hasarder auprès de celle~là. Je ne sais ce qu’on a conté sur elle, mais ce que je sais, moi, c’est que j’ai été repoussé  et repoussé avec cet accent qui vous dit: N’y revenez pas. » Ce contraste entre les deux portraits se particularisait peut-être en certaines phrases qui semblent tronquées; tel qu’il nous est parvenu, ne laisse-t-il pas percer bien des sous-entendus, qui pour raient appuyer de réelle créance les faits rapportés ici par le baron Thiébault. Ces faits se complètent de celui qu’on lira plus loin, de cet imperturbable défilé que le général Junot fit, en compagnie de Mme Foy, sitôt après le désastre de Vimeiro, devant le front de toute l’armée; ils ne prêtent pas seulement à des scènes pittoresques, mais appartiennent à l’histoire; toutefois ils concordent mal avec la haute réputation que la plupart des biographies attribuent à la femme du général, mort dix-sept ans plus tard rayonnant de la gloire des plus grands tribuns. Notre désir d’impartialité nous imposait l’obligation de signaler cette importante contradiction, en faveur de celle qui resta la compagne aimée d’un homme illustre).

Jeune et bien faite, non belle, mais jolie et encore plus gentille que jolie, plus spirituelle que sensée, agaçante à l’excès; ayant jeté par-dessus les mers jusqu’à ses petits bonnets qui cependant lui allaient à merveille, on ne peut mieux placée dans un salon, charmante dans un boudoir, incroyable à cheval, elle était en effet de toutes les promenades à cheval que faisait le général  Junot. Il lui fournissait des chevaux; en d’autres termes, il la montait, et, ce que je n’ai jamais compris, c’est qu’elle préférait un diable de cheval noir anglais fort beau, extraordinaire comme coureur et sauteur, mais grand comme le cheval de l’Apocalypse, fort difficile à mener et dur à disloquer les reins.

Un jour, la voyant sur ce cheval sauter des barrières et tirer des coups de pistolet pendant que son cheval les franchissait, je  ne pus m’empêcher de lui dire:

« Vraiment, madame, je vous admire, car je ne sais pas quel tour de force vous laissez à faire au plus habile sous-lieutenant de hussards.»

Mme Foy était certainement·très désirable comme maîtresse, pour le général Junot surtout; mais elle était loin d’être aussi désirable comme femme,  à moins qu’on ne considérât comme une compensation le grade de général de brigade qu’un homme, de la haute distinction de Foy, était fait pour devoir à de plus nobles voies. En opposition à ce scandale, Mme Trousset, je le répète, reçut à Lisbonne un hommage d’autant plus juste que sa vertu était plus méritoire.

Mme Trousset était bien née, et Trousset était une espèce de rustre; elle avait même à rougir de son nom, qui lui valut bien des plaisanteries; lorsque, par exemple, elle donnait son adresse pour se faire envoyer un achat, il arrivait aux garçons de boutique de lui rire au nez. Elle était incontestablement belle, et, alors que le général Junot, bon au fond, bien fait, si soigné en tout ce qui tenait à la toilette, favorisé par le prestige d’une haute position et, à Lisbonne, par une véritable souveraineté, était plus qu’aimable quand il voulait l’être, Trousset ajoutait au contraste par tous les mérites qu’il n’avait pas; il était pataud, commun, de plus puait des pieds et comme un bouc de toute sa personne.

Et, pour Mme Trousset, le rôle était d’autant plus difficile à soutenir que ses rigueurs changeaient en dépit et en rancune des hommages et des tributs, et c’est au mari que le général en chef faisait payer son mécontentement par des scènes souvent cruelles, scènes qui n’étaient jamais réservées pour le tête-à-tête, mais bien pour le cercle, le soir, en présence des chefs de l’armée et, qui pis était, devant cent Portugais.

Et, puisque j’ai parlé du général en chef dans ses relations avec les femmes, je compléterai ce souvenir par quelques faits qui donneront l’idée de ses boutades sur le même sujet.

Un matin, mon travail terminé, il se trouvait de bonne humeur, se mit à jaser et bientôt à dire mille folies, malgré l’arrivée du général Loison. Un mot mit la conversation sur les dames que nous avions laissées à Paris et qui n’étaient pas encore prêtes à nous rejoindre; aussitôt le duc, car il l’était alors, affectant de considérer comme des enfantillages les torts conjugaux qu’il affichait cependant avec cynisme, commença par un éclat de rire le dialogue suivant:

« Il faut parbleu convenir que ces dames ont beau jeu, car elles sont bien sûres que nous n’arriverons pas pour les surprendre.

– La manière dont vous plaisantez, lui dis-je, achève de prouver que vous êtes, à cet égard, aussi tranquille que vous devez l’être. »

Il affecta un air sérieux et reprit :

« L’intention de monsieur le général Thiébault serait-elle de me dire que la duchesse n’a pas d’amant ? – Je ne verrais, ma foi, rien d’embarrassant à cela. – Je vous croyais plus poli. – Je me trouverais plus qu’impoli si je ne mettais que de la politesse à ce qui réclame un hommage. »

Alors il se leva de son fauteuil, et s’adressant à Loison, d’un air furieux:

«Vous l’entendez. La duchesse n’est pas digne d’un amant qui puisse être digne d’elle. M. le général Thiébault, apparemment, ne trouve pas qu’elle soit assez jolie, qu’elle soit assez aimable. Et c’est chez moi et à moi qu’il dit de telles choses, et cela devant témoin, afin que son épigramme soit plus cruelle,  et il rit quand il voit à quel point il me blesse. »

Sur cette tirade j’avais pris mon portefeuille et j’étais sorti en continuant de rire.

J’al cité ce fait parce qu’il peint exactement le général Junot, bon, mais souvent bizarre. Je ne sais quel entraînement nous fit un jour aborder dans nos causeries quelques-uns de ces détails qui tiennent à la vie la plus intime dans un ménage et, sur ce sujet, le général Junot nous dit, à Loison et à moi, que, s’il avait le malheur de se représenter en esprit comment une femme subit même la moindre des lois de la nature, il lui serait impossible de la revoir. Par bonheur la force, de notre instinct ne s’attarde pas à tant réfléchir, et je ne pus m’empêcher, en sortant, de dire à Loison:

” Quels ravages de la fortune fait pressentir une pareille susceptibilité chez l’ancien sergent des canonniers de la Côte-d’Or ! »

Le général Junot était l’homme aux boutades, et il fallait être habitué à ses brusqueries fantasques pour ne pas en avoir l’air quelquefois très surpris :

« M’avez-vous jamais vu tirer le pistolet ? me dit-il un matin à brûle-pourpoint. . – Non, monseigneur.- Eh bien, vous allez voir cela. » Il me fit en effet voir un excellent tireur. Un autre jour, le dîner fini: « Suivez-moi ! », me dit-il du ton le plus impératif. Nous montâmes en voiture, nous descendîmes au port; une barque pavoisée se trouvait prête et nous conduisit à une belle frégate portugaise de cinquante canons, qui venait d’être remise en parfait état et qui même avait son équipage. A peine arrivé, le général Junot fit lever l’ancre, déployer les voiles, et, comme la brise soufflait bon frais, nous fûmes de suite en évolution.

Après un quart d’heure de mouvements faits à son commandement; il ordonna, de commencer et de continuer un feu de tribord et de bâbord, et, pendant un quart d’heure, au milieu du vacarme et de la fumée, tout en pressant le feu, il fit opérer des changements de direction, virer de bord, etc. C’étaient un tapage et des évolutions d’enragés; puis nous reprîmes sa voiture et nous descendîmes à l’Opéra, où, bien entendu, nous nous pavanâmes dans la loge du Roi, à la vue de cinq cents femmes charmantes.

Ce fait m’en rappelle un autre. L’amiral Siniavin 12)Dmitry Nikolaevich Senyavin (1763 – 1831). En 1808 sa flotte est bloquée dans le port de Lisbonne par la flotte anglaise. Ses navires seront cédés à l’Angleterre en 1809. (NDLR), qui se trouvait sur le Tage avec une flotte de neuf vaisseaux de ligne russes, donna un grand dîner au général en chef, dîner dont je faisais partie. Le repas prêt à finir, l’amiral porta la santé des deux empereurs; à ce moment, le vaisseau amiral et les huit autres qui arrivaient serrés à lui, presque tous de quatre-vingts canons, commencèrent le feu le plus nourri. Ces six cent quatre-vingts pièces de gros calibre tonnant à la fois et, dans un espace qu’on avait diminué autant que possible, dépassaient ce que l’on peut imaginer du tapage de l’enfer.

Toutes les bouteilles qui étaient sur la table se renversèrent; des gravures ornant les parois de la salle furent détachées de leurs crochets et tombèrent sur le plancher; notre vaisseau craquait de toutes parts; .mais, et alors même que tous les tympans auraient dû en être crevés, était-ce une raison pour sourciller, en présence surtout de tous ces officiers russes? Eh bien, le triste et lugubre Trousset, qui jamais ne s’était trouvé à pareil bouleversement, s’enveloppa la tête dans sa serviette et se boucha les oreilles avec elle.

Si nous avions pu le couler à fond, ce Français, en ce moment vraiment indigne de l’être, n’aurait jamais reparu à la surface de l’eau. Quant au général Junot, il avait l’air enchanté de ce genre de fête, et, en réalité, l’amiral ne la lui avait donnée 13)Remontés sur le pont, l’amiral nous demanda si nous avions entendu une de ces musiques russes, musiques sans paroles, orchestre à voix, où les hommes sont les instruments et où chacun de ces instruments vivants ne fait jamais qu’une même note et , une seule note à la fois. Ce fut avec un indicible étonnement que nous entendîmes ces hommes mettre la plus grande netteté, la plus grande précision à exécuter les morceaux les plus compliqués sous cette forme que parce qu’il savait lui plaire, le général Junot ayant prouvé, par d’autres excentricités du même genre, que tel était son goût.


 

 

References   [ + ]

1. Le général Caraffa et son aide de camp partirent avec nous d’Alcantara, mais ne nous suivirent, pas plus que leurs troupes. L’aide de camp fit une chute de cheval en arrivant à Castello-Branco, et, comme il avait entendu parler des contre-coups, il nous abandonna pour aller se faire soigner dans sa famille. Son général, vieux, long, maigre et cheminant avec un bonnet de coton blanc à mèche sur une véritable haquenée, avait, deux sacs pendus à ses flancs: dans l’un étaient du vin de Malaga, du bouillon et des biscuits; dans l’autre, une seringue.
2. Henri-François Delaborde (1764 – 1833). Commandant la 1e division du corps d’observation de la Gironde sous Junot, il est gouverneur de Lisbonne le 2 décembre 1807 (NDLR)
3. Je n’ai su l’existence de cette lettre que par les Mémoires de la duchesse d’Abrantès; voici d’ailleurs le passage dans lequel le duc d’Abrantès s’exprime ainsi: ” J’ai été bien content de Thiébault que tu connais depuis longtemps; il a agi en ces circonstances difficiles avec le courage d’un héros et la bonté d’une femme. » (1e édition, 1833 – 1835, t. X, p. 385.)
4. Il manqua, au reste, de lui en coûter la vie. Le surlendemain de notre arrivée, nous avions travaillé à la même table depuis quatre heures du matin, dans une pièce d’un appartement supérieur; il était cinq heures du soir, et nous venions de descendre pour nous mettre à table; nous, n’avions pas déployé nos serviettes, lorsque mon valet de chambre accourut pour nous dire que toutes les corniches de la pièce que nous quittions venaient de s’effondrer et avaient écrasé et notre table et les deux chaises que nous avions occupées onze heures durant. Nous allâmes vérifier les dégâts; tous nos papiers étaient déchirés et maculés d’encre; les rideaux en étaient tachés à dix pieds de haut, et ce bouleversement était le résultat d’un tremblement de terre dont, en descendant l’escalier, nous ne nous étions pas aperçus.
5. De toutes les personnes de cette famille que j’ai connues à Lisbonne, il ne reste plus que le second fils, qui toujours a été aussi peu digne des siens que de sa femme. M. Ratton père, qui a survécu à son fils aîné et à ses deux brus, est mort depuis bien des années, et, des onze enfants qu’a eus son fils aîné, il n’existe plus qu’une fille, héritière de leur fortune et de leurs qualités, elle a associé à son sort le fils aîné de son oncle et de son tuteur, le chevalier Daupias, consul général du Portugal à Paris, homme excellent et de capacité, honorable et honoré, dont le fils, quoique bien jeune encore,justifie par ses mérites le choix que sa cousine a fait de lui.
6. Il avait été anobli, c’est-à-dire fait hidalgo et chevalier de l’ordre du Christ. Il avait pris pour armes trois petits rats.
7. J’aimais fort aussi les limones, et extrêmement les tangerines, petites oranges de la grosseur des pommes d’api, et dont l’écorce est mince comme une feuille de papier. Quant aux ananas, dont un plat paraissait chaque jour sur la table de M. Ratton, je n’en ai jamais fait grand cas
8. Ce payeur, M. Thonnelier, avec qui je m’étais lié à Bayonne au point que nous ne nous quittâmes pas et que nous occupâmes les mêmes logements jusqu’à Lisbonne, n’était pas un homme d’esprit, mais il avait la bosse du calcul et le génie des affaires. Il avait vu de suite le parti qu’on pourrait tirer de MM. Ratton, très riches négociants et fort au courant des finances du pays, et il ne négligea aucune occasion de faire, à défaut de cette opération colossale, d’autres opérations avec eux; mais il regretta toujours la première, car, me disait-il, « une opération comme celle-là dépasse la portée du public, et personne n’en jase, tandis que les grappillages font crier tout le monde».
9. Ma sœur me parlait des tributs qu’en ses derniers moments et au jour de son enterrement, mon père, pour prix de soixante-quatorze ans de vertus patriarcales, avait reçus de tous ceux qui l’avaient connu, d’un grand nombre d’habitants de Versailles et de toutes les autorités. Elle ajoutait qu’elle avait fait mouler son visage.
10. Carrion de Nisas m’a dit que pendant qu’il était employé au dépôt de la guerre, il avait brûlé la minute de cette lettre. C’était une soustraction très inutile, mais sans grande conséquence, et toutes les soustractions faites dans les archives du ministère n’ont pas été aussi peu importantes. Le général Clarke, qui a gagné ses grandes dignités sans sortir des bureaux, de siége en siège; a pu faire disparaître le dossier d’un procès infâmant pour son père. Ce père, garde magasin, avait été, pour vol, condamné à une peine infamante, sur la plainte de M. Walsh-Serrant. Mme veuve Walsh-Serrant eut, en 1816, quelque chose à demander au ministre de la guerre et hésitait à se présenter au fils d’un homme que son mari avait déshonoré; cependant elle y alla, fut reçue à merveille et obtint tout ce qu’elle voulait.

Quant à ce Clarke, qui, pour 30,000 francs, venait d’acquérir, d’un des Clarke d’ Angleterre, des titres au moyen desquels il parvint à faire croire qu’il appartenait à cette famille, il eut la hardiesse de dire à Mme Serrant : « Je sais, madame, qu’il y a eu quelques différends entre nos deux maisons, mais je vous prie de croire que tout est oublié. » Le général Vignolle, qui tenait ces faits de Mme Serrant, me les a contés. On sait, du reste, qu’après avoir trahi le Directoire pour le général Bonaparte, il trahit l’empereur pour les Bourbons, qu’il exécra, par la suite et qu’il maudit en mourant. Mais je me suis éloigné des pièces supprimées dans les archives, et j’y reviens. Le maréchal Macdonald,  sous le ministère de son ami Bournonville, est parvenu à s’approprier des pièces relatives à la contribution d’Arpino (v. t. II, p. 340) et un mémoire fait par le général Andréossy sur la guerre de Naples. Bory de Saint-Vincent, colonel à l’Institut et savant au corps d’état-major, dont la gravure est partout, mais dont le nom ne restera guère qu’au pic auquel il a donné son nom, me montra un jour (dans un omnibus) des pièces qu’il venait de s’approprier, lui, chargé du classement d’une partie des papiers du dépôt de la guerre, pièces qui prouvaient que le général Sébastiani avait été battu par un corps anglais, alors que, dans ses rapports, Sébastiani s’était vanté d’avoir battu le corps anglais; et non seulement Sébastiani n’avait pas pris l’artillerie de ce corps, comme il le disait, mais il avait perdu toute la  sienne; imposture et forfanterie que les journaux anglais avaient révélées à l’Empereur et relativement auxquelles le prince de Neuchâtel avait été chargé d’écrire à ce Sébastiani des lettres foudroyantes. Je pourrais parler encore d’un grand nombre de pièces qui, par les ordres du maréchal Soult, ont été soustraites – et remplacées par d’autres faites à loisir; mais ce qu’e j’ai dit suffit pour prouver, combien les savants doivent être prudents avant d’invoquer un témoignage en apparence aussi véridique que celui d’un dépôt d’archives.

11. Au cours d’une lettre qu’il écrivait de Lisbonne à sa femme et que celle-ci a publiée dans ses Mémoires (édition citée, tome XII, page 9), le général Junot parle des dames qui composaient la société féminine de l’état-major français; il dépeint Mme Foy comme une assez jolie blonde, le nez en l’air et d’une physionomie « très… très Roxelane », et cette insistance pour rappeler, à propos d’elle, la plus  séduisante, mais·aussi la plus hardie des sultanes favorites, parait significative. Tout au contraire, il représente Mme Trousset bien plus belle que Mme Foy, mais d’une vertu résistante:, « Il ne faut pas », dit-il, « se hasarder auprès de celle~là. Je ne sais ce qu’on a conté sur elle, mais ce que je sais, moi, c’est que j’ai été repoussé  et repoussé avec cet accent qui vous dit: N’y revenez pas. » Ce contraste entre les deux portraits se particularisait peut-être en certaines phrases qui semblent tronquées; tel qu’il nous est parvenu, ne laisse-t-il pas percer bien des sous-entendus, qui pour raient appuyer de réelle créance les faits rapportés ici par le baron Thiébault. Ces faits se complètent de celui qu’on lira plus loin, de cet imperturbable défilé que le général Junot fit, en compagnie de Mme Foy, sitôt après le désastre de Vimeiro, devant le front de toute l’armée; ils ne prêtent pas seulement à des scènes pittoresques, mais appartiennent à l’histoire; toutefois ils concordent mal avec la haute réputation que la plupart des biographies attribuent à la femme du général, mort dix-sept ans plus tard rayonnant de la gloire des plus grands tribuns. Notre désir d’impartialité nous imposait l’obligation de signaler cette importante contradiction, en faveur de celle qui resta la compagne aimée d’un homme illustre)
12. Dmitry Nikolaevich Senyavin (1763 – 1831). En 1808 sa flotte est bloquée dans le port de Lisbonne par la flotte anglaise. Ses navires seront cédés à l’Angleterre en 1809. (NDLR
13. Remontés sur le pont, l’amiral nous demanda si nous avions entendu une de ces musiques russes, musiques sans paroles, orchestre à voix, où les hommes sont les instruments et où chacun de ces instruments vivants ne fait jamais qu’une même note et , une seule note à la fois. Ce fut avec un indicible étonnement que nous entendîmes ces hommes mettre la plus grande netteté, la plus grande précision à exécuter les morceaux les plus compliqués