Mémoires du Prince de Metternich, Chancelier de Cour et d’État.

CHAPITRE IV

METTERNICH AMBASSADEUR D’AUTRICHE A LA COUR DE NAPOLÉON
(1806-1809).

Les suites de la bataille d’Austerlitz rendaient impossible le maintien au pouvoir des hommes qui avaient entrepris la guerre de 1805. Le comte de Colloredo, ministre du cabinet, et le comte de Cobenzl, vice-chancelier de Cour et d’État, se retirèrent, et l’Empereur prit pour ministre des affaires étrangères le comte de Stadion, son ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Comme l’Empereur Alexandre avait manifesté le désir de me voir ambassadeur en Russie, je reçus l’ordre de quitter Berlin et de me rendre à mon nouveau poste en passant par Vienne.

Vienne, 12 mars 1806. M. le comte Clément de Metternich-Winnebourg, ministre plénipotentiaire de l’Empereur d’Autriche à Berlin, vient d’arriver ici. C’est un jeune homme plein de talent et qui fera le plus grand chemin. Il a, en général, tout ce qu’il faut pour réussir. (L’Abeille du Nord, n° 23 – Saint-Petersbourg)

Arrivé dans cette capitale au commencement d’avril, je descendis chez le comte de Stadion, qui m’informa qu’au lieu d’aller à Saint-Pétersbourg, j’aurais à me rendre à Paris. Le comte Philippe de Cobenzl, qui venait d’être choisi pour occuper le poste d’ambassadeur en France, n’avait pas été agréé par Napoléon, qui me désignait comme étant le plus apte à renouer les relations qu’il désirait voir rétablies dorénavant entre les deux Empires.

Voici ce que j’ai appris plus tard sur les motifs qui inspiraient alors Napoléon. Mon collègue français à Berlin était M. de Laforest, homme de confiance du prince de Talleyrand, dont il a été déjà parlé plus haut. Avant la conclusion de l’alliance entre l’Autriche, la Russie et la Prusse, lorsque la situation était très-tendue, la position de M. de Laforest était devenue très-difficile. Comme j’ai pour habitude de ne pas mêler les questions d’affaires et les questions de personnes, je m’efforçai de maintenir mes rapports avec mon collègue français sur un pied de franche politesse. Ces rapports durèrent pendant les différentes phases des événements. Cela n’échappa point à M. de Talleyrand, dont la politique n’était pas hostile à l’établissement de bonnes relations entre la France et l’Autriche. Le comte de Cobenzl s’était usé à Paris: on voulait dans cette capitale un homme nouveau; le choix tomba sur moi.

La nouvelle de ce changement de destination me frappa comme un coup de foudre. C’est à regret que je renonçai au poste de Saint-Pétersbourg; car mes relations personnelles avec l’Empereur Alexandre m’avaient permis d’espérer que je pourrais servir mon maître d’une manière utile, et en même temps plus conforme à mes vues politiques que ne le serait la sphère d’action qui m’attendait à Paris auprès de Napoléon. D’autre part, la tâche de représenter l’Autriche immédiatement après la paix de Presbourg offrait de si nombreuses difficultés, que j’avais peur de n’être pas à la hauteur de ma mission. Le lendemain de ma nomination je vis l’Empereur François, et je pris la liberté de lui exposer l’embarras de ma situation. Il m’accueillit avec sa bonté habituelle, me complimenta sur mon attitude à Berlin, et me représenta la nécessité de me résigner à ce qu’il appelait ma destinée dans des termes tels, qu’il me fut impossible de résister à sa volonté.

C’est ainsi que je me trouvai engagé dans une voie contraire à mes goûts; mais, résolu comme je l’étais à subordonner en tout temps mes préférences à mes devoirs, j’étudiai la ligne que j’aurais à suivre. Napoléon m’apparaissait comme la Révolution incarnée, tandis que dans la puissance que j’avais à représenter auprès de lui, je voyais la plus sûre gardienne des bases sur lesquelles reposent la paix sociale et l’équilibre politique. En considérant ma tâche sous ce point de vue, je reconnaissais toute l’importance des fonctions que j’avais à remplir. Je ne craignais pas de m’égarer dans ces voies fausses où tant d’hommes se laissent entraîner par une imagination malade, et plus encore par leur amour-propre; car je me sentais exempt de ces défauts ; mais, d’autre part, je ne m’aveuglais pas sur le nombre et le danger des écueils de ma nouvelle position. Aussi ai-je cru devoir tout d’abord borner mon ambition à empêcher le mal là où je voyais l’impossibilité de faire le bien.

Je consultai les archives de la chancellerie, mais n’y trouvai guère de documents capables de m’instruire. La Révolution française n’avait pas encore été comprise par les hommes que le hasard avait mêlés à cette épouvantable catastrophe sociale. La carrière parcourue par Napoléon en si peu de temps avait  ébloui bien des observateurs, et ne leur avait pas laissé le loisir de peser froidement, impartialement, les conditions sur lesquelles reposait son existence. J’entrepris cette tâche avec ardeur, convaincu que l’analyse de ce produit personnifié de la Révolution m’éclairerait nécessairement sur la manière dont cet homme, parti de si bas, avait pu s’élever si haut. Les uns ne voyaient en Napoléon que le grand général; d’autres cherchaient à expliquer son élévation par la supériorité de son esprit politique; d’autres enfin ne voulaient l’admettre que comme un aventurier comblé par la fortune : tous oubliaient que pour se rendre compte des succès prodigieux de cet homme, il était indispensable de tenir compte à la fois de ses qualités personnelles et des circonstances au milieu desquelles il a vécu.

Je quittai Vienne au mois de juillet 1806. Arrivé à Strasbourg, je me vis empêché de continuer mon voyage. On avait reçu à cet effet des ordres de Paris : le prétexte allégué par les autorités locales était qu’elles ne pouvaient me laisser continuer ma route faute d’instructions positives. Mais la véritable cause de cette mesure arbitraire était la présence à Paris de M. d’Oubril, par l’intermédiaire duquel Napoléon avait espéré parvenir à s’entendre avec la Cour de Russie. Tant que cet accord, auquel l’Empereur Alexandre se refusa dans la suite, ne fut qu’à l’état de projet, ma présence à Paris parut intempestive à l’Empereur des Français. Si j’étais arrivé à temps dans cette capitale, mon influence aurait en effet empêché le jeune et inexpérimenté négociateur de se compromettre d’une manière aussi mortifiante pour lui. Dès que les négociations engagées avec M. d’Oubril eurent abouti à une convention sub spe rati, je reçus l’autorisation de continuer mon voyage, et j’arrivai à Paris le 4 août. Le lendemain, je me rendis chez le prince de Bénévent (Talleyrand), alors ministre des affaires étrangères, que je ne connaissais pas encore personnellement. Il me reçut avec les dehors d’une parfaite cordialité, se montra porté à un système de relations intimes entre la France et l’Autriche, et se vanta de la modération qu’il avait déployée lors des négociations qui amenèrent la paix de Presbourg. Comme il disait vrai, je pris position de mon côté, et lui exposai ce qu’étaient dans la pensée de l’Empereur ces relations amicales, qu’il ne faudrait jamais confondre avec la soumission.
En réalité, c’est à Paris seulement que commença ma vie publique. Tout ce qui précède a, je crois, suffisamment démontré l’indépendance de mon caractère. Ayant des principes arrêtés, je ne voulais ni ne pouvais plier quand il s’agissait de les défendre. La destinée me plaçait de bonne heure en face de l’homme qui, à cette époque, était l’arbitre du monde; je me sentais le devoir et le courage de ne jamais faire aux circonstances un sacrifice que je ne pusse justifier à mes propres yeux comme homme d’État et comme simple particulier. J’obéissais à la voix de ma conscience, et je ne crois pas que Napoléon ait eu une bonne inspiration en me faisant appeler à des fonctions qui me mettaient à même d’apprécier ses grandes qualités, mais aussi d’apprendre à connaître ses défauts, défauts qui finirent par l’entraîner à sa perte et par délivrer l’Europe du joug sous lequel elle avait gémi.

Cette étude me fournit les moyens dont il eus lieu d’éprouver l’efficacité quelques années plus tard.

Je me présentai devant Napoléon; à la première audience qu’il me donna à Saint-Cloud, je m’abstins de lui adresser l’allocution d’usage. Je me bornai à lui dire qu’appelé, conformément à son propre désir, à représenter l’Empereur d’Autriche auprès de sa personne, je m’efforcerais en toute circonstance d’affermir les bonnes relations entre les deux Empires en m’appuyant sur les bases sur lesquelles seules pouvait se fonder une paix durable entre des États indépendants. Napoléon me répondit en termes très-simples, et, dans la suite de nos relations personnelles, je pus constater l’effet durable de ce début.

A cette époque, la France avait besoin d’ordre; elle le sentait. Elle aurait suivi sans peine une voie pacifique, si l’esprit de conquête de Napoléon ne l’eût poussée dans un système qui finit par causer sa perte. La guerre avec la Prusse était imminente. Pourtant il aurait dépendu de lui de l’éviter. Il ne le voulut pas; l’avenir aurait justifié son refus de maintenir la paix, s’il n’avait abusé de sa victoire.

On ne trouvera pas dans ce livre le récit de faits qui appartiennent à l’histoire diplomatique et militaire; il faut chercher les matériaux pour l’histoire du temps dans les correspondances officielles gardées au dépôt des Archives de l’État. Il ne rentre pas dans mon plan de rappeler le détail des mille travaux que j’ai eu à fournir pendant ma longue carrière politique. Le présent ouvrage est uniquement destiné à faire connaître ce qui concerne ma personnalité et ce qui a rapport à la situation morale où m’ont placé les événements de mon époque : ceux auxquels j’ai assisté en simple spectateur, aussi bien que ceux dans lesquels j’ai joué un rôle actif.

Selon moi, la victoire d’Iéna marque l’apogée de la puissance de Napoléon. Si, au lieu de vouloir anéantir la Prusse, il avait borné son ambition à affaiblir cette puissance et à la faire entrer ainsi réduite dans la Confédération du Rhin, il aurait pu donner une base solide et durable à l’édifice immense qu’il était parvenu à élever. C’est ce que la paix de Tilsit ne put faire; que dis-je ? elle a singulièrement contribué à ébranler le colosse, parce que les conditions du vainqueur étaient dures et exagérées.

En 1805, la Prusse avait commis une première faute en ne réunissant pas ses forces à celles de l’Autriche et de la Russie; elle en commit une seconde en faisant la levée de boucliers de 1806. Et pourtant c’est à ces fautes accumulées qu’il faut attribuer en définitive la délivrance de l’Europe et la fin de la servitude que l’ambition de Napoléon avait fait peser sur elle. Pour le Roi Frédéric-Guillaume III, la guerre de 1806 n’avait pas été une affaire de calcul, mais bien plutôt la suite d’un mouvement de colère auquel ce prince n’avait pas eu la force de résister. A la tête du parti militaire étaient le prince Louis-Ferdinand de Prusse et quelques rares officiers d’élite; la masse de l’armée ainsi que le peuple subissaient fatalement l’influence de la neutralité que le Roi avait su garder depuis la paix de Bâle, et qui, surtout depuis la dissolution de l’Empire d’Allemagne, avait valu à la Prusse une sorte de protectorat sur l’Allemagne du Nord. Cette situation portait le cachet de la faiblesse, et bien qu’elle flattât les vues étroites d’hommes tels que le comte de Haugwitz, le secrétaire de cabinet Lombard et le général de Phull, elle s’opposait à tout ce qui aurait pu ressembler à un relèvement. Lorsqu’en 1805 Napoléon osa violer la neutralité de la Prusse pour faire réussir une simple combinaison stratégique, il montra à quel point il connaissait bien la situation de la Prusse; et certainement la conduite du comte de Haugwitz après la bataille d’Austerlitz n’était pas de nature à le faire changer d’opinion sur l’énergie de ce pays. Aussi je suis convaincu que la faute politique commise par Napoléon, après les prodigieuses victoires de la campagne de 1806, était en grande partie la conséquence de l’idée fausse qu’il s’était faite du complet épuisement de ses adversaires. Après avoir réduit la Prusse à la situation que lui faisait la paix de Tilsit, Napoléon croyait pouvoir la laisser mourir de sa belle mort, et dans sa pensée les royaumes de Saxe et de Westphalie étaient les héritiers naturels auxquels revenait la succession.

Je me permis, en 1810, de rendre Napoléon attentif à ce qui me semblait avoir été de sa part une faute de calcul. Il ne le contesta pas, et ajouta ces mots : « Que voulez-vous ? j’étais lancé; il fallait bien finir l’œuvre commencée. Vous voyez d’ailleurs à quoi la Prusse peut être bonne. »

Quelques années plus tard, les événements prouvèrent que Napoléon n’était pas infaillible dans ses calculs; ils ont justifié les miens.

L’histoire des États nous montre rarement des vicissitudes aussi extraordinaires que celles qui nous frappent dans l’histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric le Grand jusqu’après la paix de Tilsit.

Simple principauté électorale au début, devenue après quatre règnes une puissance de premier ordre, la Prusse, à la suite des campagnes de 1806 et de 1807, était ébranlée jusque dans ses fondements et menacée dans son existence même. Tout ne semble être qu’une suite de contradictions dans les annales de ce royaume, et ces annales embrassent à peine un siècle. En moins de cent ans, ce pays stérile et presque désert parvint à une puissance telle que plus d’une fois ses Souverains furent appelés à être les arbitres de l’Europe, et ce degré de puissance, il l’atteignit malgré les secousses et les tempêtes qui le
menaçaient à l’intérieur et au dehors. Depuis l’année 1740, l’armée prussienne n’avait pas cessé un instant d’être sur le pied d’activité. Le nombre de ses soldats était hors de toute proportion avec le chiffre de la population et les ressources du pays; mais cette armée nombreuse, loin de l’épuiser, porta la monarchie à un degré de puissance que ses grands princes n’auraient jamais osé rêver. Frédéric II, à son lit de mort, disait à son jeune neveu que ses successeurs feraient de plus grandes choses que lui s’ils savaient seulement garder ses conquêtes. Ils les ont non-seulement gardées, mais doublées; et ce n’est pas au milieu de nations moins civilisées que cet État s’est formé et agrandi. Il a fait bien plutôt toutes ces conquêtes aux dépens de puissances plus considérables et plus riches. Les bouleversements qui depuis 1789 menaçaient d’engloutir le monde civilisé servirent à son agrandissement. Toutes les puissances qui firent la guerre à la France s’épuisèrent. La Prusse seule tirait parti de tous les événements; au milieu de l’oppression générale, elle savait poursuivre tranquillement son chemin et se courber sous la volonté du vainqueur. Chaque campagne lui offrait un prétexte pour étendre son influence; chaque armistice consacrait ses empiétements sur des voisins faibles ou craintifs, ou déterminait les petits princes à venir se ranger sous sa bannière; enfin, chaque traité de paix lui apportait une récompense pour des efforts qu’après tout elle n’avait faits qu’en vue de son agrandissement. Voilà quelles étaient les suites de la puissante impulsion que le génie de ses premiers Rois avait donnée au pays.

Les observations que je pus faire dans la capitale même de la France, pendant  toute la durée de la guerre de 1806 et de 1807, étaient en contradiction absolue avec les détails que les organes du gouvernement cherchaient à répandre sur la situation du pays. J’eus occasion de me convaincre du soin infini que prenait Napoléon pour augmenter l’effet de ses victoires. L’annonce d’un succès était précédée de bruits de défaite savamment lancés ; les membres du gouvernement eux-mêmes faisaient semblant d’être tourmentés par les plus vives appréhensions, et tout à coup le canon des Invalides tonnait en l’honneur des victoires dont ils étaient déjà instruits. En se servant d’un moyen aussi mesquin, Napoléon poursuivait sans doute un double but : il voulait donner plus d’éclat à son succès et mettre sa police à même d’apprendre à connaître l’opinion des individus. Sous le premier rapport, il peut bien avoir réussi jusqu’à un certain point; mais sous le second point de vue, il fut moins heureux. Paris était alors dans un état de torpeur qui provenait du sentiment de l’oppression que l’Empereur faisait peser sur toutes les classes de la société. Aussi, à l’exception des agents provocateurs, pas une personne un peu en vue ne se serait risquée à exprimer tout haut une opinion défavorable au gouvernement; quant aux héros en paroles, ils ne sont à craindre nulle part. L’impression que la nouvelle d’une victoire de Napoléon faisait naître dans le public parisien, ce n’était pas la joie, mais bien la satisfaction d’avoir échappé aux conséquences d’une défaite et de voir que son repos intérieur ne courait pas risque d’être troublé à la suite d’un événement de ce genre, l’Empereur pouvait à juste titre dire en ce temps-là : « La France, c’est moi.« . Les éléments révolutionnaires n’étaient qu’assoupis. En Europe, la France n’avait pas un ami; c’était donc toujours un sentiment d’inquiétude qui dominait le plaisir causé par une victoire de l’armée française; car chacun savait que ces victoires nécessitaient toujours de nouveaux succès .

L’achèvement de l’œuvre, dont personne ne pouvait calculer l’immensité, était à ce prix. Le mot magique de « gloire nationale« , si souvent répété du temps de la Restauration, ne produisait pas alors le même effet. À peu d’exceptions près, la nation aurait volontiers donné la gloire pour la sécurité.. Sous la Restauration, l’appel à la « gloire » fut une arme de l’opposition bonapartiste et révolutionnaire; sous l’Empire, les adversaires du régime impérial furent unanimes à condamner les tendances belliqueuses.

Enivré par ses victoires, Napoléon revint des bords du Niémen à Paris. Le premier contre-coup de l’orgueil de l’insatiable conquérant, qui sentait l’immensité de sa puissance, fut ressenti par le corps diplomatique à la présentation d’usage, où les représentants des puissances étrangères réunis eurent, chacun à son tour, à s’entendre dire des choses désagréables par l’Empereur. Aux sarcasmes de tout genre succédaient des menaces de guerre. C’est moi qui m’en tirai encore le mieux, bien que dans les négociations relatives à une rectification de frontières entre l’Autriche et le royaume d’Italie, qui aboutirent un peu plus tard à la convention de Fontainebleau, l’humeur du maître se fit sentir d’une manière peu satisfaisante pour l’Autriche.

Ce fut aussi vers la même époque que les princes de la nouvelle Confédération du Rhin vinrent à Paris rendre hommage à leur nouveau suzerain pour le féliciter de ses récentes victoires. A leur tête se trouvait le prince primat, baron de Dalberg. Environ six semaines après l’arrivée de ce prince, j’eus une audience de Napoléon à Saint-Cloud. Je rencontrai dans l’antichambre le prince primat, qui était venu prendre congé de l’Empereur. Il me parlait de la grande situation de la Confédération, de la reconnaissance de ses membres envers l’Empereur, et des hautes destinées auxquelles était appelée la patrie d1lemande, juste au moment où il fut invité à passer dans le cabinet de Napoléon. Il resta de huit à dix minutes environ avec l’Empereur; ensuite vint mon tour.

Napoléon s’excusa de m’avoir fait attendre si longtemps. Je lui fis observer que moi du moins je n’avais pu trouver le temps long, vu que l’audience du prince primat m’avait paru assez courte, surtout pour une audience de congé. « Eh ! que voulez-vous ? me dit Napoléon en riant, cet homme est un songe-creux. Il ne cesse de me tourmenter pour que je reconstitue ce qu’il appelle la patrie allemande. Il veut avoir son Ratisbonne, sa Chambre impériale avec toutes les traditions de l’ancien Empire d’Allemagne. Il a essayé de me parler encore de ces balivernes, mais j’ai coupé court à ses divagations. Monsieur l’abbé, lui ai-je dit, je m’en vais vous confier mon secret. Les petits en Allemagne voudraient être protégés contre les grands ; les grands veulent gouverner selon leur fantaisie ; or, comme je ne veux de la fédération que des hommes et de l’argent, et que ce sont les grands et non les petits qui peuvent me fournir les uns et l’autre, je laisse en repos les premiers, et les seconds n’ont qu’à s’arranger comme ils pourront ! »

Mes relations personnelles avec Napoléon reprirent bientôt le caractère qu’elles avaient avant son entrée en campagne. Vers cette époque, le général comte Pierre Tolstoy vint en France comme ambassadeur de Russie. L’Empereur Alexandre lui avait fortement recommandé de s’attacher à moi et de suivre mes conseils. Jusqu’à ce jour le comte de Tolstoy n’avait pas servi dans la diplomatie; du reste, la tournure de son esprit et ses connaissances exclusivement militaires ne lui auraient jamais permis d’embrasser cette carrière : il ne fit que se soumettre à la volonté du Czar en acceptant le poste d’ambassadeur à Paris. Le choix de l’Empereur convenait parfaitement à la situation, selon moi. Conservateur zélé, adversaire du système de conquête par goût et par conscience, cet « ambassadeur malgré lui » ne faisait pas mystère de ses opinions, et n’en gagna pas moins l’estime de celui dont il était chargé de surveiller les tendances. Le comte de Nesselrode, qui fut plus tard vice-chancelier de l’Empire russe, occupait alors le poste de premier secrétaire d’ambassade sous les ordres du comte de Tolstoy. C’est de cette époque que date notre intimité, et dans les différentes phases de notre vie politique, le caractère de nos relations ne s’est jamais démenti.

Après la paix de Tilsit, l’Empereur des Français avait tourné ses regards du côté de l’Espagne. Pour assurer l’exécution de ses plans, il avait jugé nécessaire de paralyser la Russie après avoir, dans deux guerres successives, vaincu l’Autriche et la Prusse et protégé la frontière orientale de son Empire par la Confédération du Rhin. Son entreprise ne réussit que trop bien. Les conférences qui eurent lieu à Erfurt entre Napoléon et l’Empereur Alexandre étaient un piège tendu au Czar. Au fond, Napoléon ne songeait ni à la Porte ni à l’Asie, et si la haine qu’il avait vouée à l’Angleterre lui suggéra un moment l’idée de l’attaquer dans ses possessions asiatiques, ce projet n’exista que comme une éventualité subordonnée à la réunion de circonstances difficiles à prévoir. Napoléon s’occupait plutôt  de compléter son système continental et de chasser les Bourbons du trône d’Espagne. L’exagération de ces plans, déjà gigantesques par eux-mêmes, a provoqué quelques années plus tard la chute de Napoléon, de même que son entreprise contre l’Espagne, cette lourde faute, n’a fait que hâter la catastrophe.

Napoléon quitta Paris au mois d’août. L’histoire s’est chargée d’enregistrer les événements dont l’Espagne fut le théâtre, et d’apprendre à la postérité leur contre-coup sur les destinées de l’Europe. L’impression que ces événements firent sur le cabinet autrichien fut très-vive. Je l’ai devinée plutôt que je n’en ai été instruit par la voie officielle. Comme je désirais sortir d’une situation qui ne me permettait pas d’obtenir les renseignements nécessaires, je sollicitai la permission de profiter de l’absence de l’Empereur pour me rendre à Vienne afin de m’y renseigner et de transmettre à mon Souverain les informations que j’avais recueillies. Ma demande m’ayant été accordée, je me mis en route le 4 octobre et arrivai le 10 à Vienne.

L’entrevue d’Erfurt eut lieu dans le cours des mois de septembre et d’octobre 1808 . Le général baron de Vincent y fut envoyé de Vienne sous le prétexte d’aller saluer les deux Empereurs; depuis la paix de 1805 jusqu’à mon arrivée, il avait rempli les fonctions d’ambassadeur à Paris. Son caractère franc et loyal, ainsi que la tournure de son esprit, lui avaient valu l’estime de Napoléon. L’Empereur François n’aurait pu choisir un homme plus capable de mener à bien cette mission délicate. Instruit de ce qui se passait à Erfurt par lui aussi bien que par mon collègue Tolstoy, je prévis que du rapprochement de deux puissances comme celle de Napoléon et celle d’Alexandre résulterait forcément une série d’épouvantables complications; car ce rapprochement ne se justifiait par aucun motif sérieux, et l’Empereur des Français n’avait voulu que tendre un piège au Czar. Mais Napoléon se trompa dans ses calculs; car, en spéculant sur la durée de l’erreur d’Alexandre, il s’abusa sur le temps qu’il lui faudrait pour accomplir la révolution d’Espagne.

Le chancelier comte de Romanzow suivit de près Napoléon après son retour d’Erfurt. Il me connaissait depuis ma première jeunesse; car, à l’époque où il s’était installé à Francfort comme envoyé de Russie près les Cours du Rhin, il avait été le collègue de mon père. Pendant son séjour à Paris, le comte vécut avec moi sur un pied d’intimité; d’autre part, il s’appliquait à faire une cour assidue au soi-disant nouvel allié de la Russie. En agissant ainsi, il était de bonne foi, et, j’en suis convaincu, il prenait cette alliance au sérieux. Je suis persuadé qu’il ne faisait qu’obéir à la voix de sa conscience, quand il s’efforçait de redresser mes idées au sujet de cette nouvelle phase politique.

Le comte de Romanzow, homme d’esprit, mais d’une intelligence assez superficielle, s’était laissé prendre dans les filets de Napoléon. Comblé de prévenances par l’Empereur, il prenait ses démonstrations pour de l’argent comptant. Il finit par en être tellement ébloui que, dans le cours d’un long entretien qu’il eut avec moi sur je ne sais plus quelle éventualité, il pensa me fermer la bouche en me disant: « J’ai Napoléon dans ma poche; croyez-vous que je le lâcherai ?« . Par un singulier concours de circonstances, je sortais à l’instant même de chez l’Empereur, et j’avais emporté de ma conversation avec lui un pressentiment qui ne tarda pas à se réaliser. En causant, Napoléon s’était exprimé avec une entière franchise sur le compte du chancelier, et n’avait pas fait mystère de la mince opinion qu’il avait de lui comme homme d’État.

Dans la situation générale des affaires, j’avais un rôle assez singulier. Placé aux avant-postes pour observer le mouvement dont l’Empereur des Français formait le centre; représentant près de lui un grand monarque dont le royaume avait succombé sous le poids des événements, tout en étant prêt à se relever à la première occasion; pénétré du danger que courrait mon pays s’il s’engageait dans une nouvelle guerre avec la France sans s’être assuré des chances probables de succès, je comprenais que ma tâche se réduisait à remplir le rôle, d’un spectateur inactif et aussi impartial que pouvait l’être un homme de cœur, à une époque où le monde traversait une révolution sociale. Nulle part la lutte des éléments en fermentation n’était plus ardente que dans le grand pays que j’habitais. Au delà des frontières de la France, les gouvernements ne connaissaient encore qu’un souci: c’était la résistance aux empiétements politiques du conquérant qui avait placé sur sa tête la couronne impériale. Au fond, la lutte entre les différents systèmes de gouvernement était circonscrite à la France. Parvenu au comble de sa puissance grâce à la révolution sociale, Napoléon était occupé à étayer par des institutions monarchiques le trône qu’il avait créé. Les partis subversifs ayant affaire à un homme qui, également grand comme législateur et comme général, connaissait son pays et l’esprit de sa nation mieux que n’importe lequel de ses devanciers politiques, songeaient avant tout à sauver du naufrage ce qu’ils espéraient mettre à l’abri des envahissements de la puissance impériale : efforts inutiles, mais qui n’en étaient pas moins curieux à observer.

Mon attitude impartiale me valut la confiance des hommes marquants des différents partis, à commencer par Napoléon lui-même. Un seul faisait exception : je n’ai jamais vu La Fayette. Quand l’Empereur me parlait de lui, c’était avec le dédain qu’il témoignait en général à tous les gens qu’il prenait pour des idéologues. Parmi les plus zélés courtisans du gouvernement impérial, on rencontrait les partisans les plus fanatiques d’un régime qui, après avoir versé des flots de sang, s’en était allé en fumée sous le Directoire. Napoléon parlait de ces hommes avec un profond mépris; un jour il me dit :

Ces gens qui étaient naguère les agents d’un gouvernement inique et cruel, je les emploie a« ujourd’hui à la construction du nouvel édifice social. Il y a parmi eux de bons ouvriers; le mal était qu’ils voulaient tous être architectes. Du reste, voilà bien les Français. Vous en trouveriez difficilement un qui ne se crût capable de gouverner le pays !« 

Parmi les tristes célébrités d’une sanglante époque, je citerai Barère, qui avait mérité en son temps le surnom d’Anacréon de la guillotine. A ma grande surprise, cet homme me fit un jour demander un entretien. Je trouvai en lui les traces de cette fausse élégance qui avait aussi caractérisé Robespierre. Le motif qui l’amenait chez moi, c’est qu’il sollicitait une  faveur pour un de ses parents. À en juger d’après sa physionomie, on l’aurait pris pour l’être le plus inoffensif du monde. J’aurai peut-être encore à parler de personnages de l’espèce des Barère et des Merlin de Thionville, dont le règne avait fini avec celui de la Terreur.

Comme je l’ai dit plus haut, Napoléon s’occupait de la révolution d’Espagne. Il se mit en devoir de se rapprocher du théâtre sur lequel devait se jouer ce grand draine. Les événements futurs pouvaient ouvrir des perspectives que le cabinet de Vienne ne devait pas négliger de faire entrer en ligne de compte. Les préparatifs qu’on faisait en Autriche annonçaient des intentions belliqueuses. Avant de quitter Paris, Napoléon voulut faire une manifestation contre l’Autriche ; dans ce but, il choisit l’audience solennelle qu’il avait l’habitude d’accorder au corps diplomatique le 15 août, jour de sa fête. (Jusqu’à l’époque du Concordat, la Saint-Napoléon n’avait pas son jour dans le calendrier. L’Empereur des Français obtint du Pape Pie VII que la fête de son patron tombât le jour de l’Assomption. Comme ce jour était celui d’une des grandes fêtes établies par suite d’une entente avec le Saint-Siége, l’Empereur le choisit afin que sa fête coïncidât avec une fête religieuse célébrée dans toute la France.)

Ces audiences précédaient immédiatement le service divin, auquel l’Empeçeur allait assister avec une suite nombreuse dans la chapelle du château de Saint-Cloud. A midi moins quelques minutes, le corps diplomatique fut introduit dans la salle d’audience. Je pris dans le cercle ma place habituelle; j’avais à ma droite le comte de Tolstoy, et le reste du corps diplomatique formait un demi-cercle dont le centre était l’Empereur. Dans les solennités de ce genre, les princes de la famille, les ministres à portefeuille, les dignitaires de la Cour et les aides de camp se rangeaient derrière lui.

Après quelques instants d’un silence inaccoutumé, Napoléon, d’un air sérieux qui annonçait la préméditation, s’avança vers moi jusqu’à la distance de deux pas. Là, il s’arrêta et m’adressa à haute voix la question suivante : « Eh bien ! monsieur l’ambassadeur, que veut l’Empereur votre maître ? Songe-t-il à me faire revenir à Vienne ?« . Cette apostrophe ne me déconcerta pas; je lui répondis avec calme et sur le même ton que lui. A mesure que notre conversation se prolongeait, elle prenait toujours davantage le caractère d’une manifestation publique voulue par Napoléon. Celui-ci élevait de plus en plus la voix, comme il avait l’habitude de le faire chaque fois qu’il poursuivait le double but d’intimider son interlocuteur et de frapper les assistants. Je ne baissai pas le ton, et combattis par l’ironie les vains arguments qu’il produisit; de temps à autre, Napoléon en appelait au témoignage du comte de Tolstoy; nais en voyant que celui-ci s’obstinait à garder le silence, il s’interrompit au milieu d’une phrase, tourna sur les talons et s’avança vers la chapelle sans avoir fait le tour du cercle. Cette scène avait duré plus d’une demi-heure. L’Impératrice Joséphine et sa suite attendaient dans la salle que l’Empereur avait à traverser, et l’on ne pouvait s’expliquer la longueur de cette soi-disant audience diplomatique.

Aussitôt que Napoléon eut quitté la salle, je fus entouré de tous mes collègues, qui venaient me féliciter au sujet de la leçon que, selon eux, j’avais donnée à l’Empereur. Quelques heures après, j’allai chez le comte de Champagny, alors ministre des affaires étrangères, qui donnait un grand dîner en l’honneur de la fête du 15 août. Dès mon entrée, il me dit qu’il était chargé par l’Empereur de m’assurer que dans la scène de l’audience il n’y avait eu pour moi rien de personnel, et que le seul but de son maître avait été d’éclaircir la situation. Je donnai l’assurance an ministre que, de mon côté, j’expliquais l’incident de cette manière, et que je ne regrettais pas pour ma part que l’Empereur m’eût fourni l’occasion de déclarer à la face de toute l’Europe ce que voulait le Souverain que j’avais l’honneur de représenter, et ce qu’il ne voulait pas. « L’Europe, ajoutai-je, sera en mesure de juger de quel côté se trouvent la raison et le bon droit. ».  M. de Champagny ne répondit rien.

Pour l’intelligence de la situation morale où se trouvait le cabinet autrichien, il suffira d’indiquer l’état politique de l’Europe à ce moment-là. L’Autriche avait été brisée par la funeste issue de la guerre de 1805. Une Confédération du Rhin, placée sous le protectorat de l’Empereur des Français, avait pris la place de l’ancien Empire d’Allemagne, et après la dernière guerre entre la France et la Prusse, les princes de l’Allemagne du Nord avaient dû à leur tour entrer dans cette confédération. Le Tyrol avait été donné à la Bavière, et le duché de Varsovie avait été placé sous la souveraineté du Roi de Saxe et intercalé entre l’Autriche et la Russie. La paix de Tilsit avait anéanti la Prusse, et l’entrevue d’Erfurt avait amené la conclusion entre la France et la Russie d’une feinte alliance dont le double but était l’approbation tacite donnée par le Czar aux envahissements de Napoléon, et le partage éventuel de l’Empire ottoman entre les deux Souverains.

L’Autriche se trouvait donc dans une situation qui ne pouvait durer. Le cabinet autrichien le sentait bien; cela n’était pas moins évident pour Napoléon, qui déjà considérait l’Autriche comme une proie destinée à ses nouveaux alliés allemands. Ainsi la guerre était inévitable; elle était la conséquence forcée de la situation, elle était même pour notre Empire une condition absolue d’existence. Ce point ne faisait aucun doute pour moi. Mais ce qui importait, ce qui selon moi devait être l’objet des plus sérieuses réflexions, c’était le choix du moment opportun pour commencer la guerre,
c’était le plan à suivre dans la campagne future.

Immédiatement après mon arrivée à Vienne, je me rendis chez le comte de Stadion, qui était alors chargé du portefeuille des affaires étrangères. Il m’éclaira sur la situation; je trouvai qu’on était plus près de la guerre que je n’aurais pu le supposer à mon départ de Paris. Je lui exposai les motifs qui m’avaient déterminé à demander l’autorisation de faire le voyage de Vienne, et je lui fis comprendre qu’il me serait impossible de servir efficacement les grands intérêts confiés à ma garde, si je n’étais complètement initié aux sentiments de la Cour. Le comte de Stadion me témoigna une vive satisfaction en voyant qu’il pouvait s’entendre avec moi. Le lendemain je me rendis chez l’Empereur. A la suite d’un entretien qui dura plusieurs heures, je crus reconnaître que le cabinet était plus avancé dans son action que l’Empereur dans sa résolution, non pas au point de vue de la guerre en elle-même, qu’il regardait avec raison comme inévitable, mais au point de vue du choix du moment opportun. Sa Majesté me recommanda vivement de m’éclairer sur les dispositions qu’on était en train de prendre, et de joindre mes lumières à celles du cabinet.

Enhardi par cet ordre et par la gravité exceptionnelle, des circonstances, je me mis aussitôt à l’œuvre, et j’eu bientôt tiré la situation au clair. Voici comment elle peut se résumer :

Les préparatifs matériels étaient près d’être terminés, si bien que l’armée pouvait entrer en campagne au commencement de l’année 1809. De ce côté-là tout était assuré, et cela dans une mesure telle, que l’ennemi ne pouvait s’en douter, étant donné les revers de la campagne de 1805.

Il n’en était pas de même de la partie morale de cette grande entreprise. Je pus me convaincre que sous ce rapport le cabinet se livrait à plus d’une illusion.
La modification qu’avait subie le plan de campagne primitif devait nécessairement influer sur le côté moral de l’entreprise or, d’après ma conviction intime, la question morale, vu la situation des esprits en Allemagne, méritait d’être prise en considération aussi bien que les opérations militaires elles- mêmes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (1)

Comme je n’avais pas reçu d’instructions de Vienne, je dus me tenir tranquille. C’était tout ce que pouvait souhaiter Napoléon. Il continua à me traiter après mon retour avec sa bienveillance habituelle. Le caractère passif de mon rôle contrastait singulièrement avec l’activité fiévreuse qu’on déployait dans les préparatifs militaires dont j’étais réduit à n’être que le simple témoin. En voyant la nature de mes relations avec la Cour, le public parisien ne pouvait guère se douter qu’une nouvelle guerre avec l’Autriche allait éclater prochainement. Napoléon aimait à procéder par surprise avec les Français, à ne leur annoncer ses guerres que par le canon des Invalides, qui tonnait à la suite d’une première victoire. J’aurais été bien aise de l’empêcher cette fois de faire comme d’habitude. Malheureusement cela ne me fut pas possible; car ce n’est que par le départ inopiné de l’Empereur dans la nuit du 13 au 14 avril, et par l’avis que le comte de Champagny me fit parvenir le 15, portant qu’il avait reçu de son maître l’ordre de signer mes passe-ports, que je fus instruit de la rupture. Le courrier qui devait m’apporter la nouvelle de Vienne avait été arrêté à Châlons-sur-Marne. Du même coup, le ministre des affaires étrangères me donna, au nom de l’Empereur, l’assurance qu’il serait pourvu à la sûreté de ma famille dans le cas où je voudrais la laisser à Paris au lieu de l’emmener avec moi.

J’avais fixé mon départ au 19; mais le directeur général des postes, M. de Lavalette (Un des plus anciens aides de camp du général. Bonaparte. J’avais fait sa connaissance au Congrès de Rastadt, auquel il avait assisté dans les premiers jours. C’est lui qui, après le retour des Bourbons, parvint, avec l’aide de sa femme, à s’évader d’une prison où il était menacé de l’arrêt fatal qui avait frappé Ney et Labédoyère), me refusa des chevaux, sous le prétexte qu’il les lui fallait tous pour le service de l’Empereur. Il persista dans son refus malgré mes instances réitérées, et je ne fus tiré de cet état d’incertitude que par une lettre que le comte de Champagny m’envoya de Munich, à la date du 19. Il m’informait que, si l’on s’opposait à mon départ de Paris, cela tenait à ce que l’ambassadeur français et les attachés de l’ambassade avaient été arrêtés à Vienne et emmenés en Hongrie. En même temps le ministre me prévint qu’on ne me permettrait pas de quitter Paris avant l’échange du personnel diplomatique.

La mesure prise par la Cour de Vienne était contraire à l’usage et, de plus, parfaitement inutile: elle avait été dictée par la crainte que je ne fusse menacé dans ma sûreté personnelle, l’ambassadeur français ayant déjà quitté Vienne depuis quelque temps. A mes yeux, ce fait montrait une fois de plus combien le cabinet autrichien jugeait mal l’esprit et le caractère de Napoléon.

Je restai tranquillement à Paris, où je pus me convaincre par moi-même combien la France était fatiguée de la guerre. La nouvelle des grands succès qui marquèrent pour Napoléon l’ouverture de la campagne fut accueillie à Paris par un sentiment pénible, qui déjà ressemblait à une sorte d’éloignement pour le conquérant impérial. Ma vie sociale resta ce qu’elle était avant la rupture; bien plus, je pus constater que le public redoublait de prévenances à mon égard.

Maintenant que je suis arrivé à la fin de l’histoire de mon ambassade en France, je crois devoir parler un peu de la situation intérieure de ce pays, et consacrer quelques lignes à plusieurs personnages marquants de cette époque.

La France avait besoin de repos, elle le sentait, et ce sentiment ne régnait pas seulement dans la masse de la nation, il était partagé par les compagnons d’armes de Napoléon eux-mêmes. Ces hommes, sortis pour la plupart des rangs inférieurs de l’armée, étaient parvenus au comble des honneurs militaires; gorgés de butin, enrichis par la générosité calculée de l’Empereur, ils désiraient jouir de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus. Napoléon leur avait assuré une existence splendide. Le prince de Neuchâtel (Berthier) avait plus de douze cent mille francs de rente à dépenser; le maréchal Davoust avait amassé une fortune qui représentait près d’un million de revenu; Masséna, Augereau et beaucoup d’autres maréchaux et généraux étaient dans une position tout aussi brillante. Ces hommes voulaient jouir de leur fortune, et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre.

Ainsi que les généraux, beaucoup de personnes de l’ordre civil étaient arrivées à de grandes situations. Une source de richesse, qui pendant les guerres de la Révolution avait été ouverte pour toute une classe d’esprits aventureux, était tarie; la guerre déclarée par Napoléon aux fournisseurs de l’armée qui oubliaient leurs devoirs, et l’ordre rigoureux auquel il avait soumis le maniement des fonds publics, avaient eu leur contre-coup dans cette classe si nombreuse avant l’avènement de l’Empereur, et lui inspiraient de l’éloignement pour cette politique guerrière qui jadis avait toutes ses sympathies et celles de sa vaste clientèle. La nation, décimée par les levées de troupes annuelles, loin de s’intéresser à des opérations militaires dont le théâtre était si éloigné de la France que le pays ne connaissait pas même le nom des lieux où les nouvelles victoires avaient été remportées, allait jusqu’à maudire les conquêtes dont l’importance politique lui échappait. En un mot, la France désirait la paix, et les Cours d’Europe commirent alors une grande faute en ne tenant pas compte de ce fait dans leur action politique. Napoléon avait la puissance pour lui ; mais entre le système qu’il suivait et les sentiments du grand pays dont il était le maître, il y avait une opposition que les cabinets ne surent pas reconnaître. Il aurait été sage autant qu’utile de ne pas exclure cette donnée de leurs calculs, qui, malgré tout ce qu’en disaient les manifestes français, n’étaient inspirés, en définitive, que par l’instinct de la conservation personnelle. L’importance que j’attachais à ce qu’on s’engageât dans la bonne voie, dès l’approche de la guerre, s’explique par l’observation que je viens de faire. L’erreur générale de l’Europe provenait de ce qu’on ne voyait pas qu’au mouvement national en France avait brusquement succédé l’action unique de l’ambition dévorante d’un seul homme. Moi-même j’aurais été presque dans l’impossibilité de constater ce revirement d’opinion, si je n’avais pu recueillir sur place les éléments de mes observations.

L’Empereur jouissait en France de cette popularité qui s’attache à un Souverain quand il sait tenir les rênes du pouvoir d’une main à la fois habile et ferme. L’esprit réaliste de Napoléon lui faisait reconnaître les besoins d’un pays où il fallait reconstruire l’édifice social; guerrier au dehors, il était législateur et habile administrateur au dedans. Aussi le pays regretta-t-il de le voir, ainsi que sa création, constamment exposé aux hasards de la guerre. La France avait cessé d’être animée du souffle guerrier. Seuls les partis révolutionnaires avaient nourri des idées belliqueuses pendant les années qui s’écoulèrent entre 1792 et le commencement du dix-neuvième siècle : ils voulaient à la fois occuper l’armée au dehors,  puisqu’elle pouvait au dedans créer un danger pour eux, et défendre la frontière contre l’invasion de l’étranger. Si Napoléon avait borné son ambition à conserver les conquêtes de la République, il aurait accru sa popularité; son tempérament belliqueux l’entraîna bien plus loin. Il était né conquérant, législateur et administrateur, et croyait pouvoir suivre en même temps cette triple voie; son incontestable génie lui en fournissait les moyens. L’opinion de l’immense majorité de la nation aurait été satisfaite s’il s’était borné aux soins du gouvernement.

La majeure partie des grands dignitaires suivait alors ce courant national. Je compte au nombre de ces derniers le prince de Bénévent (Talleyrand), Fouché, alors ministre de la police, et quantité de maréchaux et de généraux. Le prestige de l’Empereur était trop grand pour leur permettre la résistance ouverte; pour le combattre, il ne leur restait que l’intrigue, moyen qui d’ailleurs répondait parfaitement au caractère de Talleyrand et de Fouché. Pendant que j’exerçais mes fonctions d’ambassadeur, j’eus mainte occasion de constater ce fait.

M. de Talleyrand était une intelligence hors ligne. Je l’ai vu d’assez près pour l’étudier à fond, et reconnaître qu’il était fait pour détruire plus encore que pour conserver. Prêtre, il fut entraîné par son tempérament dans des voies anti-religieuses; noble de naissance, il plaida pour l’abolition de la noblesse; sous le régime républicain, il complota contre la République; sous l’Empire, il fut constamment porté à conspirer contre l’Empereur; sous les Bourbons enfin, il travailla à renverser la dynastie légitime. Empêcher de faire quelque chose de définitif, tel était le plus grand talent de cet homme d’État; je ne pouvais lui reconnaître la même habileté quand il s’agissait de faire le contraire. Napoléon le jugeait de même, et il avait raison. Dans un de nos entretiens, qui eut lieu à la suite d’une des nombreuses sorties de M. de Talleyrand du ministère, l’Empereur me dit: « Quand je veux faire une chose, je n’emploie pas le prince de Bénévent; je m’adresse à lui quand je ne veux pas faire une chose en ayant l’air de la vouloir. » Dans la vie privée, M. de Talleyrand était d’un commerce aussi sûr qu’agréable.

Fouché était un esprit d’un genre tout opposé; aussi formait-il un parfait contraste avec Talleyrand. Le mot de rivalité ne pouvait s’appliquer à ces deux hommes. Leur antagonisme était radical; car il avait sa source dans la différence des caractères. Fouché avait été prêtre comme Talleyrand, et s’était souillé de sang et de boue pendant que celui-ci se perdait dans les théories de cette école qui s’appelait elle-même l’école anglaise. Fouché était l’ennemi juré de toutes les théories; il était l’homme de la pratique et ne reculait devant aucun obstacle. Connaissant à fond l’esprit français, il marchait avec son temps, mais suivait toujours les voies extrêmes, convaincu que c’était la seule manière d’atteindre un but également extrême. Jamais ces deux hommes n’eurent de rapports ensemble, excepté lorsque, tramant quelque conspiration contre l’ordre de choses établi, ils venaient à se rencontrer. Napoléon les connaissait tous deux, et se servait de leurs qualités comme de leurs défauts selon qu’il croyait pouvoir en tirer parti pour la réalisation de ses vues à lui. A l’époque dont je parle, Fouché avait, en qualité de ministre de la police, gagné la confiance des émigrés, à qui Napoléon avait rouvert les portes de la France. Il leur rendait tous les services qu’il pouvait, et cela avec un parfait désintéressement. Fouché pressentait la chute de l’Empereur, et, le fait une fois admis, il ne voyait d’autre solution possible que le retour des Bourbons.

L’homme dans les talents administratifs duquel Napoléon avait le plus de confiance était Cambacérès. Aussi le chargeait-il souvent de la direction des affaires quand il allait entrer en campagne. Plus d’une fois l’Empereur me fit l’analyse des qualités qui, selon lui, distinguaient l’archichancelier. Je n’eus pas occasion de me former moi-même une opinion sur Cambacérès, car il vivait dans la retraite et n’en sortait que pour faire parade de sa brillante position. Au début de la Révolution, il était avocat au parlement d’Aix en Provence, qui était présidé par M. d’Aigrefeuille. L’avocat fit fortune, le président fut jeté sur le pavé. Comme tous deux étaient liés d’amitié, Cambacérès accueillit son ancien chef dans sa maison. Lorsque son protecteur fut arrivé à l’apogée de sa grandeur, il investit son ami des fonctions de majordome. Le jour où Cambacérès fut élevé à la dignité d’archichancelier de l’Empire, cette fantastique imitation des usages de l’ancien Empire d’Allemagne, d’Aigrefeuille le premier le salua du titre d’Altesse attaché à ces nouvelles fonctions. « Quand nous sommes entre nous, lui dit Cambacérès, ne vous servez pas de ce vain titre; continuez de me traiter en ami, et bornez-vous à m’appeler Monseigneur. »

Napoléon venait de décréter la première fournée de comtes et de barons; Cambacérès fêta cette journée par un grand dîner auquel il convia les ambassadeurs et les grands dignitaires de l’Empire. Après le repas, les nobles de nouvelle création vinrent lui présenter leurs hommages. A mesure que les huissiers annonçaient les arrivants avec leurs titres, on entendait des éclats de rire dans la salle des réceptions; Cambacérès seul resta impassible.

Le 16 mai, le ministre de la police (Fouché) m’écrivit qu’à la suite d’ordres venant de l’Empereur il avait à m’inviter à partir pour Vienne, afin d’y être échangé contre le personnel de l’ambassade française. Il désira savoir le jour où je pensais pouvoir me mettre en route, et à ce propos il me pria de me décider le plus tôt possible; puis il ajouta que je serais escorté par un officier de gendarmerie pendant la durée de mon voyage. Je fixai mon départ au lendemain; mais une ophtalmie me retint à Paris jusqu’au 26. J’emmenai avec moi tout le personnel de l’ambassade et quelques Autrichiens de passage à Paris, qui, sans cette occasion, auraient éprouvé des difficultés à sortir de France. Je laissai ma famille à l’hôtel de l’ambassade. Les progrès des Français en Autriche et l’occupation de Vienne même me firent préférer ce parti aux dangers et aux fatigues d’un long voyage. D’ailleurs, je connaissais trop bien le terrain pour n’être pas parfaitement tranquille sur le sort des miens.

A Châlons-sur-Marne, je rencontrai le premier convoi de prisonniers autrichiens; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers de ma connaissance. J’eus hâte de leur demander des renseignements que je n’aurais pu me procurer d’une autre façon; car depuis l’ouverture de la campagne j’étais obligé de puiser mes informations dans les bulletins de l’armée française exclusivement.

A Lunéville, le bruit courait que les Français avaient perdu une bataille décisive. A Strasbourg, je trouvai le bruit confirmé : il s’agissait de la bataille d’Aspern. À cette époque, l’Impératrice Joséphine résidait dans cette ville. À peine descendu de voiture, je reçus l’invitation de me rendre chez elle dans la soirée. Je la trouvai très-vivement préoccupée des suites que pourrait entraîner l’événement en question. Elle me mit au courant de ce qu’elle avait appris, et je ne gardai plus aucun doute sur l’importance de la défaite. Les détails étaient si précis, si positifs, que Joséphine ne doutait pas qu’en arrivant à Vienne je ne trouvasse les négociations en train. L’Impératrice admettait même que je pusse rencontrer Napoléon en route pour revenir en France. Je rappelle ces faits parce qu’ils montrent combien peu de confiance on avait dans l’issue de cette guerre, même au sein de la famille de Napoléon.

Le 5 juin, j’arrivai à Vienne. Je descendis au palais Esterhazy avec le prince Paul, qui se trouvait dans ma suite en sa qualité d’attaché d’ambassade. Tout aussitôt je me rendis chez mon père, que je trouvai très-abattu à la suite de l’injonction qu’il venait de recevoir de partir comme otage pour la France avec l’archevêque de Vienne et les comtes de Pergen et de Hardegg, et d’y rester jusqu’au payement d’une contribution de guerre imposée à la ville de Vienne. Mon père était décidé à ne céder qu’à la force; je le confirmai dans cette résolution, tandis que d’un autre côté je me chargeais de faire revenir Napoléon sur cette fausse mesure. A cette fin, je m’adressai directement à l’Empereur par l’entremise du prince de Neuchâtel, et les personnes désignées comme otages restèrent à Vienne sans être inquiétées. Napoléon mit la faute sur le compte de l’intendance générale de l’armée.

Le lendemain matin, j’allai rendre visite à M. de Champagny au château, où il occupait les appartements de l’Impératrice, tandis que Napoléon demeurait à Schönbrunn. Le ministre me reçut avec des phrases mielleuses, où perçait cependant un sentiment de vive inquiétude. À la suite de la bataille d’Aspern, la situation de l’armée française avait changé. L’armée d’invasion avait redoublé de précautions. De son côté, l’esprit public à Vienne s’était réveillé. L’avenir était gros d’événements décisifs, que chaque parti interprétait au gré de ses vœux. La confiance n’était pas du côté de l’ennemi. M. de Champagny me dit qu’il ne savait pas le jour où le personnel de l’ambassade française arriverait à l’endroit fixé pour l’échange, et m’engagea à attendre ce moment avec patience. « En attendant, ajouta-t-il, réfléchissez au dénouement possible du drame qui se joue; vous trouverez l’Empereur dans les meilleures dispositions. » Je répondis qu’en ma qualité de prisonnier je n’avais pas à m’occuper d’affaires, et que j’attendrais tranquillement que ma situation personnelle fût réglée. M. de Champagny me fit dîner le même jour à sa table, et je me trouvai au milieu du camp ennemi en qualité d’observateur passif. Je n’avais donc pas à me préparer au rôle que me réservait un avenir prochain.

Le 7 juin, dans la matinée, je reçus la visite d’un aide de camp du comte Andréossy, alors gouverneur de Vienne; il venait me dire au nom de l’Empereur que je ne pouvais rester à Vienne, mais que j’étais libre de choisir aux environs de la capitale un endroit où je pourrais séjourner jusqu’au moment de l’échange. Je répondis que j’étais prêt à obéir aux ordres de l’Empereur, mais j’ajoutai que j’étais prisonnier de fait, non de droit, et que, plus 1’Empereur aggraverait ma situation, plus il manquerait à la justice. Je proposai d’aller habiter au Grünberg, à une demi-lieue de Vienne, tout près du parc de Schönbrunn, une maison de campagne qui appartenait à ma mère. On y consentit, et, dans la matinée du 8, je me rendis à la résidence que j’avais choisie. J’offris à l’officier de gendarmerie qui m’avait accompagné depuis mon départ de Paris de venir demeurer avec moi au Grünberg, et comme je ne voulais pas faire partager ma fâcheuse situation au personnel de l’ambassade, je n’emmenai que les gens qu’il me fallait pour mon service. Pendant toute la durée de mon séjour dans cette maison de campagne, je ne voulus pas agir autrement qu’en prisonnier: mon geôlier eut beau dire et beau faire, je refusai de m’éloigner de ma prison.

Quelques jours après mon arrivée au Grünberg, j’entendis devant ma maison le trot d’un cheval, Je m’approchai de la fenêtre, et je reconnus le général Savary. En m’apercevant, il eut l’air de ne pas savoir que je demeurais là; il descendit de cheval et vint me voir. Savary remplissait au quartier général les fonctions de chef de police, qu’il exerçait aussi quand l’Empereur résidait à Paris. En France, il avait pour tâche de contrôler la police de Fouché. D’autre part, les palais habités par l’Empereur étaient sous la surveillance d’une troisième police, à la tête de laquelle était le grand maréchal du palais Duroc.

Savary ne tarda, pas à amener la conversation sur la politique; il se mit à blâmer ces éternelles guerres avec une franchise qui ne semblait pas feinte, énuméra les dangers qu’elles faisaient courir à la France, et fit ressortir la nécessité d’arriver enfin à un état de paix durable. Je le laissai pérorer sans l’interrompre; enfin, voyant que je restais parfaitement calme, il me dit :

« Pourquoi ne profitez-vous pas du voisinage de l’Empereur pour le voir et lui parler ? Vous restez à deux pas l’un de l’autre, vos jardins se touchent, au lieu d’aller prendre le frais dans le vôtre, allez donc dans le parc de Schönbrunn; certainement l’Empereur sera enchanté de vous voir. »

« Cette satisfaction, répliquai-je, ne serait pas réciproque; mais ce n’est pas cela qui me retiendrait. Je ne sortirai du lieu où je suis enfermé que du jour où j’en recevrai l’ordre; je ne sais rien faire à moitié. Prisonnier, je me conduis comme tel; libre, je fais usage de ma liberté; mais si j’étais libre à cette heure, je n’en profiterais, pas pour me promener avec Napoléon dans le parc de l’Empereur mon maître. »

PROCLAMATION À L’ARMÉE

(Quartier impérial de Schönbrunn, 13 mai 1809)

SOLDATS ! Un mois après que l’ennemi passa l’Inn, au même jour, à la même heure, nous sommes entrés dans Vienne. Ses landwehrs, ses levées en masse, ses remparts créés par la rage impuissante des princes de la maison de Lorraine, n’ont point soutenu vos regards. Les princes de cette Maison ont abandonné leur capitale, non comme des soldats d’honneur qui cèdent aux circonstances et aux revers de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs propres remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitants ont été le meurtre et l’incendie: comme Médée, ils ont de leurs propres mains égorgé leurs enfants.
Soldats! Le peuple de Vienne, selon l’expression de la députation de ses faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l’objets de vos égards. Je prends les bons habitants sous ma spéciale protection. Quant aux hommes turbulents et méchants, j’en ferai une justice exemplaire.
Soldats ! Soyons bons pour les pauvres paysans et pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime. Ne conservons aucun orgueil de nos succès: voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l’ingrat et le parjure.

« Ainsi vous ne désirez pas voir l’Empereur ? reprit  Savary; vous le trouveriez animé des dispositions les plus conciliantes et les plus pacifiques. Un entretien entre vous et lui amènerait sans doute d’heureux résultats. Mon maître vous donnerait peut-être des indications précieuses pour l’Empereur d’Autriche. J’aime à croire que vous ne confondez pas une certaine proclamation (NDLR. voir ci-contre) avec les vrais sentiments de Napoléon; tout cela, ce ne sont que des paroles en l’air. »

« Je n’ai rien à dire à votre maître, et je n’ai pas à l’écouter, répondis-je à Savary; je suis prisonnier de fait, et des prisonniers de ma sorte, s’ils comprennent leur devoir, se regardent comme morts. »

Là-dessus, Savary s’en alla. Je ne doutais pas qu’il n’eût été chargé par Napoléon de me sonder relativement à une entrevue; j’avais senti cela dès le principe; du reste, une démarche analogue du ministre des affaires étrangères ne me laissa pas l’ombre d’un doute. Cette fois, comme la première, je me refusai à une entrevue que Napoléon aurait exploitée, et à laquelle il aurait donné une signification qu’il ne m’était pas permis de lui laisser attribuer. Il est certain que, vu la situation des deux armées, Napoléon désirait éviter les hasards d’une nouvelle bataille après celle d’Aspern, et qu’il aurait été enchanté de pouvoir se servir de moi pour amener le cabinet impérial à l’idée de faire les premiers pas en vue d’une solution pacifique.

Je reçus dans ma retraite la visite des hommes les plus considérables de Vienne. C’est ainsi que j’appris à connaître la véritable situation des deux armées; je ne pouvais douter que nous ne fussions à la veille d’un événement qui devait décider fatalement de l’issue de la campagne.

Le 17 juin au soir, je vis arriver chez moi le colonel Avy, officier de l’état-major général, qui m’annonça de la part du maréchal Berthier que le lendemain matin je partirais pour me rendre au lieu de l’échange, et qu’il avait l’ordre de m’accompagner. Je quittai donc le 18 ma prison du Grünberg.

J’étais accompagné des attachés de l’ambassade de Paris, du prince Paul Esterhazy et du comte Mier, ainsi que du conseiller de légation chevalier de Floret. Il se trouvait ainsi que ma suite se composait de cinq voitures; nous étions escortés par cinquante chasseurs à cheval. Nous passâmes la nuit du 18 au château du comte de Harrach, à Bruck, sur la Leitha. Le 19, nous arrivâmes à Wieselburg; là, le colonel Avy nous fit faire halte jusqu’à ce que vint la nouvelle de l’arrivée du chargé d’affaires de France aux avant-postes. Mais le colonel avait appris, le 21, par un aide de camp du vice-roi d’Italie (Eugène Beauharnais), que le général Davidovich, commandant de Komorn, ne pouvait indiquer exactement le jour de l’arrivée de M. Dodun, parce que l’endroit où se trouvait ce chargé d’affaires était très-éloigné. Il me déclara donc que, d’après ses instructions, l’échange devait avoir lieu le 21, et que, dans le cas contraire, il devait retourner à Vienne; que, par suite, il ne pouvait attendre plus longtemps à Wieselburg. Il me fallut en effet, le soir du même jour, reprendre le chemin de ma prison du Grünberg. Aussitôt Napoléon m’envoya ses excuses par un de ses aides de camp et me fit communiquer des lettres du commandant de Komorn et du chef d’état-major général du vice-roi, pour me prouver qu’il n’y avait de sa part ni négligence ni mauvais vouloir.

Le 26 juin, le colonel Avy vint me dire que le chargé d’affaires lui serait remis à Acs, qui serait déclaré neutre pendant vingt-quatre heures en vue de l’échange. Le lendemain matin, à la pointe du jour, nous nous remîmes en route, et le 28 nous arrivâmes de bonne heure à Raab. En chemin, j’appris que Presbourg avait été bombardé dans la nuit du 26 au 27. Après quelques heures de repos, nous reprîmes, sous l’escorte de cinquante dragons, la direction d’Acs, où je descendis chez le général Montbrun, qui commandait les avant-postes français. En face de ce point, près de Goenyoe, à l’endroit où la grande route longe la rive du Danube, les Autrichiens avaient établi une batterie. En voyant passer une file d’équipages protégée par une escorte nombreuse, l’officier qui commandait la batterie crut que c’était la suite du vice-roi d’Italie et fit tirer sur nous à toute volée. Malgré ce zèle intempestif, je ne pus m’empêcher de rendre justice à l’adresse de nos artilleurs. Des deux premiers boulets, l’un passa entre les roues de ma voiture; l’autre, à quelques pieds plus haut; sur quoi, mon escorte prit le pas accéléré et me fit quitter la grande route pour m’entraîner à travers champs.

Le 29, le chargé d’affaires français n’était pas encore au lieu du rendez-vous. Le général Montbrun envoya demander de ses nouvelles à Komorn. Le général Davidovich répondit que M. Dodun ne pourrait être remis aux avant-postes que dans deux ou trois jours. En apprenant cela, le colonel Avy me ramena le 30 à Raab, mais en passant par Bony, afin d’éviter la fameuse batterie de Goenyoe. Le ler juillet, dans la matinée, le colonel Avy fut informé par le chef d’état-major général du prince Eugène que le chargé d’affaires était arrivé à Komorn, et qu’à deux heures de l’après-midi il serait à Acs. Nous nous mîmes en route sans perdre de temps. Pendant ces allées et venues, j’avais pu constater que l’armée française exécutait un grand mouvement. Les corps de troupes que je rencontrai se dirigeaient du côté de Vienne. Comme aucun événement militaire n’avait eu lieu, je dus croire que Napoléon se préparait à frapper un grand coup.

A sept heures du matin, nous arrivâmes à Acs. Le château où nous avions laissé précédemment le quartier général du général Montbrun était désert. J’interrogeai le gardien du château, qui me répondit que l’endroit avait été évacué la veille, et qu’il était présentement occupé par un détachement de l’armée d’insurrection hongroise (On donnait ce nom à l’appel de l’arrière-ban fait par le Roi de Hongrie en cas d’invasion. (Note de l’Editeur.). A cette nouvelle le colonel Avy s’élança hors de ma voiture et cria à l’officier qui commandait l’escorte: « Qu’on me donne le meilleur cheval. » Je retins le colonel. « Vous oubliez, lui dis-je, que vous n’avez rien à craindre de cette interversion des rôles. Je me suis trouvé sous votre protection, vous voici sous la mienne, vous êtes sous la garantie du droit des gens : on ne vous fera pas prisonnier. » A ce moment, parut un officier de l’état-major général autrichien accompagné d’une escorte, qui nous annonça que le chargé d’affaires français se trouvait à l’endroit fixé pour l’échange. J’invitai le colonel Avy à faire faire halte à son escorte et à me suivre de sa personne. Nous nous rendîmes sur les lieux, et nous trouvâmes M. Dodun. J’allai rejoindre le corps autrichien, lui le corps français. Je n’entendis plus parler de ce diplomate; quant au colonel Avy, il perdit la vie en Espagne en 1810 ou 1811. J’ai toujours gardé un bon souvenir des attentions qu’il a eues pour moi, en toute circonstance, dans le cours de son ingrate mission.

A Komorn, je rencontrai l’archiduc palatin, qui commandait en chef l’armée d’insurrection hongroise. C’est lui qui m’apprit que l’Empereur François était au quartier général, à Wolkersdorf, où il m’attendait avec impatience. Je passai la nuit à Komorn, et j’arrivai à Wolkersdorf le 3 juillet au soir.

L’Empereur me reçut avec cette bonté et cette cordialité dont il m’avait déjà donné tant de preuves. Il discuta avec moi les événements survenus depuis que j’avais quitté Vienne, c’est-à-dire depuis les derniers jours de l’année précédente. Tranquille et ferme comme toujours, il ne se dissimulait aucune des difficultés de la situation et s’attendait à un événement décisif. Les mouvements qui s’effectuaient dans l’armée ennemie, et auxquels je venais d’assister, justifiaient ses prévisions. Sa Majesté m’avertit qu’elle comptait me garder auprès d’elle jusqu’à la fin de la campagne.

Après avoir quitté l’Empereur, je me rendis chez le comte de Stadion; il était très-abattu, et regardait la situation comme désespérée. Le comte de Stadion était un de ces hommes qui joignent une imagination très-vive à un esprit très-net, et qui se laissent facilement aller à l’impression du moment. Les hommes de ce genre penchent toujours vers les extrêmes : pour eux il n’y a point de milieu, et comme après tout la gradation est dans la nature des choses, ils devancent les événements au lieu de savoir les attendre, et, par suite, travaillent souvent dans le vide. Le ministre reconnut que la politique que j’avais proposée aurait été plus sage que celle qu’on avait suivie. Bien que je fusse d’accord avec lui sur ce point, je lui affirmai que je n’attribuais pas uniquement à un plan vicieux le malheur qui s’appesantissait sur notre pays et les épouvantables dangers qu’il courait; à mes yeux, les vraies causes de nos revers étaient plutôt l’inopportunité du moment choisi pour notre levée de boucliers et l’inaction de l’armée après la victoire du 22 mai. Le comte de Stadion me dit que pour décider la question de savoir s’il devait rester au service, il attendait l’issue d’une bataille sur la rive gauche du Danube, bataille à laquelle s’attendait l’archiduc Charles, et qui semblait imminente en effet, vu les préparatifs que l’armée française avait faits dans le but d’effectuer le passage du fleuve.

Pendant la journée du 4 juillet, l’armée se prépara à la grande lutte. Je me trouvais chez l’Empereur lorsqu’il reçut de l’archiduc Charles un message qui l’informait des opérations de l’ennemi et de la résolution de Son Altesse Impériale d’attendre les Français de pied ferme. « Dites à mon frère, répondit l’Empereur à l’aide de camp, que je suis d’avis qu’il ne faut pas laisser passer un trop grand nombre d’ennemis, et qu’il ferait bien de rejeter dans le fleuve ceux qui l’ont déjà franchi. » Ce jour-là il n’y eut que des combats partiels entre les deux avant-gardes. La nuit suivante, il y eut le long de l’île Lobau un violent combat d’artillerie, pendant lequel l’armée française sortit de l’île plus en aval, près d’Orth, et passa le bras du Danube sur deux autres points.

Le 5 juillet au matin, j’allai rejoindre l’Empereur sur le champ de bataille où devait se décider le sort de l’Empire. Bientôt l’action devint générale, et nous ne nous retirâmes à Wolkersdorf qu’à la tombée de la nuit, à la lueur des incendies qui éclairaient au loin la plaine du Marchfeld. Le lendemain, dès l’aube, nous retournâmes à nos postes d’observation, et nous pûmes constater les succès de notre aile droite, qui nous paraissaient décisifs. Cependant, vers une heure de l’après-midi, le comte de Colloredo, un des aides de camp de l’archiduc, vint annoncer à l’Empereur que Son Altesse Impériale avait pris toutes les mesures nécessaires en vue de la retraite. Sans perdre contenance, l’Empereur demanda au messager si l’archiduc avait seulement l’intention d’ordonner la retraite, ou si le mouvement s’accusait déjà. L’aide de camp ayant répondu que l’armée était déjà en pleine retraite, l’Empereur lui répondit : « C’est bien « ; puis, se retournant vers moi, il ajouta : « Nous aurons beaucoup à faire pour réparer le mal ! » Immédiatement, Sa Majesté donna l’ordre de transporter son quartier général à Znaïm. Nous restâmes encore sur la hauteur  située en avant de Wolkersdorf, qui domine la vaste plaine du Marchfeld, puis nous nous mîmes en route pour aller passer la nuit à Ernstbrunn. Le lendemain, nous continuâmes notre retraite jusqu’à Znaïm.

NOTES

(1) Il manque ici une page entière dans le manuscrit.  On peut toutefois se faire une idée de ce qu’elle contenait par cet extrait d’un opuscule manuscrit de Metternich, intitulé « Observations historiques sur la lettre adressée par le général de grünne au prince de Ligne, à la date du 27 et du 28 septembre 1809 »

Les armements furent donc décidés; on y ajouta l’élément que fournissait l’exaltation du sentiment national tel qu’il s’était produit dans l’Allemagne du Nord, depuis les revers de la Prusse , en 1806. L’événement a prouvé combien cette ressource était illusoire. D’autre part, le Cabinet impérial qui dirigeait alors les affaires ne voyait pas qu’on n’y pourrait recourir sans créer un danger permanent. A la tête de l’entreprise étaient le frère du comte Philippe de Stadion, ministre plénipotentiaire de l’Empereur près la Cour royale de Bavière, Hormayer et quelques autres personnages engoués des idées de Stein et de Scharnhorst. J’occupais alors le poste d’ambassadeur d’Autriche en France. Le Cabinet s’enveloppait de mystère vis-à-vis de moi, et en cela il a eu tort. Néanmoins je ne lui cachai point mes sentiments sur l’entreprise qu’il méditait, et j’insistai pour être appelé à Vienne. En effet, j’y arrivai au mois de novembre 1808. Étant parvenu, grâce à cette circonstance, à connaître le plan de campagne, j’exprimai à l’Empereur et au comte de Stadion les inquiétudes que je partageais avec l’archiduc Charles relativement au succès de notre levée de boucliers. J’affirmai qu’on s’abusait sur l’insuffisance des forces dont Napoléon pourrait disposer contre nous, bien qu’il eût dû renoncer à l’idée de soumettre l’Espagne sans coup férir; je déclarai illusoires les espérances fondées par le Cabinet sur le secours de la Prusse et de la Russie; je dis qu’il ne fallait pas compter davantage sur l’appui efficace du sentiment national qui s’était réveillé dans l’Allemagne du Nord chez un certain nombre d’individus, mais qui, dans l’Allemagne du Sud, se tournerait contre l’Autriche et non contre Napoléon, si la guerre venait à débuter sous de fâcheux auspices.