Mémoires du cardinal Consalvi – Mémoires sur le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’archiduchesse d’Autriche

Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions résolus à ne point trahir la vérité à n’importe quel prix; que nous ne voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de sou­tenir les droits du Saint-Siège ; que cette défense obligatoire exigeait l’allégation du véritable motif de notre conduite à l’exclusion de tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui al­laient, disaient-ils, découler de l’exposition du vrai motif, que nous n’entrions même pas dans ces éven­tualités; et que nous ne prétendions point nous ériger en juges de l’affaire, mais que nous ne pou­vions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui nous avaient empêchés d’intervenir.

Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents (car ils ne pouvaient pas s’empê­cher de nous reconnaître comme tels), et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l’Empe­reur et de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient l’éclat, proposèrent diverses for­mules. L’un d’eux même déclara qu’il voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les deux parties.

En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des brouillons de phrases et des projets que l’on aurait pu, sous forme de modèle, accepter et copier dans la lettre pour l’Empereur. Or, on vit là ce qu’on voit d’ordinaire lorsqu’on se réunit en cer­tain nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même aspect.

Il arriva donc qu’un de nous, perdant un peu l’équilibre, admit les formules proposées et même les copia avec assez d’imprudence afin de pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait entre elles et cette autre formule qu’un esprit moins troublé et l’union des avis devait adop­ter plus tard et transcrire pour être remise à l’Em­pereur.

Pendant ce temps, des Cardinaux ne comprenant ni ce que l’on disait ni ce que l’on faisait — ils igno­raient le français, nous le répétons — et n’enten­dant qu’imparfaitement et confusément ce qu’en rapportaient les autres qu’ils interrogeaient, ne firent plus attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté de la manière dont ils appréciaient l’affaire, et devinrent ainsi les prin­cipaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes auparavant.

En somme, ce fut là un triste quart d’heure. Comme les ministres insistaient pour qu’on rédigeât et qu’on signât, séance tenante, la lettre qu’ils devaient por­ter à Sa Majesté le lendemain matin, en allant lui rendre compte de l’exécution de ses ordres, c’est-à-dire de la communication qu’on nous avait faite, nous courûmes le risque d’attacher nos noms à un document dont nous n’aurions pas été contents peut-être en le relisant à tête calme et après cette épou­vantable occurrence.

Pour éviter un si grand péril, j’insinuai avec dex­térité aux ministres qu’il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la langue, et qu’on ne pou­vait pas minuter cette lettre à l’impromptu; qu’il fallait d’abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, on l’écrirait le matin suivant.

Les ministres répondirent que c’était impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur rapport à l’Em­pereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.

Ils pressèrent donc pour que la chose se fît in­stantanément. Quelques-uns d’entre nous, ne saisissant pas bien l’importance de cette précipitation, y consentirent. M’apercevant que tout ce que l’on pou­vait gagner était de sortir au plus tôt de l’apparte­ment officiel et d’aller dans un endroit où il serait possible de s’expliquer avec maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans la maison de notre doyen, qui était voisine.

Je leur promis que cette nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières heures du jour on la consignerait au ministre des Cultes, personnage le plus important de l’affaire et chargé par l’Empereur de l’exécution de ses ordres.

Les raisons que j’alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu’on ne mît pas d’entraves à notre sortie, je fis valoir l’ignorance de la langue française constatée par plusieurs et même chez le plus grand nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous ren­dîmes chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très peu de distance. Il était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.

En prenant congé de lui, on commit l’imprudence de lui donner à entendre qu’on avait fidèlement copié les expressions suggérées par les ministres, expressions qu’il eût été fort malheureux d’adopter.

Le cardinal Alessandro Mattei
Le cardinal Alessandro Mattei

Arrivés dans l’appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler en toute liberté, je m’empres­sai de relever l’inconvenance — pour ne rien carac­tériser davantage — qu’il y aurait à souscrire ces formules, et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient point la langue qu’ils n’avaient pas compris la portée des mots.

Tous furent immédiatement d’avis de ne rien ex­primer dans la missive en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit peu la vérité. On convint de l’exposer telle qu’elle était, en s’abstenant seule­ment de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n’y avait plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi libellée et les formules des ministres. Là gisait l’insurmontable difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous ne nous souvenions pas très bien de leurs paroles, puisque l’un de nous avait commis la faute d’en prendre copie.

On ne se dissimula point combien les ministres et l’Empereur seraient irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que le ministre de la Police devait voir Sa Majesté avant celui des Cultes, qu’il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin d’être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée d’après leurs inspi­rations.

Cette fâcheuse coïncidence devait encore accroître la colère de l’Empereur recevant une lettre si différente de celle qu’il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être ré­prouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on chercha, ainsi que l’exigeait la pru­dence, à ne pas trop s’éloigner de l’avis des ministres en ce qui n’était pas indispensable pour ne point trahir la vérité.

Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque mot fut pesé un à un, et cinq heures s’écoulèrent dans ce travail. Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, nous nous fai­sions un devoir d’exposer nos sentiments à Sa Majesté avec la loyauté et l’énergie convenables à la cir­constance.

Ce commencement donnait à notre lettre la forme d’une réponse à des inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. Nous déclarions ensuite qu’il n’y avait jamais eu de complot entre les Cardinaux ; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments propres, mani­festés tout au plus dans des entretiens confiden­tiels; que l’idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la véritable cause de notre abstention; qu’en agissant de la sorte, nous n’avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légiti­mité des enfants qui naîtraient du second; qu’enfin il nous restait à prier Sa Majesté de bien se convaincre de notre soumission et de notre obéissance.

Dans cette lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque demande afin d’être réin­tégrés dans la possession de nos fortunes et d’avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize par ordre d’ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se sépara, et chacun retourna chez soi.

Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre document au ministre des Cultes, parce que Mattei ne parlait point français, et que le ministre n’entendait pas l’italien.

Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s’en mon­tra satisfait. Il dit qu’il la remettrait à l’Empereur à Saint-Cloud, et qu’il nous ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir arrivé, nous reçûmes tous un petit billet du ministre nous annonçant que le ministre de la Police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de lui communiquer à son retour que l’Empereur avait avancé son départ, qu’en conséquence l’audience n’avait pas eu lieu. Le ministre des Cultes ajoutait qu’il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les ordres signifiés la veille de la part du maître.

En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu’il fallait obtempérer aux injonc­tions reçues et nous dépouiller tout de suite de nos insignes cardinalices. C’est ainsi que de rouges nous devînmes noirs. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et les Cardinaux rouges.

On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce fut un séquestre d’un nouveau genre, car, au lieu de laisser les revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que c’est l’usage afin d’en rendre compte, on eut soin de les verser au trésor public.

L’Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud—je ne me souviens pas très exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne. Nous étions à Paris, et comme nous n’avions plus de rentes, chacun s’empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se contenta d’une habi­tation moins coûteuse.

L’Empereur était revenu des Pays-Bas, et chaque jour on apprenait une nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté avait fait espé­rer la révocation de ses ordres contre nous aux mi­nistres des Cultes et de la Police ainsi qu’au cardinal Fesch. Ce dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D’autres fois on affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient aucune espérance.

Deux mois et demi s’écoulèrent dans ces alterna­tives. Le 10 juin, chacun de nous reçut un billet du ministre des Cultes, qui nous convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient l’indication d’heures diverses, mais chaque heure était désignée pour deux Cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans savoir pourquoi nous étions appelés.

La première heure — onze heures du matin —avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J’arrivai avant lui. Le ministre me dit qu’il avait le déplaisir de me notifier que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je resterais jusqu’à nouvel ordre; puis il me donna mon passe­port, préparé d’avance.

Il communiqua la même nou­velle au cardinal Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres Cardinaux reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le lieu seul de l’exil fut ce que le ministre changea.

Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi pour Sedan ; plus tard on les interna à Charleville, parce qu’il n’y avait point d’appartements à Sedan ; les cardinaux Litta et Ruffo Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.

Il faut remarquer qu’en convoquant ainsi les Car­dinaux, on mit une attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous le même toit depuis quelques mois.

On m’adjoignit ce dernier, que j’avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l’éloignement de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon compagnon de voyage lors­que je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun de nous fut uni à celui avec lequel il l’était le moins, bien que tous nous fussions de bons collègues.

Le ministre des Cultes nous offrit cinquante louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d’autres remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu’il m’avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je m’empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.

Chacun se dirigea vers l’exil assigné. Très peu de temps après, nous reçûmes une lettre du ministre des Cultes, annonçant que nous avions deux cent cin­quante francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le même sens.

C’est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu’à cette heure. Seule la Providence sait ce que l’avenir nous réserve. En attendant, nous vivons dans notreexil, nous privant de toute société, ainsi qu’il con­vient à notre situation comme à celle du Saint-Siège et du Souverain Pontife, notre chef. Les Cardinaux-rouges sont restés à Paris, et l’on dit qu’ils fréquen­tent le grand monde.

J’ai écrit ces pages dans un moment critique et toujours sous la crainte d’être surpris. Bien loin donc d’avoir eu le temps de leur donner l’extension qu’elles méritaient, et bien plus loin encore de trouver le loi­sir de les corriger et de les polir, j’ai été contraint de déposer la plume aussi vite que possible et de les cacher.

J’ai en quelques mots parlé de cette affaire du mariage dans d’autres  sur diverses épo­ques de ma vie. Je n’ai pas le temps de les comparer, mais je crois devoir avertir que les deux manuscrits peuvent tour à tour suppléer aux erreurs ou omis­sions qui se rencontreraient dans l’un ou dans l’autre. Si j’en ai la faculté, je les confronterai, et je ferai les corrections jugées nécessaires par moi.

1 D’autres dignitaires de l’Église furent encore plus maltraités que les treize, et, dans ses  (tome 1er, pages 494 et 495), le cardinal Pacca, condamné sans jugement à être enfermé dans la prison d’État de Fenestrelle, fait connaître de quelle manière il y fui traité : « J’entrai, dit-il, dans un corridor bas, obscur, à droite duquel je vis une suite de chambres fermées au verrou ; la dernière était ouverte : c’était celle qui m’était destinée. Lorsque j’y fus entré, le commandant m’annonça d’un air grave qu’il avait reçu les ordres les plus rigoureux à mon égard ; il me déclara qu’il m’était défendu de communiquer avec qui que ce fût, et que, par conséquent, je ne pourrais paraître sur la petite place du fort où les prisonniers avaient la liberté de se promener; et il ajouta qu’il m’était expres­sément défendu de rien écrire, et que mes lettres ne me seraient remises qu’après avoir été décachetées et lues, soit à Turin, soit à Fenestrelie. Comme je lui fis l’observation qu’il me suffisait en ce moment d’écrire à ma famille une courte lettre qu’il pourrait lire lui-même, il me répondit qu’il ne pouvait me le permettre. Tel fut le début de ma détention. Qui aurait pu prévoir alors que, quelques années après, Napoléon lui-mèmn aurait k s’irriter contre des ordres à peu près semblables? On connaît la lettre que le comte de Mon-tholon, un des compagnons de l’exil de Bonaparte, écrivit le 25 août 1816, par l’ordre de Napoléon, au gouverneur de l’île de Sainte Hélène, sir Hudson-Lowe. Dans celte lettre, pleine de réclamations et d’amères doléances sur la manière dont l’ex-Empereur était traité, le comte de Montholon se plaint de ce que l’enceinte dans laquelle on lui permettait de se promener était trop étroite (quoi­qu’elle eût plusieurs milles d’étendue) ; il s’indigne de ce que les lettres de Napoléon, celles même qu’il recevait de sa famille, fussent lues par les ministres anglais ou les officiers de Sainte-Hélène. « Cette mesure, dit-il, serait désavouée à Alger. » Enfin, il dé­clare ‘que la défense imposée à l’ex-Empereur de s’abonner à des journaux français et de recevoir aucun ouvrage n’est faite que dans les cachots de l’Inquisition. Le comte de Montholon aurait dû réflé­chir que ces ordres qui auraient été désavoués à Alger et ne sont donnés que dans les cachots de l’Inquisition, Napoléon les avait fait exécuter à l’égard d’un grand nombre de personnages illustres de diverses nations ; il aurait dû reconnaître dans le sort de cet homme la main qui dirige tous les événements humains, et qui, quelquefois même sur la terre, s’appesantit sur les téres des coupa­bles pour leur faire subir la peine du talion. »

 NOTE

D’autres dignitaires de l’Église furent encore plus maltraités que les treize, et, dans ses Mémoires  (tome 1er, pages 494 et 495), le cardinal Pacca, condamné sans jugement à être enfermé dans la prison d’État de Fenestrelle, fait connaître de quelle manière il y fui traité :

« J’entrai, dit-il, dans un corridor bas, obscur, à droite duquel je vis une suite de chambres fermées au verrou ; la dernière était ouverte : c’était celle qui m’était destinée. Lorsque j’y fus entré, le commandant m’annonça d’un air grave qu’il avait reçu les ordres les plus rigoureux à mon égard ; il me déclara qu’il m’était défendu de communiquer avec qui que ce fût, et que, par conséquent, je ne pourrais paraître sur la petite place du fort où les prisonniers avaient la liberté de se promener; et il ajouta qu’il m’était expres­sément défendu de rien écrire, et que mes lettres ne me seraient remises qu’après avoir été décachetées et lues, soit à Turin, soit à Fenestrelle.

Comme je lui fis l’observation qu’il me suffisait en ce moment d’écrire à ma famille une courte lettre qu’il pourrait lire lui-même, il me répondit qu’il ne pouvait me le permettre. Tel fut le début de ma détention. Qui aurait pu prévoir alors que, quelques années après, Napoléon lui-mèmn aurait k s’irriter contre des ordres à peu près semblables?

On connaît la lettre que le comte de Mon-tholon, un des compagnons de l’exil de Bonaparte, écrivit le 25 août 1816, par l’ordre de Napoléon, au gouverneur de l’île de Sainte Hélène, sir Hudson-Lowe. Dans celte lettre, pleine de réclamations et d’amères doléances sur la manière dont l’ex-Empereur était traité, le comte de Montholon se plaint de ce que l’enceinte dans laquelle on lui permettait de se promener était trop étroite (quoi­qu’elle eût plusieurs milles d’étendue) ; il s’indigne de ce que les lettres de Napoléon, celles même qu’il recevait de sa famille, fussent lues par les ministres anglais ou les officiers de Sainte-Hélène. « Cette mesure, dit-il, serait désavouée à Alger. »

Enfin, il dé­clare que la défense imposée à l’ex-Empereur de s’abonner à des journaux français et de recevoir aucun ouvrage n’est faite que dans les cachots de l’Inquisition. Le comte de Montholon aurait dû réflé­chir que ces ordres qui auraient été désavoués à Alger et ne sont donnés que dans les cachots de l’Inquisition, Napoléon les avait fait exécuter à l’égard d’un grand nombre de personnages illustres de diverses nations ; il aurait dû reconnaître dans le sort de cet homme la main qui dirige tous les événements humains, et qui, quelquefois même sur la terre, s’appesantit sur les téres des coupa­bles pour leur faire subir la peine du talion.