Mémoires du cardinal Consalvi – Mémoires sur le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’archiduchesse d’Autriche

A huit heures, chacun de nous reçut un billet très succinct du ministre des Cultes, dans lequel on nous annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l’Empereur.

Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous, ensemble dans l’anti­chambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il y était, ainsi que le ministre de la police.

Fouché nous dit qu’il se trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu’il n’en était rien. La vérité est que tous les deux avaient l’air très affligé de ce qu’ils allaient exécuter. Dès que Fouché m’aperçut : « Eh bien, monsieur le Cardinal, s’écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c’est que vous soyez du nombre !» Je le remerciai de l’intérêt qu’il me témoignait, et je répondis que j’étais pré­paré à tout. Ils nous firent asseoir en cercle, et alors le ministre des Cultes commença un long discours qui ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en avait à peine trois qui sussent le français.

Il nous dit donc en substance que nous avions commis un crime d’État, et que nous étions coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l’Empereur, et qu’on en relevait la preuve dans le secret observé à, son égard et à l’égard des autres Cardinaux intervenus; que nous devions ce­pendant nous en ouvrir à lui, ministre des Cultes, étant, en cette qualité, notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre l’Empereur; que nous n’avions pas voulu être éclai­rés sur la fausseté de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans les causes ma­trimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véri­table motif de notre conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les autres auraient très facilement fait et avec succès, si nous nous étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait de très graves conséquences pour la tranquillité publique, si l’Empereur, par sa force pré­pondérante, n’empêchait que cette tranquillité ne fût compromise; qu’en agissant de la sorte, nous avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au trône.

Il conclut en déclarant que l’Empereur et Roi, nous jugeant comme rebellés et coupables de complot, lui avait enjoint de nous signifier : 1°Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des mesures pour les séquestrer; 2° que Sa Majesté ne nous considérait plus comme cardi­naux, et nous défendait de porter aucune marque de cette dignité ; 3° que Sa Majesté se réservait le droit de statuer ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu’un procès criminel serait intenté à quelques-uns.

Quand il eut terminé je pris la parole, et je répon­dis que nous étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait été très simple et très franche; qu’il était faux que nous eussions fait un secret de notre opinion à nos collè­gues intervenus, que nous leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était nécessaire afin de nous garantir de l’accusation d’avoir cherché à recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non intervenants ; que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont l’avis était contraire au nôtre; qu’aucun d’eux ne pouvait nier de bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les motifs sur lesquels elle se basait; que nous n’avions pas, il est vrai, fait des ouvertures au ministre des Cultes, mais que nous étions allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à l’oncle de l’Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans le mystère; que le plus ancien d’entre nous lui avait confié, avec abandon et sincérité, notre détermina­tion; que nous lui avions aussi suggéré le moyen d’empêcher tout éclat, en le priant d’obtenir de l’Empereur qu’on ne nous invitât pas, et qu’il voulut bien se contenter de l’intervention de ceux qui étaient d’un avis différent du nôtre, et qu’on n’avait pas ac­cepté ce moyen terme.

J’ajoutai qu’entretenir d’abord du complot l’oncle de celui contre lequel on nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d’en faire la révélation au neveu, c’était un mode tout nouveau de conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de nous éclairer mieux que personne, s’il avait eu des raisons plus décisives que les nôtres.

J’achevai en déclarant que Sa Majesté était libre d’agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu’en respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l’on nous imputait.

C’est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et délia Somaglia s’exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils ne compre­naient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu’ils désiraient, ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l’affaire, ils avouèrent que si l’Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait espérer qu’il écouterait la voix de la clé­mence.

Nous répondîmes qu’ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres répliquè­rent que Napoléon n’ajouterait pas foi à leur relation, qu’il la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait beaucoup plus d’effet.

Nous fîmes connaître que nous n’éprouvions au­cune difficulté à rendre hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant que dans notre lettre nous pouvions très bien affirmer que nous n’avions pas comploté, que nous n’étions pas coupables de rébellion et d’autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le motif de notre abstention, c’est-à-dire qu’il importait de ne pas revenir sur la non-intervention du Pape dans l’affaire, car cette non-intervention était ce qui irri­tait le plus et ce qui donnait lieu aux conséquences, tirées contre le nouveau mariage et la descendance future; que, dans cette lettre, il fallait arguer d’un motif indifférent, par exemple la maladie, la diffi­culté d’arriver à temps à cause de la foule, ou autre excuse banale.