Mémoires du cardinal Consalvi – Mémoires sur le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’archiduchesse d’Autriche

Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle relative à la présentation aux souve­rains assis sur leurs trônes. Comme il avait été con­venu entre les treize qu’ils assisteraient à cette céré­monie, ils s’y rendirent tous. L’invitation portait qu’il fallait paraître en grand costume, c’est-à-dire revêtu de la pourpre cardinalice.

Chacun de nous alla aux Tuileries à l’heure prescrite. Deux heures s’écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du Trône, où se trouvaient l’Empereur et l’Archidu­chesse, environnés des rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements étaient rem­plis par les Cardinaux, le Sénat, le Corps législatif, les évoques, les ministres et les autres corps de l’État, les chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.

Tout le monde était pêle-mêle, attendant l’heure de l’entrée. Enfin la porte s’ouvrit, et le défilé com­mença. Les sénateurs eurent la préséance sur les Cardinaux, et ils furent introduits les premiers.

Le cardinal Fesch étant sénateur, — je ne puis cacher dans cet écrit ce qui est indispensable pour qu’il soit véridique, — fit la faute de marcher avec les séna­teurs plutôt qu’avec les Cardinaux. Il préféra donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son ancienneté et ses serments, il appartenait d’une manière plus étroite.

L’exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le Sénat, le Conseil d’État passa encore avant les Cardinaux. Le Corps législatif eut même le pas sur nous.

Tandis que ces nombreux personnages défilaient successivement et que les Cardinaux, confondus dans la foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces humiliations en attendant que le héraut d’armes ou le maître des cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d’un coup s’élancer de la salle du Trône un officier chargé d’un ordre de l’Empereur. Sa Majesté l’avait appelé près du trône sur lequel elle était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l’antichambre et d’en chasser tous les Cardinaux qui n’avaient pas assisté au mariage, parce qu’elle ne daignerait pas les recevoir. L’officier allait sortir de la salle du Trône quand l’Empereur le rappela; puis, changeant subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les cardinaux Opizzoni et Gonsalvi. Mais l’officier, ne saisissant pas bien cette seconde instruction, crut que l’Em­pereur, après avoir chassé ces Cardinaux, voulait que l’on nommât spécialement les deux Cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d’ima­giner que de peindre cette expulsion de treize Car­dinaux en grande pourpre, expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec tant d’i­gnominie. Tous les yeux se tournèrent sur les Cardi­naux que l’on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière antichambre, les autres qui précé­daient et qui étaient remplies de monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient disparu au milieu de la confusion ; ils retournèrent à leurs logis, pleins des pensées qu’un semblable événement devait provoquer dans leurs âmes.

Les Cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans l’antichambre, et ils subirent encore l’humiliation de se voir précéder dans l’introduc­tion — je ne sais si ce fut une équivoque ou un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient — par les ministres de l’Empire, bien que le céré­monial français lui-même accorde la préséance sur eux aux Cardinaux.

C’était d’un seul coup blesser la justice, les règles et l’usage, qui les placent au-des­sus des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à un, à s’arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et à sortir par la porte de la salle sui­vante.

Ce fut alors — tandis que les Cardinaux arri­vaient un à un pour saluer respectueusement — que l’Empereur, du haut de son trône, adressant la pa­role, tantôt à l’Impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui l’environnaient, dit avec la plus vive animation et la plus grande colère des choses très cruelles contre les Cardinaux absents, ou, pour parler plus exactement, contre deux d’entre eux, ajoutant qu’il pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des théologiens gonflés de pré­jugés, et que c’était la raison de leur conduite; mais qu’il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et Consalvi; que le premier était un ingrat, puis­qu’il lui devait l’archevêché de Bologne et le cha­peau de cardinal ; que le second était le plus coupable du Sacré Collège, n’ayant pas agi par préjugés théo­logiques qu’il n’avait point, mais par haine, inimitié et vengeance contre lui Napoléon, qui l’avait fait tomber du ministère ; que ce Cardinal était un pro­fond diplomate, — l’Empereur le disait du moins, — et qu’il avait cherché à lui tendre un piège politique, le mieux calculé de tous, en préparant à ses héri­tiers la plus sérieuse des oppositions pour la succes­sion au trône, celle de l’illégitimité.

Toujours s’enflammant de plus en plus dans l’irri­tation de sa parole et dans la violence des expres­sions, il accumula tant de reproches contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard perdu sans rémission, tant étaient noires et hor­ribles les couleurs sous lesquelles l’Empereur dépei­gnait l’acte que j’avais commis, ainsi que les autres, pour accomplir mes devoirs.

Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le premier accès, quand il sortit de la cha­pelle, le jour du mariage ecclésiastique, il ordonna d’abord de fusiller trois des Cardinaux absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom avec certitude, mais que l’on croit être Litta ou di Pietro.

Ensuite il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non exécution de cette sentence à l’amitié du ministre Fouché, qui fit revenir l’Empe­reur sur sa détermination. On peut imaginer l’émo­tion qu’éprouvèrent les treize, le mardi soir et le mercredi, tant par leur expulsion qu’à cause de ce qu’on leur rapportait des faits et gestes de l’Empe­reur.

Le soir du mercredi, quelques-uns d’entre nous apprirent que, ce jour-là même, on avait demandé, par ordre de l’Empereur, aux cardinaux Opizzoni et aux autres des treize promus à l’épiscopat, la démission de leurs évêchés. Ils étaient menacés de prison s’ils ne la donnaient pas immédiatement : ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu’elle serait acceptée par le Pape.