Mémoires du cardinal Consalvi – Mémoires sur le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’archiduchesse d’Autriche

Le mariage de Napoléon et Marie-LouiseLe mariage de Napoléon et Marie-Louise

Notre dialogue fut interrompu par l’entrée des sou­verains, auxquels nous devions tous être présentés. A leur apparition, chacun courut prendre sa place. L’Empereur tenait par la main la nouvelle Impéra­trice, et lui désignait chaque personne à mesure qu’il les rencontrait dans le cercle.

Quand il arriva à la place où nous étions, il s’écria : « Ah! Les Cardi­naux ! » Puis, avec beaucoup d’amabilité et de cour­toisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et ajoutant à quelques-uns certaines qua­lités particulières, comme il fit pour moi en disant : « Celui qui a fait le Concordat. »

On sut ensuite qu’il ne s’était montré aussi gracieux que dans le but de séduire les Cardinaux récal­citrants à sa volonté.

Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres grands de l’Empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour se rendre au théâtre.

Nous retournâmes à Paris, et les treize s’étant rassemblés chez le cardinal Maltei, je leur racontai ce que m’avait dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse com­mune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.

Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à Saint-Cloud. Les treize n’y inter­vinrent pas. Des quatorze autres déjà nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie : ce furent les cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Rove-rella, Vincenti, Zondâdari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury.

Le cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, ne put s’y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s’excusèrent sous prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, en déclarant qu’ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le dimanche.

Le lundi 4 avril était le grand jour de l’entrée triomphale de l’Empereur et de la nouvelle Impéra­trice à Paris pour célébrer la fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.

On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient ébranlé les treize Cardinaux, et qu’elles les engageraient pour le moins à intervenir au ma­riage ecclésiastique, s’ils ne voulaient pas assister au mariage civil. On prépara donc des sièges pour tout le Sacré Collège, quoique les treize n’eussent point participé au mariage civil.

Quand sonna l’heure décisive, et que l’on s’aperçut que nous manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre absence.

Douze Cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j’ai nommés plus haut, à l’exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne lui avait pas permis d’aller au mariage civil; il s’efforça, malgré ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la solennité.

Le cardinal Erskine, très souffrant depuis longtemps, s’était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, comme on a l’habitude de le dire. Il se leva le lende­main, et il était déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements qui le retinrent de force dans son hôtel.

Les deux autres Cardinaux, Dugnani et Despuig, s’excusèrent cette fois encore, alléguant pour motif leur santé, et ils n’assistèrent pas au mariage ecclésiastique. Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils lui firent savoir que la maladie les empêchait d’inter­venir. On les considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n’était pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l’on devait et que l’on pouvait intervenir.

Pendant la célébration du mariage civil et du mariage religieux, les treize Cardinaux restés volontairement à l’écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et on s’imaginera facilement qu’ils eurent alors le cœur tourné vers d’autres pensées.

Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses en réfléchissant sur la grande action qu’ils entreprenaient et sur les conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps dans une ignorance parfaite de l’impression produite par leur abstention sur l’esprit de l’Empereur, car, ainsi que je l’ai raconté, ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n’osa les visiter.

Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d’abord son regard sur les places réservées aux Cardinaux. En n’en voyant que onze (le cardinal Fesch était à l’autel pour la fonction), ses yeux étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de férocité, que ceux qui l’observaient présagèrent la ruine de tous les princes de l’Église n’assistant pas au mariage. Ils nous firent part de leurs inquiétudes; et ce que je vais ajouter prouvera qu’ils ne s’étaient pas trompés.