Mémoires du cardinal Consalvi – Mémoires sur le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’archiduchesse d’Autriche

Le mariage de Napoléon et Marie-LouiseLe mariage de Napoléon et Marie-Louise

Le second et le troisième acte, c’est-à-dire le mariage civil et ecclésiastique, n’admettaient pas de doute. On s’en tint à la ferme détermination de n’y point assister, à cause de la raison ci-dessus exposée. Quant an mariage civil, on ajoutait l’impossibilité de confirmer par notre participation le nouveau mode de séparer dans le mariage le contrat civil du nœud sacramentel, nouveau mode si perfidement inventé contre l’Église par la législation moderne. Mais pour ce qui regardait les premier et quatrième actes, comme ils n’étaient que de pures formalités d’éti­quette et nullement une célébration de mariage, nous n’eûmes pas de motifs fondés sur la conscience pour nous abstenir.

En outre, nous pensions et nous disions qu’en intervenant à ces deux cérémonies, on prouverait au Gouvernement que l’on faisait ce que l’on croyait pouvoir faire ; que si l’on n’assistait pas au mariage civil et religieux, c’est qu’une véritable impossibilité se dressait sur ce point; que notre refus ne provenait nullement d’une animosité, d’un complot ou d’au­cune autre cause de ce genre. Nous avions bien prévu que l’Empereur ne manquerait pas d’attribuer notre conduite à la haine, et personne ne fit attention que nous fournissions nous-mêmes le moyen de dissimuler notre absence aux deux autres cérémonies. On pou­vait ne pas s’en apercevoir, ou la supposer légitimée par des raisons extrinsèques, puisque le public nous verrait présents au premier et au dernier des quatre actes du mariage.

En agissant ainsi, nous espérions mettre le moins possible en saillie ceux de nos collègues qui interve­naient. Nous sauvegardions leur dignité et plus encore l’honneur du Sacré Collège tout entier, car le nombre des Cardinaux que l’on verrait faillir à leurs devoirs était trop grand. Ces considérations, jointes à d’autres qu’il serait superflu d’énumérer, enga­gèrent les treize à assister à la première et à la der­nière fonction.

Cependant les treize Cardinaux ne furent pas tous du même avis à ce sujet, spécialement pour ce qui concernait la dernière cérémonie, et je fus celui qui s’y opposa. Mais le plus grand nombre opinant pour l’affirmation, et sjJfcliant combien il eût été préjudiciable d’opérer une seconde scission parmi les treize eux-mêmes, nous nous rangeâmes à l’avis de la majorité.

Le soir du samedi (ou du vendredi, peu importe), nous nous rendîmes tous à Saint-Cloud. Nous étions réunis ensemble dans la grande salle, cardinaux, premiers dignitaires de l’Empire, souverains, princes du sang, ministres, etc., et nous attendions l’arrivée de l’Empereur et de la nouvelle Impératrice. Ce fut alors que je dus soutenir un assaut qui me coûta, comme on dit, des sueurs mortelles.

Lors de mon voyage à Paris en 1801, j’avais fait la connaissance des principaux ministres de Napo­léon. Ils m’avaient beaucoup fêté et comblé de dis­tinctions à cause du Concordat. Parmi eux se faisait remarquer le ministre de la police, Fouché, qui me témoigna une vive amitié. A mon second voyage, après la première visite, je m’abstins de le voir, ainsi que les autres, car il me semblait que, dans les cir­constances où se trouvaient le Saint-Siège et le Pape, un Cardinal devait vivre le plus retiré qu’il lui était possible.

Il ne pouvait pas fréquenter une cour qui avait renversé le gouvernement pontifical et qui emprisonnait le Pape. Par malheur, tous les Cardi­naux ne pensèrent pas ainsi ; quelques-uns agirent différemment. Ils acceptaient — par crainte, on le comprend — les fêtes, les réunions et les dîners; ils faisaient des visites, ce qui rendit plus difficile et plus périlleuse ma façon d’agir opposée à la leur, d’autant plus que, contrairement à la plupart des autres, j’étais connu et remarqué par tous.

Joseph Fouché, ministre de la police
Joseph Fouché, ministre de la police

Je n’avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de leurs appartements, il s’approche de moi, puis me prenant par la main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec cordialité et intérêt : « Est-il vrai qu’il y a plusieurs Cardinaux qui refusent d’assister au mariage de l’Empereur ? »

A cette question, je me tus, n’ayant rien à riposter et ne voulant surtout désigner personne. Il ajouta : « Mon cher monsieur le Cardinal, ne savez-vous pas qu’en ma qualité de ministre de la police je dois déjà être instruit avec certitude de ce que j’avance ? Ma demande n’est donc que de pure politesse. »

Forcé de répondre; je lui déclarai que je ne savais vraiment ni combien il y en avait ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, s’entretenait avec l’un d’entre eux. Il s’écria alors : « Ah ! Que me dites-vous ! L’Empereur m’en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n’était pas à présumer que ce fût vraisemblable. »

Je lui répétai que c’était vrai, et très vrai. Il me plaça aussitôt sous les yeux les dangereuses consé­quences d’une telle action, qui intéressait l’État, la personne même de l’Empereur, ainsi que la succes­sion au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents.

Il n’y eut rien au monde qu’il ne tentât pour m’amener à persuader aux autres d’intervenir ou tout au moins — car il m’entendait répéter que cela n’était pas possible — à intervenir moi-même. Il me faisait remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui refusaient d’assister au mariage, car, disait-il, « vous marquez après le Con­cordat et après avoir été premier ministre si long­temps ». Il ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu’il rencontrait en moi, quoiqu’elles n’y fussent certainement pas.

Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui nous obligeaient, bien qu’à nos risques et périls, à tenir cette conduite, et je l’assurai que l’accomplissement de mes devoirs était ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d’un pareil choc ; je lui commu­niquai notre demande afin de ne pas être invités, demande restée sans effet.

Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s’avouait vaincu, et il mit fin à l’entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au mariage civil, on n’y ferait guère atten­tion, quoique cela déplût beaucoup, mais qu’il fallait absolument nous rendre au mariage religieux si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la dernière extrémité; puis il me supplia d’en aviser mes collègues.

Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de notification aux autres Cardinaux, notification que j’exécutai fidèlement.