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Mémoires de Fouché

Portrait de Joseph_Fouché

La chute de l’Empire et la Première Restauration

Ce fut au milieu de ces circonstances que j’entrai dans Lyon, vers les premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et d’incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient défendre Lyon, par suite de la persuasion où l’on était à Lyon qu’on défendrait Paris, et c’était avec des ouvrages de campagne qu’on prétendait arrêter l’ennemi devant la seconde ville de l’Empire, menacée par l’arrivée d’un renfort de quarante-cinq mille Allemands.

Charles Pierre François Augereau
Charles Pierre François Augereau,

On circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne voyait de salut pour la France qu’en l’identifiant à sa destinée. Une ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir dans Paris, siège du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en langueur dans le reste de la France.

La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal Augereau. Je m’aperçus, dès l’abord, que tout ce qui ressemblait à des partis désespérés, n’étaient plus accueillis que par le préfet, par quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l’armée d’Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier.

J’annonçai franchement la défection du roi de Naples, et qu’un million d’hommes allait se précipiter sur la France, qu’il n’était plus possible de sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions, aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui, par zèle pour l’empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d’un siège. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu’ils ressentaient de ma présence, et je m’aperçus bientôt qu’ils avaient des instructions secrètes à mon égard.

Augereau, n’ayant point prêté l’oreille au seul projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à Valence. Je cédai, quoiqu’à regret, et je pris la route du Dauphiné, en jetant un regard d’impatience sur celle de Paris, la seule que j’aurais voulu pouvoir traverser en poste.

Jean de Dieu Soult
Le maréchal Jean de Dieu Soult

Ce fut à Valence que j’appris l’arrivée à Vesoul de Monsieur, comte d’Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J’appris peu de jours après, coup sur coup, l’arrivée du duc d’Angoulême au quartier-général de lord Wellington, la perte de la bataillé d’Orthez par Soult, la perte de la bataille de Laon par Napoléon, et l’entrée du duc d’Angoulême à Bordeaux.

Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L’occupation de Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu’aussitôt, et le maréchal Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à Avignon dans l’attente des événements, et toujours à la veille de m’élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différents corps d’armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par l’interruption des courriers, et par la difficulté des communications, je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif.

Que je me suis repenti, dans la suite, de ne pas m’être rapproché furtivement de Paris par le centre de la France, libre encore de l’invasion étrangère! Une seule considération put m’arrêter; je craignis que les instructions secrètes qui me concernaient n’eussent été transmises à chaque préfet individuellement.

Le maréchal Brune - Eugène Bataille - Château de Versailles
Le maréchal Brune – Eugène Bataille – Château de Versailles

J’étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j’habitais les mêmes appartements où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune. Là, je trouvai l’esprit public monté contre Napoléon, au point que je pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les autorités constituées, auxquels j’annonçais le renversement prochain du gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait pour la bonne cause. Plus qu’à Lyon et à Valence, il se manifestait à Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une autorité quelconque.

Enfin, la nouvelle des évènements du 31 mars me parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse et de Limoges, je n’arrivai à Paris que dans les premiers jours d’avril, mais il était trop tard. La formation d’un gouvernement provisoire dont j’aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j’eusse ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j’avais offensés; je sentais que la clémence pouvait être d’accord avec la bonté de leur cœur, mais qu’elle n’en était pas moins incompatible avec le principe de la légitimité.

J’ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d’Otrante se fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31 mars ?

Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissements relatifs à des circonstances secrètes que j’ai jugé à propos de ne point morceler dans mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et qu’on ne doit se permettre qu’à la faveur des temps.

Je confesserai d’abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l’Europe et de sauver la France par la France, les événements de 1809, c’est-à-dire la guerre d’Autriche et l’attaque des Anglais sur Anvers, n’étaient que les premiers moyens d’exécution d’un plan de révolution, qui avait pour but le détrônement de l’empereur. Je confesserai aussi que j’avais été l’âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec l’Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait le concours de deux hommes d’état, l’un dirigeant le cabinet de Vienne, l’autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j’avais envoyé, à cet effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.

Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord
Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord

Avant d’en venir à de pareilles ouvertures, je n’avais point négligé, dans l’intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me fut indispensable: on devine qu’il s’agit du prince Talleyrand. Notre réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Suresnes, chez la princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchements, nos idées politiques s’étaient accordées, et une sorte de coïncidence s’était établie entre nos plans pour l’avenir. Pourtant je n’avais pu échapper à la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après l’entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu’il pensait à mon égard, répondit: «Oui, oui, j’ai vu Fouché, c’est du papier doré sur tranche.»

On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m’en montrai pas offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi l’irritabilité de l’amour-propre.

J’avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec l’un des sénateurs les plus influents, M. de S….., qui, lui-même, était en relation intime avec la secrétairerie d’état par l’entremise de Maret, son ancien compagnon de captivité.

Une pareille conquête m’était d’autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n’avais plus à la secrétairerie d’état, dans mes intérêts, que des subalternes, à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen de m’attacher un personnage que je comptais depuis longtemps au nombre de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à vaquer, j’y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manœuvrai en conséquence: S…….. l’obtint; j’eus dès-lors un ami de plus au Sénat, et comme un œil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.

Un homme me manquait encore; le maréchal M……, chef de la gendarmerie. Jusqu’alors il m’avait été contraire; nommé au commandement d’un corps d’armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois, dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son embarras, et je lui envoyai, d’après le conseil d’un ami, une réserve de quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de laquelle j’obtins l’autorisation de l’empereur.

Ainsi, dans l’espace de très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J’avais deux ministères dans mes mains: l’intérieur et la police; j’avais la gendarmerie à ma disposition et une nuée d’observateurs à mes ordres; j’avais de plus pour levier dans l’opinion la clientèle immense des vieux républicains et des royalistes persévérants, qui trouvaient une égide dans mon crédit. Tels étaient les éléments de mon pouvoir, quand Napoléon, engagé dans la double guerre d’Espagne et d’Autriche, et désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position tellement inextricable que je formai le plan que j’ai révélé plus haut.

Soit que son instinct m’eût deviné, soit que des indiscrétions inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l’ai raconté dans la suite des événements de 1809, reculèrent de cinq années la ruine du trône impérial. Et c’était, protégé par de tels souvenirs, soutenu par une puissance d’opinion qui ne m’avait abandonné ni lors de ma défaveur, ni dans mon exil; c’était, en outre, secondé par la réputation d’homme d’état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec la précision d’un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai surpris par les événements du 31 mars.

Si j’eusse été à Paris alors, sans aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des secrets de tous les partis m’auraient permis d’imprimer à ces événements extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma décision prompte auraient prévalu sur l’influence plus mystérieuse et plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n’aurait pu cheminer qu’attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les ramifications de mon plan politique; et en dépit de l’odieuse police de Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens dégradés n’auraient plus songé, comme ils l’ont fait trop tard, qu’à se conserver eux-mêmes.

Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant l’intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le conseil de régence, tel que j’en avais arrêté les bases. Ce dénouement était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes. Mais les destins en avaient autrement décidé..

Marie-Louise
L’impératrice Marie-Louise

Napoléon lui-même conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s’y méprendre, l’ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois l’impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés, n’eut pas d’autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être opérée par l’établissement d’une régence nationale.

Lorsqu’après s’être laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l’empereur Alexandre, il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce fut lorsqu’un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux! Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir, et par le sentiment d’un remords qui m’en repoussait; frappé moi-même d’un spectacle tout nouveau pour la génération; l’entrée publique d’un fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans, revoyait, au milieu des acclamations et de l’allégresse publique, la capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblèmes de la royauté; ému, je l’avoue, par ce tableau touchant d’une bonté royale, se mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué; je ne dissimulai ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le pressant d’envoyer une députation à S. A. R. Monsieur, et me déclarant indigne d’en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant du monarque; m’élevant avec force contre ceux de mes collègues qui prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons.

Le mois n’était pas écoulé que, tourmenté d’une secrète inquiétude que m’inspirait le voisinage de Napoléon à l’île d’Elbe, voisinage que j’entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je lui adressai la lettre suivante que je livre à l’impartialité de l’histoire:

Sire, lorsque la France et une partie de l’Europe étaient à vos pieds, j’ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous êtes dans le malheur, j’éprouve plus de crainte de blesser votre sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le dois, puisqu’il vous sera utile et même nécessaire.

Vous avez accepté, comme retraite, l’île d’Elbe et sa souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette souveraineté et de cette île. Je crois qu’il est de mon devoir de vous assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas, et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore moins à celui qui a possédé un Empire immense.

Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez combien elles sont fondées.

L’île d’Elbe est à très-peu de distance de l’Afrique, de la Grèce et de l’Espagne; elle touche presqu’aux côtes d’Italie et de France. De cette île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener subitement dans les pays les plus exposés à l’agitation, aux événements, aux révolutions. La stabilité n’existe encore nulle part; dans cet état de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter de l’inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous pouvez aussi faire du mal, car l’alarme est un grand mal tant pour les gouvernements que pour les nations.

Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la vérité.

Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu’à augmenter l’amertume de vos regrets; ils ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous honorer, ils vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos prétentions. On dira que le rocher de l’île d’Elbe est le point d’appui sur lequel vous voulez placer le levier, d’où vous chercherez à soulever de nouveau le monde entier.

Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à présent, l’asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme vous, est dans les États-Unis de l’Amérique. Là, vous recommencerez votre existence au milieu d’un peuple encore neuf, qui saura admirer votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la patrie de Franklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à toutes les dominations de la terre.

Cette lettre, dont je crois pouvoir m’honorer, fut mise plus tard, par des royalistes, sous les yeux de Monsieur, comte d’Artois, avec la lettre suivante que j’adressai à Son Altesse Royale.

Monseigneur,

J’ai voulu rendre un dernier service à l’empereur Napoléon, dont j’ai été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent être pour moi une chose indifférente, puisqu’ils ont excité la pitié généreuse des puissances qui l’ont vaincu. Mais le plus grand de tous les intérêts pour la France et pour l’Europe, celui auquel on doit tout sacrifier, c’est le repos des peuples et des puissances après tant d’agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu’il serait établi sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n’en jouirait jamais tant que l’empereur Napoléon serait dans l’île d’Elbe. Napoléon sur ce rocher serait pour l’Italie, pour la France, pour toute l’Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de secousses.

Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en doute, put juger ce qu’il ne savait qu’imparfaitement peut-être, que je ne devais pas être rangé au nombre des adhérents de Napoléon.

Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai plusieurs fois:

Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la tête du bien qui s’est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur les gouvernements qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les événements; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans l’oppression, de l’énergie qui s’est développée dans nos discordes, et des talents qui se sont produits dans le délire.

Si le roi ne prend pas la nation pour point d’appui, son autorité s’affaiblira, ses courtisans seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la cocarde et du drapeau; cette question n’est pas bien comprise, elle n’est frivole qu’en apparence, elle décide de tout, c’est la question de l’étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce que fut pour Henri IV celui de la messe.

On voit que dans mes conseils je n’hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m’en prescrivaient la loi; mais si j’avais pour moi de nombreux partisans, soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution, j’avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de Savary.

Le général Anne, Jean, Marie, René, Savary
Le général Anne, Jean, Marie, René Savary

Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n’avoir pu aider au renversement de l’édifice que je m’étais complu à élever, comme étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant à tout prix mes services à l’auguste famille que j’avais outragée; ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité, pouvant disposer d’une partie des éléments du corps politique. Je ne crois pas m’abuser en affirmant que telle était l’opinion de la majorité du faubourg St.-Germain.

J’entrai en correspondance avec plusieurs personnages importants de la cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours, venait d’être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui recommandais, ainsi qu’à tous ceux qui venaient de la part du monarque me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés; mais on n’avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait entraîner par le torrent.

Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir conférer avec moi, j’eus la visite de ce ministre que je reçus avec froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et qui ne jouissaient d’aucun crédit dans l’opinion, telles que Savary, Bourrienne, l’ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils s’efforçaient de circonvenir et d’égarer M. de Blacas.

Le peu de liant de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l’aversion que m’inspirait ses entourages, firent qu’il ne put me comprendre et que je ne m’ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis XVIII allait être instruit que j’avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes communications avec son ministre, je pris la plume, et j’écrivis le lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en aurait bientôt connaissance.

Je lui disais que l’agitation de la France avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux; dans les possesseurs des biens d’émigrés, l’inquiétude pour leurs domaines; dans ceux qui s’étaient prononcés fortement, soit pour la république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle; dans l’armée, la perte et le regret de tant d’espérances, de gloire et de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l’étonnement où les laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la puissance héréditaire de son trône.

Parmi ces causes, la plus dangereuse était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres n’aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l’action; je veux parler du mécontentement des troupes, et j’en déduisais les motifs; je disais, entr’autres, qu’une armée, et une armée surtout formée par la conscription, prend toujours l’esprit de la nation au milieu de laquelle elle vit, et qu’elle finit toujours par être contente ou mécontente avec la nation et comme elle. J’ajoutais que dans cette cause de mécontentement, se mêlait encore le génie de Bonaparte.

«Une nation, observais-je encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans une action assez forte pour donner des secousses à l’univers, ne peut pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible; il ne faut donc pas entreprendre d’arrêter son activité; il faut donner à cette activité, devenue dévorante, d’autres aliments; il faut ouvrir et élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend la raison et la puissance de l’homme. Le dix-neuvième siècle commence à peine; il faut qu’il porte le nom de Louis XVIII, comme le dix-septième siècle porta le nom Louis XIV»

Je plaidais également la cause de la liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais ainsi:

Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des Bourbons comme ils l’avaient été à leur puissance, sont revenus avec la dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre civile: eh bien! qu’un des ministres du roi, avec la logique d’un esprit sain et l’éloquence d’une âme qui sent tout ce qu’on doit à de grands malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme annuelle destinée à servir d’indemnité à des infortunes et à des indigences si dignes d’être assistées par une nation héroïque et sensible; j’en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait transformée en loi par acclamation.

Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu’ils partiraient d’un homme hors de la sphère du pouvoir. J’avoue que, poussé et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications s’étendaient jusqu’à la cour; j’avoue qu’on m’avait laissé entrevoir la possibilité d’arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais j’avais contre moi M. de Blacas livré à l’influence astucieuse de Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu’une porte me fût ouverte aux conseils du roi. J’avais de plus à combattre trop de souvenirs, d’intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas que l’argument qu’on reproduisait sans cesse contre moi était malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec ma famille pour mon château de Ferrières, d’où je me proposais d’observer les événements. Il me fallut résister aux vœux de mes amis, pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale.

J’étais persuadé d’avance que les hommes faibles ou incapables qui tenaient le timon de l’État, continueraient à suivre de fausses maximes de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction.

Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m’assiéger sur la position équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d’état, il ne pouvait m’échapper qu’il s’était opéré une restauration sans révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial subsistaient encore, et qu’il n’y avait de changé, si je puis m’exprimer ainsi, que l’individualité du pouvoir.

Et en effet, que retrouvait-on dans un laps de vingt années qui fût resté immuable ? Clergé, noblesse, institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires, rien n’avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les Bourbons trouvèrent de l’appui dans les cœurs, mais non dans les intérêts. Telle fut l’origine et la cause première de la commotion dont les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux. La France était partagée en partisans et en adversaires de la restauration; Louis XVIII régnait sur une nation divisée et souffrante; tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d’entrer en partage de dignités avec l’ancienne noblesse; ils avaient cherché des garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince avant son entrée dans la capitale.

Mais, d’un autre côté, les revers de Napoléon s’étaient succédés avec tant de rapidité, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes fortunes n’avaient pas eu le temps de réformer leur luxe. Quand les Bourbons furent rappelés, il fallut compter avec soi-même, et arrêter subitement le cours de ces dépenses effrénées. Quelle source de mécontentement et d’irritation dans les notabilités sociales!

Une autre cause bien plus alarmante d’instabilité pour le nouveau gouvernement, résidait dans l’armée encore intacte; on ne l’avait point licenciée, faute énorme ! Car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus à la France étaient animés d’un esprit opposé à la restauration, et dévoués aux intérêts de l’ex-empereur.

Le roi, au lieu d’accepter la Charte, l’avait octroyée; autre sujet de mécontentement de la part de cette grande masse de Français dont l’ère politique datait de la révolution. La Charte confirmait, il est vrai, les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle légalisait les acquisitions des propriétés nationales; ce n’était point encore assez pour tant d’hommes inquiets et prévenus. D’ailleurs, la Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n’était point assez libérale; selon les partisans de l’ancien régime, la vieille constitution du royaume eût été préférable.

Qu’on ajoute à cet état de choses la mollesse et l’incertitude de ministres qui, n’étant ni royalistes, ni patriotes, s’imaginaient pouvoir rendre la France ministérielle. Qu’on y joigne enfin les appréhensions qu’entretenait le congrès de Vienne, qui, en voulant reconstruire l’Europe, menaçait les États devenus le domaine de la révolution, de les soumettre à un ordre politique anti-révolutionnaire. C’est ainsi que s’alarmèrent les intérêts émanés de vingt-cinq années de troubles. Les royalistes s’affaiblissaient et se divisaient à mesure que leurs adversaires, frémissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d’opiniâtreté à méconnaître leurs droits. La possibilité du retour de Napoléon, rangée d’abord parmi les chimères, devint l’idée favorite de l’armée; on forma des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de concevoir qu’ayant occupé tant de postes élevés dans l’État, conservant encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale une clientèle si dévouée, mes observations s’étendaient sur toutes les trames qu’on y préparait.

J’étais dans ces dispositions, lorsqu’un homme qui avait eu beaucoup d’influence, et qui commençait à la perdre, m’écrivit pour m’engager à faire partie d’un comité secret où il s’agissait d’un projet de bouleversement. Je fis sur le billet même d’invitation cette seule réponse, qui ne resta point inconnue:

«Je ne travaille point en serres chaudes; je ne veux rien faire qui ne puisse paraître au grand air

Cependant il se formait des affiliations; des hommes influents contractaient entre eux des engagements politiques. Il me parut bientôt évident que l’État marchait vers une crise, et que les adhérents de Napoléon s’étaient coalisés pour la faire éclore. Mais aucun succès n’était possible sans ma coopération; je n’étais rien moins que décidé à l’accorder à un parti contre lequel je couvais de longs ressentiments. On revint plusieurs fois à la charge, divers plans me furent proposés; tous tendaient à détrôner le roi et à proclamer ensuite, soit un prince d’une autre dynastie, soit une république provisoire. Un parti militaire vint me proposer de déférer la dictature à Eugène Beauharnais. J’écrivis à Eugène, croyant la partie déjà liée: je n’en reçus qu’une réponse vague. Dans l’intervalle, tous les intérêts de la révolution vinrent se grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une sensation qui accusait de plus en plus l’impéritie du ministère.

L’affaire d’Exelmans vint ajouter à la conviction qu’un parti considérable, dont le foyer était à Paris, voulait rétablir Napoléon et le gouvernement impérial.

Quand, aux approches de l’hiver, je rentrai dans la capitale, le gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse, avait chargé M. le duc d’Havre de remplacer M. de Blacas dans ses communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance; je lui ouvris mon cœur, et je me trouvai entraîné à une expansion que je n’avais jamais connue; jamais je n’avais eu dans aucun instant de ma vie autant d’abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j’avais été fatalement entraîné à voter la mort de Louis XVI.

Je puis le dire, cet épanchement arraché à mon cœur, tenait à la fois du remords et de l’inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type de la vraie chevalerie française et loyale.

Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite communiqués au roi. Mais les plaies de l’État étaient sans remède, un grand coup était inévitable. Placé, d’un côté, entre les Bourbons, qui ne m’accordaient qu’une demi-confiance, dont le système me fermait toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais dans une fausse position, et d’ailleurs sans aucune espèce d’engagement; de l’autre, entre le parti auquel j’étais redevable de ma fortune, et où me poussait une communauté d’opinions et d’intérêts, au moment où une incertitude prolongée de ma part pouvait m’isoler de l’un et de l’autre, je me jetai tout entier dans ce dernier.

Intérieurement ce n’était point aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la légitimité. J’étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par l’existence d’un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence sur l’armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction de l’île d’Elbe, dont il était le principal agent.

Je vis qu’il n’y avait pas de temps à perdre; je jugeai d’ailleurs que Napoléon servirait au moins de point de ralliement à l’armée, sauf à le culbuter ensuite, ce qui me parut d’autant plus facile que l’empereur n’était plus à mes yeux qu’un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault, Cambacérès, Davout, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais j’exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce parti si leur chef, abjurant le despotisme, n’adoptait pas un système de gouvernement libéral.

Notre coalition fut cimentée par la promesse d’un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le gouvernement provisoire au moment de l’explosion. D’après le plan arrêté avec Thibaudeau, je me hâtai d’envoyer mon émissaire J***** à Murat, pour le presser de se déclarer l’arbitre de l’Italie; en même temps le grand comité dépêcha le docteur R****** à l’île d’Elbe.

Le général Charles Lefebvre Desnouettes
Le général Charles Lefebvre Desnouettes

Lyon et Grenoble devinrent dans le Midi les deux pivots de l’entreprise; dans le Nord, un mouvement militaire, dirigé par d’Erlon et Lefebvre-Desnouettes, devait déterminer la fuite ou l’enlèvement de la famille royale, ce qui eût amené la formation d’un gouvernement provisoire dont je devais faire partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N…..

Ressaisir le pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans l’espoir de rester maître de l’Italie, Murat, quoique allié de l’Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux; cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis XVIII, jeta le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au-devant de Napoléon. L’habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l’empereur; et ce qui prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c’est que, depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation universel; la cour seule s’obstinait à ne pas voir ce qui n’avait plus de nuage que pour elle.