Lettres Marie-Louise – Février 1814

Paris, 1er février 1814

(Bataille de La Rothière)

Mon cher Ami. Je suis bien contente des nouvelles que j’ai reçue aujourd’hui de toi, j’ai été bien agréablement surprise à mon réveil par ta lettre du 30, et en même temps j’ai été peinée en apprenant que tu a été fatiguée, tâche donc de te ménager, mon cher Ami, et de ne pas trop te fatiguer, tu sais que cela me tourmente autant que la crainte de te savoir exposé, et Dieu sait si tu ne l’aura pas  été ces deux jours. Cette idée empoisonne toujours tout le plaisir que me causerait de si brillantes affaires.

Voilà huit jours que tu est parti et il y a déjà deux succès, il n’y a que toi qui mène aussi vite et aussi bien les affaires ; à présent, je ne désire que la paix, je me trouve si mal et si tristement loin de toi que tous mes vœux se bornent à cette seule idée, je crois qu’il y a bien des gens qui la partagent avec moi; aussi ai-je été bien contente quand l’Archichancelier m’ai dit que Mr la Bernardière partait, cela me donne de bonnes espérances.

Le Roi a eu une belle parade aujourd’hui, il y avait 2000 hommes, l’Archichancelier m’a dit qu’il n’y avait rien de nouveau. Le Ministre de l’intérieur a pris sur lui de ne pas faire payer les sommes du Mont-de-Piété. Le Roi a dû avoir un conseil pour la défense de Paris, il parait que l’on propose d’ôter le commandement du génie au général Chasseloup-Laubat et de le donner au général Dejean seul, on dit que le premier a de l’humeur, et qu’ils ne s’accordent pas bien ensemble.

Je n’ai pas pu faire mettre dans le Moniteur l’article que le Duc de Bassano m’a envoyé, parce qu’il n’est arrivé qu’à quatre heures du matin, ce sera donc pour demain.

Ton fils t’embrasse, il a été bien content de la parade qu’il y a eu aujourd’hui, il a cependant compris que ce n’était pas toi qui avait passé la revue et il a dit qu’il désirait voir le moment où tu reviendrait, qu’en attendant il voulait bien apprendre à lire pour te faire plaisir.

Ma santé est assez bonne, je me suis promenée au bois de Boulogne, j’ai rencontré beaucoup de prisonniers espagnols sur des charrettes. J’ai eu peu de monde aux entrées, tout le monde a été au spectacle où l’on m’attendait. L’on fait courir ici le bruit que tu a fait 15000 prisonniers et que tu a pris 25 pièces de canon, je voudrais bien que cela fut vrai, chaque victoire sera un pas de plus vers le moment qui te ramènera vers celle qui te chérit tendrement.

Ton Amie Louise

Paris, 2 février 1814

Mon cher Ami. 

J’ai appris par le Roi Joseph que tu te portais bien le 31 et que tu étais content de l’état de tes affaires, cette nouvelle m’a fait grand plaisir, je craignais que tu ne fût fatigué et que la pluie ne t’ait enrhumé, cela m’aurait causé bien des inquiétudes, je t’aime vraiment trop pour ne pas me tourmenter continuellement de cent mille chose auxquelles une autre personne ne ferait pas d’attention, aussi tes absences me rendent-t-elles bien malheureuses.

J’ai eu conseil des Ministres ce matin, il à duré assez longtemps, ils se plaignent de ce qu’il n’y a pas d’argent, et désireraient bien à cause de cela la paix. Le Roi Joseph a été voir aujourd’hui les barrières, il a dit que l’on commençait à les palissader, il a dû aussi faire partir de la garde pour l’armée. On a toujours bien peur ici à ce que l’Archichancelier m’a dit. On enterre son argent, et il y a beaucoup de femmes qui s’en vont en Normandie, je deviens très courageuse depuis tes derniers succès, et j’espère ne plus mériter le titre d’Enfant que tu te plaisait à me donner avant ton départ mais j’espère que tu n’appelle pas enfantillage quand je me tourmente pour toi, et t’avertis que ce serait un enfantillage dont je ne pourrai me défaire que si je cessais de t’aimer, et tu sais que c’est une chose impossible pour moi.

Ton fils parle beaucoup de te suivre à la guerre, il dit qu’il veut coucher dans la boue et dans la neige, qu’il veut manger du pain des chiens pourvu qu’il puisse être avec toi, tu vois par là qu’il ne t’oublie pas; il a eu un peu de colique cette nuit, et je crains bien en être la cause en lui donnant une grosse grappe de raisins, il se porte à merveille ce matin, il t’embrasse.

Ma santé est assez bonne, je crois que j’aurai une sciatique dans la jambe droite, car elle me fait bien mal, et puis je me suis fait mal au genou, je ne te l’aurai pas écrit si je ne savais pas que l’on t’écrit tout et que je craindrais que l’on ne t’effraye sur ce bobo qui n’est rien du tout.

Je te prie, mon cher Ami, de me donner bientôt de tes nouvelles, en attendant crois à tous mes tendres sentiments

Ta fidèle Amie Louise

P.S. Je viens de recevoir ta lettre du ler février, je te remercie bien de me dire que tu te porte bien, j’avais besoin de cette assurance car j’étais bien inquiète de ta santé, mon cher Ami, ton aimable attention me fait grand bien.

 

Paris, 3 février 1814

(Napoléon est à Troyes)

Mon cher Ami. 

J’ai appris que tu t’étais battu toute la journée du ler, et que tu étais encore à Brienne le ler au soir, comme tu a dû être fatigué après ces trois journées, j’attends avec bien de l’impatience un petit mot de toi qui me rassure sur les dangers que tu aurais pu courir, je désire bien que tu tiennes ta promesse de ne pas t’exposer, toutes les personnes qui te sont attachées, le désirent avec moi, et j’espère que tu auras égard à nos prières.

L’Archichancelier m’a dit qu’il n’avait rien de nouveau, il m’a donné à lire un rapport sur la conduite du Roi de Naples comme elle doit t’affliger, toi qui a un si bon cœur, qui a fait tant de bien à lui et à tant de personnes. Tu ne trouve que des ingrats, c’est vraiment bien mal récompenser tes bienfaits, et je t’assure bien qu’il m’indigne beaucoup, il est vrai que j’espère avoir un cœur fait autrement que celui de beaucoup de monde, un cœur reconnaissant et dévoué aux personnes à qui je m’attache.

Le Roi Joseph est venu me voir, il m’a dit que le Roi et la Reine de Westphalie l’avoient chargé de me dire qu’ils désiraient bien me voir. Je lui ai dit que je n’avais pas de réponse de toi, il m’a conseillé de les voir comme tu a vu le Roi, dans mon intérieur, et de ne pas les voir jusqu’à la réponse, ni au dîner de famille ni partout ailleurs, je demanderai aussi à l’Archichancelier son avis, s’il a le même, je les verrai demain, et si tu ne le trouves pas bon, prends-toi à ces deux Messieurs ou à toi même qui ne me donnes jamais une réponse sur ce que je te demande.

Je reçois dans ce moment ta lettre du 2, je suis bien contente que tu m’approuves de ne pas aller au spectacle, il ne m’est rien de plus doux que quand mes idées se rencontrent avec tes intentions. Si tu trouves bon que j’aille à Ste Geneviève je ne demande pas mieux que d’y aller, je te prierai seulement de me dire la manière dont tu désires que j’y aille, en grande cérémonie ou seulement avec mon service, si tu veux me répondre bientôt, je pourrai y aller au commencement de la semaine prochaine prier Dieu pour la réussite de tes projets, mais tu seras victorieux pour nous donner une bonne paix qui ne me séparera plus de toi, en attendant je suis bien malheureuse d’être séparée de toi. Je dirais au Roi Joseph que tu ne veux pas que je reçoive le Roi et la Reine de Westphalie, il le leur dira, et ils ne pourront pas se plaindre de moi, si je ne les reçois pas.

Ton fils a pris son sirop aujourd’hui, cela ne l’empêche d’être gai et bien portant, il a eu quelques petits accès de colère, on les a fait passer sur le compte du sirop.

Ma santé est passablement bonne, j’ai des douleurs de rhumatisme qui me font assez souffrir mais cela ne serait rien, si mon moral ne souffrait pas du chagrin que me cause ton absence et notre situation. Cependant, je tâche de prendre du courage. 

Adieu, mon cher Ami, je t’embrasse

Ta fidèle Amie Louise

Paris, 4 février 1814

(Napoléon est à Troyes)

Mon cher Ami. 

Je viens de recevoir ta lettre du 3 février où tu me mandes ton heureuse arrivée à Troyes, cette nouvelle m’a fait bien du plaisir, et je te remercie bien de ton exactitude. La nouvelle du congrès est bien bonne, je suis seulement fâchée de voir les membres qui le composent. Ce sont des personnes bien dévouées aux Anglais, cela me fait mal augurer pour la paix. Cette idée me rend triste, puisque cela te retiendra peut être longtemps loin de moi.

Tu n’a pas l’idée combien on est alarmé à Paris depuis hier. La nouvelle que l’on avait mis dans les petits journaux dans laquelle on annonçait que tu avait fait quinze mille prisonniers a fait un bien mauvais effet quand elle s’est démentie, je ne conçois pas comment l’on a fait une bêtise pareille. Hier soir, tout le monde, même les Ministres, avoient la figure si allongée dans mon salon qu’ils ont manqué me faire tourner la tête, je me suis imaginée qu’il y avait une mauvaise nouvelle que l’on voulait me cacher et cette idée a fait que j’ai eu toute la peine du monde de ne pas faire une aussi triste figure qu’eux. Il n’y a que le Roi Joseph qui est calme et tranquille, je trouve qu’il te ressemble en beaucoup de choses.

Ton fils t’embrasse, il se porte bien, son sirop l’a un peu purgé aujourd’hui, il nous a raconté en s’éveillant qu’il avait fait un rêve qu’il avait été te voir à Châlons et qu’il t’avait dit, « moi dire à cher Papa revenir bien vite », et que tu étais retourné avec lui ; tu vois comme il s’occupe de toi même en dormant, cette tendresse qu’il a pour toi me le fait chérir une fois de plus.

Je ne me porte pas bien, je ne sais pas ce que j’ai, je crois que c’est les tourments et le chagrin qui me rendent comme cela, ah, si tu pouvais revenir avec la paix, je suis sûre que je me porterais tout de suite à merveille. 

Je te prie de croire à tous mes tendres sentiments.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 6 février 1814, au matin.

Mon cher Ami. 

Je viens de recevoir il y a une heure ta lettre que je soupçonne être du 4 (car tu ne mets plus de date), je suis charmée de voir que ta santé est toujours bonne, il est bien agréable d’avoir des nouvelles aussi fraîches, elles me tranquillisent beaucoup, j’aime mieux te voir à Troyes qu’à Brienne, tu dois y être mieux logé aussi.

J’attend avec bien de l’impatience des nouvelles du congrès, je voudrais bien être plus vieille de deux mois, notre incertitude serait au moins finie, il n’y a rien de pire que l’état d’angoisse dans lequel nous nous trouvons. Le Roi et l’Archichancelier t’auront écrit combien l’on est toujours alarmé à Paris, l’on désire bien la paix, et je la désire bien aussi secrètement, je ne le dis pas tout haut, parce que je ne sais pas si cela te conviendrait. On a aussi très peur de mon départ, et je ne sais qui avait répandu ce bruit hier, Mr de Lacépède et le Ministre de la police en ont été si alarmés qu’ils sont accourus chez l’Archichancelier, l’un pour savoir si c’était vrai, l’autre pour savoir ce que le Sénat devait faire si je m’en allais.

Le Roi doit avoir une revue demain d’une division qui arrive d’Espagne, on dit qu’elle est superbe que ce sont des hommes magnifiques.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il a attrapé quelque coup d’air sur les yeux qu’il a bien rouges, les Médecins ont dit qu’il ne fallait rien y faire, et que cela se passerait; il me charge de te dire qu’il apprend très bien sa leçon, il a vraiment une mémoire étonnante pour son âge, il sait déjà «La Cigale et la Fourmi » et la moitié de la fable du « Corbeau et du Renard », il est vraiment drôle quand il les répète, il a un jargon qu’on ne comprend pas du tout.

Ma santé est assez bonne mais j’ai des douleurs dans les reins qui m’empêchent de rester debout, je crains que cela ne m’empêche d’aller demain à la Messe parce qu’il faut se tenir beaucoup debout aux réceptions, je ferais cependant mon possible, car sans cela on ne manquera pas de dire qu’il y a de mauvaises nouvelles, ou que je suis partie. J’ai embrassé ton fils en ton nom, il t’embrasse ainsi que moi de tout notre coeur.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 6 février 1814, au soir.   

Mon cher Ami. 

Je n’ai pas encore reçue de tes nouvelles aujourd’hui, je les attend avec une impatience que je ne peux pas te décrire, je vois tant de figures allongées ici que bientôt la tête me tournera. Je ne puis pas te dire comme je suis tourmentée, je suis bien fâchée de ne pouvoir pas être avec toi, il n’y a rien qui me rassurerait autant que cela, près de toi je suis pleine de courage. Il me parait qu’il ne peut rien arriver alors.

Tout le monde est dans la consternation. L’Archichancelier au moment où j’allais à la Messe, m’a tenu entre les deux portes pour savoir si je n’avais pas d’ordre pour partir, et le Roi avait la figure fort allongée aussi; je voudrais bien que nous sortions de cet état d’angoisse. En attendant, tout ce que je désire dans le monde c’est d’avoir régulièrement de tes nouvelles. J’espère que tu est bien portant, ta santé nous est si précieuse dans ce moment comme dans tous les autres.

J’ai eu peu de monde à la Messe; quoique je suis fort souffrante je me suis levée avec la fièvre pour y aller, j’ai mieux aimée me rendre plus malade que de faire croire qu’il y avait de mauvaises nouvelles. Je ne me porte pas très bien. J’ai mon rhumatisme qui me tourmente, et je ne veux pas suivre les conseils des médecins; quand on a du chagrin, les drogues doivent faire beaucoup plus de mal que de bien.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il a reçu très bien, et il a demandé à l’Archichancelier s’il avait de tes nouvelles . On vient pour le dîner de famille, je te quitte en t’assurant que je t’aime bien tendrement.

Ta fidèle Amie Louise.

 

Paris, 7 février 1814.     

(Napoléon est à Nogent-sur-Seine)

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ta lettre du 6 ce matin à 1 heure, j’ai tant besoin d’avoir de tes nouvelles que j’ai dit qu’on me réveille toutes les fois qu’il en arriverait. Ce que tu me dis de la situation de tes affaires, me tranquillise beaucoup. Si tout dépendait des vœux que nous formons ici journellement pour toi, tu serais bien heureux, il ne manquerait rien à ton bonheur et rien aussi au mien, car tu ne me quitterais plus.

Tu n’a pas l’idée des bêtises que l’on répand dans Paris. Le Roi Louis vient de venir chez moi pour savoir la bonne nouvelle qui venait de nous arriver, il m’a dit qu’un chambellan de Madame vient de voir de ses propres yeux deux courriers qui traversaient les rues pour aller aux Tuileries en criant « bonne nouvelle », et en agitant leurs mains en l’air, plusieurs personnes les ont vu, je ne conçois pas qui peut se permettre des choses pareilles. Le Roi Joseph m’a donné de tes nouvelles du 6 à 6 heures du soir, il m’a dit que tu avais quitté Troyes, et que tu t’étais porté sur Nogent-sur-Seine. Je voudrais bien te voir déjà avec nous, j’ai beau me dire que je suis bien enfant, je me tourmente d’une manière ridicule. Tout me fait peur pour toi, car pour le reste des événements, je suis plus courageuse que beaucoup de monde.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, je suis aujourd’hui dans la plus haute faveur chez lui, il n’a pas voulu même que quelqu’un d’autre lui noue le cordon de son soulier et il n’a fait que m’embrasser, c’est vraiment un bien aimable enfant, je voudrais que la paix soit faite pour que tu puisses en jouir tout à ton aise, depuis sa naissance tu l’a vu si peu.

Ma santé est assez bonne, la Messe ne m’a pas autant fatiguée hier que je l’aurais cru. Mes rhumatismes me font toujours cependant bien mal. Nous avons un temps affreux qui sera bien contraire à tes manœuvres, je suis bien fâchée parce que je crains que cela ne t’enrhume.

Adieu, crois à tous mes tendres sentiments.

Ta fidèle Amie Louise

Paris, 8 février 1814, 8 heures du soir 

Mon cher Ami. 

Je n’ai pas reçue de tes nouvelles aujourd’hui, j’espère que j’en aurai ce soir, je le désire bien, j’ai été gâtée hier, tu m’a écrit 4 lettres dans les 24 heures, la dernière seule en valait beaucoup par la bonne nouvelle que tu m’y donnes. Le Roi m’a donné la même ce matin de sorte que je vois qu’elle se confirme, j’espère que tu viendras bientôt toi-même nous apporter la nouvelle de la paix. Que je serai heureuse et contente alors, en attendant, je suis toujours plus gaie, et j’ai du courage.

J’ai eu conseil des Ministres ce matin. Le Roi a du leur dire après mon départ quelques paroles rassurantes, ils en avoient bien besoin, le Ministre de la Marine a bien peur, ils ne savent que faire de leurs femmes et de leurs enfants, il y en a déjà beaucoup qui ont envoyé les siens (sic) à Vendôme.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille et devient très gourmand, il est venu ce matin à mon déjeuner et a voulu manger de tout ce qu’il voyait, il y a depuis quelque jours une grande quantité de monde devant ses fenêtres, on tâche de voir s’il est parti ou non.

Ma santé est fort bonne, j’ai encore mal à l’estomac, mais ce n’est rien, j’ai une si mauvaise santé depuis quelque temps que je ne passe pas de journée sans avoir quelques maux.

Je reçois dans l’instant ta lettre de ce matin; comme c’est agréable d’avoir aussi vite de tes nouvelles, je suis bien contente de voir que tu est content de mon courage, j’espère que ce sera toujours de même, je t’ai promis de me tranquilliser et de me soigner pour te faire plaisir, et je tiendrai ma parole de mon mieux. Adieu, mon cher Ami, pense un peu à celle qui se dit pour la vie,

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 11 février 1814

(Bataille de Montmirail)

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ce matin au bois de Boulogne ta bonne lettre du 10 au soir où tu m’annonce que tu a complètement battu l’ennemi, et que tu as une superbe affaire, comme elle est heureuse par la perte peu considérable que tu as faite, il n’y a que toi qui puisses te tirer aussi bien d’une position aussi périlleuse. J’ai parlé au courrier qui m’a dit que tu te portais bien et qu’il t’avait vu hier au soir, c’est encore un grand point de tranquillité pour moi, je t’assure que j’avais hier un pressentiment que tu te battrais, j’étais d’une tristesse et d’une inquiétude incroyable toute la journée, et je suis devenue après tout calme vers le soir, cela me fera croire aux pressentiments.

Je te remercie d’avoir pensé à m’envoyer l’épée du général en chef, c’est une bien aimable attention, j’ai été touchée vivement en pensant qu’au milieu des combats tu pense encore à ton amie, cette idée me donne de la force et du courage.

J’ai exécuté tes ordres. On a tiré le canon aux Invalides et le Roi Joseph a fait un article que l’on lira aux spectacles, et comme tu lui a dit de faire connaître cette nouvelle, on l’imprimera aussi dans le Moniteur. Il a eu une fort belle revue de la garde Nationale, les troupes sont très bien habillées et ont une fort belle tenue, il y avait environ 6.000 hommes, on dit que quand le Roi leur a annoncé la bonne nouvelle, ils ont montré beaucoup d’enthousiasme, ils ont beaucoup crié, le Roi leur a bien parlé à ce que l’on dit, je suis bien fâchée de n’être pas restée chez moi si j’avais su que le courrier arriverait avec ta bonne nouvelle, certainement je ne serai pas sortie; à présent je voudrais bien avoir des nouvelles de l’affaire que tu a du avoir avec le général Sacken. Dieu veuille qu’elle soit aussi heureuse et surtout que tu ne t’exposes pas, mais tu me l’as promis, et je suis tranquille. J’ai dit que l’on m’éveille s’il arrivait des nouvelles. Ménages bien ta santé, elle nous est si précieuse.

Ton fils se porte bien, il s’est bien amusé à la parade, et il a fait la conquête de toutes les gardes nationales. Il avait son uniforme et son chapeau à trois cornes, tu seras content de le voir ainsi, il a salué avec grâce, et il s’est tellement amusé qu’il a mal dormi et qu’il n’a pas pu manger ce soir.

Ma santé est excellente, tous mes maux sont disparu avec la bonne nouvelle, d’ailleurs le temps est bien favorable et doux, tu dois en être content, j’espère que tous les ennemis resteront dans la boue, et ils l’auront bien mérité, il est vrai que quand on te veut du mal, je me mets dans une telle colère, je finis donc cette lettre en te faisant encore une fois compliment de la belle victoire.

Ta fidèle Amie Louise

Paris, 11 février 1814

Mon cher Ami. 

L’Archevêque d’Aix est venu me demander ce soir si l’on devait dire des prières ce dimanche comme le dimanche passé dans la Chapelle. L’Archi-chancelier m’a prié de te le demander, il n’a pas voulu donner son avis, je te prierai donc de me donner une réponse. On t’a fait un faux rapport sur celles de Dimanche passé, on n’a pas chanté le Miserere, on n’a fait que quelques prières, et l’on a donné la bénédiction, j’ai eu beaucoup de monde aux entrées, tout le monde est bien content de la victoire. 

Adieu, mon cher Ami, crois à toute ma tendresse.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 12 février 1814

Mon cher Ami. 

Je viens de recevoir il y a une heure la nouvelle de ton succès de ce matin : quel bonheur, vraiment la tête me tourne, comme tu dois être content, je jouis vraiment beaucoup de ton bonheur, et j’espère que tu crois qu’il n’y a personne que moi qui le partage aussi sincèrement que moi, aussi n’ai-je pas voulu me coucher sans t’en écrire un mot. 

Adieu, mon cher Ami, reçois encore mes félicitations.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 13 février 1814, 10 heures du matin

Mon cher Ami. 

J’ai reçue cette nuit à 2 heures ta lettre du 11 au soir et ce matin à mon réveil celle de hier à 8 heures du soir, de sorte que je n’ai pas pu exécuter tes ordres par rapport aux journaux ni pour annoncer la nouvelle au spectacle. On mettra alors demain sous la rubrique de Paris les nouvelles que j’ai reçue aujourd’hui. Comme tu dois être fatigué, mon cher Ami, de toutes ces journées, on m’a dit que tu n’avais cessé d’être à cheval; ce que tu me dis de ta santé me rassure et me fait bien plaisir. J’avais besoin de cette assurance pour soutenir ma gaieté et mon contentement, j’espère que tu es persuadé que toutes mes inquiétudes ont disparu excepté celles qui viennent de ton absence, elles ne finiront qu’avec ton retour. On dit que tu a été bien mal logé à Château-Thierry, dans un château qui avait été pillé, tu vois que je recueille toutes les nouvelles qui peuvent te concerner.

Ma santé est parfaite, me migraine a disparu cette nuit, je n’ai pas encore vu ton fils ce matin, parce que je voulais t’écrire et qu’il n’y a pas moyen quand il est dans la chambre, car il devient tout à fait lutin. Je sais qu’il se porte bien et qu’il a pris son second déjeuner de bon appétit. Je finis ma lettre pour aller m’habiller pour la Messe mais je t’en écrirai une autre ce soir, je pense que tu seras content d’avoir deux fois par jour de nos nouvelles. Adieu, crois à tout mon tendre attachement.

Ton amie Louise

 

Paris, 13 février 1814, 7 heures le soir

Mon cher Ami. 

Je t’ai déjà, écrit ce matin, et je me remets à mon écritoire pour te donner des nouvelles de ton fils, il est vraiment bien agréable de pouvoir t’écrire aussi régulièrement, je crains seulement que mon exactitude ne finisse par t’ennuyer, je n’ai pas encore reçu de tes lettres d’aujourd’hui, j’espère que cela sera pour cette nuit.

Le Roi Joseph a rédigé un petit article pour le Moniteur après ce que tu m’as écrit hier, j’espère que tu en seras content, il doit aussi en faire mettre un dans les petits journaux. J’ai eu beaucoup de monde à la Messe, on a été bien enthousiasmé des bonnes nouvelles que j’ai reçues, tout le monde avait l’air bien content et gai.

Ton fils a vu tous les officiers de la garde nationale qui sont venus prêter serment au Roi Joseph, il y en avait plus de 300, on dit qu’il a été un peu surpris de ce qu’on avait crié « vive le Roi », il a commencé à pleurer mais Mme de Montesquiou l’a calmé tout de suite, il a été au reste fort gentil et m’a dit de te dire qu’il avait fort bien mangé ses épinards, la belle nouvelle pour toi, mais c’est une grande pour lui, car c’est une répugnance vaincue.

Ma santé est assez bonne, je suis cependant un peu souffrante ce soir, mais cela sera une maladie de quelques jours. Je me suis promenée aujourd’hui, il fait un temps  vraiment de printemps. Adieu, Mon Bon Ami, crois à toute ma vive tendresse.

Ton amie Louise

 

Paris, 15 février 1814, 7 heures du soir

Mon cher Ami. 

J’ai reçu à 1 heure la lettre dans laquelle tu me mandes que tu as remporté un avantage sur le général Kleist et que tu avais fait 8.000 prisonniers, c’est vraiment bien beau d’avoir tous les jours ainsi des avantages, j’en suis bien contente, tu nous habitues vraiment tout à fait les succès, cependant ils nous deviendront jamais indifférents, il y en a un seul que je désire bien encore, c’est celui que tu dois remporter sur le Prince Schwarzenberg. Je suis bien fâchée que tu n’ais pas pu passer par Paris pour aller à sa rencontre, j’aurais été si contente de pouvoir t’embrasser, et j’ose me flatter que tu aurais aussi eu un peu de plaisir à me revoir. 

Je ferai mettre demain les bulletins que tu m’a envoyé pour le Moniteur, le Roi a fait un article pour l’affaire d’hier. J’ai fait tirer les trente coup de canons, tout le monde croyait que c’était le Prince Schwarzenberg que tu avais battu, l’on craint beaucoup cette armée ici. J’ai été voir la Reine d’Espagne ce matin, elle est toujours bien malade. J’y ai trouvé Madame et la Reine Hortense, de sorte que j’ai vu toute la famille, le Roi Louis est venu me voir après.

Ton fils va à merveille, je ne t’écris pas plus parce que j’ai gagné une si violente migraine à la promenade que je suis obligée de me coucher. Demain je t’écrirai plus au long, en attendant je t’embrasse et t’aime bien tendrement

Ton Amie Louise

 

Paris, 16 février 1814, 8 heures du matin

Mon cher Ami. 

Je t’ai écrit par l’estafette et par un courrier du roi Joseph, voilà la troisième fois que je t’écris, c’est par Mr Gourgaud, tu ne pourras donc pas m’accuser de paresse, je voudrais que tu puisse me donner aussi souvent de tes nouvelles, pour me tranquilliser il faudrait toutes les heures un courrier, car je suis d’une grande avidité pour avoir de tes nouvelles.

 Je t’envoie un portrait du petit roi sur mon bonbonnière, on m’a dit que tu désirais un pareil, j’espère que tu en seras content, et que tu te rappelleras quelquefois un peu, en le regardant, celle qui te l’a donné. Ma santé et celle de ton fils vont bien. J’envie bien à Mr Gourgaud le bonheur de te voir, en attendant que ce bonheur m’arrive, je suis pour la vie

Ton Amie Louise

 

Paris, 16 février 1814, 10 heures et demie du matin

Mon cher Ami. 

J’ai reçue cette nuit à 2 heures ta lettre où tu ne mets pas de dates, je suppose qu’elle est d’hier, je ne conçois pas que tu ne reçois pas exactement de mes nouvelles, je t’écris deux fois par jour et je mets toujours l’heure à laquelle je les envoie.

J’ai fait mettre hier l’article dans le Moniteur, tu devra les trouver tous aujourd’hui. Je voudrais bien que ce que tu dise puisse se réaliser, et que tes ennemis soient bientôt loin d’ici, je leur en veux plus que jamais cette fois ci.

Ton fils t’embrasse, il se porte très bien et fait un tel tapage dans mon cabinet que je ne sais ce que je te dis, il met toutes mes affaires en dessus et en dessous et me dit qu’il t’aime de tout son cœur.

Ma santé est fort bonne, ma migraine est tout à fait finie. Je t’écrirai ce soir au long, en attendant je t’embrasse en pensée.

Ton Amie Louise

 

Paris, 16 février 1814, 6 heures du soir

Mon cher Ami. 

Je t’ai déjà écrit ce matin par l’estafette, je vais t’écrire par un courrier du Roi qui, j’espère, t’apportera ma lettre plus promptement, les estafettes mettent depuis quelque temps un temps infini à apporter des lettres, je vais essayer si par ce moyen tu recevras plus vite de mes nouvelles.

J’ai tenu ce matin le conseil des Ministres, il a été bien court, quand tu n’y est pas, ils ne sont jamais bien longs, l’Archichancelier ne les aime pas plus que moi. J’ai bien parlé de toi ce matin avec le Roi, tu sais que c’est ma conversation favorite, car penser à toi et m’entretenir de toi sont mes seules occupations pour le moment. J’ai appris avec bien du plaisir la belle victoire que le Vice-Roi a remporté sur Mr de Bellegarde (le Feld Marschall) et dont Mr Tascher (alors aide de camp de Berthier) a dû t’apporter la nouvelle. La Reine Hortense m’a dit que le Vice-Roi se trouve dans un cruel embarras à cause de la Vice Reine, elle est si malade qu’elle ne peut pas être transportée de sorte qu’il craint d’être obligé de la laisser au pouvoir des autrichiens ou du Roi de Naples, comme cela doit tourmenter cette pauvre femme, je crois que j’en mourrai à sa place.

Ma santé est très bonne ce matin, les bonnes nouvelles que tu me donnes me font du bien mais ne crois pas pour cela que c’est le manque de courage qui m’a rendu malade, le Roi peut me donner le témoignage que j’en ai toujours eu beaucoup.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il a beaucoup couru sur la terrasse, cela lui a fait grand bien, car il fait un teint magnifique mais un peu froid.

Adieu, mon cher Ami, crois à toute ma tendresse.

Ta fidèle Amie Louise.

 

Paris, 17 février 1814, 4 heures de l’après-dîner

Mon cher Ami. 

J’ai reçu cette nuit à 3 heures ta lettre de Guignes datée de hier à 6 heures du soir, je te remercie bien de ton exactitude, j’espère que tu auras été content de la mienne, je t’ai écrit hier trois fois. J’attends avec bien de l’impatience les bonnes nouvelles que tu espères pouvoir me donner, j’espère que nous serons après cela débarrassés de toutes les armées ennemies qui sont entrées en France.

J’ai prié Mr Gourgaud de te dire qu’il m’avait trouvée calme et n’ayant pas peur, j’ai peur que l’Archichancelier qui a été très effrayé n’ait cru me voir aussi de même, et j’aurais été fâchée que tu aies eu cette opinion de moi.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il est gai et bien portant, il a été si espiègle chez moi que l’on n’a pas pu en venir à bout, il est venu à mon déjeuner, et il a jeté la bouteille d’eau et le verre ce qui a fait beaucoup rire.

Ma santé est fort bonne, je me suis promenée à pied sur la terrasse, on ne dira pas que je suis partie. On est un peu inquiet à Paris du corps qui s’est porté sur Soissons et Sens, il parait qu’il y a encore beaucoup de personnes qui partent. On dit qu’il y a eu un attroupement à Châteaudun autour de la voiture de Mme Anatole de Montesquiou parce que l’on croyait que c’était ton fils qui se sauvait. Aujourd’hui la place Vendôme est couverte de monde parce que les prisonniers passent.

Je reçois dans ce moment les nouvelles que le Duc de Bassano m’envoie pour le Moniteur, ils y seront demain. Je t’écrirai encore ce soir, en attendant je te quitte mais mes pensées seront toujours près de toi.

Ton Amie Louise.

 

Paris, 19 février 1814, 11 heures du matin

Mon cher Ami. 

Je t’écris un mot par un courrier que l’on dit partir sur le champ, je n’ai pas encore reçue de tes nouvelles aujourd’hui, j’espère que j’en aurai dans la journée. Le Roi m’a fait dire que tu avais eu hier un succès contre les Bavarois. J’en suis bien contente.

Ton fils se porte bien. Je vais à merveille. Adieu, mon bon Ami, je t’écrirai plus en long ce soir. Crois à toute ma vive tendresse.

Ta fidèle Amie Louise.

 

Paris, 19 février 1814, 11 heures du matin

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ce soir à cinq heures ta lettre de hier soir à huit heures. Elle a mis un temps infini à venir C’est désagréable de ne pouvoir pas avoir de tes nouvelles plus vite. Je t’ai déjà écrit ce matin pour te faire mon compliment sur tes nouveaux succès. Ils sont vraiment bien beaux, à présent, c’est le tour des Autrichiens. J’espère qu’ils seront battus comme les autres, et que tu les forceras bientôt à faire une bonne paix, ils méritent bien d’être punis. L’article qui me fait toujours le plus de plaisir dans tes lettres, c’est de te savoir bien portant, et heureusement que je le trouve dans toutes. On se réjouit bien à Paris des bonnes nouvelles que tu nous a envoyé; tout le monde a la figure plus gaie et ceux mêmes qui avaient bien peur, sont devenus tout à fait braves.

L’archichancelier ne m’a dit rien de nouveau, excepté qu’on n’avait pas cru aux bonnes nouvelles à Calais et qu’il parait que c’est celui qui remplit par intérim les fonctions de maire qui en est cause.

Ton fils se porte très bien, il devient très curieux, quand on dit quelque chose à l’oreille, il veut le savoir tout de suite, et quand on ne le lui dit pas, il se fâche, mais ce qui te surprendra encore plus, c’est quand tu sauras qu’il a une passion, c’est la petite fille de Mme de Montesquiou, quand elle vient le voir, il la mène dans tous les coins pour l’embrasser et se cache afin qu’on ne le voie pas, et hier soir il l’appelait pendant tout le temps « mon cher amour ».

Ma santé est fort bonne, excepté un gros rhume de cerveau que j’ai gagné je ne sais comment. Tout ce que je désire, c’est qu’il ne m’empêche pas d’aller demain à la Messe, cependant à présent qu’il y a de bonnes nouvelles, il n’y aurait pas d’inconvénient.

Je viens de recevoir ta lettre de ce matin. Je suis bien contente de voir que tu te soignes et que tu as enfin dormi une nuit entière tranquillement.

Je m’en vais écrire ce soir au ministre de la guerre pour faire tirer le canon, je ne sais s’il le fera tirer demain matin ou ce soir, il est tard, il est dix heures. Tout le monde m’a assommé de questions pour savoir de tes nouvelles, je dis que tu te portes bien et pas plus, parce qu’on me ferait parler sans cela.

Adieu, mon bon Ami, crois à ma vive tendresse.

Ton Amie Louise

 

Paris, 20 février 1814

Mon cher Ami. 

Je t’ai déjà écrit ce matin et je t’écrirai encore ce soir, de sorte que je ne t’écris qu’un mot par M. de St Aignan pour ne pas perdre une seule occasion où je peux dire que je t’aime de tout mon cœur et que je suis bien triste de ton absence.

Ma santé est bonne, mon rhume de cerveau de [illisible]. Ton fils va à merveille, nous t’embrassons tendrement tous les deux.

Ton Amie Louise

Paris, 20 février 1814, à 4 heures et demie de l’après dîner

Mon cher Ami. 

Je n’ai pas encore eu de tes nouvelles quoique le Roi m’ait annoncé une note pour le Moniteur, je ne conçois pas pourquoi il y a des jours où tes lettres vont si lentement; en attendant que j’en reçoive, je pense toujours bien à toi, et je fais des vœux pour ton prompt retour. Comme tu dois avoir froid à présent, il a gelé à plus de cinq degrés ici. Cela doit te faire bien du mal quand tu marches avec ton armée.

J’ai eu un rhume de cerveau si violent cette nuit et toute la journée qu’il m’a été impossible d’aller à la Messe, je voulais cependant essayer de m’habiller, mais Corvisart me l’a défendu, il prétend que j’ai eu de la fièvre cette nuit. Malgré cela, avant de rien déterminer, j’ai demandé à l’Archichancelier son avis. Il m’a dit que comme il y avait de bonnes nouvelles je pouvais fort bien m’en dispenser, et j’ai suivi son conseil. Le Roi n’a pas voulu y aller, il m’a dit qu’il ne savait pas si cela te conviendrait, et qu’il aimait mieux [se] mettre trop peu en avant que trop. Il m’a conseillé aussi comme je n’avais pas reçu, de n’avoir pas de dîner de famille et comme je ne me porte pas bien, j’ai suivi son conseil.

Il n’y a rien de nouveau ici, on dit qu’il y a eu beaucoup de monde à la Messe. Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il a aujourd’hui son uniforme de garde nationale, cela lui sied à merveille, il était très gai ce matin, il m’a raconté beaucoup d’histoires des jeux avec lesquels il s’était amusé hier.

Toutes les Princesses sont malades, il parait que Madame a la migraine. Je t’ai déjà écrit ce matin par M. de St Aignan qui est parti pour le quartier général. Je t’écrirai encore peut être un mot ce soir, il faut que je ferme celle-ci parce que l’estafette part. Adieu donc, bon Ami, je t’aime et t’embrasse de tout mon cœur.

Ton Amie Louise

 

Paris, 20 février 1814, à 10 heures du soir

Mon cher Ami. 

Je ne t’écris qu’un mot ce soir pour t’accuser réception de la lettre que M. de Mortemart m’a apportée. Je suis si enrhumée ce soir que je ne peux plus tenir les yeux ouverts. Je l’ai bien questionné sur ta santé, tous les détails qu’il m’a donné m’ont bien satisfaits, je vois avec un bien grand plaisir que tu te portes bien.

Je ferai graver les portraits de ton fils avec la devise que tu m’écris, je crois qu’il fera bien plaisir, il faudra cependant au moins deux mois pour le faire, je suis charmée que tu en as été content, je suis si heureuse quand je trouve quelque chose qui puisse t’être agréable, car je t’aime tant, mon cher Ami, et j’espère que tu le crois.

Je te remercie des drapeaux que tu m’envoyés. Le petit roi a un peu de fièvre ce soir, il a gagné, je crois, le même rhume que moi, mais ne t’inquiètes pas, cela ne sera rien. Adieu, mon cher Ami, je vais me coucher, ma dernière pensée sera toi.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 18 février 1814, 10 heures du soir

(18 février : Victoire de Montereau)

Mon cher Ami. 

J’ai reçue il y a deux heures ta lettre de ce matin, je te remercie bien de m’écrire aussi exactement, et surtout de me donner d’aussi bonnes nouvelles. Je suis bien contente de l’idée que tu pourras avoir dans peu de jours la paix et surtout une paix durable, car si tu en avais fait une mauvaise, je suis persuadée que tu ne l’aurais pas tenue longtemps. Que c’est lâche au Prince Schwarzenberg de demander un armistice dans ce moment, cela me donne mauvaise idée de son caractère et de celui des alliés, ils doivent avoir une fière peur de toi, et de tes succès, j’espère qu’ils s’en retrouvera fort peu chez eux. Je m’attends que tu m’annonceras demain ou après demain un nouveau succès contre le Prince Schwarzenberg. On en parle déjà à Paris, on dit qu’il est arrivé un courrier à la Bourse qui avait dit que tu avais fait 20.00.0 prisonniers. J’espère que cela se réalisera demain ou après demain, en attendant, je te prie de ne pas t’exposer et de te soigner, tu sais que c’est le [seul] moyen que je sois tranquille et gaie.

En revenant du bois de Boulogne où j’ai été me promener, j’ai rencontré les derniers prisonniers de la colonne qui ont défilé aujourd’hui, ils avaient l’air bien misérables, ils étaient couverts de haillons, c’étaient des Prussiens à ce que l’on m’a dit. L’Archichancelier m’a dit qu’il n’y avait rien de nouveau, j’ai vu le Roi qui m’a apporté tout de suite les nouvelles qu’il avait reçues de toi, il sait combien j’ai besoin de savoir plusieurs fois dans la journée comment tu te portes.

Ton fils va bien, il t’embrasse, il est très gai, je lui ai donné un tambour qui l’a tellement enchanté qu’il a manqué ne pas dîner de cette affaire, aussi me suis je bien promis de ne plus lui donner de joujou à cette heure là.

Ma santé est parfaite, je ne me suis jamais mieux portée que depuis quelques jours. J’ai eu beaucoup de monde aux entrées, je ne leur ai pas dit la bonne nouvelle que tu m’as écrit, parce que je ne savais pas si cela pouvait se dire. Crois à toute ma vive tendresse.

Ta fidèle Amie Louise.

 

Paris, 21 février 1814

(21 février : Napoléon écrit à l’empereur d’Autriche pour lui proposer la paix sur les “bases de Francfort”

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ce matin à mon déjeuner ta lettre de hier soir, je suis bien fâchée de voir que le froid t’a fait du tort mais j’espère que le dégel arrivera bientôt pour ne plus empêcher une partie de tes succès. Je suis bien touchée de ce que tu me dis toujours de tes sentiments, tu sais que je les mérite, car je t’aime bien tendrement et voudrais bien pouvoir te revoir, car les journées me paraissent longues comme des siècles.

On m’a fait tenir un conseil ce matin pour la réquisition des 2.000 chevaux dont tu as donné l’ordre au Ministre de la Guerre, on est convenu qu’on laisserait à la disposition du particulier de donner un cheval ou l’équivalent en argent, et le préfet de Paris fera son marché pour avoir les 2.000 chevaux aussi vite que possible. Le conseil a été fort long parce qu’on a aussi débattu la question pour savoir si les abattoirs devaient faire des hôpitaux. Le Roi est convenu avec le Ministre de la Guerre que la présentation des Drapeaux aura lieu dimanche, il croit qu’il vaut mieux attendre ce jour, parce que la plupart des gardes nationaux étant des ouvriers, cela leur ferait perdre un jour si on les convoquerait (sic) dans la semaine.

Ton fils va bien aujourd’hui, le petit accès de fièvre qu’il a eu hier n’a pas eu de suite, j’y ai envoyé Corvisart ce matin, il l’a trouvé bien et a dit qu’il ne fallait rien faire, que c’était un simple rhume de cerveau. Il a encore un peu de malaise ce soir, mais il est gai, il n’a pas voulu dîner; il s’amuse beaucoup avec une collection de gravures de soldats russes et français que l’on vend sur les quais et dont je lui fait cadeau, il a donné les ennemis à Albert et il a gardé les autres pour lui.

Je suis toujours bien enrhumée, je suis sortie un moment malgré l’avis de la faculté que je n’écoute jamais et comme il faisait froid, je m’en suis fort mal trouvée, j’ai si mal à la tête ce soir que je ne peux plus, et je crois que je serai obligée de me coucher au lieu de recevoir les entrées. Il fait un froid terrible, il y a de [6 ?] à 7 degrés.

J’ai passé la matinée à relire toutes tes lettres, j’en ai été bien ému, toutes les choses tendres que tu m’y dis me touchent tant le coeur, et puis cela rappelle les deux dernières années que j’ai passé loin de toi et qui ont été bien tristes pour moi, j’espère cependant que tu reviendras bientôt. A présent, en attendant, crois à toute ma tendresse.

Ton Amie Louise

 

Paris, 12 février 1814

(Victoire de Château-Thierry)

Mon cher Ami. 

C’est aujourd’hui qu’il te faut encore adresser plus de félicitations de la belle victoire que tu vient de remporter sur les Russes, j’ai été bien heureuse de cette nouvelle, d’autant plus que je me suis tourmentée toute cette nuit sur l’issue de l’affaire que tu nous prédisait hier. Je te remercie bien de m’avoir envoyé Mr de Montesquiou pour me l’annoncer, il m’a été bien agréable de voir quelqu’un qui t’avait quitté la veille, aussi l’ai-je bien questionné pour savoir si tu te portais bien, si tu avais bonne mine, il m’a bien rassuré sur tout cela, et après cette grande victoire c’était la seule chose que je pouvais désirer, à présent il faudrait la paix et ton retour pour que je sois complètement heureuse. On est bien content ici, toutes les inquiétudes sont presque finies, il y a un grand enthousiasme depuis deux jours, et l’on dit que beaucoup de monde qui pensait à partir reste.   

Il y a eu une revue superbe de plus de 19.000 hommes, le Roi qui venait de recevoir la lettre du Prince de Neufchâtel, a annoncé la nouvelle aux officiers, cela a été un enthousiasme, des cris de « Vive l’Empereur », cela m’a bien touché, quand on montre comme cela de l’amour pour toi, cela me fait grand plaisir, je veux que dans ce cas tout le monde pense comme moi. J’ai fait dire aux Princesses la nouvelle, et j’ai dit à l’Archichancelier de faire tirer le canon comme tu l’avais ordonné. Mr Alfred a dit que c’était 300 coups, l’Archichancelier a dit que ce n’était pas possible que cela fût autant, je ne sais pas comment ils se sont arrangés.

Ton fils t’embrasse, il se porte bien mais il a été fort méchant garçon toute la journée, quand il y a une parade on ne peut plus en venir à bout, il se couche plus tard, et alors il est grognon le reste de la journée et il bat tout le monde, je lui ai dit que je t’écrirai, il m’a répondu « ça m’est égal », tu vois par là qu’il est dans de fort belles dispositions de docilité.

Ma santé est bonne mais j’ai la migraine si fort que je suis obligée de finir la lettre, je crois que mon mal de tête vient de la chaleur qu’il a fait aujourd’hui. 

Adieu, mon cher Ami, crois à tout mon tendre attachement.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 14 février 1814

(14 février : Victoire de Vauchamps)

Mon cher Ami. 

Dans le moment où je voulais te répondre à ta lettre d’hier, j’ai reçue celle de ce matin, j’attends avec bien de l’impatience les nouvelles que tu espères me donner ce soir, j’ai dit qu’on me réveille la nuit s’il arrivaient, j’espère que tu auras encore aujourd’hui tout le succès que tu attendais.

J’ai vu Mr Gourgaud qui m’a donné de tes nouvelles. Il m’a dit que tu étais bien content et gai, cela m’a rendue heureuse, tu sais que je t’ai promis de ne pas tâcher de m’inquiéter du tout, et depuis que tu as ces grands succès, j’y réussis assez. Il est arrivé à 5 heures un aide de camp du duc de Reggio (Oudinot), qui a été chez le Roi, je ne sais pas ce qu’il a apporté, je crains que cela ne soit une mauvaise nouvelle, parce que on ne me le dit pas.

J’exécuterai tes ordres par rapport au courrier, dans le moment où il m’a remis l’épée, j’étais à cheval, j’ai dit au Prince (Joseph) de lui donner 20 napoléons, il ne les avait pas sur lui, je me suis informé s’il les avait payés, je crois que non, de sorte que j’ai dit qu’on lui donne 3000 francs. J’ai dit aussi au grand chambellan de me donner des cadeaux pour les officiers que tu enverras.

J’ai trouvé l’Archi-chancelier tout triste ce matin, et il parait que j’ai fait le même effet sur lui, car il est venu dire au Roi Joseph que j’avais l’air bien affectée, et j’étais cependant bien gai.

Ton fils se porte à merveille, il est bien gai et sage, il parle à présent très bien, il s’est amusé hier au soir beaucoup après le dîner de famille, le Roi lui a fait la grande Pyramide d’Égypte avec des cartes, et cela l’a beaucoup amusé.

Ma santé est assez bonne, j’ai eu une crampe d’estomac bien forte ce matin mais à présent cela va bien, cependant je ne suis pas sortie de ma chambre.

Adieu, mon bon Ami, pense un peu à celle qui t’aime bien tendrement.

Ton amie Louise

 

Paris, 17 février 1814, 4 heures de l’après-dîner

(17 février : Victoire à Mormant et Nangis)

Mon cher Ami. 

Depuis huit jours tu ne reçois que des lettres de compliments de moi, je viens de recevoir il y a trois heures la nouvelle de ton succès sur le général Pahlen. Je te remercie bien du sabre que tu m’as envoyé. Depuis j’ai encore reçue la lettre du grand Maréchal où il me mande que tu poursuis tes succès, de sorte que je m’attends à être encore une fois réveillé cette nuit ; ce qui me fait le plus de plaisir dans tout cela, c’est l’assurance que tu ne t’exposes pas, j’ai besoin qu’on me le répète bien souvent, car j’ai toujours peur que tu ne me dises pas la vérité sur ce sujet. J’ai fait donner aux courriers comme tu me l’as fait dire. Tu coucheras sûrement ce soir à Nangis, j’espère que tu y seras un peu mieux que les jours précédents, je crains toujours que tu ne te fatigues trop, je te prie en grâce de soigner ta santé.

Je reçois dans ce moment ta lettre de 4 heures de l’après-midi, tu es bien aimable de m’écrire aussi exactement mais je suis bien contente de te savoir bien portant et de savoir l’armée repassée de l’autre côté de la Seine.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille ce soir. Je vais fort bien aussi, on ne peut pas se porter autrement par les bonnes nouvelles. Tout le monde est bien content. On dit qu’on s’est fort bien conduit envers les prisonniers, qu’on leur a donné des vivres et de l’argent.

Adieu, mon bon Ami, j’espère qu’on me réveillera encore cette nuit avec de bonnes nouvelles de ta part.

Ton Amie Louise.

J’ai fait tirer le canon comme tu me l’as ordonné.

Paris, 10 février 1814

(Victoire de Champaubert)

Mon cher Ami. 

J’ai reçu ce matin à cinq heures ta lettre du 9 dans la journée. Je suis bien contente de ce que tu me dis qu. tes affaires vont bien. Je fais des vœux afin que cela continue ainsi, en attendant je tâche d’être courageuse et gaie ; pour le courage, cela réussit, quant à la gaieté, cela est bien difficile, je le suis pendant quelques instants, et puis je redeviens triste, bien triste. Je me tourmente tant que tu es absent. Au reste, tu dois être content de moi, cela ne prend pas sur ma santé. Je suis assez bien portante, et me porterai tous les jours un peu mieux, tes nouvelles y contribuent beaucoup, quand tu m’écris deux fois par jour, cela me fait tant de bien. Je suis tout de suite plus calme.

J’ai vu la Reine d’Espagne et Madame ce matin, elles m’ont chargées de les présenter à-ton souvenir. Madame a très peur, elle m’a priée de la faire prévenir si je partais, parce qu’elle voulait partir aussi, j’espère que nous ne serons pas dans ce cas, cela ferait bien de la peine à Paris. L’Archi-chancelier est tout à fait rassuré mais il est fort souffrant. La Princesse de la Moskowa part ce soir avec ses enfants, elle m’a demandé cette permission, et comme elle n’est que de service extraordinaire, j’ai pensé que cela te serait fort indifférent. Mme Brignole m’a fait demander par la Duchesse la permission de m’accompagner si je partais, cela m’a touché, d’autant plus que c’est celle de mes Dames du Palais qui me plait le plus par ses manières.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il est gai et frais comme une rose, il joue beaucoup et fait l’exercice pour bien le savoir au retour de « cher Papa » à ce qu’il m’a dit, je l’ai peu vu ce matin, parce que j’ai été monter à cheval. Cela m’a fait du bien mais rien ne pourra me faire du bien comme de te revoir et de te dire de vive voix que je t’aime tendrement.

Ta fidèle Amie Louise.

 

Paris, 22 février 1814, 9 heures du matin

Mon cher Ami. J’ai reçue ce matin à mon réveil ta lettre du 21 à 4 heures du soir, elle m’a fait bien plaisir parce que tu m’y dis que tu pense à moi et que cette idée me console bien. Il y a aujourd’hui 4 semaines que tu est parti, elles m’ont paru des siècles, je t’aime beaucoup trop pour pouvoir supporter patiemment ton absence.

Je tâcherai de faire l’impossible pour que la gravure du petit roi soit faite dans 36 heures, je crois cependant que cela ne se pourra pas. M. Denon à qui j’en ai parlé, m’a dit qu’il faudra au moins jusqu’à jeudi soir, et qu’encore elle serait bien laide. Le graveur se dépêchera aussi vite qu’il pourra. N’aimerais-tu pas mieux qu’on le mette en garde nationale qu’en lancier polonais, je crois que cela ferait plaisir à Paris ?

Le Roi m’a lu ce matin une lettre que tu lui avais écrit par rapport à celles que je devais écrire à différentes villes, le duc de Cadore a rédigé deux projets que le Roi a dû t’envoyer, il a cru qu’il fallait modifier quelques expressions qui auraient paru, à ce qu’il dit, trop fortes dans ma bouche. Tu vas donc me donner bien de la besogne en me donnant à écrire toutes ces lettres mais quand c’est pour tes intérêts, rien ne me coûte, et si je devais même y passer les nuits, je le ferais volontiers.

 Ton fils se porte fort bien, il est encore très enrhumé du cerveau mais la fièvre est entièrement passée. Corvisart m’a dit ce matin que si ce n’était pas un Roi, on ne ferait pas du tout attention à son indisposition, cela te prouvera que ce n’est pas grand chose, aussi est-il bien gai et enchanté. d’avoir un madras autour de la tête, ce qui lui fait dire à toutes les personnes qu’il voit qu’il est un colonel des lanciers qui a été blessé d’un boulet à la tête dans la dernière bataille.

Mon rhume va son train, je le promène, tu sais que c’est une indisposition que je ne ménage jamais, aussi dure-t-elle un peu plus longtemps chez moi que chez d’autres, je tousse beaucoup mais je me porte fort bien du reste.

Je me suis promenée un moment ce matin, il fait le plus beau froid du monde. Madame est venue me voir en rentrant, elle se porte assez bien. La Reine d’Espagne est malade, c’est une bien pauvre santée, voilà huit jours qu’elle n’a pas mangé une cuillère de soupe, aussi, est elle d’une faiblesse extrême.

 J’espère avoir de tes nouvelles ce soir, je m’habitue tellement à ton exactitude que je crois ne pas pouvoir rester un jour sans avoir de tes lettres mais c’est une habitude bien douce et qui fait bien du bien à

Ton Amie Louise

Paris, 23 février 1814

Mon cher Ami. J’ai reçue cette nuit à une heure ta lettre d’hier à 9 heures du matin, et quoique je me propose de t’écrire ce soir  , je profite de l’estafette de midi pour te répondre un petit mot. L’article pour le Moniteur est arrivé un peu tard, il était quatre heures, je l’ai envoyé de suite au duc de Cadore qui m’a fait dire, qu’on ne le pourrait mettre que demain, le Moniteur étant déjà imprimé.

J’exécuterai tes ordres par rapport à la Duchesse de Castiglione, je ne sais pas encore laquelle des deux sera la plus embarrassée, car tu sais que je suis d’un naturel fort timide mais quand il s’agit de t’être utile, mon courage devient plus grand.

 Ton fils tousse encore ce matin et est très enrhumé du cerveau, il est cependant bien gai, et joue de tout son coeur dans ce moment.

Je me porte fort bien, mon rhume va toujours son train. M. Corvisart vient dans ce moment me gronder de ne pas prendre les potions qu’il m’ordonne, mais je suis sur ce point un peu incrédule, il me charge de le mettre à tes pieds. On m’annonce la Duchesse de Castiglione, je finis, je te rendrai compte de la visite un peu plus tard. Adieu, mon bon Ami, je t’aime et t’embrasse tendrement.

Ta fidèle Amie Louise

 

Paris, 23 février 1814, 10 heures du soir

Mon cher Ami. 

Je t’ai déjà écrit ce matin avant le conseil, je ne veux pas cependant me coucher avant que de  t’écrire un mot. C’est une douce habitude que j’ai prise et dont je ne puis pas me défaire, car pendant ton absence ,c’est le seul plaisir que je puisse avoir. Le conseil a été fort court ce matin, je crois qu’il n’a pas duré vingt minutes, il n’y avait rien d’intéressant, et le Ministre de la Marine qui est ordinairement celui qui parle le plus long n’avait rien d’important.

J’ai vu la Duchesse de Castiglione avant, la femme est venue toute effrayée, elle pleurait beaucoup, elle croyait que son Mari ou son frère était mort et que tu m’avais chargé de le lui annoncer. Je lui ai dit ce que tu m’avais dit, elle m’a répondu qu’elle ne croyait pas que c’était la faute de son Mari qu’il avançait si tard, qu’il avait été obligé d’attendre les troupes qui venaient de Catalogne, mais qu’elle ne lui écrirait pas moins et qu’elle était persuadée que tout son désir était de pouvoir montrer tout son dévouement.

Mon fils se porte bien, il a moins de malaise que hier soir, il est encore très enrhumé, mais il joue ce soir et écoute avec beaucoup d’intérêt l’histoire du Petit Poucet que Mme de Montesquiou lui a raconté.

Ma santé est très bonne malgré mon rhume qui continue. J’ai été voir la Reine d’Espagne qui est bien souffrante. Je te prie de croire à toute ma vive tendresse.

Ton Amie Louise

 

Paris, 24 février 1814, 10 heures du soir

Mon cher Ami. 

 Je suis tourmentée de n’avoir pas de tes nouvelles depuis 36 heures, j’espère que j’en aurai cette nuit car je serais bien chagriné sans cela. Je craindrais qu’il ne te soit arrivé quelque chose. Tu m’avais tellement fait prendre la douce habitude de recevoir des lettres une ou deux fois par jour.

Le bulletin que l’on a imprimé ce matin dans le Moniteur a fait bien peur parce qu’il a l’air de préparer à ne pas attendre la paix. Le Roi l’avait prévu quand je lui ai donné à lire mais il n’a pas osé retrancher cette phrase sans ta permission, on dit qu’on est bien plus alarmé à Paris. Je suis peut être une des personnes les plus tranquilles, j’ai une si grande confiance dans tes succès que je n’ai pas peur; je ne suis pas gaie mais comment puis je l’être quand tu n’y est pas. J’aurai demain un conseil extra ordinaire des Ministres, à cause des deux affaires que tu a renvoyé à l’Archichancelier.

Ton fils a tous les soirs encore un peu de malaise, il n’a pas précisément de la fièvre mais un grand abattement, qui provient d’un gros rhume de cerveau qu’il a eu et qui est tombé sur la poitrine, on lui donne demain du sirop d’ipecuanha pas pour le faire vomir mais pour diviser les humeurs. Je suis plus contente de lui ce soir qu’hier. Il tousse moins et il joue plus.

Ma santé est assez bonne, j’ai guéri mon rhume en le promenant, malgré l’avis des médecins, je me suis encore promenée aujourd’hui à Bagatelle par un froid de 10 degrés, je plains bien tes pauvres troupes, elles doivent en souffrir cruellement, mais ce qui m’inquiète le plus, c’est de savoir si tu n’est pas enrhumé ou fatigué.

M. Corvisart m’a prié de recommander un de ses amis nommé M. de Leval, receveur particulier; il voudrait que tu ait la bonté de lui accorder la recette générale du département de la Drome qui vient de vaquer, on dit que c’est un fort bon sujet, je lui ai dit de me donner une pétition afin que je te l’envoie.

Je viens de voir ton fils, il dort d’un sommeil bien tranquille, je crois qu’il n’aura pas de fièvre cette nuit. Adieu, mon cher Ami, crois à tout le tendre attachement de

Ton Amie Louise

Paris, 25 février 1814, 10 heures du soir

Mon cher Ami. 

J’ai passé une bien mauvaise nuit jusqu’au moment où j’ai reçu la lettre de M. Fain qui m’apprend les belles affaires de cavalerie que tu as eu, le 23, j’avais besoin de ces nouvelles, j’étais bien tourmentée, je ne sais pas pourquoi mais cela m’arrive bien souvent quand tu es absent. J’ai toujours peur qu’il ne t’arrive quelque chose. J’attends avec bien de l’impatience des détails et surtout un petit mot de toi où tu me diras que tu te porte bien, car voilà quarante-huit heures que je n’ait pas reçu de tes lettres.

J’ai fait tirer les trente coups de canon que tu m’as ordonné, j’ai écrit pour cela au Ministre de la Guerre, j’ai eu un conseil extraordinaire aujourd’hui pour les deux rapports du Ministre du Trésor que tu a renvoyé à l’Archi-chancelier. Il parait que ces Messieurs ont été d’avis de laisser encore les commissaires extraordinaires dans les départements, on n’a rien décidé pour la seconde affaire.

Ton fils va bien, son rhume diminue, il ne tousse presque plus, il a pris ce matin le sirop d’ipecuanha qui ne lui a fait encore aucun effet, il a eu ce soir une rage des dents assez forte qui l’a fait bien souffrir mais il n’y a pas de remède à cela, cela vient d’une dent gâtée. Dubois parle de l’arracher mais il n’y aura jamais moyen de le déterminer à cette opération, car quand on lui parle seulement de mettre du coton dans la dent, il pousse des cris affreux. Il est triste parce que son petit compagnon de jeux a la fièvre.

Ma santé est assez bonne, j’ai encore quelque fois des quintes de toux mais cela se passera.

Je reçois dans ce moment ta lettre de hier au soir qui m’a entièrement rassurée sur ta sûreté et qui m’a fait bien du plaisir parce que je vois que tu penses toujours à moi, malgré tes grandes occupations. Je voudrais bien que mon père s’ennuie tellement des Russes, qu’il se mette avec toi, car les Russes sont de si vilaines gens, quand on lit dans la gazette tous les excès auxquels ils se sont livrés, cela fait horreur. J’ai vu l’Archichancelier et la Reine Hortense, il m’a été bien doux de leur pouvoir dire que j’avais reçue une lettre de toi.

Adieu, mon bon Ami, je t’aime et t’embrasse de tout mon coeur.

Ton Amie Louise

 

Paris, 26 février 1814, 11 heures du soir

Mon cher Ami. 

Dans le moment où je me mettais à t’écrire, j’ai reçue ta lettre du 25 à deux heures après-midi. Je te remercie bien de m’écrire aussi exactement, cela me fait beaucoup de bien, et je suis bien plus gaie quand j’ai reçue une lettre du quartier général. Je me mettrai à écrire à mon père de la manière dont tu me le dis, je t’enverrai la lettre ce soir, s’il m’est possible de la finir jusqu’à cette heure, sans cela, je te l’enverrai par l’estafette de demain matin, avec la copie en français. Je désire bien que ma lettre puisse faire bien de l’effet et l’effet que tu désires, tu a mis une phrase bien terrible dans ta lettre, celle que l’on était résolu à mourir plutôt que de faire une paix déshonorante. J’espère que la menace fera son effet, mais je te prie, en grâce, de ne pas nourrir cette idée, elle est trop affreuse, tu sais bien que s’il t’arrivait la moindre chose, j’en mourrais, et que je n’aurais pas le moindre repos si je devais ajouter foi à cette idée, ainsi je te prie, en grâce, mon cher Ami, de n’y pas penser. Je suis bien fâchée contre mon père de ce qu’il ne veut pas s’arranger avec toi, il ferait cependant fort bien pour ses propres intérêts, je suis sûre que cela lui réussira mal, mais il est aveuglé et mené par Metternich.

Ce que tu me dis de l’enthousiasme du pays que tu a délivré, ne m’étonne pas, mais comment cela pourrait-il être autrement, tu est si bon, si digne d’être aimé, certainement si tout le monde pouvait connaître et apprécier tes bonnes qualités comme je le fais, on ne te voudrait pas de mal.

Je t’envoie une lettre de la Reine de Naples que je viens de recevoir aujourd’hui, tu me ferais bien plaisir de me dire si je puis y répondre autrement, si je peux lui donner de tes nouvelles, je plains bien la pauvre Reine, elle se meurt de chagrin.

L’Archi-chancelier m’a fait un bout de réponse pour le discours que le Ministre de la guerre doit me faire demain. J’espère que tu en seras content, j’aurais été beaucoup trop bête pour en faire un moi même, et puis je craignais d’être grondée par toi.

Ton fils t’embrasse, son rhume va de mieux en mieux, il est bien gai et joue depuis ce matin, il a assez bien dîné et il court un peu, ce qui prouve qu’il est presque entièrement guéri, on lui donne encore cependant pendant deux jours du sirop d’ipecuanha pour diviser le reste de ses humeurs. Ma santé est bonne malgré le grand froid qui doit être bien mauvais pour les pauvres blessés. Au lieu de broder je fais de la charpie, mes femmes rouges en font aussi et nous avons déjà depuis huit jours fait plus de quatre livres, je suis contente de penser qu’avec mon ouvrage je soulage les souffrances d’un pauvre homme qui combat pour ta cause.

Je reçois dans ce moment ta lettre avec le bulletin, il sera inséré demain dans le Moniteur. Je t’enverrai aussi demain la lettre pour mon père, je n’ai pas le temps de la copier avant le départ de l’estafette. Adieu, mon cher Ami, crois à tout mon tendre attachement

Ton Amie Louise

 

Paris, 26 février 1814, 11 heures du soir

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ce matin avant que d’aller à la Messe ton aimable lettre du 26, elle m’a rendue bien contente parce que je suis bien heureuse quand je reçois de tes nouvelles. Je désire bien que l’armistice dont tu me parle ait lieu, je ne sais pas pourquoi mais je n’ose pas l’espérer, tu sais que je vois toujours un peu en noir. On est bien effrayé ce matin à Paris ; du corps qui s’avance du côté de Coulommiers. J’ai vu tous ces Messieurs avec la figure bien allongée, je trouve que les femmes ont plus de courage que ces Messieurs cette année.

Je t’envoie la copie de la lettre pour mon père et la lettre aussi, j’aime mieux que tu la fasses passer. J’y ai mis un cachet volant.

On m’a présenté ce matin les drapeaux, on m’a dit que j’avais assez bien répondu. Je crois cependant que le cœur me battait bien, et que j’étais bien embarrassée, heureusement que tu es indulgent pour moi, car je crois que je m’en suis très mal acquittée. La parade a été superbe, la garde nationale était très considérable et avait fort belle tenue, il y avait aussi de la troupe de ligne et de la cavalerie.

Ton fils s’est bien amusé de la parade, il a eu les petits Princes chez lui qui se sont fort amusé. Mais ton fils n’a pas été content, on l’a obligée à garder son bonnet sous le chapeau de Garde Nationale, et il répétait toujours « le petit Roi ne veut pas ressembler à un Enfant ». Il va très bien ce soir, il a dormi jusqu’à six heures ce matin, il était encore bien grognon, je l’ai attribué à son mal de dent qui le prend bien souvent, ce rhume l’a maigri beaucoup, ses bras sont tout amolli mais il est mieux, et j’espère que je pourrai t’annoncer sous peu de jours qu’il est dans son état habituel.

Ma santé est bonne, je prends toujours des pilules qui m’ont presque guéries de mes crampes d’estomac, on ne dira donc pas que c’est le contentement qui me guérira. J’en ai pas loin de toi mais je ne veux pas t’ennuyer de mes plaintes, cela t’attristera. J’ai vu Dubois ce matin qui m’a dit qu’il espérait beaucoup de sauver le général Château ((Il s’agit du général Huguet-Châtaux, blessé mortellement à Montereau), j’ai pensé que cette nouvelle te ferait plaisir.

Je te prie de me faire dire si je puis donner les entrées à la Duchesse de Rovigo, je crois que le Duc est fâché de ce que je ne les lui donnerai pas, il a l’air bien grognon depuis quelque temps.

Le froid continue toujours, j’ai oublié de te dire que comme l’on manquait de vieux linge aux hôpitaux, j’en ai envoyé deux voitures remplies, l’une à la garde et l’autre aux troupes de la ligne et comme ces Messieurs me disaient que l’on devait le mettre dans les journaux, j’ai dit que non, je n’aurais pas trouvé que cela soit modeste d’aller me vanter ainsi moi même d’une bonne action. J’aime mieux que tu me dise que j’ai eu tort de ne l’avoir pas mis que d’être grondée pour m’en avoir vantée. Adieu, mon cher Ami, je finis pour aller au dîner de famille, je t’embrasse bien tendrement.

Ta fidèle Amie Louise

Copie de la lettre écrite à mon père.

Je suis bien triste parce que je n’ai pas de vos nouvelles depuis six semaines, je crains, mon cher Papa, que vous ne m’ayez entièrement oublié. Cette pensée me chagrine beaucoup, et est peut-être la seule qui puisse augmenter mon chagrin dans ce moment où vous combattez contre nous, tandis que, même pour les intérêts de votre monarchie, vous pourriez nous aider.

Je suis persuadée que vous le feriez si vous ne vouliez pas prêter l’oreille aux insinuations de la Russie et de l’Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas de votre politique de nous proposer une paix déshonorante et honteuse qui ne pourrait pas durer. On est ici plutôt résolu à mourir que de les accepter, pensez donc, mon cher Papa, à ma situation, le coup serait si affreux pour moi que je n’y survivrais pas. Je vous prie donc de penser aux intérêts de mon fils et aux miens, vous savez comme je vous aime et comme je me suis toujours flattée de posséder votre tendresse, j’espère que vous me la prouverez dans cette occasion qui est tout à fait conforme aux intérêts de votre monarchie.

Je vous prie de me donner des nouvelles de votre santé, j’apris (sic) qu’elle n’était pas bonne, cela me tourmente.

La mienne est mauvaise, mon fils a été aussi indisposé quelques jours, cela m’a inquiété; ce chagrin, joint à celui de l’absence de l’Empereur dans ces circonstances, ne peuvent pas me rendre bien portante, cela dépend donc de vous de me diminuer au moins une partie de nos inquiétudes. Dans cette espérance je vous baise les mains et suis avec le plus tendre respect …

[Paris le 26 février 1814]

 

Paris, 28 février 1814, 10 heures du matin

Mon cher Ami. 

J’ai reçue ce matin à une heure ta lettre du 26 au soir, j’ai été bien agréablement surprise en recevant deux lettres de toi dans la même journée. J’espère que l’idée que tu me rends bien heureuse doit t’adoucir la contrariété d’écrire. Le reste de la nuit j’ai eu des rêves bien agréables, j’avais beaucoup parlé de toi hier soir, cela m’avait ému. Je parlais de toutes les marques de tendresse que tu m’avais donné si souvent, c’est un sujet sur lequel j’aime [à m’épancher].

Je te fais mon compliment d’être maître du lieu de congrès, je voudrais que cela puisse influer sur leur manière de voir, ils doivent être bien mortifiés de ne pas être venus à Paris comme ils le disaient si hautement mais j’espère qu’ils ne retourneront aussi pas dans leur pays, il n’y a personne qui veut autant de mal à ces vilains peuples que moi. Ils ont eu une idée bien folle de mettre les Bourbons en avant, ils ne connaissent pas l’attachement que le peuple a pour toi, je suis contente que mon père ne les ai pas secondé dans cela.

Tu a dû recevoir la petite gravure avec le portrait de ton fils, j’espère que tu en auras été content. Ma santé est très bonne, mon rhume est tout à fait guéri malgré le froid qu’il fait continuellement.

Ton fils t’embrasse, il se porte à merveille, il a encore eu un peu de malaise hier soir, mais cela n’a été que l’affaire d’une demie heure, il n’a pas eu même d’élévation dans le pouls, voilà donc cette petite indisposition finie, j’en suis bien content parce qu’elle ne laissait pas que de m’inquiéter.

Je t’écrirai encore ce soir, j’espère aussi avoir encore de tes nouvelles dans la journée.

Adieu, mon cher Ami, je t’aime et t’embrasse tendrement.

Ton Amie Louise.