Les militaires des Invalides

Jusqu’en 1597, les militaires en âge de retraite ou incapables de servir sont misérablement relégués dans les abbayes royales sous le nom de religieux-lais ou oblats. Il faut attendre Richelieu puis Louis XIV pour que s’ouvre un hôtel réservé aux soldats, sous officiers, officiers estropiés, vieux ou caducs : l’Hôtel des Invalides, créé en avril 1674. Ainsi, le Roi Soleil, apaise la conscience royale du délit d’abandon pratiqué jusqu’alors envers ses serviteurs les plus fidèles, ses soldats ayant payés les fortunes de la couronne de leur sang et dans leurs chairs.

        

Invalides en l’Hôtel

C’est en 1676, que l’Hôtel des Invalides, terminé, peut accueillir près de 6 000 soldats infirmes ou trop âgés. Ce projet, charitable, s’inscrit dans un courant social du XVIIe siècle qui devient bientôt un exemple pour les autres pays européens. Sur le certificat d’admission, gratuit, aux armes royales, remis au futur pensionnaire figure les motifs de son entrée : « a été admis en cet Hôtel…en considération de ses longs services ou blessures qu’il y aurait reçues, et ce pour y jouir des droits, prérogatives et autres grâces que sa Majesté a accordées »[1] est-il écrit sur le certificat de Jean Baptiste Mathieu Duvillard, de Lyon, admis le 21 juin 1788.

La vie à l’Hôtel, sous l’Ancien Régime, est soumise à une stricte codification militaire mais aussi religieuse. Véritable garnison, la vie est réglementée. Les invalides portent un uniforme[2], qui les fait parfois passer pour des officiers en ville, et ne peuvent sortir de l’enceinte du bâtiment qu’avec l’autorisation du gouverneur. A l’intérieur du bâtiment, les pensionnaires sont répartis le long de corridors dans des chambres séparées au nombre de 5 à 6 par chambre, sauf pour les officiers, mieux logés, de 1 à 3 par chambre chauffée. Les lits sont bons : une paillasse et un matelas de crin. La messe et la prière sont des obligations pour tous. Le non respect du règlement entraîne des sanctions allant de l’interdiction du vin à table, à l’exposition sur un « cheval de bois ». Les repas ont lieu dans des réfectoires, servis dans des couverts en étain sur des tables en marbre, à partir de 1773, recouvertes de nappes blanches. Le dîner est composé d’une entrée, de potage et de bœuf bouilli. Au souper, la viande est rôtie. Les plats sont accompagnés de pain et de vin rouge.

La vie à l’hôtel des Invalides est organisée de sorte à toujours occuper ses pensionnaires. Outre le bénéfice d’une bibliothèque, à laquelle est octroyée 300 livres par an, les plus valides s’entraînent et servent de gardes aux portes de Paris, tandis que les autres, dans la mesure du possible, travaillent à différents ateliers, encadrés par leurs officiers, confectionnant les uniformes ou travaillant dans des ateliers de cordonnerie, tapisserie et enluminure, rapportant parfois un petit pécule supplémentaire : « tout le malheur que j’ai de ne pas avoir une autre profession »[3] écrit le pensionnaire Philibert Baudet, dit la Giroflée, à son frère à la fin de l’Ancien Régime. En effet, si la vie réglée des pensionnaires est assez bien encadrée, leur fortune n’est pas à la hauteur de leur gloire et, souvent, leur maigre solde, 1 livre 15 sols par mois, ne parvient pas a égayé leur vieux jours comme au temps de leur splendeur, ce qui fait dire à la Giroflée que bien que « nous autres… (soyons) très bien reçus à l’Hôtel »[4], « ma fortune ne va pas toujours que de pire en pire »[5].

Avec les interminables guerres qui suivent la création de l’Hôtel des Invalides, le nombre de ses pensionnaires ne cessent d’augmenter. De 3 000, en 1710, ils sont jusqu’à 5 811 en 1763. Pourtant, en 1776, le nombre de pensionnaires est réduit à 1 500 alors que le comte de St Germain propose purement et simplement sa suppression. En 1782, l’Hôtel voit sa population rajeunir par l’arrivée de « beaucoup de jeunes gens …qui nous ont été blessés sur mer »[6] venant pour un certains nombre de la guerre d’Indépendance.

 

La Révolution

Bien qu’entretenus par le régime royal, les invalides ne restent pas sourds aux idées nouvelles et patriotiques de 1789. En effet, dès le début de la Révolution, l’Hôtel des Invalides s’inscrit, de par l’adoption des idées patriotiques par ses pensionnaires, dans la file des événements révolutionnaires. Le 14 juillet 1789, lors de l’invasion de la place par la foule révolutionnaire à la recherche des armes stockées au sous sol, les invalides chargés de les rendre inaptes au tir résistent passivement à la volonté du Gouverneur en ralentissant l’allure de leur travail.

Pillage des armes aux Invalides le matin du 14_juillet 1789. Jean-Baptiste Lallemand
Pillage des armes aux Invalides le matin du 14_juillet 1789. Jean-Baptiste Lallemand

En effet, depuis quelques temps déjà, les pamphlets et les écrits patriotiques étaient répandus dans l’Hôtel ce qui donne lieu a des scènes de fraternisations entre les invalides, anciens soldats du roi mais aussi hommes du peuple, et la foule. Malgré des projets publiés, prévoyant la suppression de l’Hôtel, les invalides sont invités, en 1791, à prêter serment à la Constitution pérennisant et confortant ainsi l’institution.

Durant la Révolution, l’admission aux Invalides est réformée le 29 février 1792. Désormais l’admission se fait par l’intermédiaire des municipalités et des départements. Pour cela, les candidats doivent justifier de leur état civil et de leurs états de service, avec l’avis de leur municipalité et d’un médecin commissionné à cet effet. Pour y être admis le futur pensionnaire doit aussi adresser un mémoire. Il arrive que pour faire valoir ses droits, un ancien militaire use de l’influence supposée d’un député de sa circonscription pour faire valoir son admission, tel l’ancien militaire pensionné Baudard, qui demande et obtient le soutien du député Brichet, du Maine et Loire, « pour…son admission à l’Hôtel des Invalides »[7] en l’an VI.

Le nombre des pensionnaires est fixé, en 1793, à 4 000.

 

Les succursales

Sous le 1er Empire, l’Hôtel des Invalides est agrandi. Le 25 août 1800, un arrêté des Consuls décide de la création de 4 succursales à la Maison Nationale des militaires Invalides.

Ces établissements seront placés dans les 24e (Belgique), 26e, 12e et 8e divisions militaires[8].

Le 10 février 1801, le conseil municipal d’Avignon fait acte de candidature et en novembre le retour de l’Armée d’Orient justifie la nécessité d’un tel établissement. Avignon est choisi pour le calme de son site, plus adapté pour les aveugles d’après le général Berruyer[9], gouverneur des Invalides. La succursale  est commandée par le général Fugière[10] et le nombre de pensionnaires, est en 1810, de 624. Elle est en partie financée par les communes de l’arrondissement qui accueillent en résidence certains invalides : ainsi, le 15 novembre 1807, le préfet du Vaucluse demande le payement de 1739 livres par la commune d’Avignon, en faveur de l’Hôtel. Tout les invalides ne vivent pas dans la succursale, certains, 21 en l’an XI, sont logés en ville où ils sont soumis à la taxes somptuaires.

D’autres projets de succursales à Auch, Coblentz, Nantes et la Rochelle sont lancés mais n’aboutiront pas. Celui de la 24e division militaire de Belgique sera accepté. La succursale de Louvain, accueille de 1800 à 1814, 6 000 militaires, tandis que celles de Versailles et Nice ne sont qu’éphémères. En 1803, le nombre d’invalides admis en l’Hôtel et en ses succursales est de 3 000.

 

Le 1er Empire

Durant l’Empire, les conditions d’admissions se resserrent. Nul, officier, sous officier ou soldat, ne peut y être admis à moins qu’il ait perdu un ou plusieurs membres, ou la vue, des suites de la guerre. Sont admissibles les soldats ayant au moins 60 ans et un minimum de 30 années de service. Le futur pensionnaire ne doit avoir ni foyer ou famille à même de l’aider. Comme sous l’Ancien Régime, un certificat, cette fois-ci à l’en tête républicain puis impérial, sanctionne l’admission d’un pensionnaire « en considération de ses blessures et de ses services ». L’attrait pour les Invalides entraîne une large demande d’admissions écrites[11] mais, souvent, la décision d’entrer aux Invalides se fait déjà au niveau du régiment, comme c’est le cas le 19 juin 1812, le colonel Dulong, commandant le 12e régiment d’infanterie légère, informe ses subordonnés que lors de la revue du régiment, qui a lieu le 21,

« les commandants de compagnies voudront bien prendre leurs dispositions pour se conformer à l’ordre cy-dessus. Demain matin à 5 heures, ils présenteront sur le terrain d’exercice  au colonel, les hommes susceptibles de la réforme, retraite, vétérans, et invalides pour y être examinés par lui ».

Ce n’est que le 29 janvier 1805, que les soldats de la Garde ont la possibilité d’être admis aux Invalides, sur demande des colonels généraux.

Napoléon Ier visitant l'infirmerie des Invalides, 11 février 1808 - Alexandre Paul Joseph Veron (1773-?), dit Veron Bellecourt
Napoléon Ier visitant l’infirmerie des Invalides, 11 février 1808 – Alexandre Paul Joseph Veron (1773-?), dit Veron Bellecourt

Les soldats proposés, par régiment, pour être admis aux Invalides ne sont pas nombreux, 10 sur 1030 hommes au 13e régiment d’infanterie de ligne et 10 au 9e hussards suite aux revues de l’an X. En moyenne les soldats proposés ont, au 9e hussards, 12 ans de service derrière eux (de 4 à 16 ans) et des blessures invalidantes graves résultantes des combats (coups de sabres, coups de fusils ou boulets).

Comme sous l’Ancien Régime, les anciens militaires admis pensionnaires des Invalides, sont logés, vêtus et nourris. De plus, ils reçoivent une pension mensuelle de 5 francs, pour un soldat, à 50 francs pour un colonel. Toutefois des gratifications exceptionnelles peuvent être accordées, comme le 10 germinal An V, où le colonel Guérault Lapallière reçoit une pension de 1 800 livres versées par l’Hôtel des Invalides.

Le décret du 25 mars 1811 réglemente l’administration de l’Hôtel des Invalides. Placé sous l’autorité du ministre de la Guerre, il est dirigé par un gouverneur, un intendant et un trésorier. Son administration est composée de 39 personnes dont 15 hommes de médecine et un bibliothécaire. Le médecin en chef est, à partir de 1809, Jean François Coste[12], un des quatre plus grands noms[13] de la médecine militaire impériale, qui, comme Larrey[14] ou Desgenettes[15], s’est dévoué aux soldats blessés malgré la préférence impériale pour les chirurgiens aux médecins. Toutefois, une fois admis, le pensionnaire est libre de quitter l’Hôtel s’il préfère toucher sa pension d’invalide.

Jérôme Croyet

Docteur en histoire, archiviste adjoint aux Archives Départementales de l’Ain, collaborateur au Magazine Napoléon 1er


NOTES

[1] Coll. Part.

[2] Il est composé d’une chemise, d’un habit veste bleu roi, parements rouges, boutons blancs avec 6 paires de souliers vernis par an et un chapeau uni. Ce vêtement de grande valeur est souvent envoyé à la famille, lorsqu’il est changé, afin de resservir.

[3] Lettre de Philibert Baudet, dit la Giroflée, de Meillonnas, Ain. Bibliothèque des Invalides.

[4] Lettre de Philibert Baudet, dit la Giroflée, de Meillonnas, Ain. Bibliothèque des Invalides.

[5] Lettre de Philibert Baudet, dit la Giroflée, de Meillonnas, Ain. Bibliothèque des Invalides.

[6] Lettre de Philibert Baudet, dit la Giroflée, de Meillonnas, Ain. Bibliothèque des Invalides.

[7] Lettre de Brichet au ministre de la Guerre, 2 messidor an VI. Coll. Part.

[8] Respectivement Mayence, Nantes et Toulon

[9] Jean-François Berruyer (1738 – 1804), dont le fils, Pierre-Marie-Auguste Berruyer (1780 – 1816) sera général de cavalerie

[10] Jean-Urbain Fugière (1752 – 1813). Il avait été nommé alors qu’il se trouvait encore prisonnier en Egypte, après la capitulation d’Alexandrie (31 août 1801), ne prenant ses fonctions que le 14 mars 1802.

[11] Tel Aimé Roux de Montélimar soldat dont le régiment est en Egypte, qui devenu homme de lettre, demande, le 27 pluviôse an VIII, l’appui du ministre de l’Intérieur pour obtenir « une place ou retraite aux invalides ». Lettre d’Aimé Roux, coll. part.

[12] Jean-François Coste (1741 – 1819),  le vénérable M. Coste. C’est lui qui introduisit la variolisation dans les armées françaises.

[13] Aux côtés de Coste, Desgenettes, Larrey et Percy

[14] Jean-Dominique Larrey (1766 – 1842), „l’homme le plus vertueux que j’ai rencontré » (Napoléon)

[15] René-Nicolas Desgenettes (1762 – 1837)