Les malheurs de la guerre – L’épidémie de typhus au siège de Torgau en 1813

RELATION DE LA DEFENSE DE TORGAU par les troupes françaises en 1813 par le lieutenant-colonel du génie Augoyat, Paris ,1840

Louis-Marie de Narbonne, gouverneur de Torgau
Louis-Marie de Narbonne, gouverneur de Torgau

 L’épidémie qui régna à Torgau revêtit deux formes principales, tantôt seules et distinctes, tantôt se compliquant mutuellement, et dans lesquelles les autres maladies intercurrentes vinrent se confondre. Ces deux formes ont été les diarrhées ou dysenteries, et les typhus à divers degrés et de différentes espèces.

 Les diarrhées causèrent la plus grande mortalité. Elles consistaient dans un flux de ventre d’une odeur animale infecte, aashaft stinkenden, dit un auteur allemand . Elles furent produites par la lassitude du soldat jointe à la mauvaise nourriture et à sa faible complexion. Du jour où les hostilités avaient recommencé, le 16 août, il avait fait des marches continuelles, avait bivouaqué toutes les nuits pendant une saison qui avait été très pluvieuse, et avait toujours été mal nourri. Les habitants qui s’étaient pourvus de subsistances, la presque totalité des officiers, des employés et même des soldats qui ont pu se bien nourrir, en ont été exempts.

L’insalubrité de Torgau fut augmentée à l’époque du siège par sa situation entre un grand fleuve, d’un côté, et de l’autre des étangs et des forêts; par la mauvaise habitude des habitants en général d’amonceler le fumier et les ordures dans la cour de leurs maisons, et d’y établir les latrines à découvert et sans égout ; enfin, par la mauvaise qualité de l’eau qui sert aux usages domestiques, et qui est dure, pesante, ferrugineuse, cuit difficilement les légumes, produit ou aggrave les diarrhées; ce qui a été constaté, dit le chevalier Masnou 1)“Histoire médicale du siège de Torgau en Saxe”, par le chevalier Masnou, chirurgien ordinaire des armées, faisant fonction de principal.

Tandis que les flux de ventre 2)comprenez : diarrhées attaquaient et détruisaient les soldats jeunes, faibles, épuisés de fatigue et de misère, les typhus ou fièvres nerveuses au contraire s’attachaient aux militaires dans l’âge de consistance, robustes et pleins de vie malgré les privations. Il en fut de même dans la ville; ils épargnèrent en général les vieillards et les enfants; ce fut parmi les personnes des deux sexes de l’âge de vingt à quarante-cinq ans qu’ils firent le plus de victimes.

Sans nier l’influence contagieuse du typhus, le chevalier Masnou lui assigne à Torgau les causes générales suivantes :

« L’entassement d’un grand nombre d’individus dans des lieux étroits où l’atmosphère n’était pas renouvelée, la température humide de la place, le défaut de propreté des habitants; en outre, chez le soldat, la mauvaise nourriture, les fatigues et les passions tristes, suite de ses souffrances. Parmi ces causes, l’insalubrité de l’air causée par les émanations animales occupe le premier rang, et en effet on remarque que la maladie cesse presque toujours avec l’encombrement : observation utile à constater, afin de se tenir en garde dans les armées contre une trop grande concentration des troupes, soit dans les bâtiments militaires, soit dans les cantonnements.

Le typhus prit d’abord naissance dans les hôpitaux, et jusqu’au 20 octobre il n’en avait pas franchi l’enceinte; mais la misère et l’encombrement ayant augmenté dans la ville à cette époque, ces causes réunies, et surtout un temps humide et trop chaud pour la saison, rendirent la maladie populaire, et Torgau ne fut plus qu’un vaste hôpital.

On ne pouvait traverser une rue sans rencontrer des convois funèbres ou des cadavres de soldats qu’on y avait jetés des maisons ou qu’on charriait vers les salles des morts; l’air infectait; la garnison entière était malade; à peine pouvait-on relever les postes, et plusieurs fois il est arrivé que la mort a surpris des soldats en faction. »

Le château de Torgau
Le château de Torgau

L’auteur français que nous analysons s’étend longuement sur les caractères variés sous lesquels la fièvre d’hôpital s’est présentée, tantôt comme fièvre pestilentielle, tantôt comme fièvre adynamique ou ataxique. Il insiste sur ce que le traitement prophylactique et diététique (qui était le plus important, car de toutes les maladies le typhus est peut-être celle qui a le moins besoin de remèdes) a été pour ainsi dire nul.

«Six à sept mille malades, dit-il, entassés pêle-mêle dans des locaux souvent malsains, qui ne pouvaient en contenir que le tiers au plus, sans nourriture, sans ustensiles, même sans paille, et sans soins, ont bientôt vicié et corrompu l’air que la mauvaise tenue et la malpropreté des flux de ventre  infectaient encore. Aussi les hôpitaux, au lieu d’être un asile pour les malades, furent-ils de vrais cloaques et de vastes foyers d’émanations putrides, sur l’entrée desquels on aurait pu mettre la célèbre inscription que le Dante a placée sur la porte des Enfers.

D’un autre côté, le soldat malade réduit dans le mois de décembre à cinq onces de viande, à deux onces de légumes, à douze onces de mauvais pain, à un verre de vin par jour, avait à peine de quoi ne pas mourir d’inanition; encore le peu qui lui était accordé n’arrivait-il pas toujours jusqu’à lui en entier : et quelle devait être la situation de son moral !  La mortalité seule a fait cesser l’encombrement, et le froid a achevé de dissiper l’épidémie. »

Bürger 3)“Nachrichten über die Blockade und Belagerung der Elbe-und-Landefestung Torgau im Jahre 1813”, par Bürger, diacre de l’église de Torgau, 1838. ne fait pas un tableau moins triste des maisons de la ville où l’on avait mis des malades.

« Les quatre murs et un toit étaient à peu près tout ce qu’ils y trouvaient. On avait étendu de la paille sur le plancher, comme on fait dans une étable, et ils s’arrangeaient comme ils pouvaient où il y avait place. La plupart n’eurent d’autre couverture pendant les froides nuits d’automne, que la capote souvent déjà usée qui était sur leur corps. Il n’y avait d’ustensiles que pour le quart au plus des malades. Aucune évacuation n’était enlevée; la paille n’était pas renouvelée; de là la plus grande malpropreté. On avait cependant passé un marché avec deux entrepreneurs pour pourvoir, à raison de 3 fr. par officier et de 1 fr. 80 c. par sous-officier ou soldat, par jour, à la nourriture et à tous les soins qu’exigeaient les hommes qui étaient dans ces maisons. Les deux tiers de cette allocation étaient payés par le gouvernement français et le reste par la Saxe. La ration consistait dans un mauvais petit morceau de viande, dont les infirmiers sans pudeur retranchaient une partie de la manière la plus effrontée. Il n’était pas rare que les malades qui avaient encore un peu de force, poussés par la soif ou la faim, n’allassent implorer la pitié des habitants dans les maisons voisines.

Le nombre de ceux qui périrent ainsi est considérable. Le traitement médical n’était pas moins négligé dans ces hôpitaux isolés. En un mot, dit Bürger, il est certain que l’on eût pu faire beaucoup plus pour les malades, si tous ceux à qui le soin en était confié eussent rempli fidèlement et consciencieusement leurs devoirs, si la plupart d’entre eux avaient montré plus de pitié et de compassion pour ces malheureux, qu’on ne paraissait pas mettre au-dessus de la brute. »

Le chirurgien principal de l’armée prussienne, le Dr Richter 4)“Histoire médicale du siège et de la prise de Torgau”, et description de l’épidémie qui y a régné pendant 1813 et 1814, par le Dr Richter, Berlin, 1814., qui prit le service des médecins français lors de l’évacuation de la place, avance dans son histoire médicale du siège de Torgau en 1813, que « la plupart des agents attachés au service des hôpitaux, et le nombre en était considérable, dit-il, plongés dans l’indifférence la plus profonde, occupés de leurs propres souffrances, ne montrèrent point pour soulager celles de la troupe le zèle qui était nécessaire pour produire quelque bien; que la conduite du gouverneur, le noble comte de Narbonne, qui visitait fréquemment les hôpitaux, ne servit à rien et lui coûta la vie 5)En fait, celui-ci décéda des suites d’une chute de cheval.

Ce fut surtout dans la place de Torgau, dit Richter, que par le concours de plusieurs circonstances malheureuses l’épidémie typhoïde que les troupes françaises portèrent dans tous les lieux qu’elles parcoururent, eut la plus grande intensité et prit un caractère de malignité particulier.

Les hôpitaux, véritables antres de désolation, présentèrent un spectacle d’horreur qu’il faut avoir vu pour s’en faire une idée. Par l’absence totale des soins qui étaient nécessaires aux malades pris de flux de ventre, la malpropreté devint telle au bout de peu de temps, que ces malheureux gisaient dans leurs excréments, attaqués encore pleins de vie par la putréfaction ou la gangrène. Les morts restaient des jours entiers près de leurs camarades vivants, et souvent dans le même lit. Les malades un peu plus forts, ceux qui pouvaient se traîner, enlevaient à ceux qui étaient plus faibles ou mourants leur paille de couchage, leurs couvertures ou autres ustensiles. Quelquefois des infirmiers avides, sans attendre que le malade eût expiré, fouillaient ses vêtements, et le mettaient avec les morts.

Dans le délire, ou pour échapper à leur situation malheureuse, beaucoup de malades sortaient des hôpitaux et erraient dans les rues. Quelques-uns y terminaient leur vie, d’autres se glissaient dans les écuries, les cours ou les cuisines des maisons, et y languissaient sans être aperçus, ou s’ils l’étaient, ils étaient reconduits dans les hôpitaux par les habitants. Les hôpitaux n’étaient que des cloaques. La plupart des latrines dont on ne prenait aucun soin, dans lesquelles même on avait jeté beaucoup de cadavres, étaient remplies jusqu’aux bords. La partie liquide des excréments en sortait, se répandait sur les escaliers et ruisselait sur les parois des murs.

Dans le château, chaque fenêtre avait été transformée en latrine, en sorte que les excréments couvraient partout les murs, et s’étaient entassés dans les cours d’une manière inouïe. Les ordures s’élevaient dans quelques chambres jusqu’à la hauteur de la cheville, et empêchaient d’ en ouvrir les portes. II fallait passer sur des morts pour arriver jusqu’aux malades.

Le bombardement ayant détruit toutes les fenêtres, les poêles n’étant pas en état, le bois manquant, les malades souffrirent d’autant plus du froid que la saison fut rigoureuse, et qu’ils n’avaient que de mauvaises couvertures. Leurs boissons, leurs médicaments se changeaient en glace à côté d’eux. Il ne pouvait pas être question d’un traitement médical conforme aux règles de l’art. La nourriture même ne pouvait pas être prescrite comme il convenait par défaut de bois pour préparer les aliments. »

Les reproches qui sont adressés à l’administration française dans ces passages sont graves. Nous avons cru ne devoir ni les taire ni les affaiblir; mais sont-ils fondés ? pouvait-elle faire plus qu’elle n’a fait ? nous ne le pensons pas. La cause du mal est dans le dénuement des hôpitaux tout nouvellement créés, dans l’encombrement des malades, dont le nombre dépassa tout ce qui avait été prévu, dans la composition des compagnies d’infirmiers qui, de l’aveu de l’inspecteur général, étaient les pires qu’on pouvait rencontrer ; enfin, il arrive généralement dans les épidémies que l’on devienne insensible aux souffrances des autres.

Les soldats négligeaient de conduire leurs camarades aux hôpitaux, ou ne les y conduisaient qu’à la dernière extrémité, et souvent les laissaient en chemin quand il les voyaient expirants ou expirés. Il y avait à la tête des divers services des hommes d’un courage éprouvé, dont le zèle, ne se démentit point pendant toute la durée de l’épidémie, et sur lesquels il serait injuste de faire peser une responsabilité qu’ils n’ont point encourue. A leur place, ceux qui les blâment n’eussent pas fait davantage.

L’inspecteur-général Desgenettes, qui dirigeait en personne le service de santé, conférait trois fois le jour avec le médecin principal et trois fois par semaine avec les médecins de service. Le pharmacien en chef assistait en personne, et journellement, avec un courage exemplaire, à l’emploi des remèdes et à la sanification des hôpitaux. Un colonel avec des officiers pour adjoints y exerçait une haute surveillance. Leblond, directeur des hôpitaux, jouissait de la réputation la plus honorable. Le tiers des officiers de santé tomba malade dans le mois d’octobre; savoir, 5 médecins sur 14, 21 chirurgiens sur 61 et 13 pharmaciens sur 44. Presque tous furent atteints par l’épidémie et plusieurs y succombèrent. On requit les chirurgiens des corps armés.

Le nombre des morts, qui avait été de 1.241 pendant le mois de septembre, s’éleva en vingt jours, du 1er au 20 octobre, à 2.327, et continua à croître si rapidement qu’il était de 4.900 à la fin du mois. La mortalité n’est pas plus grande dans les hôpitaux de pestiférés qu’elle le fut en novembre.

La ville fut aussi l’objet des soins de l’administration. Deux médecins français se joignirent à ceux qu’elle avait déjà pour voir ses malades, et sur la proposition de Laubert, pharmacien en chef, elle reçut deux caisses de médicaments des approvisionnements de l’armée.

 


 

References   [ + ]

1. “Histoire médicale du siège de Torgau en Saxe”, par le chevalier Masnou, chirurgien ordinaire des armées, faisant fonction de principal
2. comprenez : diarrhées
3. “Nachrichten über die Blockade und Belagerung der Elbe-und-Landefestung Torgau im Jahre 1813”, par Bürger, diacre de l’église de Torgau, 1838.
4. “Histoire médicale du siège et de la prise de Torgau”, et description de l’épidémie qui y a régné pendant 1813 et 1814, par le Dr Richter, Berlin, 1814.
5. En fait, celui-ci décéda des suites d’une chute de cheval