Les Français en Prusse – Chapitre 10

Un recueil publié dans ce temps-là à Leipzig, et devenu fort rare, contient des particularités intéressantes sur l’occupation du territoire de Hesse-Cassel par les troupes françaises, et sur les manifestations insurrectionnelles soldées par l’Angleterre qui eurent lieu à cette occasion, principalement dans, les campagnes[1]La correspondance de Napoléon avec Fouché nous apprend qu’il courut à Paris des bruits fort exagérés de ce mouvement parmi les femmelettes et les mirliflores. ) ).  Nous empruntons à ce … Continue reading

Cette crypte contenait les restes des premiers landgraves. A partir du treizième siècle, leurs successeurs avaient été inhumés dans la belle église de Marburg, fondée par sainte Élisabeth.

L’aspect de cette sépulture profanée eût intéressé vivement un archéologue ou un poète ; mais ceux qui y pénétraient dans cette nuit de janvier 1807 avaient d’autres préoccupations. Ils n’avaient pas encore touché le sol de la crypte, quand leurs oreilles furent frappés d’un bruit qui leur parut celui d’une porte violemment refermée au loin. Ce n’était probablement qu’une bouffée d’ouragan plus forte que les autres. Saisis d’une folle terreur, ils remontèrent l’escalier, rejetèrent précipitamment la dalle sur l’ouverture, comme s’ils eussent craint qu’il n’en surgit quelqu’un à leur poursuite. Puis ils s’enfuirent, ayant perdu toute envie de demander l’hospitalité aux spectres des vieux landgraves.

Le pasteur trouva chez lui d’un peu meilleures nouvelles. Des patrouilles avaient battu les environs à plus d’une lieu à la ronde ; tout était calme. On sut plus tard que les insurgés avaient renoncé à leur projet; apercevant de loin, du côté de la ville, les feux qu’on y avait allumés dans la prévision d’une attaque nocturne, ils avaient cru que les Français occupaient déjà Eisenach.

Un peu rassuré, le ministre se jeta tout habillé sur son lit, et ne se réveilla qu’au jour. Alors seulement, il se rappela que ce jour était un dimanche, et qu’il avait un sermon à faire. Le pauvre homme n’avait guère le cœur au prêche ! Enfin, au moment où il essayait de rassembler ses idées fort éparpillées, un bruit de trompettes vint renouveler toutes ses terreurs ; ce bruit annonçait l’entrée des Français. Cette fois il se crut perdu sans remède, quand justement ses maux allaient finir. Au lieu des gens féroces ou tout au moins insatiables qu’il redoutait, il fut délicieusement ému en trouvant dans les deux officiers désignés pour loger chez lui, des hommes de l’extérieur le plus sympathique, s’excusant avec une politesse extrême du dérangement qu’ils lui causaient, et se contentant volontiers de son modeste ordinaire. Nous avons eu rarement de ces bonnes surprises en l’an de disgrâce 1870.

Ces premiers occupants quittèrent Eisenach au bout de trois jours: ils allaient rejoindre la Grande Armée dans les fameux cantonnements de la Passarge. Le pasteur d’Eisenach était si enchanté de ses pensionnaires qu’il ne put s’empêcher de pleurer en recevant leurs adieux, « et en pensant que selon toute apparence, ils ne se reverraient plus en ce monde. » Eux, de leur coté, lui promirent de veiller à ce qu’il ne fût fait aucune avanie à son vieux père, maître d’école dans un bourg où leurs soldats devaient faire étape, et ils tinrent parole.

D’autres troupes, appartenant au royaume d’Italie, vinrent ensuite tenir garnison à Eisenach, et le pasteur eut à loger pour sa part un capitaine qui resta trois semaines chez lui. Le séjour de cet officier fut marqué par un incident assez comique, qui eût fait, les délices de Rabelais ou de l’auteur du Moyen de Parvenir. Nous allons essayer de le raconter, en gazant un peu certains détails par trop naïfs du texte original.

Dès le lendemain de l’installation du capitaine italien, on vit arriver un petit jeune homme, vêtu en bourgeois, que l’officier présenta au pasteur et, à sa famille; en leur apprenant que ce jouvenceau répondait au nom de Teresa, et n’était autre que sa femme légitime. On jugea prudent de l’en croire sur parole, et de faire bon accueil à cette épouse, qui reprit les habits de son sexe. Seulement la conversation languissait quand le mari n’était pas là pour servir de truchement, car le pasteur allemand et l’Italienne savaient à peine quelques mots de français, qu’ils écorchaient chacun d’une manière différente.

Un jour, pour distraire sa pensionnaire, il s’efforçait de lui traduire quelques passages d’une lettre qu’il venait de recevoir d’un officier de ses amis, prisonnier et interné à Luxembourg. Il parvint à lui faire comprendre tant bien que mal une phrase dans laquelle il s’agissait d’une soirée dansante, à laquelle les dames de la ville étaient venues en grande toilette,  « les bras et le cou nous (prononciation germanique de l’adjectif nus). A ces deux derniers mots, la jeune personne devint rouge comme une pivoine, et s’écria avec indignation : « est-il possible ? fi ! les vilaine !! » Le pasteur, étonné de tant d’émoi à propos d’une chose aussi ordinaire qu’une exhibition de cous nus dans un bal, lui demanda ce qu’elle trouvait là de si révoltant, si telle n’était pas aussi la mode dans son pays, etc. Plus il s’enferrait ainsi, plus Teresa semblait effarouchée, indignée ! Il fallut l’arrivée du mari pour mettre fin à ce quiproquo, qu’on a sans doute deviné déjà. L’Italienne avait pris un mot pour un autre ; elle s’était imaginé que dans le substantif cou aussi bien que dans l’adjectif nu la prononciation ou désignait purement et simplement la cinquième voyelle de l’alphabet.

On comprend qu’envisageant les choses à ce point de vue, elle avait dû être singulièrement offusquée de la bizarrerie immodeste des toilettes luxembourgeoises.

L’occupation de la Hesse nous fournit encore une assez jolie anecdote à propos du fameux dicton : c’est la guerre ! dont les Prussiens ont tant abusé dans la dernière invasion. Le lendemain de l’entrée des Français à Cassel, une pauvre vieille femme se lamentait du prix exorbitant qu’on lui demandait, d’une livre de beurre. «Que voulez-vous ? c’est la guerre (es ist krieg), répondait le vendeur, qui comme les spéculateurs de tous les temps, exploitait sans vergogne les circonstances. Un soldat français, témoin de cette altercation, s’avance, prend sans façon, à l’étalage du marchand abasourdi le beurre qu’il remet à la vieille, en lui disant: «tenez, ma bonne, c’est la guerre aussi ! »


 

 

References

References
1La correspondance de Napoléon avec Fouché nous apprend qu’il courut à Paris des bruits fort exagérés de ce mouvement parmi les femmelettes et les mirliflores. ) ). 

Nous empruntons à ce recueil une relation dont l’auteur semble avoir voulu s’envelopper de mystère, en cachant son nom, et ne désignant que par une lettre initiale la ville qu’il habitait. Mais en combinant certaines circonstances de son récit, on reconnaît qu’il était ministre luthérien à Eisenach, ville bien connue par le romantique castel de Wartbourg, qu’ont diversement illustré Sainte-Élisabeth de Hongrie, Martin Luther et M. Richard Wagner.

Donc, au commencement de janvier 1807, Eisenach était en grand émoi. Une partie de ses habitants voulait prendre part au soulèvement en faveur du souverain déchu. Suivant l’usage, les gens qui n’avaient rien à perdre jetaient feu et flammes ; les bons bourgeois étaient au contraire fort opposés au mouvement. Ils craignaient que cette échauffourée n’attirât sur la ville quelque gros orage. Après des pourparlers qui se prolongèrent pendant huit jours, ils amenèrent leurs concitoyens turbulents à déposer les armes, et à se résigner aux faits accomplis.

Le pasteur, homme essentiellement pacifique par état et par tempérament, accueillit avec enthousiasme cette solution, par laquelle tout péril semblait écarté. « De même, dit-il poétiquement, qu’après une effroyable tempête la nature entière semble ranimée, rajeunie, de même, après ces jours d’angoisses, il nous semblait revenir à la vie. On voyait enfin reparaître plusieurs d’entre nous qui avaient prudent de se tenir à l’écart pendant cette crise (il devait être du nombre) ; ce n’était partout que félicitations, qu’embrassades d’amis qui avaient désespéré de se revoir jamais..Hélas ! ce n’était là qu’une accalmie, qu’un rayon de soleil fugitif entre deux orages ! »

Dès le lendemain, en effet, il arriva coup sur coup deux fortes méchantes nouvelles. On apprit d’abord l’approche de 5,000 hommes de troupes françaises, italiennes et badoises, qui venaient, disait-on, châtier les insurgés par le fer et le feu. Nouvel accès de consternation des habitants d’Eisenach ! Les uns proposaient d’envoyer une députation pour expliquer le nouvel état des choses et obtenir merci, d’autre songeaient tout bonnement à se cacher ou à fuir, quand soudain retentit de nouveau la voix des crieurs publics appelant une seconde fois les habitants (Burger heraus !), pour recevoir une nouvelle communication encore moins rassurante. Un rassemblement de paysans et de soldats hessois était de son côté en marche sur la ville, se proposant de la mettre à sac, pour apprendre aux bourgeois à paralyser l’insurrection ! Les choses prenaient la plus fâcheuse tournure ; Eisenach se trouvait entre l’enclume et le marteau.

Tandis que l’on fermait les portes de la ville, qu’on faisait en hâte et à tout hasard quelques préparatifs de défense contre les insurgés, qu’on redoutait encore plus que les Français, l’auteur de ce récit n’avait qu’une préoccupation assez peu évangélique, celle de trouver une bonne cachette pour lui et sa famille. Il avait un collègue également résolu… à se mettre en sûreté. Ils se décidèrent pour la crypte de l’église, qui renfermait les ossements des premiers landgraves de Thuringe. Très-peu de gens connaissaient alors l’existence de ce caveau sépulcral, dont l’entrée, située près de l’ancien autel catholique, était dissimulée par une large dalle. En conséquence, par une nuit sombre et orageuse, ils se dirigèrent vers l’église, munis d’outils et d’une lanterne sourde, escortés de leurs épouses frissonnantes, et médiocrement rassurée eux-mêmes.

« C’était donc auprès des morts que nous allions chercher un refuge. L’ouverture de la crypte n’était pas un travail à beaucoup près aussi facile que nous l’avions pensé. Mais je vis là, par ma propre expérience, qu’une partie de nos forces demeure à l’état latent dans les circonstances ordinaires. Nos outils avaient beau se ployer, se briser, nous n’en travaillions qu’avec plus d’ardeur. Nous réussîmes enfin, à l’aide de notre plus fort levier, à soulever, puis à faire basculer l’énorme dalle. Jamais, de sang froid, nous n’aurions pu accomplir pareille tâche ! »

Mais des frayeurs d’un autre ordre vinrent les étreindre, quand ils se penchèrent sur ce trou béant, donnant accès, parmi les ombres, à une nuit encore plus profonde; quand ils se sentirent pris à la gorge par l’âcre odeur du sépulcre. Cet asile les épouvantait à son tour ! L’exploration nocturne d’un tel lieu, dans de telles circonstances, devait agir fortement sur l’imagination des acteurs de cette scène, à une époque où les traductions de Lewis, d’Anne Radcliffe, le Geisterseher de Schiller et autres récits terrifiants, étaient lus avidement dans les petites villes allemandes. La brise éplorée, l’ewige Windsbraut de Jean-Paul Richter, lançait à travers les vitraux sa plainte menaçante, sur laquelle se détachait, semblable aux pas lourds d’une sentinelle invisible, le tic-tac de la vieille horloge. Parvenus aux dernières marches de la crypte, nos gens aperçurent, à la lueur que projetait leur lanterne dans cette obscurité séculaire, un entassement effrayant et lugubre, des débris de cercueils, des lambeaux d’étoffes, des fragments de squelettes. Le caveau sépulcral des anciens dominateurs de la Thuringe était encore dans l’état où l’avaient laissé les pillards sacrilèges du temps de la Réforme ou de la guerre de Trente Ans. Ces ossements disloqués, c’était tout ce qui restait de ces Titans de l’âge féodal, ancêtres des maisons de Saxe et de Hesse. Là gisaient, impunément outragés dans leur dernier asile, Louis le Sauteur, fondateur d’Eisenach et de Wartburg, son fils Louis le Ferré et leurs premiers descendants ((Louis le Sauteur est un des types les plus curieux des burgraves de la féodalité héroïque. Ce surnom lui vint d’un saut prodigieux qu’il avait fait en s’échappant du donjon où il était détenu pour avoir tué un de ses voisins qui voulait l’empêcher de chasser sur ses terres, et ensuite enlevé sa veuve. On assure qu’il braconnait chez ce voisin de plus d’une manière, et que la femme était d’intelligence avec lui. Plus tard il fit cause commune avec le prince Henri contre l’empereur Henri III, puis se battit contre ce même prince devenu Henri IV, et finit par aller faire pénitence de ses nombreuses peccadilles au monastère de Reinhartsbrunn qu’il avait fondé. C’était aussi un fort beau burgrave que le fils de ce Sauteur; Louis dit le Ferré, parce qu’il ne bougeait de son armure. On sait qu’un de ses passe-temps était d’atteler à la charrue ses vassaux récalcitrants.