Les Français en Prusse – Chapitre 1

Avant Propos

La première ébauche, de ce travail a été publiée, sans nom d’auteur, dans une Revue parisienne, en 1868 et 69 (L’Allemagne du Nord pendant l’occupation française – Revue Contemporaine). J’en avais emprunté les éléments à des publications allemandes du temps, publications généralement clandestines, mais qui, pour cette raison même, avaient dû être soigneusement recherchées par l’autorité française. Aussi j’en avais découvert un grand nombre dans la bibliothèque de mon beau-père, le baron Bignon, chargé de l’administration du département de Berlin, depuis la bataille d’Iéna jusqu’aux ratifications de la paix de Tilsit. Tout récemment pendant la dernière période de l’occupation étrangère en Normandie, j’eus l’occasion de montrer quelques-unes de ces pièces à des officiers supérieurs prussiens, qui m’assurèrent qu’il serait à peu près impossible d’en retrouver des exemplaires dans leur pays. L’un d’eux ajouta même, avec ce ton de politesse germanique qui frise de si près l’insolence, que s’il avait eu la bonne fortune de faire ma connaissance pendant que la guerre durait encore, il n’aurait pas manqué de mettre ces raretés en réquisition. Il est certain qu’on y rencontre un grand nombre de faits curieux, caractéristiques, oubliés en Prusse et tout à fait inconnus en France.

Il m’a semblé que cette étude sur l’histoire intime de l’Allemagne du Nord, pendant l’occupation française offrirait, dans les circonstances actuelles, plus d’un genre d’intérêt. J’ai donc revu avec soin mon premier travail, disposé certains faits dans un ordre meilleur, ajouté des détails intéressants, puisés aux mêmes sources, indiqué plus d’un rapprochement curieux et instructif entre les événements de 1806 et ceux de 1870. J’ose espérer que cette évocation des souvenirs de l’occupation française, en Prusse ne sera pas inutile à mes concitoyens dans ces sombres jours, qu’ils y trouveront des enseignements salutaires, et aussi quelque allégement à leur affliction patriotique.

Verclives (Eure), septembre 1871

Baron Ernouf.

CHAPITRE I

Depuis l’ouverture de la campagne, la population de Berlin était en proie à une anxiété fébrile. La nuit du 14 au 15 octobre, claire et sereine comme les plus belles nuits d’été, fut signalée par une magnifique aurore boréale, phénomène qui troubla profondément les esprits superstitieux. « Vers minuit, dit un témoin oculaire, l’horizon parut tout à coup, dans la direction vers laquelle se portaient instinctivement tous les regards, semblable à une mer de feu dont les vagues s’entre-choquaient. On eût dit que le ciel lui-même était en état de guerre ! » Ceux auxquels les souvenirs bibliques étaient familiers se rappelèrent qu’une semblable apparition, au temps des Macchabées, avait annoncé à la nation juive les plus grand malheurs.  Cette nuit-là, bien des gens, obsédés de pressentiments sinistres, essayèrent vainement tour à tour les nombreuses recettes récemment indiquées contre l’insomnie par l’auteur de Titan (Jean-Paul Ridehter), recettes dont la plus efficace consistait, suivant lui, à ne pas vouloir s’endormir.

On devait apprendre bientôt la coïncidence singulière de ce météore avec le plus grand désastre qu’ait jamais essuyé la monarchie prussienne 1) On sait que dans la soirée du 24 octobre 1870 (anniversaire de l’entrée des Français à Berlin), il y eut aussi une aurore boréale, visible à Paris et dans la plus grande partie de la France. A cette date, nous n’en étions plus à attendre des catastrophes! Pourtant les gens superstitieux augurèrent de ce phénomène une nouvelle progression d’infortunes. Mais il n’était pas besoin, dès lors, de la lueur d’un météore pour entrevoir, dans un prochain avenir, le résultat inévitable du système de lutte à outrance, et les désastres de la guerre civile venant s’ajouter à ceux de l’invasion.

L’agitation augmentait d’heure en heure : les tavernes et les tabagies ne désemplissaient pas.

La politique et la guerre étaient l’unique sujet de tous les entretiens, lesquels ne tardaient pas à dégénérer en disputes et souvent en voies de fait, même entre gens comme il faut. Ceux qui doutaient du succès de l’armée prussienne , étant de beaucoup les moins nombreux, avaient fini par se taire, et se contentaient de hausser les épaules. On remarquait parmi ceux-là un ouvrier armurier, nommé Sauerbrey, bien connu dans le peuple, sous le sobriquet de généralissime (Obergeneral). C’était un homme de soixante-dix ans, admirateur enthousiaste des Français depuis 89. Dès l’époque du Consulat, il avait prophétisé que Napoléon s’emparerait de l’Allemagne ….. 2)Cet individu mourut en 1808. On avait fait sur lui une complainte qui rappelait ses prophéties. et dont l’autorité française défendit la vente.

L’animation n’était pas moins vive au théâtre, où toutes les allusions aux espérances de victoire étaient applaudies avec frénésie. « Dans  ces derniers jours, dit un contemporain, le roi aurait essuyé quelque insulte publique, si on l’avait vu revenir ayant conclu la paix, sans avoir livré bataille. » Wallenstein faisait tous les soirs chambrée complète. On criait bis ! avec enthousiasme à la fameuse chanson de guerre : die Trommel ruft, die Fahne weht… (le tambour nous appelle, l’étendard gémit air vent). Une petite pièce qu’on jouait comme lever de rideau n’était pas moins applaudie, grâce aux sobriquets d’un acteur nommé Unzelmann, qui modifiait certains passages pour les approprier aux circonstances. Ainsi, dans un endroit où l’on parlait de venger l’injure de la Pologne, il substituait à ce mot celui d’Allemagne… Tous les journaux de Berlin, le Libéral (organe de Kotzebue), l’Ami de la Maison, l’Indicateur, l’Observateur de la Sprée, étaient montés au diapason le plus belliqueux.

Cependant on avait appris dès le 11 la retraite de Tauenzien (combat de Schlaitz), et, deux jours après, la mort du prince Louis-Ferdinand, l’homme sur lequel les partisans de la guerre à outrance comptaient le plus. Puis on avait vu reparaître des lueurs trompeuses d’espérance. Pendant les journées du 14, du 15, du 16, tous les messages reçus par Leipzig et Dresde ne parlaient que de victoires. Le prince de Hohenlohe avait, disait-on, battu complètement Soult auprès de Zeitz, Murat était prisonnier, le grand parc d’artillerie français enlevé, etc. On croyait alors que le Roi et Hohenlohe manœuvraient séparément par les deux rives de la Saale, et, comme on avait acquis la certitude, dès le 5, que les Français étaient à Naumburg, on en concluait qu’ils se trouvaient pris entre deux feux….

Le gouverneur, comte de Schulenburg, faisait distribuer chez lui des bulletins de cette victoire prétendue. La Behrenstrasse, où il demeurait, était encombrée d’une foule anxieuse, implorant des renseignements plus détaillés, plus positifs. Dans chaque maison, dans chaque rue, tout le monde avait l’oreille au guet. Parfois on s’élançait aux fenêtres, et les passants se mettaient à courir : une exclamation de joie, de soulagement, répondait au retentissement lointain de quelque marteau de porte, qu’on avait pris pour la voix du canon affirmant la victoire.

Enfin, le 17 au matin, parut un messager, messager de malheur ! L’officier de cavalerie qui apportait la terrible nouvelle était d’origine française, descendant d’une famille protestante émigrée; il s’appelait d’Orville.

Le Conseil d’État se réunit aussitôt pour arrêter les mesures d’urgence, notamment le prompt départ des caisses publiques; et le sien propre, ajoute un pamphlet du temps. On placarda de toutes parts des affiches rouges qui annonçaient que le Roi avait perdu une bataille, et exhortaient les citoyens au calme; c’était facile à dire ! Cette affiche rappelle le pugnâ magnâ, victi suinus du préteur romain après la bataille de Cannes. Mais le vainqueur, cette fois, devait tirer meilleur parti de la victoire 3)Voici le texte allemand de ce placard : Der Koenig hat eine Bataille verloren ; jetzt ist Ruhe Bürger Pflicht, ich bitte darum..

On vit s’élever alors une confusion, une terreur indescriptibles: ” Berlin ressemblait à une ruche immense, envahie par les flammes. » Ce fut une vraie débâcle de hauts fonctionnaires, de nobles, de capitalistes fuyant vers Stettin, Custrin ou la Silésie, avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. En revanche, les habitants des campagnes exposées à l’invasion refluaient en ville avec leur mobilier. Paris a vu des scènes pareilles en 1814, 1815, et plus récemment encore, hélas ! Les journalistes, encore si belliqueux la veille, ne furent pas des derniers à fuir; ” tous les libraires croyaient voir à leur chevet le spectre de Palm ! ” A l’avant-garde de cette déroute, on remarqua l’auteur d’un recueil fraîchement éclos de chants patriotiques, un nommé Müchler, aussi médiocre en talent qu’en courage. Dans l’après-midi du 17, il ne restait plus à Berlin un seul véhicule disponible, pas même un cheval ou un âne. A toute minute on annonçait l’arrivée des Français, qui pourtant n’avaient pas encore dépassé Halle. L’histoire n’offre pas d’exemples d’une transition aussi brusque, de l’excès de la confiance à celui de l’accablement et du désespoir. -A Paris même, on s’en souvient, la nouvelle d’une catastrophe pire que celle-là inspira plus de rage que de découragement.

Quelques hommes judicieux avaient recherché, dès le commencement de la guerre, les moyens de mettre Berlin à l’abri d’un coup de main. On trouve des renseignements curieux sur ce sujet, dans un opuscule, aujourd’hui fort, rare, publié à Berlin dès 1807, par un officier distingué, J. de Voss. Dès les premiers jours d’octobre, il avait fait passer au gouverneur, par l’intermédiaire de deux conseillers, l’avis de s’assurer de toutes les embarcations sur la Havel et la Sprée, et de préparer les moyens d’inonder à volonté les marécages du cercle de Teltow. Schulenburg avait d’abord repoussé bien loin ce projet comme plus qu’inutile. Aussi, de Voss fut bien étonné, le 13 octobre au matin, de voir entrer chez lui le conseiller C…, qui venait le chercher de la part du gouverneur.. De Voss, qui avait eu jadis à se plaindre des procédés de ce haut fonctionnaire, trouva en lui, grâce à la nouvelle des premiers échecs de l’armée prussienne, l’auditeur le plus attentif et le plus poli. Le gouverneur le pria de rédiger d’urgence un plan de défense des abords de la capitale, ce que Voss s’empressa de faire à la suite d’un rapide examen local. Mais quand il reparut le lendemain avec ses papiers dans l’hôtel de la Behrenstrasse, le vent avait tourné. Le gouverneur était retombé sous l’impression des nouvelles rassurantes dont il a été question ci-dessus, et en attendait la confirmation officielle d’un instant à l’autre. Il y avait bien un incident qui le troublait un peu; l’apparition bien constatée de quelques éclaireurs français à Leipzig. Mais, tandis que de Voss conférait avec lui, survint une estafette de Dresde apportant la nouvelle que l’électeur de Saxe, qu’on savait prêt à quitter cette capitale, venait de contre-mander brusquement son départ. Cette circonstance parut au clairvoyant gouverneur la confirmation irréfragable de la défaite des Français. Aussi, il n’avait presque plus l’air de se souvenir du plan qu’il avait demandé la veille avec tant d’instance. Il le parcourut d’un air dédaigneux, et, comme l’auteur y raisonnait dans l’hypothèse d’un combat malheureux, par suite duquel le Roi se trouverait coupé de la rive droite de la Saale, ce qui donnerait à l’ennemi la facilité de franchir l’Elbe et la Sprée avec des forces supérieures, le gouverneur dit froidement, “que c’était là une supposition bien téméraire.” Elle était, dans ce moment même, vérifiée et dépassée par l’événement.

Ce comte de Schulenburg-Kehnert, qui joua dans cette crise un rôle si pitoyable, est une figure curieuse, et peu connue hors de son pays. L’homme qui fut le promoteur le plus ardent du dernier partage de la Pologne, de la campagne prussienne de France en 1792, mérite bien qu’on s’arrête un instant  le dévisager.

Schulenburg avait été, pendant plus de trente années, l’un des principaux personnages du royaume. La nomenclature des postes qu’il a occupés sous trois règnes est quelque chose d’effrayant; nous ne citerons que les plus considérables. Frédéric le Grand, d’abord assez fortement prévenu contre le jeune Schulenburg, avait néanmoins trouvé en lui l’étoffe d’un bon commis. Avant trente ans, il avait déjà été, entre autres choses, vice-président de la chambre domaniale de Magdeburg, puis directeur à la guerre. Nous le trouvons ensuite préposé à l’administration de la guerre dans la dernière campagne du grand Frédéric (1778), en 1782, directeur du commerce maritime. Frédéric-Guillaume II, qui ne l’aimait guère, lui conféra pourtant tout d’abord le titre de comte, et, en 1790, le grade de lieutenant général honoraire, et la présidence d’un comité supérieur de la guerre (Ober-krieges Collegium). L’année suivante, après la disgrâce du comte de Hezberg, regrettable pour la France autant que pour la Prusse, Schulenburg fut nommé ministre du cabinet, et accompagna en cette qualité le Roi dans sa malencontreuse campagne de 1792. En 1793, il quitta le ministère, mais obtint, comme fiche de consolation, la direction de la banque et de la loterie. Dès la fin, de cette même année, il fut, de plus, chargé du gouvernement de Francfort. A l’avènement de Frédéric- Guillaume III, Schulenburg, qu’on aurait pu surnommer le bourreau des places, fut promu à l’emploi de contrôleur-général des finances, puis successivement inspecteur-général du Trésor, directeur non moins général des postes. En 1802, le roi, qui s’exagérait fort, dit-on, la capacité administrative de ce fonctionnaire infatigable (infatigable… partout, disaient les mauvaises langues), lui confia l’organisation administrative des territoires ecclésiastiques qui formaient le lot de la Prusse dans l’affaire des sécularisations (évêchés d’Hildesheim, Paderborn, etc.). Il y avait là une oeuvre de fusion assez délicate à accomplir. Schulenburg n’y fit pas tant de façons : il installa brutalement, sans préparation aucune, le régime prussien. Suivant l’énergique expression d’un contemporain, il étendit ces pays catholiques sur un lit de Procuste luthérien. Il revint de cette mission, la tête farcie d’histoires scandaleuses de nonnes et de chanoines, dont il régalait, dit-on, le Roi dans les audiences particulières que ce prince lui donnait régulièrement chaque semaine, et qu’on appelait à Berlin les “conférences du jeudi”. Il fut ensuite chargé de l’administration du Hanovre, et finalement appelé au gouvernement de Berlin, lors de la rupture entre la France et la Prusse. Les ennemis du comte prétendaient que, malgré son âgé déjà avancé et la gravité formidable des circonstances, il s’absorbait volontiers dans des rapports de police secrète sur les déportements de certaines grandes dames et bourgeoises de Berlin.

Lors de la catastrophe, il perdit absolument la tête ; il courait ça et là tout éperdu, croyant à chaque instant voir arriver les Français. On vient de voir que la nouvelle du désastre lui était parvenue le 17. Il partit le 21, laissant à la merci du vainqueur une énorme quantité de munitions de guerre, qu’on aurait eu tout le temps d’évacuer ou de détruire. A toutes les représentations qu’on lui faisait à ce sujet, il répondait invariablement: “Il est trop tard !!” Bien des gens considérèrent cette conduite comme un acte de trahison; c’était une erreur, personne ne haïssait plus cordialement les Français. Schulenburg était un de ces personnages qui, en des temps prospères, tiennent une si large place dans l’entourage intime des souverains, et dont la supériorité factice s’évanouit soudain dans les moments difficiles.

Il sortit de Berlin en grande tenue de général, à la tête du dépôt de cavalerie, escortant le Trésor public, qu’il conduisit sans accident à Königsberg. En traversant la capitale, le gouverneur redoutait quelque manifestation hostile ; jamais on ne l’avait vu si prévenant, si sentimental avec le populaire. Il prodiguait les saluts, les sourires ; répétait à chaque instant : ” Que je suis donc peiné de vous quitter, mes amis ! j’y suis contraint par mes devoirs militaires, par ce malheureux uniforme. Mais consolez-vous, je vous laisse mes enfants, qui sauront bien me remplacer.”

Napoléon et la comtesse Hatzfeld
Napoléon et la comtesse Hatzfeld

Il était remplacé, en effet, par le prince de Hatzfeld son gendre. On sait que ce nouveau gouverneur fut arrêté et traduit en conseil de guerre par ordre de Napoléon, parce qu’il avait, au mépris d’un engagement solennel, transmis aux généraux prussiens des informations sur nos mouvements militaires. On sait également qu’il dut son salut aux larmes de sa femme, et à un généreux mouvement de l’Empereur.

Cette anecdote si authentique, si bien connue, a été complètement défigurée dans une nouvelle histoire de Napoléon écrite trop évidemment en haine du jeune Empire.  Suivant l’auteur de cet ouvrage, l’accusation dirigée contre le prince de Hatzfeld était “le dernier mot de l’impudence et de la dérision”; la lettre qu’il écrivait au Roi, et dont une copie a été conservée, était des plus insignifiantes. Il ajoute que “Napoléon recula devant l’impression universelle d’horreur, produite par la menace d’une exécution militaire ; qu’en conséquence on -arrangea la petite scène de clémence,
etc. 4) Lanfrey, III, 505 et suiv..”

Tout cela est absolument inexact. Leprince, au mépris de sa parole, avait écrit plusieurs fois, et au roi et au nouveau général en chef Hohenlohe pour leur transmettre des renseignements militaires. Ceci est attesté, non-seulement par les bulletins français, mais par tous les contemporains allemands. Ces informations n’avaient pas été déposées bonnement, et ouvertes au bureau de poste de 

Prince de Hatzfeld, 1756-1827. Gouverneur de Berlin au moment de l’occupation de Berlin, après les défaites d’Iéna et d’Auerstaedt. Il avait écrit au roi de Prusse une lettre contenant des renseignements militaires. La lettre fut interceptée, et le prince condamné à mort pour espionnage. Son épouse sollicita la grâce de Napoléon. C’est Rapp qui contribua à la propagation de cette affaire, largement utilisée pour le bien de l’image de l’empereur. (Dictionnaire Napoléon)

Berlin, comme le prétend M. Lanfrey, mais expédiées clandestinement, et saisies aux avant-postes français. La lettre la plus compromettante était celle adressée au général en chef (et non au Roi ); celle que Napoléon remit à la princesse en l’engageant à la jeter au feu, ce qu’elle s’empressa de faire….

Suivant quelques écrivains allemands, les prières du vieux prince Ferdinand et de sa femme, auxquels Napoléon montrait beaucoup d’égards, auraient eu grande part à cet acte de clémence. Si Napoléon a été prévenu de la visite de la princesse, et s’il a consenti en effet à la recevoir, sûrement il était résolu d’avance à ne pas la rebuter. Mais telle n’est pas la version des contemporains les mieux informés. Ils affirment que ce fut l’honnête et généreux Duroc, qui prit sur lui de présenter à l’improviste la princesse à l’Empereur, dont la détermination rigoureuse ne tint pas contre les supplications de cette jeune femme.

C’était ainsi qu’en 1804, après douze heures d’attente dans une antichambre du palais de Saint-Cloud, une courageuse enfant de quatorze ans, la fille du général Lajolais, condamné à mort comme complice de Georges et de Pichegru, avait pu voir enfin Bonaparte et  lui arracher la grâce de son père, ainsi qu’elle me l’a jadis raconté elle-même.

Au reste, Napoléon sut gré à Duroc de cette surprise généreuse, et s’applaudit d’avoir pardonné. Quelques heures plus tard, il répondait à la lettre d’action de grâces de la princesse de Hatzfeld: ” Je me souviens avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les circonstances où je pourrai vous être utile, vous pouvez accourir à moi ” 5)Lettre du 31 octobre 1807. )).

Nous savons aussi par des contemporains que le prince de Hatzfeld lui-même témoigna ultérieurement, en plus d’une circonstance, de sa reconnaissance profonde pour l’Empereur.

Un historien distingué, M. A. Lefebvre, souvent très-sévère pour Napoléon, dit à propos de cet incident : ” Le prince était coupable aux yeux du vainqueur, il ne l’était pas aux yeux du tribunal de la conscience humaine. Si Napoléon l’eût fait mourir, il eût usé sans  doute des droits de la guerre, mais il eût soulevé contre lui toutes les âmes généreuses… ” Telle est aussi notre opinion. Napoléon n’eût pas commis de crime en demeurant impitoyable, mais il fit bien mieux de pardonner.

Toutes les villes du royaume passèrent, dans ce terrible mois d’octobre, par ces mêmes alternatives d’anxiété, de fausse joie, de désolation. A Königsberg, un courrier expédié en Russie avait annoncé en passant le prétendu désastre de l’armée française. C’était le soir: un M. de K…. courut au théâtre, monta dans une loge, d’où il proclama l’heureuse nouvelle…

” Cette nuit, dit un contemporain, fut plus animée, plus riante que ne le sont habituellement les jours dans notre sombre climat. A ce délire succédèrent cinq longues journées d’une incertitude que j’appellerai volontiers heureuse, en la comparant à la triste certitude qui suivit. Bientôt les nouvelles les plus accablantes se succédèrent sans relâche ; Iéna, Auerstaedt, la déroute, la destruction de notre armée, les capitulations honteuses… ‘Tout était perdu, y compris l’honneur. Nous ignorions où se trouvaient le Roi, la Reine ; nous ignorions même s’ils vivaient encore. Cependant nous ne tardâmes pas à voir arriver quelques hauts fonctionnaires, épaves assez peu intéressantes du naufrage. Mais, au lieu de stimuler l’esprit public dans ces provinces, dernière ressource de la monarchie, ils semblaient prendre à tâche de nous décourager complètement. C’était toujours d’eux que nous venaient les nouvelles, les conjectures les plus désolantes… Un peu plus tard, survinrent de nombreux fugitifs de Berlin, qui se déplaisaient fort à Königsberg et n’y plaisaient guère, ne faisant que vanter et regretter du matin au soir les délices de leur chère capitale… »

L’opinion publique n’épargnait pas les railleries à ces émigrants, surtout aux employés de l’administration de la guerre, dont on accusait justement l’imprévoyance. On racontait, par exemple, que plusieurs de ces fonctionnaires, se repliant devant l’invasion, avaient fait étape un soir à Graudenz. Cette petite ville était déjà encombrée de fugitifs, et le bourgmestre ne savait où caser ces nouveaux hôtes. Il finit par mettre à leur disposition le seul local encore disponible ; un vaste bâtiment inachevé, dans lequel on se hâta de porter les meubles indispensables.

Le lendemain matin, les voyageurs, en sortant, aperçurent au-dessus de la porté cette singulière inscription : Reue und Besserung ; repentir et conversion. Ils en demandèrent l’explication au magistrat, qui parut d’abord bien embarrassé ; mais finit par leur avouer qu’ils avaient étrenné une nouvelle maison de correction (Zuchthaus).

Le général Rüchel, nommé gouverneur de Königsberg, avait reçu à Iéna une contusion tellement grave, qu’on l’avait cru mortellement blessé. Il se rétablit pourtant très-vite ; la balle qui l’avait frappé en pleine poitrine s’était amortie contre un portefeuille bourré de papiers. Fait prisonnier et soigné par les Français, il avait été promptement échangé. C’était un brave militaire, mais auquel on faisait trop d’honneur en lui supposant les talents d’un commandant en chef. Lors de sa première revue, il adressa une vive mercuriale à plusieurs officiers, naguère très-brillants à Berlin, mais fort ternes à Iéna ou Auerstaedt. “Courir les rues en tapageurs, boire du champagne, porter d’immenses plumets ; ce n’est pas là, disait-il, ce qui fait le soldat ” ((A propos de Ruchel, il se produisit plus tard un incident qui égaya toute l’armée, l’armée française s’entend. Peu de jours après la conclusion de la paix, ce général avait été assez rudement flagellé dans le 87e Bulletin de la Grande Armée, pour le style injurieux de ses proclamations et sa conduite inconvenante à l’égard de quelques prisonniers. Le gendre de Ruchel, un M. d’Ernsthausen, lieutenant de hussards, prit fait et cause pour son beau-père et fit insérer dans toutes les gazettes allemandes un cartel en règle à l’adresse de l’auteur anonyme du bulletin français, lequel n’était autre que Napoléon lui-même..

Le Roi parut à son tour dans cette seconde capitale de la Prusse, dont la guerre allait bientôt le chasser encore. La figure naturellement morose de ce prince était encore assombrie par les émotions du passé, par l’incertitude poignante de l’avenir. A l’un des derniers relais, un incident des plus pénibles l’avait plongé dans une véritable consternation. Au moment où il changeait de chevaux, la maîtresse de poste, une veuve, presque folle d’inquiétude et de douleur, tenant par la main deux petites filles, se précipita à la portière de la voiture et demanda au Roi, d’une voix entrecoupée de sanglots, ” s’il ne pouvait pas lui donner des nouvelles des deux fils qu’elle avait à l’arrière ? ” “Hélas ! non ! ” dit le Roi. Mais sire, ils sont dans le régiment de X… ; Votre Majesté doit savoir au moins où est ce régiment ? ” ” Non !! ” dut dire encore le malheureux prince. En ce moment l’on partait, et les lamentations de cette famille au désespoir poursuivirent encore quelques moments les cavaliers de l’escorte et le Roi lui-même, qui s’était brusquement rejeté dans le fond de la voiture, la tête dans ses mains.

Les Prussiens attribuaient alors leurs revers au manque de renseignements exacts sur les forces et les dispositions des Français. Suivant eux, la faute en était au Roi, qui réprouvait l’espionnage comme immoral. Si cette aversion vertueuse existait chez le Frédéric-Guillaume de ce temps-là, nous savons trop bien aujourd’hui qu’elle n’est pas héréditaire dans la famille !

References   [ + ]

1. On sait que dans la soirée du 24 octobre 1870 (anniversaire de l’entrée des Français à Berlin), il y eut aussi une aurore boréale, visible à Paris et dans la plus grande partie de la France. A cette date, nous n’en étions plus à attendre des catastrophes! Pourtant les gens superstitieux augurèrent de ce phénomène une nouvelle progression d’infortunes. Mais il n’était pas besoin, dès lors, de la lueur d’un météore pour entrevoir, dans un prochain avenir, le résultat inévitable du système de lutte à outrance, et les désastres de la guerre civile venant s’ajouter à ceux de l’invasion.
2. Cet individu mourut en 1808. On avait fait sur lui une complainte qui rappelait ses prophéties. et dont l’autorité française défendit la vente.
3. Voici le texte allemand de ce placard : Der Koenig hat eine Bataille verloren ; jetzt ist Ruhe Bürger Pflicht, ich bitte darum.
4. Lanfrey, III, 505 et suiv.
5. Lettre du 31 octobre 1807. )).

Nous savons aussi par des contemporains que le prince de Hatzfeld lui-même témoigna ultérieurement, en plus d’une circonstance, de sa reconnaissance profonde pour l’Empereur.

Un historien distingué, M. A. Lefebvre, souvent très-sévère pour Napoléon, dit à propos de cet incident : ” Le prince était coupable aux yeux du vainqueur, il ne l’était pas aux yeux du tribunal de la conscience humaine. Si Napoléon l’eût fait mourir, il eût usé sans  doute des droits de la guerre, mais il eût soulevé contre lui toutes les âmes généreuses… ” Telle est aussi notre opinion. Napoléon n’eût pas commis de crime en demeurant impitoyable, mais il fit bien mieux de pardonner.

Toutes les villes du royaume passèrent, dans ce terrible mois d’octobre, par ces mêmes alternatives d’anxiété, de fausse joie, de désolation. A Königsberg, un courrier expédié en Russie avait annoncé en passant le prétendu désastre de l’armée française. C’était le soir: un M. de K…. courut au théâtre, monta dans une loge, d’où il proclama l’heureuse nouvelle…

” Cette nuit, dit un contemporain, fut plus animée, plus riante que ne le sont habituellement les jours dans notre sombre climat. A ce délire succédèrent cinq longues journées d’une incertitude que j’appellerai volontiers heureuse, en la comparant à la triste certitude qui suivit. Bientôt les nouvelles les plus accablantes se succédèrent sans relâche ; Iéna, Auerstaedt, la déroute, la destruction de notre armée, les capitulations honteuses… ‘Tout était perdu, y compris l’honneur. Nous ignorions où se trouvaient le Roi, la Reine ; nous ignorions même s’ils vivaient encore. Cependant nous ne tardâmes pas à voir arriver quelques hauts fonctionnaires, épaves assez peu intéressantes du naufrage. Mais, au lieu de stimuler l’esprit public dans ces provinces, dernière ressource de la monarchie, ils semblaient prendre à tâche de nous décourager complètement. C’était toujours d’eux que nous venaient les nouvelles, les conjectures les plus désolantes… Un peu plus tard, survinrent de nombreux fugitifs de Berlin, qui se déplaisaient fort à Königsberg et n’y plaisaient guère, ne faisant que vanter et regretter du matin au soir les délices de leur chère capitale… »

L’opinion publique n’épargnait pas les railleries à ces émigrants, surtout aux employés de l’administration de la guerre, dont on accusait justement l’imprévoyance. On racontait, par exemple, que plusieurs de ces fonctionnaires, se repliant devant l’invasion, avaient fait étape un soir à Graudenz. Cette petite ville était déjà encombrée de fugitifs, et le bourgmestre ne savait où caser ces nouveaux hôtes. Il finit par mettre à leur disposition le seul local encore disponible ; un vaste bâtiment inachevé, dans lequel on se hâta de porter les meubles indispensables.

Le lendemain matin, les voyageurs, en sortant, aperçurent au-dessus de la porté cette singulière inscription : Reue und Besserung ; repentir et conversion. Ils en demandèrent l’explication au magistrat, qui parut d’abord bien embarrassé ; mais finit par leur avouer qu’ils avaient étrenné une nouvelle maison de correction (Zuchthaus).

Le général Rüchel, nommé gouverneur de Königsberg, avait reçu à Iéna une contusion tellement grave, qu’on l’avait cru mortellement blessé. Il se rétablit pourtant très-vite ; la balle qui l’avait frappé en pleine poitrine s’était amortie contre un portefeuille bourré de papiers. Fait prisonnier et soigné par les Français, il avait été promptement échangé. C’était un brave militaire, mais auquel on faisait trop d’honneur en lui supposant les talents d’un commandant en chef. Lors de sa première revue, il adressa une vive mercuriale à plusieurs officiers, naguère très-brillants à Berlin, mais fort ternes à Iéna ou Auerstaedt. “Courir les rues en tapageurs, boire du champagne, porter d’immenses plumets ; ce n’est pas là, disait-il, ce qui fait le soldat ” ((A propos de Ruchel, il se produisit plus tard un incident qui égaya toute l’armée, l’armée française s’entend. Peu de jours après la conclusion de la paix, ce général avait été assez rudement flagellé dans le 87e Bulletin de la Grande Armée, pour le style injurieux de ses proclamations et sa conduite inconvenante à l’égard de quelques prisonniers. Le gendre de Ruchel, un M. d’Ernsthausen, lieutenant de hussards, prit fait et cause pour son beau-père et fit insérer dans toutes les gazettes allemandes un cartel en règle à l’adresse de l’auteur anonyme du bulletin français, lequel n’était autre que Napoléon lui-même.