Les Français à Klosterneuburg en 1809

(d’après le Journal de l’Abbaye – Traduction, adaptation et annotations : Robert Ouvrard)

 

 

Le 9 avril 1809, l’Autriche déclare la guerre à la France. Les choses vont rapidement mal pour elle, elle doit bientôt être sur la défensive. Napoléon repousse les armées de l’empereur François vers l’est. A Klosterneuburg on attend avec inquiétude l’arrivée de l’ennemi.

Le Chapitre décide, comme en 1805, de transporter en sécurité les choses les plus précieuses de l’Abbaye à Vienne. La couronne de l’Archiduc est transportée au Trésor Impérial, par le Doyen de l’Abbaye, Augustin Hermann et le gardien du trésor Lambert Ceschet, d’où, avec les Joyaux Impériaux, elle sera envoyée en sûreté en Hongrie. Une caisse contenant divers objets en argent de la chambre du trésor et de la prélature sont déposés, le 6 mai, dans l’abbaye de la Cour, à Vienne. Cette argent devait sans doute être évacué, mais, compte tenu de l’avance rapide de l’ennemi, il est caché au siège de la Renngasse. Ces choses précieuses resteront en sécurité durant l’occupation , comme celles restées à l’Abbaye. Là, les manuscrits les plus anciens et les incunables de la bibliothèque seront cachés sous les lits de quelques chanoines, alors que les Archives seront enfermées dans une pièce.

Le 9 mai, un mardi, alors que l’on craint de voir l’ennemi à chaque heure, le cercueil d’argent de Saint Léopold est transporté Vienne, dans la cathédrale Saint-Etienne, pour y être mis en lieu sûr (on avait déjà deux fois préservée de l’ennemi, cette précieuse relique, mais on ne voulait pas prendre le risque de la voir fondue en pièces de monnaie !). Là, les restes du Saint Patron de la Province sont mis en sûreté, par le Doyen et le responsable du Trésor, Lambert, dans la chambre du Trésor de l’autel. 

Le 10 mai, peu avant 6 heures, venant de Kierling, les trois premiers Français arrivent à l’Abbaye. Leur chef, qui se fait passer pour major – on apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un viennois, du nom de Schulz, qui était passé aux Français –  exige, au nom d’un général de l’Isle, une rançon et la préparation d’un petit déjeuner. Le Doyen lui donne 1500 florins en billets et 30 ducats. Comme il demande davantage, et que le Doyen lui fait part de l’impossibilité qu’il est d’accéder à ses exigences, un violent échange de mots s’en suit, on en vient même aux mains. 

« Quelques citoyens, qui ont pénétré jusqu’ici sans en être priés,  désarment et professent des menaces envers les français. On en arrive au point où l’on est prêt à des voies de fait, quand surgissent dans la prélature, poussant d’horribles cris, quelques hussards autrichiens du régiment Stipsics, tirant un coup de pistolet chargé à blanc, subtilisant la rançon que nous avions donnée aux Français, faisant ces derniers prisonniers, en même temps que leurs deux accompagnateurs. Sur la place les personnes présentes commencent à s’en prendre à eux; par chance, arrive Andreas Mock, professeur d’Ancien Testament et de langues orientales, qui rappelle aux étourdis leur devoir et leur rappelle comment l’on doit se comporter avec des prisonniers. »

Sur ce, les hussards autrichiens se partagent l’argent repris aux prisonniers, sans en rien rendre à l’Abbaye….

Le calme est à peine revenu, que, vers 10 heures, survient arrive à Klosterneuburg, le 7e régiment de chasseurs à cheval, environ 90 hommes sous le commandement d’un lieutenant-colonel. Alors que ceux-ci empruntent le Hundskehle (note : une rue qui relie la ville basse à la ville haute), un coup de feu est tiré d’une fenêtre, tuant l’un d’entre eux (un sergent chevauchant à coté d’un lieutenant colonel). Par malheur, il y avait encore au Rathaus, un dépôt d’armes d’une section de la milice provinciale. . Le Doyen, que les Français rendent aussitôt responsable de tout, se défend de toute responsabilité. Pour sa défense, il fait remarquer qu’il y a encore, ici et là, des soldats autrichiens, qui peuvent être à l’origine du coup de feu. Pour ce qui est de la milice, il peut en montrer l’innocuité.  Cette intervention courageuse et intelligente du Doyen sauve Klosterneuburg de la vengeance de l’ennemi. Mais il se plaindra, dans son Journal, de l’attitude de ses habitants :

Ici il faut bien remarquer que les gens, durant cette triste année, se sont rendues coupables de beaucoup de bêtises, et en de nombreuses occasions ont mis au jour leurs sentiments inamicaux envers l’Abbaye; alors que la ville devait d’avoir échappé aux pillages et aux incendies, grâce à Dieu, à l’Abbaye.

La seule action des Français contre la ville fut de sortir les armes du dépôt, de les détruire et de les rendre de cette façon inutilisables. Puis, ils ont tous chevauché jusqu’à la cour de l’Abbaye, les officiers déjeunèrent ensuite à la prélature, les soldats, qui n’eurent pas même le droit de descendre de selle, dans la Kaiserhof.

Le jour suivant, le 11 mai, avant son départ, le lieutenant-colonel se rend chez le Doyen, et lui réclame 60.000 florins en en or, et lui fait savoir qu’il a reçu l’ordre de piller et d’incendier Klosterneuburg , mais que, comme il ne l’a pas fait, par humanité, cette somme n’est qu’une petite chose. Devant les réclamations réitérées du Doyen, il descend jusqu’à 30.000 fl.  et prend finalement  2100 fl. en or et 2100 fl. en billets. Il reçoit également une lettre pour le prélat de Vienne, dont il espère 10.000 fl. Il en fera effectivement usage, mais ne recevra rien.

Dans la nuit du 10 au 11 arrive, de manière inattendue, le général de division Montmorency1)Difficile à identifier !!!,

qui était probablement ivre, impossible à comprendre, et ne professait que des menaces, mais qui pour notre chance, s’endormit bientôt.

Joseph-Laurent Demont
Joseph-Laurent Demont

Peu après minuit la division Demont (quatre régiments infanterie) est arrivée à l’Abbaye. Le général de division Demont, le brigadier Girard, l’état-major y compris les domestiques et une compagnie de gardes (Compagnie d’élites) prennent leurs quartiers dans l’Abbaye. On réquisitionne maintenant pour plusieurs milliers d’hommes  viande, pain, vin; et de l’avoine et du foin pour les chevaux. Les boulangers de Klosterneuburg ne peuvent répondre  à un tel besoin, de sorte que l’Abbaye est obligée de rouvrir ses fours, fermés depuis 1787. Pour ce qui est de la farine, elle possède un stock suffisant, mais il faut par contre rapidement se procurer du seigle. 

Le Prieur envoi quelques voitures à Vienne et le chanoine Severin Wasserhauser doit, muni d’un passeport français, se procurer des céréales, de la volaille et d’autres choses des environs de Tulln.  Comme tous les environs subissent des réquisitions permanentes, la nourriture manque bientôt, les prix montent, et, si cela avait continué plus longtemps, on n’aurait pu éviter la famine. Par chance, la division ne restera que 10 jours à Klosterneuburg.

Le 11 mai commence l’occupation des faubourgs de Vienne. Le 12, parvient l’ordre, signé de l’archevêque Hohenwart, dont dépend également le Prieur de Klosterneuburg, Gaudenz Dunkler, de se rendre à Schönbrunn, afin d’offrir à Napoléon la capitulation; le jour suivant, la ville est remise à l’ennemi.

La garnison de Vienne passa le Danube et brûla les ponts, raison pour laquelle les français cherchèrent, le même jour, à forcer le passage du Danube, à Nussdorf. En fait, il y avait déjà des troupes dans la Schwarzen Lacke Au, et si le passeur Kniebeis, qui réussit à s’échapper, elles auraient atteint leur but. Mais les Français furent, à l’exception de quelques uns qui s’enfuirent dans une voiture, totalement anéantis. Le jour suivant, la division Démont devait traverser, mais comme ils virent la rive bien occupée, on se refusa à envoyer des soldats à une mort certaine, et comme Napoléon avait découvert un passage plus aisé niveau de la Lobau, il n’y eut plus de tentatives de traverser à Nussdorf »

Pendant ce temps, durant lequel les corps d’armées ennemies se rassemblent autour de Nussdorf, ce village, mais aussi Josefsdorf, Weidling, Kierling et quelques autres sont totalement pillés. Cette fois, les Français s’en prennent particulièrement aux églises et aux presbytères. Pour montrer combien la situation est pire qu’en 1805, il suffit de souligner que les services religieux, dans l’église de l’Abbaye, furent tenus sans orgues et, jusqu’au 21 mai, sans prêches; du 23 juillet, le neuvième dimanche après Pentecôte, on n’entendit aucun son de cloches dans la région de Klosterneuburg.

Antoine François Andreossy
Antoine François Andreossy

Le 17 mai un commissaire français fait son apparition à l’Abbaye avec l’ordre  de se saisir de toutes les caves de l’Abbaye, mais. selon le Doyen, le général Demont proteste énergiquement.  Ce n’est que le 19 mai, sur un ordre plus véhément, que les caves sont saisies et mises sous scellé; mais la besoins de l’Abbaye lui sont mesurés.  Le 27 mai, le transport du vin commence, avant tout pour la garde impériale. Le Prieur s’adresse au Gouverneur de Basse-Autriche, le comte d’empire Andreossy Andreossy, pour sauver au moins une partie des vins, mais sa demande est repoussée.

La veille de Pentecôte – le 20 mai – la division Démont se mit en marche à 3 heures du matin pour se rendre à Ébersdorf, par le Kahlenberg et fut presque anéantie durant la bataille d’Aspern. Démont, comte de l’empire et sénateur, resta un homme inoubliable pour l’Abbaye. Rempli de bonté, de modération et de sentiment religieux, il maintint un ordre strict, toujours satisfait par ce qu’on lui donnait, disant d’ailleurs qu’on aurait du moins lui donner, et fut le seul qui, lorsqu’il parti, récompensa les serviteurs. Parmi ses officiers et sa maison se trouvaient des hommes compatissants, à l’exception d’un capitaine qui extorqua, au prétexte qu’on lui devait ce bon traitement, quelques présents, nous dupa avec de la monnaie prussienne dont il abaissa le taux de change, et par la vente de deux misérables chevaux pour la somme de 150 fl. en billets. Mais on n’eut pas le courage de le dénoncer au comte, car il aurait pu se comporter de façon encore plus désagréable.

Maintenant que les Français se sont retirés dans la Lobau, la landwehr, qui se trouve sur l’autre rive, se risque à traverser et s’en prennent à un convoi français de provisions. Cinq voitures remplies de pain font demi-tour, pour le grand bien de l’Abbaye. L’Abbaye fera de ces provisions un bon usage 

en partie pour les troupes, en partie pour les pauvres d’ici et ceux des villages avoisinants, qui avaient du livrer le pain mais n’en avaient plus pour eux. »

Quelques miliciens arrivent aussi jusqu’à Klosterneuburg; les sauvegardes qui sont restés dans l’Abbaye s’enfuient. De même, l’envoyé de l’Abbaye, qui arrive le même jour de Vienne, est détroussé, des troupes ennemies lui dérobe 10 livres de café et 3 paquets de sucre.

Le soir du même jour – le 20 mai – Klosterneuburg est de nouveau envahi de troupes.; il s’agit du 25e régiment d’infanterie de ligne (note : brigade Duppelin, division Gudin, IIIe corps Davout); en plus du colonel et des officiers, deux compagnies de gardes prennent leurs quartiers dans l’Abbaye. Il faut s’occuper de  plus de 1500 hommes, au surplus arrogants et ne se satisfaisant de rien.

Pendant la bataille d’Aspern, les 21 et 22 mai,  les Français présents à Klosterneuburg sont méfiants, ils interdisent de se rendre sur les hauteurs, dispersent les rassemblements et les conversations dans les rues, ils interdisent même d’allumer des lumières dans les nouveaux bâtiments de l’Abbaye, sous le prétexte qu’il pourrait s’agir de signaux pour les Autrichiens.

Dans la nuit du 22 au 23 mai, le régiment d’infanterie s’en va de nouveau, mais est aussitôt remplacé par des troupes portugaises, qui ne restent qu’une journée, le 25e de ligne revenant de nouveau.

Le 26 mai, l’Abbaye reçoit la tâche d’organiser un hôpital militaire à Ottakring. L’employé de l’Abbaye Gschlad est envoyé sur place. Le Prieur Gaudenz, pour pouvoir financer les frais qui en résultent, doit emprunter auprès du gouvernement provincial un capital de 20.000 fl. Cette somme ne suffit bientôt pas, il faut emprunter 10.000 fl. supplémentaires.

Le 27 mai commence le transport à Vienne du vin de l’Abbaye. Il est chargé le jour, et transporté la nuit, pour échapper aux canons autrichiens, installés sur la rive opposée. L’Abbaye reçoit, selon la même procédure, quatre chariots de farine et de seigle expédiés par le Prieur de Vienne.

Dans la nuit du 29 au 30, les Autrichiens bombardent le chantier naval de Klosterneuburg, et le 4 juin, les charrois sont incendiés.

Michel Marie Claparède
Michel Marie Claparède

Le matin du 30, arrivent à Klosterneuburg les premiers Wurtembergeois, à savoir un régiment d’infanterie ayant à sa tête le général  Brusseles  » un catholique bien intentionné« . Le 31, le 25e de ligne s’en va, mais il est remplacé le jour même et les jours suivants par deux bataillons de la division Claparède (des 64e, 85e, 100e et 103e de ligne), qui vont terriblement  perturber l’Abbaye et la ville jusqu’à leur départ le 25 juillet. Pendant cette période, les cuisines de l’Abbaye eurent à fournir un travail considérable,

Habituellement, mangeaient dans l’Abbaye, environ 150 hommes et 30 à 40 officiers. A partir du 19 mai, le nombre fut si important, qu’il fallu faire deux services par jour. 

De plus l’Abbaye dut servir le manger et le boire aux officiers installés dans divers endroit de Klosterneuburg et de ses environs (aux chantiers naval, sur le Leopolsdorf, au camp devant la Wiener Tor, au Rathaus, ainsi qu’à la caserne du génie où, à partir du 8 juin, furent logés des officiers français malades).

Le 6 juin, les wurtembergeois se retirent en amont. A dix heures du matin arrive de nouveau à l’Abbaye le général de division Frère (note : IIe corps d’Oudinot), accompagnés du général de brigade Ficatier (note : 7e et 8e demi-brigades de ligne), pour observer la rive depuis la coupole. Après un petit déjeuner, ils s’en retournent à Nussdorf.

Le 24 juin, le régiment d’infanterie wurtembergeois prince Guillaume entre dans Klosterneuburg, deux jours plus tard arrive un deuxième régiment d’infanterie puis, finalement, un régiment de cavalerie, qui, cependant, continuent, après le repas du soir, leur route, pour revenir le 29 au soir. Ce sera un va et vient permanent, qui n’améliorera en rien la situation de l’Abbaye.

Dominique-Joseph Vandamme
Dominique-Joseph Vandamme

Le 29 juin, envoyés par Vandamme – qui déjà sous la révolution française fut un général de mauvaise réputation – il commandait en chef les wurtembergeois et était chargé de la défense et de la surveillance de la rive droite du Danube, de la Basse-Autriche à Vienne et avait donc son quartier général à Judenau – arrivèrent son écuyer et un adjudant, qui réclamèrent de l’avoine, et comme on leur dit qu’il n’y avait plus, depuis des semaines, le moindre grain dans l’Abbaye, ils professèrent de terribles menaces, mais se contentèrent pour les chevaux du pain et du vin.. Nous attendions pour midi le général Vandamme lui-même, avant l’arrivée duquel les wurtembergeois nous prévenaient : faites désormais votre testament, mais il se montra compatissant, et même humain. Après dîner, durant lequel il se dit pontif de cinq abbayes, il reparti avec l’ordre qu’aucun vieux vin ne fut plus donné aux commissaires, et s’en fit préparer un chargement. Mais les commissaires n’obtempérèrent pas, car ils avaient des ordres supérieurs.

Vandamme revient brièvement à l’Abbaye, les 2 et 8 juillet.

La nuit du 3 au 4 juillet, les chasseurs autrichiens tirent sur Klosterneuburg. On retire en toute hâte les vitraux de la Bibliothèque. Plusieurs boulets arrivent dans la prélature, le vieux dortoir et les logements du Doyen.

Les Wurtemburgeois repartent le 4 juillet 

Avec enthousiasme, mais en nous cachant, on suivit, à Klosterneuburg, le déroulement de la bataille de Wagram, les 5 et 6 juillet, tout comme la retraite du feld-marschal comte Klenau, par Tuttenhof et Korneuburg.

Le 6 juillet (…), vers 9 heures, nous entendîmes les dernier tirs de canons en direction de Stammersdorf, qui fut également la proie des flammes.

Le 7 juillet au matin arriva le général wurtembergeois Hügel, à midi se restaurèrent le général Franquemont et 35 officiers et l’après-midi se tint un conseil de guerre wurtembergeois pour fixer les conditions de l’approvisionnement d’une brigade. Dans le même temps, nous vîmes une partie des combats entre l’avant-garde française et l’arrière-garde autrichienne dans les environs de Tuttenhof, puis le soir l bombardement de Korneuburg, où le village croate (Croatendörfel) fut incendié par des tirs d’obusiers. Les français forcèrent l’entrée, les autrichiens faiblirent, l’ennemi ne préserva que les bâtiments de l’administration, l’église et le Rathaus ainsi que quelques maisons, d’ailleurs protégées par des sauvegardes; mais à part cela tout fut pillé, en particulier le presbytère vide, duquel tous les occupants avaient pris la fuite.  Durant la nuit un incendie se déclara dans la Salzgasse. Jedlersdorf étai à minuit complètement en flammes et, outre quelques foyers, les flammes s’approchaient de Hagenbrunn.

Le 8 juillet on aperçoit, comme en 1805, Leobensdorf disparaître en flammes. Le jour suivant, quelques maisons de Langenzersdorf brûlèrent. Ce village sera, le 7 septembre, la proie d’un incendie  plus important, 30 maisons furent la proie des flammes. Langenzersdorf eut aussi à souffrir des pillages. Au milieu de septembre les Français commencent même à creuser des tranchées depuis le Bisamberg jusqu’au Danube. Pour ce travail 1000 hommes venaient journellement à Enzersdorf, ils pillent les jardins et les vignes et causent des dégâts immenses.

L’installation d’un hôpital militaire va être une lourde charge pour l’Abbaye.

Le 10 juillet au soir arriva un directeur d’hôpital français avec un adjoint pour organiser un hôpital militaire dans l’Abbaye.. Ce directeur, un homme difficile, aurait volontiers pris possession de toute l’Abbaye; nous nous disputâmes sur les possibilités, par chance nous reçûmes du gouvernement l’avis que les nouveaux bâtiments (Neugebäude), la Bibliothèque et nos logements ne serait pas inclus dans l’hôpital.  Les généraux eux-mêmes ne voyaient pas d’un bon oeil l’hôpital dans la maison. Finalement, comme on ne pouvait plus l’éviter, nous dûmes une nouvelle fois donner la prélature, le réfectoire et les vieux bâtiments ainsi que la cuisine du couvent et laisser tout cela transformer en hôpital.

L’Abbaye n’était pas préparée à cette nouvelle tâche. Une nouvelle fois le Prieur se voit forcé d’emprunter de l’argent Le gouvernement provincial autorise tout d’abord 22000 fl., puis peu à peu ce sera 73.000 fl Par ailleurs, l’Abbaye vend sa collection de pièces d’or pour 5 Marks.

La situation de l’Abbaye et de Klosterneuburg va devenir un peu plus facile après le cessez-le-feu du 12 juillet. Le va et vient de troupes, les nombreuses marches et leur réquisitions qui leur sont associées se font moins nombreux. On peut quelque peu respirer.  Le 12 juillet, venant de Göttweig, le général Brusseles traverse Klosterneuburg avec un bataillon de chasseurs légers; il y reste environ quatre heures avant de continuer sur Vienne. Le même jour, dans l’après-midi, le Prieur arrive de Vienne avec le chanoine Ackermann; il apporte la nouvelle que l’on travaille déjà à des préliminaires de paix.

Un gros poids quitta notre poitrine à cette nouvelle.

Le soir, arrive à l’Abbaye, un bataillon wurtembergeois, et un colonel avec 15 officiers.

Ils furent très difficiles et ils repartirent le jour suivant. Après leur départ on s’aperçut que dans les salles impériales (Kaiserzimmern), où plusieurs d’entre eux avaient passé la nuit, des galons d’or des ……. et une grande partie du linge de table avait été coupés.

Pierre Baste
Pierre Baste

Le 14 juillet à midi le colonel Baste, de la marine française déjeune à l’Abbaye, avec 11 officiers, et le général Bron fait une apparition « un français encore très vieille mode » Il chasse tous les Français et proclame que personne ne doit manger dans l’Abbaye, qu’il ne soit invité.

Si Bron avait commandé ici jusqu’à la libération, l’Abbaye aurait épargné quelques milliers de Gulden.

Le général maintient un ordre strict et installe son état-major dans l’Abbaye. Il autorise le commissaire des vins et le directeur de l’hôpital à se loger ici, mais ne tolère aucun autre français. Le calme revient dans la maison. Dans la cour impériale (Kaiserhof) un nommé Levi de Strasbourg fait venir des chevaux, que Bron achète, pour compenser les grandes pertes. Levoi fournira 6000 chevaux de remonte.

Les terribles dévastations de cette année là, cette fois également dans les églises et les presbytères, sont perceptibles dans une relation du chanoine Maximilian Fischer qui, muni d’un sauf-conduit, traversa le Danube, le 14 juillet dans l’après-midi, pour sauver, si cela était encore possible, les récoltes, et prendre soin des âmes à Korneuburg et Langenzersdorf.

Il arriva l’après midi au Tuttenhof, occupé par des traînards, et où, à la demande de cavaliers descendus du Bisamberg mais aussi de paysans, de la paille avait été répandue; voitures et outils avaient été enlevés. Du Tintenhof il se rendit à Korneuburg, où l’église avait été profanée, le tabernacle fracturé et les hosties saintes dispersées jusque devant le porche de l’église, et en partie piétinées. Il rassembla celles qui pouvaient encore être utilisées et les rassembla dans un calice qu’il trouva sous les immondices, et remit celles qui avaient été détruites dans l’autel. Le bénitier était brisé, rempli d’excréments de chevaux, il ne trouva ni eau bénite, ni huiles ou livres sains, et il y avait des enfants à baptiser.

Dans le presbytère encore inhabité, quelques français cherchaient des billets de banque dans les livres, il ne restait plus une seule horloge, un seul miroir et plus une seule victuailles. Dans la cave, les tonneaux étaient soit brisés soit bien transpercés et le sol n’était que détritus et vin.

Au chef lieu du district régnait la sécurité, mais tous les couloirs étaient remplis de réfugiés, et le chef de district ne voulu pas prendre le risque d’héberger un homme d’église, avec l’excuse qu’il devait veiller lui-même sur leurs vies, car l’ennemi aurait pu s’insurger de la fuite des habitants. Fischer avait amené avec lui 1000 fl., pour éventuellement commencer la récolte au Tuttenhof  et, comme il devait lui-même repartir, il les confia à la garde du commissaire de district Winkler, se déguisa chez celui-ci, et retourna sans problèmes à l’Abbaye. Le 17, muni de l’eau et des huiles nécessaires aux baptêmes, il retourna à Korneuburg, baptisa dans une maison privée, où on avait amené un enfant, rédigea l’acte de baptême sur une simple feuille de papier qui avait pu être sauvée. Il passa deux nuits  dans un couloir de la maison du district, sur des matelas, et comme, malgré tous ses efforts, il ne fut pas encore possible de commencer le fauchage ou de dire la messe, il retourna le 19 au matin à la maison, pour revenir quelques jours plus tard, recevoir quatre sauvegardes  et commencer le fauchage, sauver tout le blé et le froment et une partie de  l’orge. Mais l’avoine était perdu, car il avait été moissonné vert par les Français.

Avec un cheval borgne et boiteux,  la riche prébende fut engrangée, on battit aussitôt ce qui put l’être et la plus grande partie envoyée, de nuit, à l’Abbaye. A partir de ce moment il resta au Tuttenhof avec ses soldats, coucha chez des teinturiers à Korneuburg, dit la messe dans l’église Saint-Augustin, ce que firent également les ecclésiastiques de Korneuburg et les prêtres de Langenzersdorf, qui étaient de plus en plus nombreux à revenir. « 

Le père Sébastien, de Langenzersdorf a été tellement affecté par ces événements qu’il doit être envoyé à Vienne, pour y être soigné. Du 19 août au 15 octobre, date à laquelle  où, un peu remis, il reprendra son poste, le chanoine Maximilian Fischer dessert sa paroisse.

Le 18 juillet, le commissaire des guerres Poilblanc est nommé commissaires des hôpitaux de Klosterneuburg : il y en a trois, dont un dans l’Abbaye. Dans ce dernier,  arrivent les premiers malades le 13 août, puis le 15. Ils seront de plus en plus nombreux, jusqu’à être près de 200. L’hôpital sera utilisé jusqu’au 31 octobre, et, à cette date, complètement vidé de ses malades. 

Le 29 juillet, arrive à l’Abbaye le général Raynaud, en remplacement du général Bron, pour prendre le commandement du dépôt de cavalerie. 

Le général était un homme bon et tranquille; mais son entourage fut à notre égard particulièrement incommodant : son adjudant Béjout, son secrétaire et son cuisinier, ces trois bons esprits s’entendaient entre eux; leurs demandes étaient infatigables, qu’ils revendaient soigneusement ensuite en ville

Le général Bron quitte Klosterneuburg le 1er août, sans enthousiasme d’ailleurs, comme le remarque le Doyen. Le même jour, le prélat vient de Vienne et, avec des invités, se restaure à l’Abbaye.

Antoine Durosnel, aide-de-camp de Napoléon
Antoine Durosnel, aide-de-camp de Napoléon

Le 2 août, le général de division Durosnel, aide-de-camp de Napoléon passe, avec le général Raynaud, une revue du dépôt de cavalerie lourde. Le jour suivant, ils inspectent les dépôts de cavalerie légère de Tulln. Il y ara d’autres inspections durant tout le mois d’août.

Le 6 août déjeunent à l’Abbaye le général Dutruy et un major, le 12 le général de division Treillard, accompagné d’un adjudant, en font autant.

Le 15 août, le Prieur Gaudenz fait partie des prélats invités au dîner de gala chez le général gouverneur Andreossy, à l’occasion de la fête de Napoléon. Le 28 août, jour de la Saint Augustin, le Prélat se rend à l’Abbaye et y célèbre la messe.

Des malversations étaient intervenues lors du transport du vin de l’Abbaye, les meilleurs crus ayant été vendus à des intérêts particuliers, des quantités réduites fournies et les quantités manquantes remplacées par de l’eau du Danube. Le 25 août, une commission militaire réunie chez le général de division Walther, des condamnation sont prononcées contre les responsables de l’armée française Josef Varlet, Felix Müller et Rudolf Weil « pour les prévarications survenues dans leur administration et la vente à leur profit du vin qui leur avait été confié. » Varlet et Müller sont condamnés à mort et exécutés à Obermeidling. Weil est condamné à 6 années de fers. Un exemplaire de la sentence sera envoyé par les Français au Doyen de l’Abbaye.

Durant le procès, Müller avoue que quelques centaines d’Eimers (note : Un « Eimer » est une ancienne unité de contenance correspondant à environ 57 litres) de vin 1797 ont été mis de coté et cachés dans l’Abbaye. Une commission d’enquête est diligentée, le 21 septembre par le commissaire des guerres Poilblanc. Celle-ci se révèle favorable à l’Abbaye, prépare un bon rapport sans rien avoir réellement examiné; cela permet de soustraire aux Francais quelques 320 Eimers d’un vin de la meilleure année.

Les 4 et 5 octobre, on observe d’important mouvements de troupes. Le 6 octobre, un vendredi, à 5 heures de l’après-midi, la paix est signée à Schönbrunn. 

Le 14 octobre, in neige dans la matinée (« une demie chaussure dans les bois ») . L’après-midi, entre 3 et 4 heures, retentissent à Vienne des salves de paix 

Le lendemain 15, des salves identiques sont tirées dans les campagnes et dans les camps (« une terrible canonnade est tirée à Spitz« ). Le Prieur vient de Vienne, pour célébrer la messe solennelle et les deuxièmes Vêpres. Mais l’excitation règne encore dans l’Abbaye.

Les vendanges sont continuées, malgré la neige :

Mais les vignerons n’en ont cure, car, selon le dicton, le vin est meilleur lorsque la neige recouvre la vigne.

Pourtant, on est de plus en plus soucieux à l’Abbaye. Les caves ont été mises sous scellés, on n’a aucun moyen d’accès et, surtout, aucun fût pour préserver le vin. Alors le Doyen adresse le 16 octobre une demande au comte Daru, intendant général, une requête pour la restitution des caves. L’autorisation arrive le 3 novembre, avec la condition que l’hôpital sera aussi approvisionné en vin. Le lendemain, Poilblanc redonne ses caves à l’Abbaye, dans laquelle se trouvent encore environ 350 Eimers, en plus des fameux 320 Eimers de l’année 1797.  Ce sont en tout 8242 Eimers (note : un peu plus de 4700 hectolitres), d’une valeur de 385.318 fl. qui ont été emmenés pour les troupes françaises. 2000 Eimers (note : 1150 hectolitres) ont été bus dans l’Abbaye même. En 1816, celle-ci enverra une demande de réparation pour le vin enlevé sur réquisition, en s’appuyant sur les articles 18 du traité de paix de Paris (30 mai 1814) et 9 du deuxième traité (20 novembre 1815) . Cette demande sera repoussée « car elle ne s’appuie sur aucun contrat ou toute autre promesse formelle d’une autorité française ».

Le 19 octobre, l’adjudant Béjout organisa un grand souper et un bal paré dans la prélature, afin de nous exploiter parfaitement, le général n’y paru pas et lui interdit de recommencer.

Lentement on s’achemine également vers la fermeture des hôpitaux de Klosterneuburg. Celui de l’Abbaye est évacué le 29 octobre, à l’exception  de huit hommes, qui partent également deux jours plus tard. Le 7 avril 1810, les réquisitions faites pour l’hôpital de l’Abbaye seront mises en vente. La rénovation des salles entraînera beaucoup de frais. La remise en état du réfectoire durera jusqu’au 10 mai 1810, date à partir de laquelle les chanoines pourront de nouveau s’y restaurer.

Le 7 novembre, le général Raynaud et sa suite s’en vont; il est remplacé comme commandant de la place par le capitaine von Lienhardt, un wurtembergeois. De nouveau viennent prendre ici leur repas des officiers en route et le jour de la Saint Léopold, le 15 novembre, le Prieur préside un grand dîner à la prélature pour la garnison. Le jour suivant, le commissaire des guerres Poilblanc quitte l’Abbaye. Le prélat, en témoignage d’amitié et de sa bonne conduite le fait accompagner jusqu’à Purkersdorf. Le 17, le capitaine Galant réclame de façon véhémente 30 chevaux et, ne les recevant pas, se prend de querelle avec le Doyen. Le 18, le commandant de la place, le capitaine Lienhardt, quitte la ville. Deux jours plus tard le 11e régiment de chasseurs à cheval, appartenant à la division Montbrun. 25 officiers se restaurent à la prélature. Ils passent la nuit dans la salle verte (grünen Zimmer) et dans la salle du baldaquin (Baldaquinsaale), où ils ne se comportent pas vraiment en chevaliers, à l’exception de leur colonel (« Notre Empereur est un brave soldat, mais il nous tue » aurait-il déclaré au Doyen). Ils présentent brisent la main de la statue du poêle de la salle des Gobelins, et c’est avec plaisir qu’on les voie repartir le lendemain.

Le 26 novembre vinrent passer la nuit le colonel de la Garde Baste, avec un important état-major, un lieutenant, un docteur et le commissaire du gouvernement autrichien von Fölsch et 5 domestiques. Le soir de ce même jour, l’empereur François rentrait à Vienne, où l’enthousiasme fut tel, avec des tirs de joie, que l’on craignit là quelque action. Les officiers français, réveillés par le Doyen, n’avaient pas d’explication à ceci et pensèrent qu’il se passait peut-être quelque chose entre les soldats autrichiens qui arrivaient et les bourgeois, mais ils se recouchèrent.

Le 28,  les religieux présents à Vienne en arrive avec de bonnes nouvelles et on rit de l’évènement.

Enfin, le 29, à 10 heures du matin, le colonel Baste et sa suite remontèrent le Danube. Grâce à Dieu, c’était la fin.

Le suites de cette guerre malheureuse furent terribles.

Proportionnellement, nous avons le plus souffert en Autriche. Nos sujets ont plus ou moins tout perdu, L’ennemi s’est comporté sauvagement particulièrement dans les églises et les presbytères, par dessus tout dans les lieux saints. A Azenbrugg, le château fut complètement pillé et la plus grande partie des installations détruites. A Höfelein, l’église et le presbytère furent en partie pillés; à Kritzendorf, l’église, le tabernacle et les armoires de la sacristie détruites; le curé Hieronymus fut épargné; à Kierling, le curé Thomas fut dévalisé; à Weidling, le curé Norbert fut terriblement maltraité; l’église et le presbytère pillés; à Josefsdorf sur le Kahlenberg, tout fut dévalisé dans l’église et endommagé, même la tombe du curé Frigdian fut pillée; l’église et le curé Benno du village de Kahlenberg pillés; à  Nussdorf, l’église et le presbytère (curé Peter); à Heiligenstadt, également le presbytère et l’église et le bel orgue à Saint-Michel endommagé, même les choses cachées furent dérobées au curé Dunstan (chanoine honoraire de l’Abbaye). Les curés de Grinzing (Gabriel) et de Sievering (Floridus) furent en partie dévalisés. De l’autre coté du Danube, le curé d’Eipeldau (Lorenz) eut à subir le pillage de l’église et du presbytère, ou les monstres saccagèrent également l’orgue; à Langenzersdorf, le curé Sebastian subit les mêmes avanies, au cours desquelles tout, dans le presbytère fut détruit; Korneuburg eut également à souffrir, le presbytère ayant le plus à souffrir : on évalua les pertes à quelques 30.000 Gulden en billets.

Tout comme durant la première occupation, en 1805, le Doyen Augustin Hermann avait été l’âme de l’Abbaye. C’est sur lui qu’avait reposée toute la responsabilité, le Prieur déménageant chaque fois à Vienne.

Dès le jour du retrait des troupes françaises, le jour de la Saint André (30 novembre) le cercueil doré de Saint-Leopold est ramené de Vienne. Le Doyen et le gardien du Trésor, Lamber Ceschet amènent en même temps, de Saint-Étienne, les caisses contenant les saintes reliques du patron de la Province. Le Chapitre attend, devant l’entrée de l’église, les reliques, qui sont remises dans le cercueil et de nouveau transportées dans la salle du Trésor.

Procession traditionnelle avec les reliques de St Leopold
Procession traditionnelle avec les reliques de St Leopold (2017)

Le 1er décembre 1809, le Prélat revient de Vienne et dort de nouveau, après sept mois d’absence, dans son lit

.

Repères bibliographiques

  • Walter Simek. Das Stift Klosterneuburg unter dem Propste Gaudenz Dunkler (1800-1829) – Jahrbuch des Stiftes Klosterneuburg – Neue Folge . Band 2 – 1962
  • Berthold Czernik. Tagebücher des Stiftes Klosterneuburg über die Invasionen der Franzosen in Österreich in den Jahren 1805-1809, Jahrbuch des Stftes Klosterneuburg, Bd 2 (1909).
  • Archives de Klosterneuburg, Tagebuch der Franzosenzeit.
  • Napoleon in Österreich. Szenen und Karikaturen aus Klosterneuburgs Franzosenzeit. V. D. Ludwig und Claire E. Stansky. Reinhold-Verlag. Wien, Berlin, 1927

References   [ + ]

1. Difficile à identifier !!!