Les femmes au camp de Boulogne. 1803-1809

Éléments de réponse d’après l’état-civil des communes de Montreuil-sur-Mer, Étaples, Saint-Josse, Camiers, Dannes, Wideheim

Chantal Prévot (Fondation Napoléon)

I. Introduction

Le 6 juillet 1805, Marie Anne Legrand, 32 ans, célibataire, demeurant alors à Widehem, mit au monde un garçon, un petit Jean-Louis. Le père de l’enfant, lui aussi prénommé Jean-Louis, 27 ans, soldat au 9e d’infanterie légère, le reconnut et lui donna légalement son nom de famille, Gagnier. La personne en charge de l’état-civil du village de Widehem – 360 habitants à l’époque –, qui n’avait jamais inscrit autant de naissances depuis qu’un camp militaire s’était établi sur le territoire de la commune un an auparavant, précisa, comme la loi le lui demandait, la situation juridique du nouveau-né : enfant naturel reconnu. Vingt jours plus tard, il reprit la plume pour inscrire un nouvel enfant naturel reconnu, Marie Marguerite Chopin, dont le père était caporal au 32e de ligne, un natif de la Mayenne, âgé de 24 ans, et de Marie Madeleine Peudecoeur, 22 ans. Le secrétaire de mairie tint à préciser que la petite fille était née dans la ferme de son grand-père maternel à Widehem. De manière inattendue et rare, le registre fournit d’autres informations sur la vie de ces enfants : Jean-Louis mourut à l’âge de cinq ans, orphelin de père, chez un certain Michel Nacry, sans qu’il soit précisé le lien entre eux ; peut-être étaitce le compagnon, l’employeur de sa mère ou le père nourricier. Quant à Marguerite, elle vécut avec sa mère, qui s’était mariée avec un autre homme que son père. Puis Marguerite épousa un domestique de Widehem 1) François Flahaut ; la date du mariage n’est pas précisée. et mourut le 3 avril 1882, âgée de 80 ans. Sa mère, fille de la région, était de toute évidence une campagnarde de classe sociale modeste, et après une liaison brève avec le père de sa fille, était restée dans son village. En revanche, on ne connaît pas le lieu de naissance de la mère de Jean-Louis : avaitelle, enceinte, rejoint le père de son enfant, ou le suivait-elle dans ses déplacements ? Après la naissance, peut-être avait-elle laissé le nourrisson chez une nourrice ?

En dépit de toutes ces questions sans réponse, ces destins éclairent un peu les coulisses du théâtre de la guerre, celles de la vie privée des soldats et de leurs relations sentimentales, de leurs épouses ou compagnes, de leurs enfants nés au gré des garnisons. Ils illustrent à la fois la richesse d’une enquête historique basée sur les états-civils des villes et des villages qui ont accueilli les camps militaires, mais également la complexité de leurs lectures, due à la quantité et la qualité variables des informations consignées. Pour établir la présente étude, les registres de six communes (Montreuil-Sur-Mer, Étaples, Saint-Josse, Camiers, Dannes et Widehem) ont été dépouillés, et je tiens à remercier sincèrement Frédéric Lemaire et Michelle Piton, qui ont établi le relevé d’état-civil, pour m’avoir accordé leur confiance en me confiant le résultat de leur travail.

II. Tableau général

Un premier tableau général et synthétique peut en être dressé, les communes étant classées par ordre d’importance du nombre d’habitants :

*Données démographiques issues du recensement de 1806.

III. Les mariages

*Données démographiques issues du recensement de 1806.

Si on considère le nombre de femmes de la région qui ont épousé un militaire, les données sont relativement aisées à collecter pour les mariages, car le lieu de naissance de l’épouse est le plus souvent précisé. Ainsi, si on regarde de plus près la remarquable année 1804 à Étaples du point de vue démographique, on constate que les unions de régularisation sont presque en nombre égal aux unions « régionales », puisque trois mariées sont originaires du Pas-de-Calais.

Les données vont au-delà du mois d’août 1805, date de la fin des camps de Boulogne. La flottille fut désarmée ; les baraques, en trop grand nombre, n’abritaient plus que des compagnies de dépôt.

Autre constatation, les militaires n’étaient pas de grands adeptes de l’institution maritale. Il est vrai que leur situation – que nous qualifierons, avec nos mots actuels, de précaire – n’incitait pas à fonder une famille. La solde modeste des soldats suffisait à peine à entretenir une personne. Un décret du 8 mars 1793 autorisait les militaires à se marier à leur guise, mais le règlement militaire encadrait cette liberté car, dans les faits, « aucun militaire, même les officiers, ne pouvait se marier sans permission, et il y avait des peines rigoureuses pour ceux qui contractaient mariage sans cette formalité ». Un décret du 16 juin 1808 renouvelait ces défenses ; il prohibait le mariage des gens de guerre, à moins qu’ils n’eussent obtenu, pour les officiers, la permission écrite du ministre de la Guerre, et pour les sous-officiers et les soldats, celle du conseil d’administration de leur corps 2)Alain PIGEARD, L’Armée napoléonienne, 1804-1815, [s.l.] : éditions Curandera, 1993, p. 615-632.. La municipalité de Boulogne ouvrit un registre spécial qui permettait aux femmes de faire connaître aux autorités militaires leur désir de se marier avec tel ou tel soldat. L’historien qui a pu le consulter précise que, parfois, la demande portait seulement sur le grade ou le type de corps (marin, artilleur, grenadier, etc.) 3)A. CHATELLE, Napoléon et la légion d’honneur au camp de Boulogne, Paris, éd. Friedland, 1956, t. I, p. 70-73..

MONTREUIL-SUR-MER An X 1 mariage de militaire sur 23 mariages 4,34 %
An XI 4 mariages sur 24 16,66 %
An XII Pas de mariage
An XIII 2 mariages sur 32 6,06 %
An XIV et 1806 6 mariages sur 44 13,67 %
1807 1 mariage 33 3,03 %
1808 5 mariages sur 29 17,24 %
1809 1 mariage sur 26 3,84 %
ÉTAPLES 1804 7 mariages sur 11 63,64 %

Certains mariages étaient des mariages de régulation, les deux époux étant nés hors Pas-de-Calais (le tableau ci-dessous fournit quelques exemples).

Les épouses et les compagnes (les concubines selon le mot employé alors) n’habitaient pas dans les camps (pas de bungalow familial), mais elles logeaient chez l’habitant. Il est difficile d’imaginer ce que furent ces deux années pour les villages côtiers, en particulier Montreuil-sur-Mer. Un brigadier eut cette expression dans une lettre à propos de Boulogne, mais elle peut être étendue à toutes communes : « La ville est jonchée de militaire 4)Lettre du brigadier Rondey, du 11e Dragons, 7 avril 1805, publiée dans Pierre CHARRIE, Lettres de guerre, 1792-1815, Nantes : éditions du Canonnier, 2004, p. 132.. » À ces hommes s’ajoutaient les épouses ou les compagnes. Car bien qu’elles ne fussent pas autorisées à les suivre 5)Au contraire, par exemple, de l’armée britannique qui acceptait une présence massive de femmes et d’enfants, où six épouses par compagnie étaient tirées au sort la veille du départ des troupes, inscrite au registre du régiment, et touchant une demi-ration ; Natalia GRIFFON de PLEINEVILLE, « Les femmes dans l’armée britannique durant les guerres napoléoniennes », dans La Revue Napoléon, n° 2, septembre 2011, p. 52-63. , on sait par les récits contemporains que des femmes accompagnaient leurs époux ou leurs compagnons lors des campagnes. Le capitaine Elzéar Blaze note dans ses souvenirs : « Beaucoup de femmes suivaient leurs maris à l’armée, soit que par tendresse conjugale, elles ne voulussent point se séparer d’eux, soit que leur modeste patrimoine ne leur permit point d’entretenir deux ménages 6)Elzéar BLAZE, Souvenirs d’un officier de la Grande Armée. La vie militaire sous le Premier Empire, Paris : Fayard, [1906]. 8                   Jean TULARD (dir.), Dictionnaire Napoléon, Paris : Fayard, 1999.. » Combien étaient-elles ? Nulles statistiques sur ce sujet. Certaines amenaient leur(s) enfant(s) si elles ne pouvaient le(s) confier à leur famille ou à une nourrice. Un casernement de plus de deux ans ne pouvait que favoriser les retrouvailles et, d’une certaine façon, une vie de famille.

Ce relevé d’état-civil permet également de considérer les âges des mariés.

Âge moyen des époux, 32 ans (23 ans – 55 ans) 34 occurrences
Âge moyen des épouses, 28 ans (18 ans – 50 ans) 31 occurrences

La comparaison avec les statistiques nationales de l’âge moyen au premier mariage (1800-1819)8 montre que les mariages militaires, que ce soit pour l’homme ou la femme sont plus tardifs d’environ trois ans.

Résidence urbaine Résidence rurale
Femmes 26,1 25,5
Hommes 28,9 28,3

IV. Les naissances

*Données démographiques issues du recensement de 1806.

**ENR = Enfant naturel reconnu

Sans surprise, ce recensement met en évidence la grande proportion de naissances illégitimes hors mariage, supérieures à la moyenne nationale telle qu’elle est donnée dans les études démographiques, soit 4,4 % en 1800-1809 7)Histoire de la population française de 1789 à 1914, Paris : PUF, 1988.. Une partie des enfants illégitimes sont cependant reconnus par leur père qui leur donne leur nom de famille. Dans certains cas d’enfants naturels non reconnus – et qui donc portent le nom de leur mère –, le seul témoin présent lui donne son prénom, ce qui peut suggérer qu’il en est le père. Citons par exemple le petit François Levasseur, né à Camiers en 1804 d’Ursule Levasseur, native du département de la Loire et demeurant à Camiers depuis trois mois, et dont le témoin, soldat au 96e, se nomme François Leconte. Ces éléments permettent d’imaginer que la jeune femme a rejoint son compagnon, profitant du long casernement 8)On peut également citer Martin Napoléon Wyart, fils de Françoise Wyart (né à Étaples le 22 pluviôse an XIII – 11 février 1805) dont le premier témoin, fourrier au 35e de ligne, se nomme Martin Gassau..

À la différence des actes de mariage relativement bien renseignés, l’état-civil des « filles-mères » ne bénéficiait pas de la même attention de la part des employés de l’état-civil. Il arrive que seuls leur prénom et leur nom soient mentionnés. Si pour certaines jeunes mères, leur origine locale est bien attestée par le nom et l’adresse des parents, parfois c’est le prénom Austreberthe, sainte locale, qui permet l’authentification géographique. Lorsque la mention « demeurant à… » est donnée comme adresse de la mère, l’enracinement local est sujet à caution ; c’est pourquoi j’ai associé les chiffres à des points d’interrogation.

Du point de vue de la natalité, il y a eu, c’est évident, un « effet camp de Boulogne » sans que l’on puisse parler de raz-de-marée, si ce n’est à Étaples en 1805 qui a vécu un vrai « baby-boom ». Ce qui n’échappa pas aux autorités : le préfet du Pas-de-Calais nota fort judicieusement, mais prudemment, dans un rapport en 1806 que « le résultat [c’est-à-dire l’excès de naissance] [lui] paraît devoir être attribué en grande partie à la présence d’une grande armée 9)LACHAISE, Population, état récapitulatif, Boulogne, 1806, archives départementales du Pas-de-Calais, série M1119. 12                   Statistiques effectuées lorsque les données globales par année étaient disponibles. ».

Naissances d’enfants de militaire sur la totalité des naissances
MONTREUIL-SUR-MER An XII 7 naissances sur 101 6,90 %
An XIII 18 sur 135 13,33 %
An XIV et 1806 19 sur 182 10,43 %
1807 3 sur 125 2,4 %
1808 4 sur 104 3,84 %
1809 2 sur 111 1,80 %
ÉTAPLES 1804 12 sur 69 17,39 %
1805 39 sur 89 49,8 %
1806 4 sur 76 5,26 %
Naissances d’enfants de militaire sur la totalité des naissances
1807 2 sur 57 3,50 %
Ce relevé d’état-civil permet également de considérer les âges des parents. Cette donnée, toujours précisée pour les hommes, l’est de manière aléatoire pour les femmes.
Âge moyen des pères militaires, 32 ans (23 ans – 51 ans) 70 occurrences
Âge moyen des mères, 26 ans et demi, (16 ans -37 ans) 21 occurrences

Une seule mère très jeune, 16 ans et demi, est présente dans ces registres 10)Il s’agit de Marie Catherine Françoise Antoinette Vigneron, qui donna naissance à Étaples, le 13 juin 1807, à une fille, Catherine Joséphine Bouttémy, reconnue par François Joseph Bouttemy, 33 ans, membre de la Légion d’honneur, 3e bataillon, 50e régiment d’infanterie de ligne à Boulogne..

V. Grades militaires

Lorsqu’on considère les grades et les occupations des militaires en activité, quand ils sont bien notés ou ont pu être lus, il apparaît que nettement, là encore, c’est une confirmation, que les mariages sur place sont le fait majoritairement de non-gradés, à la différence des naissances. En effet, la durée exceptionnelle du casernement au camp de Boulogne et sa location en France ont facilité une sorte de « regroupement familial » pour beaucoup de militaires incluant les sous-officiers (nombre de naissances égal à celui des soldats) et des officiers. S’ils ont peu d’inclinaison pour le mariage, les employés artisans du Camp ont tout de même su profiter de la vie hors de l’enceinte militaire. À noter la belle performance des musiciens, qui à l’instar des artisans étaient plus libres d’entrer ou sortir des baraques que les militaires, et qui de plus jouissaient d’un grand prestige social.

*Personne en charge de toute sorte d’ustensiles, d’instruments et d’armes de fer, ancêtre du quincaillier. **Fournisseur de vivres.

VI. Occupations des femmes

Si l’on s’attache aux situations et aux occupations des femmes telles qu’elles sont consignées dans les registres, on se heurte immédiatement à la rareté des indications à leur égard, et on ne peut que saisir de-ci de-là quelques informations éparses.

Certains mariages furent conclus pour légitimer une naissance annoncée ou imminente. Ce fut le cas par exemple à Étaples pour Claudine Thérèse Chernois, qui épousa le 15 nivôse an XII (6 janvier 1804) Louis Ange Lemaitre, sergent au 6e régiment, et mit au monde une fille mort-née six mois plus tard le 4 thermidor an XII (23 juillet 1804), ou encore, toujours à Étaples, Nicole Molière, qui épousa Nicolas Guérot, tambour au 7e régiment, le 9 thermidor an XII (28 juillet 1804) et donna naissance onze jours après à une fille, Marie Jeanne François Nicole Guérot, le 20 thermidor an XII (8 août 1804). Les mères étaient-elles venues pour rejoindre leur compagnon et profiter d’un casernement qui se prolongeait pour vivre quelques mois ensemble et régulariser leur situation ? Ou ces femmes suivaient-elles en permanence les troupes ? Malheureusement, nulle indication sur les registres administratifs ne nous permet d’aller plus loin. Nous ne pouvons citer qu’Anne Sautiaux, épouse « à la suite de l’armée » de son mari, boucher militaire, qui mit au monde une fille à Étaples en 1804. 11)Étaples. Mauban, Alexandrine Catherine Antoinette, de Mauban Noêl… à la boucherie militaire et de Sautiaux Anne, son épouse, à la suite de l’armée..

Dans un seul cas, l’acte enregistré nous apprend qu’une femme travaillait au camp. Elle s’appelait Thérèse (son nom de famille est illisible), mère d’une petite Lucie Bertin, née à Étaples en novembre 1803, était employée au camp et s’était mariée à Trévise, en Italie, à un caporal de la 69e demi-brigade 12)Étaples. Lucie Alexandrine Bertin, née le 28 brumaire an XII de Vincent Bertin, caporal à la 69e demi-brigade, et de Thérèse [illisible] employée au camp d’Étaples, mariés à Trévis [sic, certainement Trévise en Vénétie], Italie. Témoins : Rougon [?] Charles, volontaire, et Milland Joseph, volontaire à la 69e demi-brigade.. Ce type d’indice est hélas rare. « Employée au camp » reste un terme vague. Était-elle vivandière, cantinière ou blanchisseuse ? Les règlements de 1793 puis de 1809 limitaient le nombre de vivandières à la tête de « cabarets provisoires » au cœur des camps 13)Voir le plan de fouille dans Thibault GARDON et Frédéric LEMAIRE, « Les sous des soldats de Napoléon au camp de Boulogne, 1803-1805 », dans The journal of Archaeological numismatics, vol. 4, 2014. à une par bataillon, soit deux par régiment, et le nombre de blanchisseuses de deux à quatre. En revanche, le nombre des cantinières n’était pas fixé ; c’était souvent les épouses de vivandiers qui les aidaient à préparer les repas ou vendaient vivres et boissons, les deux termes se recouvrant. Tout au long de l’Empire, il y eut des tentatives récurrentes pour diminuer le nombre de femmes, le règlement étant souvent dépassé. L’administration militaire ignorait ces femmes et ne leur octroyait aucune reconnaissance. Les archives du ministère de la Guerre conservent les lettres de certaines d’entre elles, revenues à la vie civile après des années de campagne, veuves, parfois avec des enfants à charge, sans ressources et qui demandaient une aide ou le reversement de la pension de leur mari 14)Vincent ROLIN, « Le rôle et la place des femmes dans l’armée », dans Napoléon Ier, n° 15, juillet-août 2002, p. 50-55..

VII. Les témoins

Les témoins sont dans la totalité des enregistrements – que ce soit pour les mariages ou les naissances – des militaires, sauf une exception, une épouse de militaire témoin pour une naissance 15)Wideheim. Marie-Anne Gavard, femme de Jacques Capillard, sergent au 32e, cantonné à Widehem, témoin de la naissance de Jean Alexandre Jérosme Vincent Roulay le 13 juin 1804, de Jean Roulay, caporal au 32e régiment d’infanterie de ligne, et de Marie-Anne Robine, son épouse. Le premier témoin : Jérosme Étienne Cogne, sous-lieutenant au 32e régiment.. Même lorsque la mariée ou l’épouse est née dans le Pas-de-Calais, on ne relève pas de témoins venus du cercle familial. On peut y voir une forme de désapprobation, de rejet vis-à-vis de ces femmes qui ont troublé l’ordre établi en préférant un mari étranger et nomade plutôt que choisir ou accepter un homme des alentours et connu, ou ont commis l’irréparable en donnant naissance hors du contrat matrimonial.

VIII. La prostitution

Aucune mention sur les registres ne nous permet de penser que parmi les mères figurent des prostituées, si ce n’est peut-être l’absence d’intérêt manifesté par l’employé d’état-civil qui s’est borné à noter brièvement les prénom et nom, sans étendre son écriture à la date ou lieu de naissance. Le Moniteur universel évoquait discrètement les guinguettes installées aux abords des camps pour le repos, le plaisir du militaire 16)Cité à propos du camp de Boulogne par Georges BLOND, La Grande Armée, Paris : Robert Laffont, 1979, p. 23. Hélas la citation n’est pas datée. Bertrand Bloquet, dans son mémoire de maîtrise, Origine et développement du camp de Boulogne, 1803-1805, évoque les guinguettes de la « vallée heureuse » et les filles introduites de nuit dans les baraques, la commune de Condette interdite aux sous-officiers et hommes de troupe, qui possédait un « quartier spécial » qui concentrait les prostituées pour officiers, au voisinage de Pontde-Briques 17)Bertrand BLOCQUET, Origine et développement du camp de Boulogne, 1803-1805, mémoire de maîtrise d’histoire, université d’Artois, 1994, p. 99 et 78-79.. Le témoignage le plus complet fut écrit par Boucher de Perthes, plus connu pour être un des pères de l’archéologie préhistorique que pour avoir été sous l’Empire un inspecteur des douanes. C’est à ce titre qu’il fut nommé à Boulogne. Le 8 mai 1811, il racontait à son père sa découverte d’un camp spécial : « L’autre jour, m’étant un peu écarté de la route, je me trouvai au milieu d’un petit camp disposé et fortifié comme les autres, mais où je ne voyais pas de factionnaire. Bientôt, je m’aperçus que la garnison était en jupes ; c’était l’état-major des troupes légères du sentiment, ou le quartier général du beau sexe miliaire de Boulogne et de sa banlieue. Un règlement de police interdisant l’entrée des camps à ces beautés nomades, elles s’étaient emparées, pour y tenir leurs assises, de ces baraques abandonnées 18)Jacques BOUCHER de PERTHES, Correspondance de Jacques Boucher de Perthes, 1788-1868, témoin de dix règnes, Le Raincy : les éd. Claires, 1947, p. 108-110. 22 Jacques TAYEAU, « Les enfants abandonnés à Boulogne-sur-Mer sous le Ier Empire », dans Bulletin historique de la Société de Sauvegarde du Château impérial de Pont-de-Briques, n° 12-13-14, 1979, p. 139-142.. »

IX. Les absents des registres : les enfants abandonnés

Les nouveau-nés dont nous lisons les noms sur les registres d’état-civil sont en quelque sorte des chanceux, car ils furent reconnus, au contraire des enfants abandonnés dont nous ignorons tout. Les rares informations locales disponibles concernent la ville basse de Boulogne-sur-Mer, ce qui est logique puisque les mères préféraient laisser leur nourrisson dans une ville pourvue d’un hospice susceptible de les accueillir22.

Enfants abandonnés
1804 180
1805 204
1820 87

L’étude ne mentionne que ces trois années ; cependant, la différence est éloquente entre les années du camp, où de quinze à dix-sept enfants sont abandonnés par mois, et l’année 1820, où « seulement » sept enfants furent laissés à la porte de l’église.

X. Conclusion

Les femmes de soldat, les femmes à soldat et – peut-on ajouter – les mères de soldat furent les ombres de la Grande Armée. « C’est un rude métier dans ce moment que celui des femmes et des mères », écrivait en 1812 la comtesse de Rémusat 19)Cité dans Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, Paris : La Sabretache, 1913, p. 46.. Le camp de Boulogne représenta pour elles aussi une accalmie dans le mouvement, l’éloignement dû aux campagnes militaires et une absence d’angoisse de la mort sur un champ de bataille. Les registres d’état-civil des villes et villages de la Côte d’Opale dessinent exceptionnellement quelques silhouettes de ces inconnues qui ont laissé peu de traces dans les archives, mais certainement dans les cœurs de quelques soldats. Une chanson du camp de Boulogne écrite au moment du départ évoque avec regret, « le camp devenu une charmante petite ville, puis le cher petit jardin, la baraque jolie, les animaux, Adieu poules, pigeons, lapins autour de moi rassemblés en famille », et enfin, à la dernière strophe :

Nous aurons souvenir de vous

Boulonnaises jolies ;

Nous aurons souvenir de vous,

Etaploises jolies ;

Mais pour le retour, jurez-nous D’être encor nos amies. Nous songeons à vos appâts, Malgré qu’ça lui déplaise :

Une Allemande ne fait pas Oublier la Française. 20)SOUQUET (G.), Histoire militaire et navale d’Étaples depuis 1800 jusqu’à 1806, Montreuil, impr. Duval, 1856, p. 23-24.

References   [ + ]

1. François Flahaut ; la date du mariage n’est pas précisée.
2. Alain PIGEARD, L’Armée napoléonienne, 1804-1815, [s.l.] : éditions Curandera, 1993, p. 615-632.
3. A. CHATELLE, Napoléon et la légion d’honneur au camp de Boulogne, Paris, éd. Friedland, 1956, t. I, p. 70-73.
4. Lettre du brigadier Rondey, du 11e Dragons, 7 avril 1805, publiée dans Pierre CHARRIE, Lettres de guerre, 1792-1815, Nantes : éditions du Canonnier, 2004, p. 132.
5. Au contraire, par exemple, de l’armée britannique qui acceptait une présence massive de femmes et d’enfants, où six épouses par compagnie étaient tirées au sort la veille du départ des troupes, inscrite au registre du régiment, et touchant une demi-ration ; Natalia GRIFFON de PLEINEVILLE, « Les femmes dans l’armée britannique durant les guerres napoléoniennes », dans La Revue Napoléon, n° 2, septembre 2011, p. 52-63.
6. Elzéar BLAZE, Souvenirs d’un officier de la Grande Armée. La vie militaire sous le Premier Empire, Paris : Fayard, [1906]. 8                   Jean TULARD (dir.), Dictionnaire Napoléon, Paris : Fayard, 1999.
7. Histoire de la population française de 1789 à 1914, Paris : PUF, 1988.
8. On peut également citer Martin Napoléon Wyart, fils de Françoise Wyart (né à Étaples le 22 pluviôse an XIII – 11 février 1805) dont le premier témoin, fourrier au 35e de ligne, se nomme Martin Gassau.
9. LACHAISE, Population, état récapitulatif, Boulogne, 1806, archives départementales du Pas-de-Calais, série M1119. 12                   Statistiques effectuées lorsque les données globales par année étaient disponibles.
10. Il s’agit de Marie Catherine Françoise Antoinette Vigneron, qui donna naissance à Étaples, le 13 juin 1807, à une fille, Catherine Joséphine Bouttémy, reconnue par François Joseph Bouttemy, 33 ans, membre de la Légion d’honneur, 3e bataillon, 50e régiment d’infanterie de ligne à Boulogne.
11. Étaples. Mauban, Alexandrine Catherine Antoinette, de Mauban Noêl… à la boucherie militaire et de Sautiaux Anne, son épouse, à la suite de l’armée.
12. Étaples. Lucie Alexandrine Bertin, née le 28 brumaire an XII de Vincent Bertin, caporal à la 69e demi-brigade, et de Thérèse [illisible] employée au camp d’Étaples, mariés à Trévis [sic, certainement Trévise en Vénétie], Italie. Témoins : Rougon [?] Charles, volontaire, et Milland Joseph, volontaire à la 69e demi-brigade.
13. Voir le plan de fouille dans Thibault GARDON et Frédéric LEMAIRE, « Les sous des soldats de Napoléon au camp de Boulogne, 1803-1805 », dans The journal of Archaeological numismatics, vol. 4, 2014.
14. Vincent ROLIN, « Le rôle et la place des femmes dans l’armée », dans Napoléon Ier, n° 15, juillet-août 2002, p. 50-55.
15. Wideheim. Marie-Anne Gavard, femme de Jacques Capillard, sergent au 32e, cantonné à Widehem, témoin de la naissance de Jean Alexandre Jérosme Vincent Roulay le 13 juin 1804, de Jean Roulay, caporal au 32e régiment d’infanterie de ligne, et de Marie-Anne Robine, son épouse. Le premier témoin : Jérosme Étienne Cogne, sous-lieutenant au 32e régiment.
16. Cité à propos du camp de Boulogne par Georges BLOND, La Grande Armée, Paris : Robert Laffont, 1979, p. 23. Hélas la citation n’est pas datée.
17. Bertrand BLOCQUET, Origine et développement du camp de Boulogne, 1803-1805, mémoire de maîtrise d’histoire, université d’Artois, 1994, p. 99 et 78-79.
18. Jacques BOUCHER de PERTHES, Correspondance de Jacques Boucher de Perthes, 1788-1868, témoin de dix règnes, Le Raincy : les éd. Claires, 1947, p. 108-110. 22 Jacques TAYEAU, « Les enfants abandonnés à Boulogne-sur-Mer sous le Ier Empire », dans Bulletin historique de la Société de Sauvegarde du Château impérial de Pont-de-Briques, n° 12-13-14, 1979, p. 139-142.
19. Cité dans Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812, Paris : La Sabretache, 1913, p. 46.
20. SOUQUET (G.), Histoire militaire et navale d’Étaples depuis 1800 jusqu’à 1806, Montreuil, impr. Duval, 1856, p. 23-24.