Le capitaine Marc Desboeufs à Wagram

1)Marc Desboeufs naquit en 1782, à Elne. Il s’engagea dans l’armée à 18 ans, fut caporal sous Masséna, en Italie, puis sergent en Dalmatie, enfin officier à Wagram. Il passe ensuite en Espagne, puis fait la campagne de 1813-1814, avant de prendre sa retraite. Il se marie en 1815, et se consacre uniquement aux soins de sa famille. En 1829 il est nommé directeur de l’octroi de Perpignan, poste qu’il conserve jusqu’en 1849. Il meurt à Perpignan en 1859. Dès que le jour parut, nous passâmes le pont, qui avait plus de six cents pas de long, nous traversâmes les redoutes autrichiennes et, après avoir franchi un second pont, nous nous trouvâmes dans la plaine de Wagram, couverte d’un blé superbe collé à terre partout où les troupes avaient marché.

Déploiement des forces françaises le 5 juillet au matin
Déploiement des forces françaises le 5 juillet au matin

En ce moment, le feu de la droite, que commandait le maréchal Davoust, s’entendait comme un roulement, et déjà les blessés de ce corps traversaient nos rangs, s’acheminant vers l’ile de Lobau. Nous dépassames la garde et la tente de l’Empereur, et nous allâmes nous ranger en bataille derrière l’armée d’Italie, qui formait le centre.

N’étant qu’en seconde ligne, il nous fut permis d’ouvrir les rangs pour laisser passer les boulets, dont la plupart ne nous arrivaient que par ricochet; nous perdîmes cependant quelques hommes par le feu d’une batterie plus rapprochée. Un soldat, placé au troisième rang, s’assit sur son sac et s’endormit ; je m’approchai de lui pour le faire lever, lorsqu’un boulet, frappant contre son fusil qu’il tenait entre ses bras, l’étendit, raide mort, sans qu’il eût la moindre blessure apparente.

A neuf heures, l’Empereur passa devant nous ventre à terre, allant de la droite à la gauche; le major général l’accompagnait et l’escorte galopait assez loin sur leurs traces. Une heure après, une division de cavalerie parut sur le même terrain, suivant la même direction, et, avant midi, d’autres divisions de la même arme et plusieurs batteries d’artillerie défilèrent derrière nous, allant du même coté.

Napoléon à Wagram - Horace Vernet - Château de Versailles
Napoléon à Wagram – Horace Vernet – Château de Versailles

Bientôt une canonnade des plus intenses s’entendit entre l’aile gauche, que commandait Masséna, et le centre. L’armée d’Italie se porta en avant et nos deux divisions dirigées sur Wagram s’arrêtèrent en un lieu battu par le canon ennemi, qui,  à chaque instant, emportait des files entières. J’étais si accablé de sommeil que, malgré le terrible fracas de l’artillerie, je me couchai à terre et je m’endormis.

On ne tarda pas à me réveiller, pour m’apprendre qu’on avait enfoncé le centre de l’armée ennemie et que la bataille était gagnée. En effet, j’aperçus les colonnes autrichiennes fuyant de toutes parts sur les hauteurs et vivement poursuivies par nos troupes. Dans cette journée où trois cent trente mille hommes, rangés sur une ligne de deux lieues, s’étaient battus pendant quatorze heures, plus de vingt villages avaient été brûlés par mille bouches à feu.

Nous avions envoyé des hommes de corvée chercher de l’eau, ils revinrent effarés, criant que la cavalerie ennemie chargeait: on forma de suite le carré. Ce n’était qu’une fausse alerte causée par un escadron autrichien qui avait sabré quelques pillards et par un régiment saxon qui, allant abreuver ses chevaux au trot, trompa nos gens par son costume allemand. On avait eu la veille une semblable alerte.

J’allai voir la tente de l’Empereur. Elle était entourée de cordes tendues à un demi-mètre de terre au moyen de piquets, afin d’en défendre l’approche à la cavalerie. Au milieu de ces cordes, des généraux et des officiers d’état-major mangeaient du riz dans des gamelles de fer-blanc.

L’archiduc Charles et son état-major. Myrbach. Dorotheum

L’Empereur était absent . Je rencontrai des soldats de la garde sortis de notre régiment ; ils m’apprirent que le prince Charles avait été blessé et qu’il avait perdu trente-six mille hommcs,dont dix mille prisonniers. Le sang répandu dans la journéc ne fit aucune impression sur moi; j’étais tout fier d’appartenir à cette grandc armée dont la valeur renversait Ies empires, et la grandeur de la scène qui venait d’avoir lieu absorbait seule mon esprit.

De retour à la compagnie, je trouvai les soldats occupés à faire griller de belles tranches de cheval, La plaine étant dépourvue d’arbres, ils avaient fait du feu avec des débris de caissons et des bois de fusils brisés. J’appris 2)Ce soir-là, (Napoléon) soupa avec Ies soldats de notre armée de Dalmatie. Martel, caporal de voltigeurs au régiment de ligne, et quelques-uns de ses camarades, ayant accompagné des blessés à l’ambulance, en avaient rapporté un pain blanc et des poules. L’Empereur, qui rentrait fatigué, s’arrêta à ce bivouac, près d’un feu allumé, et se coucha sur la paille, la tête appuyée sur sa main droite. Martel se hâta de tremper la soupe, s’approcha de l’Empereur et lui dit : Sire, Votre Majesté veut-elle goûter notre soupe ? — Est-elle trempée ? Oui, sire. — Voyons. » Martel Lui présenta la gamelle et un couvert d’argent. « Comment, du pain blanc et un couvert d’argent, où as-tu pris cela ? — J’ai apporté le pain du village où est l’ambulance et j’ai trouvé le couvert sur un officier tué à Gospitch. ” Tandis que l’Empereur mangeait la soupe, Martel découpa une volaille et la lui présenta: l’Empereur en prit une cuisse, se leva ensuite, tira sept napoléons de sa poche et les donna à Martel. Le caporal, montrant les napoléons à ses soldats, leur dit :  Voyez ce que Sa Majesté me donne, deux cents francs, nous les boirons à sa santé. Vive l’Empereur I — Vive l’Empereur ! crièrent tous les soldats. Il était déjà remonté cheval et galopait loin d’eux. Il avait fait, quatre ans auparavant, un repas plus frugal dans notre régiment. S’étant arrêté de nuit, deux jours avant la bataille d’Austerlitz, au bivouac de la compagnie de grenadiers du bataillon d’élite, il y vit des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre; il prit un bâton, en retira deux ou trois et les mangea. Le grenadier Jason, qui faisait la soupe, feignant de ne pas reconnaitre l’Empereur, lui dit : Ah çà ! camarade, ne les mange pas toutes. Tu en trouveras d’autres, lui répondit l’Empereur, et tu sais qu’en campagne tout doit être commun. Il se chauffa et partit. Le caporal Martel, qui fit une action d’éclat à la prise de Montserrat, et qui s’était distingué en Égypte, devenu infirme, n’a d’autre ressource aujourd’hui qu’une pension de 100 fr.

dans la nuit que le général Marmont venait d’être nommé duc et maréchal, et que tous les colonels du corps d’armée étaient passés généraux, à l’exception de notre colonel, dont la conduite à Gospitch n’était pas sans reproche.

Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont
Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse

Un pareil avancement prouvait que notre marche dans un pays difficile et sans ressources, et les combats que nous avions livrés à un ennemi triple en nombre, maitre de choisir son terrain et bien pourvu d’artillerie, avaient été appréciés par l’Empereur, qui, nous voyant arriver de si loin à jour fixe, comme en temps de paix, en avait témoigné, dit-on, sa satisfaction. On me dit aussi que le général Montrichard, laissé dans l’Ile de Lobau en punition de son peu d’activité, avait dû céder la division au général Claparède.

Michel Marie Claparède
Michel Marie Claparède

Le lendemain nous traversâmes le champ de bataille jonché de cadavres. On en comptait plus de cinq cents dans les redoutes d’un village, dont un tiers était des Français. Un grand nombre d’Autrichiens, se trainant sur les genoux, avaient ramassé des baïonnettes, des morceaux de baguettes ou de bois de fusils, en avaient planté chacun trois ou quatre à terre, y avaient étendu leur mouchoir en forme de dais, et la tête passée sous cet abri, étaient morts le visage à l’ombre ; les uns avaient le sac au dos, les autres s’en étaient servis en guise d’oreiller; plusieurs avaient une main placée sous la joue et tous paraissaient dormir paisiblement.

Il était aisé de voir que le soleil les avait vivement incommodés. Je regardais avec indifférence les morts et les blessés qu’on achevait d’enlever, mais à l’aspect des chevaux mutilés, mes larmes coulèrent malgré moi ; ceux qui n’avaient qu’une jambe emportée nous suivaient en sautillant et nous demandaient de les secourir par des hennissements si expressifs, que je leur répondais en moi-même : “Pauvre cheval, je t’entends, mais je ne puis rien pour toi, tu dois mourir ici. ” Un magnifique cheval dont la machoire était fracassée vint mettre tête sur l’épaule d’un officier et semblait lui dire : « Voilà mon mal, guéris moi. » Si je pris plus d’intérêt aux chevaux blessés qu’aux hommes, c’est que les uns recevaient des secours et que les autres n’en avaient pas.

Nous primes la route de Brünn couverte de troupes qu’un long nuage de poussière laissait à peine distinguer. La chaleur, la soif et la poussière altérèrent nos traits de manière à nous rendre méconnaissables. Les yeux étaient enfoncés dans la tête, les joues, rentrant avec force dans la bouche, formaient un trou de chaque coté et la langue desséchée ne pouvait articuler aucun son.

Karl Philipp Fürst von Wrede (1767-1838), Hanstaengl, Lithographie 1828
Karl Philipp Fürst von Wrede (1767-1838), Hanstaengl, Lithographie 1828

Après avoir traversé des villages pleins de blessés, notre corps d’armée, renforcé par la division bavaroise du général de Wrède, se dirigea à droite par une autre route. La chaleur était étouffante; les Autrichiens habillés de gros drap, chaussés pesamment, et que nous suivions de près, tombaient morts de fatigue. Nous en trouvions parfois qui n’étaient qu’évanouis. Les soldats, faute d’eau, s’avisèrent de leur verser de l’urine sur la figure ; cet expédient sauva la vie à plusieurs d’entre eux. La première division battit l’arrière-garde ennemie sur un coteau planté en vignes, où étaient creusées des caves souterraines ; les soldats y coururent en foule, et la presse augmentant toujours, quelques-uns y périrent étouffés, ainsi que des Autrichiens qui s’y trouvaient encore.

Le 10 au matin, nous rencontrâmes l’ennemi posté sur des hauteurs à l’est de la ville de Znaim. Nos sept régiments et les Bavarois le culbutèrent sur toute la ligne. Les Autrichiens, que notre régiment qui formait l’extrême droite poussait devant lui, se dirigèrent rapidement vers Znaim, protégés par le feu de plusieurs batteries. Parvenus à un petit village 3)Tecwitz. Ce village avait été pris, occupé une demi-heure, et repris par les Autrichiens qui avaient repoussé la division bavaroise chargée de l’enlever de nouveau. situé sur le penchant de la colline, ils essayèrent de tenir derrière les retranchements dont ce village était entouré; notre premier bataillon enleva le village, poursuivit les Autrichiens la baïonnette dans les reins et descendit avec eux dans la plaine, où les autres régiments commençaient à s’étendre.

La ville de Znaim (Znojmo aujourd'hui)
La ville de Znaim (Znojmo aujourd’hui)

Le colonel, qui venait de recevoir l’ordre d’occuper fortement le village, rappela le premier bataillon près de lui et le fit remplacer parle deuxième, dont le commandant resta au village avec le drapeau et ma compagnie. Une rangée de peupliers nous cachait le lieu du combat. Plus loin nous découvrions Znaim et les colonnes ennemies échelonnées entre la ville et nous. Les blessés revenaient par centaines et le capitaine de la 3e compagnie ayant demandé du renfort, nous lui envoyâmes vingt de nos soldats.

Dans quelques minutes dix-huit rentrèrent blessés. Le commandant me fît alors partir avec cinquante hommes. Je courus le premier en avant sur la pente de la colline; je rencontrai un petit ravin, et à la sortie des arbres je me trouvai dans une vigne dont le terrain inclinait vers la plaine. Du premier coup d’oeil, je vis devant moi et à hauteur de notre ligne une centaine d’Allemands qui ne tiraient pas, tandis qu’on se battait à droite et à gauche. Je crus que c’étaient des Bavarois 4)Il n’y avait de différent entre les soldats des deux nations que la couleur de la chenille qu’ils portaient sur le casque, et dans ce moment, les Bavarois étaient mêlés avec nos gens. et qu’ils avaient repoussé des tirailleurs autrichiens qui s’éloiguaient. Je continuai donc de courir vers eux encriant: “En avant! En avant! ” et en faisant signe aux prétendus Bavarois de poursuivre ces tirailleurs. Ils n’avaient garde, car ils formaient un peloton qui venait de relever ceux qui se retiraient.

Je n’étais qu’à cinq ou six pas de ce peloton, lorsque sept huit soldats firent feu sur moi ; je m’étais baissé par un mouvement machinal et je rétrogradai bien lestement, courbé jusqu’à terre. Une seconde décharge siffla à mes oreilles. Au même instant ceux de mes soldats qui m’avaient suivi de plus près ayant été rejoints par les autres, nous nous précipitames sur le peloton qui, à l’approche des baionnettes, s’éparpilla et prit la fuite.

Ce succès fut de courte durée ; un demi-bataillon s’avança, son feu éteignit le nôtre, et tous mes soldats furent tués ou blessés. Les balles pleuvaient de telle sorte qu’elles paraissaient ne respecter que la place que j’occupais. Il me semblait être dans un cercle étroit dont je ne pouvais sortir sans être tué et dans lequel cependant je ne devais pas rester.

J’appuyai donc un peu à droite, pour me  de quelques tirailleurs etje me plaçai derrière un cadavre. Là, un genouà terre, je tirai sur l’ennemi jusqu’à ce que mon fusil, qui me brûlait les mains, fùt trop encrassé; j’en pris un autre. Celui à qui il avait appartenu était étendu à côté de son arme ; je trainai le cadavre par le pied et je le plaçai sur le premier. Embusqué derrière ce rempart humain, je continuai mon feu. Lorsque j’eus épuisé mes cartouches, je me servis de celles des deux morts et de plusieurs paquets que je ramassai à terre. Comme les balles qui n’atteignaient pas les tirailleurs portaient dans les colonnes, je dus mettre un assez grand nombre d’hommes hors de combat.

Tout à coup j’aperçus devant moi une ligne de douze à quinze cents Autrichiens qui s’avançaient en bataille. Je me redressai vivement. Les rares tirailleurs qui restaient avaient battu en retraite ; je déchargeai mon fusil sur l’ennemi, et j’imitai leur exemple. A la descente du ravin, je rencontrai l’adjudant Daval, envoyé par le colonel pour nous ordonner de tenir ferme.

« Vous aussi, Desboeufs, vous reculez ? me dit-il. — Le dernier de tous, lui répondis-je, et devant deux mille hommes. » Je n’avais pas achevé ces mots que l’ennemi parut sur le bord du ravin ; il fut accueilli par un feu si vif parti des retranchements du village dont l’entrée était barricadée que, désespérant de l’enlever d’assaut, il se retira avec une perte considérable. Pendant cette fusillade, les balles s’étaient croisées sur ma tête, et un Autrichien blessé roula au fond du ravin près de l’endroit où je m’étais blotti.

Rentré au village, je trouvai le capitaine avec une trentaine d’hommes déjà endormis ; personne n’avait pensé à faire la soupe. Je brisai une porte, j’allumai du feu et je remplis une marmite d’eau ; je fouillai ensuite dans les sacs, j’en tirai la viande et je la fis écumer. Un soldat que je réveillai me remplaça dans le soin d’entretenir le feu et je dormis à mon tour.

FZM Heinrich comte Bellegarde - HGM Vienne
FZM Heinrich comte Bellegarde – HGM Vienne

Le corps que nous avions combattu, fort de vingt-quatre mille hommes et commandé par le général Bellegarde, avait été rejoint dans la soirée par d’autres troupes. Au point du jour, de nombreux tirailleurs autrichiens s’étant avancés, le colonel envoya contre eux un détachement dont quinze hommes de la compagnie faisaient partie ; ces quinze hommes furent tous mis hors de combat. On avait découvert dans le village, sous l’épaulement en terre dont il était entouré, des magasins renfermant plus de deux cent mille rations de pain et une grande quantité de farine.

Il est probable que les efforts de l’ennemi pour conserver et reprendre ce poste avaient eu pour but de vider ses magasins. Le maréchal, dans son ordre du jour, déclara que le 81e avait défendu le village avec une ténacité rare. Vers dix heures, les batteries qui nous avaient canonné la veille, lorsque nous descendions la colline, se mirent à tirer dans une direction opposée. Le maréchal, après avoir regardé avec sa lunette, nous dit que l’Empereur arrivait.

En effet, nous vîmes bientôt les colonnes autrichiennes se replier devant l’avant-garde de Masséna. Un orage accompagné de violents coups de tonnerre éclata alors sur nous et la pluie tomba par torrents. Le régiment se porta sur la colline où nos troupes prenaient position. Le temps s’étant éclairci, nous aperçûmes distinctement les deux armées. Les Autrichiens occupaient la plaine au nord de Znaim, formés en carrés de trois à quatre mille hommes ; les angles de ces carrés donnaient passage à des cavaliers qui portaient des ordres de l’un à l’autre. La cavalerie était en arrière, et en avant se déployaient deux ou trois lignes d’infanterie d’où s’étaient détachés plusieurs milliers de tirailleurs.

L’Empereur ordonna au maréchal Marmont de commencer le combat. Aux premiers pas que je fis pour descendre la colline, mes deux sous-pieds cassèrent et mes souliers restèrent dans la boue. Je les pris à la main et je marchai pieds nus, enfonçant dans la terre grasse jusqu’à mi-jambe. Quatre pièces de canon qui battaient la descente, après avoir tiré sur le premier bataillon, dirigèrent leur feu sur nous. Un boulet écrasa le talon à Briffon, le meilleur de mes amis après Vacherot. Ainsi je perdis dans la même campagne les deux hommes qui m’étaient les plus chers, et tous les deux de la même manière.

Un second boulet enleva une file de la compagnie et la jeta si rudement sur moi que je tombai à la renverse, laissant échapper mon fusil et mes souliers. Je me relevai lestement et je repris mon rang. Un troisième boulet ayant emporté les deux bras d’un chasseur de l’escorte du maréchal, ce dernier dit en souriant: « Ce sont de vieilles connaissances, il faut leur passer quelque chose. » Un autre boulet décoiffa trois soldats sans les blesser. Nous perdîmes encore une vingtaine d’hommes avant d’arriver au bas de la colline, où les projectiles ne nous atteignaient plus.

Tandis que le bataillon s’éparpillait en tirailleurs, je me hâtai de remettre mes souliers, et aussitôt la compagnie, aidée de quelques voltigeurs, s’élança sur les quatre pièces et s’en empara. Elles étaient enfoncées dans la boue, et ne pouvant les amener faute de chevaux, nous cherchions introduire des cailloux dans l’âme, quand le détachement préposé à leur défense accourut et nous força de rétrograder jusqu’à une rigole couverte de cadavres et rouge de sang. La mitraille et les boulets pleuvaient sur le talus de la rigole, et bientôt un peloton ennemi s’avançant sur notre gauche nous débusqua de notre abri, que je m’obstinai à n’abandonner que le dernier, en faisant feu sur le peloton autrichien. A peine étions-nous à découvert qu’une décharge à mitraille renversa le capitaine et tous les soldats qui étaient à quelques pas en avant de moi.

Resté seul debout, je me joignis aux voltigeurs et je voulus tirailler ; mais le repoussement de mon fusil m’avait tellement meurtri l’épaule la veille que je dus cesser de tirer. Je fis alors plus d’attention aux balles, elles sifflaient si près de mes oreilles, que plusieurs fois je portais les mains à mes favoris, les croyant brûlés. Appuyé tranquillement sur mon arme et tournant mes regards vers la tente de l’Empereur, qu’on apercevait sur la colline, je disais. en moi-même : Il est là, il nous voit et il enverra du renfort quand il en sera temps. » Je n’éprouvai du reste aucun sentiment de crainte, m’étant adressé dès ma première campagne le raisonnement suivant : Si tu es tué, tu n’auras plus à supporter ni fatigues. ni privations ; la mort, c’est le repos; si tu perds quelque membre, une retraite honorable assurera ton existence; si tu n’es que blessé légèrement, c’est une bagatelle; tu n’as donc rien à redouter. D’un autre côté, en combattant avec courage, tu remplis ton devoir, tu sers dignement ta patrie et tu acquiers l’estime de tes camarades. »

Ces idées une fois gravées dans mon esprit, je ne m’inquiétais plus de rien et je courais toujours en avant. Je n’ignorais pas cependant qu’il y a autant de mérite à rallier des fuyards ou à défendre une position qu’à enfoncer un peloton, mais je me laissais aller à l’impulsion de la vivacité française, que je sus modérer lorsque j’eus un commandement.

Johann I. Josef von Liechtenstein. Portrait de Johann Lampi, Heeresgeschichtliches Museum
Johann I. Josef von Liechtenstein. Portrait de Johann Lampi, Heeresgeschichtliches Museum

Vers cinq heures, le feu diminua par degrés, et des officiers qui parcouraient la ligne pour le faire cesser nous apprirent que le prince de Lichtenstein était dans la tente de l’Empereur, afin de traiter d’un armistice. Nous nous approchâmes des Autrichiens, nous leur serrâmes la main et nous causâmes amicalement avec eux à l’aide des Flamands, qui nous servaient d’interprètes. Peu d’instants auparavant, on avait poussé l’acharnement jusqu’à se battre à la baïonnette et à se prendre aux cheveux, tant les tirailleurs étaient rapprochés.

Le bataillon se réunit sous des cerisiers; voici sa situation :

 Grenadiers : 1 sergent, 1 caporal et 6 grenadiers.     

1e compagnie : 1 sergent et 15 hommes (restés en arrière le 11 pour la garde du drapeau avec le capitaine).

2e compagnie : 1 sergent et 3 soldats.

3e compagnie : Le sergent-major, 1 caporal et 4 soldats.

4e compagnie : Le sergent-major et 1 soldat, Voltigeurs : 12 soldats.

Total : 49 hommes.

Les échalas d’une vigne, arrachés et placés en travers sur des sillons pleins d’eau, nous formèrent des lits où nous dormîmes profondément à cinquante pas de l’ennemi. Au lever du soleil, on retira les avant-postes, et il fut aisé de voir, à l’attitude des deux armées, que les hostilités ne recommenceraient pas.

J’avais été rejoint dans la nuit par des soldats restés en arrière et par quelques autres, qui, malgré la défense, avaient été conduire des blessés à l’ambulance. Je réunis en tout quatorze hommes, restant des cent vingt-huit qui composaient l’effectif de la compagnie au débat de la campagne, dont cent trois étaient encore présents l’avant-veille. Les traineurs avaient apporté deux bidons de vin. Je pris ces bidons et je me rendis à l’ambulance établie dans une ferme, au sommet de la colline, à une demi-lieue du champ de bataille.

Cette ferme formait un grand bâtiment carré dont l’intérieur offrait une vaste cour. Les appartements, les hangars et les écuries étaient remplis de blessés. Les quatre sergents, le fourrier et plus de soixante soldats de la compagnie étaient couchés sur la paille dans la même chambre. Je leur distribuai mon vin, après en avoir réservé une gourde pour le capitaine, et une seconde gourde pour des officiers et sous-officiers de mes amis. L’un de ces derniers, qui était debout sur le seuil d’une porte, me fit apercevoir que j’avais quatre trous de balle aux basques de mon habit et me témoigna qu’il était bien aise que je n’eusse pas été blessé. « Il parait que vous l’êtes légèrement, lui répondis-je. — Pardonnez-moi, » me dit-il, en me montrant son bras droit; il avait la main coupée.

Avant de sortir de l’ambulance, je considérai un moment le spectacle que j’avais sous les yeux. Plusieurs centaines de blessés allaient et venaient sans avoir l’air de souffrir, quoique plusieurs d’entre eux dussent succomber par suite de leurs blessures. Une vingtaine de chirurgiens étaient occupés à panser des braves étendus à terre, dont quelques-uns, près d’expirer, cherchaient en vain des yeux un ami qui s’intéressât à leur sort ; ils mouraient sans qu’une larme fût répandue sur leur tombe. Plus loin, des bras et des jambes amoncelés dans un coin avec les balayures de la maison semblaient y être déposés comme objets de la même nature.

De retour au bivouac, j’appris plusieurs incidents singuliers arrivés la veille et l’avant-veille, outre ceux dont j’avais été le témoin.

Une marmite de la compagnie avait été percée de cinq trous sur le dos du soldat qui la portait, sans qu’il fût blessé.

Coussine, chienne caniche du sergent-major de la 3e compagnie, blessée au dos et à l’une des pattes le 10, avait été tuée d’une balle à la tête le 11. Ce même sergent-major, buvant un coup d’eau-de-vie dans une gourde qu’un sergent portait en bandoulière, eut la gourde emportée des mains par une balle qui tua le sergent, beau jeune homme de vingt-deux ans.

Le capitaine de la 2e compagnie avait été atteint au ventre par une balle. Quand on voulut panser sa blessure, on s’aperçut qu’un napoléon de quarante francs, qui faisait partie d’une ceinture assez bien garnie, était contourné en calotte et que le capitaine n’avait qu’une meurtrissure.

Une décharge de mitraille avait percé le shako d’un voltigeur, enlevé l’argent de sa poche et cassé son fourreau de baïonnette sans qu’il eût reçu la moindre blessure.

Un soldat mangeait les cerises d’une branche que le canon avait abattue, un boulet la lui fit tomber des mains, il la ramassa froidement; un second boulet la lui enlevant de nouveau, il se retira épouvanté.

Je me promenai quelque temps sur le champ de bataille, couvert d’hommes de ma connaissance. Je regrettai particulièrement trois superbes caporaux de grenadiers dont j’avais été le fourrier et qui étaient étendus à deux pas les uns des autres.

Vers midi, le régiment se mit en marche et traversa le pont de Znaim, encombré de cadavres autrichiens qu’on avait rangés des deux côtés pour laisser le passage libre. Nous étions sur la route de Vienne que l’Empereur avait suivie. Cette route est aussi celle qu’il parcourut en allant à Austerlitz. A cette époque toutes les villes et villages situés sur ce chemin avaient été en partie incendiés ; rebâtis à neuf depuis 1805, les Autrichiens y avaient mis de nouveau le feu pour retarder la marche de nos troupes.

Je remarquai une ville dont les rues au cordeau avaient près d’un quart de lieue de long; il n’y restait que des pans de mur. Les cadavres brûlés et épars dans toutes ces ruines étaient noirs, extrêmement rapetissés et si légers que d’un coup de pied on les faisait changer de place. Les sept régiments venus de Dalmatie s’établirent dans un camp formé de belles baraques de paille. Ce camp était situé à un quart de lieue de Krems, faisant face du côté de Vienne et appuyant sa droite au Danube. Le coIonel, m’ayant appelé auprès de lui comme secrétaire provisoire, me nomma adjudant sous-officier (21 juillet), et me dit que pour me récompenser de ma belle conduite à Znaim, il me proposait pour officier.

Le 14 août, le corps d’armée se prépara à célébrer la fête de l’Empereur, et le 15 au matin, on vit un superbe arc de triomphe élevé au milieu du camp et toutes les baraques enjolivées et surmontées de drapeaux placés au sommet et aux angles. Des planches clouées sur des piquets plantés à terre, entre les baraques des officiers et celles des soldats, formaient une table continue, et deux rangs de bancs de plus d’une demi-lieue de long étaient ombragés par une allée de jeunes arbres coupés sur les bords du Danube et ployés en berceau.

Les tables des officiers et des généraux étaient dressées dans l’enceinte d’une immense baraque. Vers dix heures, la table des soldats se couvrit de mets encadrés dans deux lignes de bouteilles de vin ; à un premier coup de canon, neuf à dix mille hommes se mirent à table 5)Nous avions été rejoints par les bataillons de dépôt, et la plupart des blessés étaient rentrés. A un second coup, on but à la santé de l’Empereur, et le vin rendant les soldats plus liants, on convia au festin dix à douze mille paysans et paysannes accourus des villages voisins ; à un troisième coup qui donnait le signal des jeux, les tables furent désertées.

Vingt soldats rangés sur une seule ligne, le sabre nu à la main et les yeux bandés, tournaient le dos à un dindon enterré à trente pas de distance et dont on ne voyait que la tête ; chaque soldat, après avoir fait demi-tour, marcha seul et successivement vers le dindon pour lui couper le cou. Les uns frappaient en deçà ou au delà du but, les autres à droite ou à gauche, et comme tous prenaient des précautions minutieuses afin d’enlever la tête d’un seul coup, condition exigée pour obtenir le prix, le spectacle était assez comique.

Plus loin, une trentaine d’hommes exécutaient la course des sacs ; ici une corde tendue en haut de deux piquets supportait un baquet plein d’eau, sous lequel était fixée une planchette percée d’un petit trou. Les soldats qui disputaient ce prix, montés chacun sur un char, les rênes d’une main, un bâton de l’autre, devaient enfiler le trou à la course. Le premier qui entra en lice toucha la planchette à côté du trou; le coup fit tourner le baquet et il reçut l’eau sur la tête. Il en fut de même de la plupart de ceux qui suivirent. Des courses, des luttes, des mâts de cocagne et autres divertissements terminèrent la journée. Les honneurs qu’on rendit le lendemain aux vainqueurs des jeux, déjà récompensés par des montres et des couverts d’argent, furent encore le sujet de quelques fêtes particulières.

 Ce jour fut le plus beau de ma vie : je reçus ma nomination d’offìcier datée du 14 et envoyée de Schönbrunn le 15. J’étais débarrassé pour toujours du sac et du fusil que j’avais portés pendant neuf ans; je n’avais plus à craindre d’être destitué pour la moindre faute ; j’allais jouir de la considération que donne l’épaulette et je voyais devant moi la perspective d’un avancement certain, ne fût-ce qu’à l’ancienneté. D’un autre côté, j’allais recevoir 850 fr. de première mise et de gratification d’entrée en campagne ; j’allais avoir 1,000 fr. d’appointements et je pouvais assurer désormais l’existence de ma mère. Je repassai quelque temps ces agréables idées dans mon esprit et j’écrivis ensuite à ma mère pour lui faire part de cette heureuse nouvelle 6)Les officiers nouvellement promus ayant donné un repas à Stein, je profitai de cette occasion pour visiter les lieux où le 100e régiment s’était immortalisé dans la campagne de 1805. (Voir les Victoires et conquêtes, vol. XV, p. 105.)

Le colonel me donna le commandement de la 3e compagnie du 2e bataillon. Un matin, deux heures avant le jour, le plus furieux des orages éclata sur le camp ; les coups de tonnerre, tels que je n’en ai jamais entendu de pareils, semblaient partir de dessus ma baraque ; bientôt des cris bruyants et prolongés m’obligèrent de sortir; le feu était au camp, et à la lueur de la flamme et des éclairs, je vis des soldats en chemise courant çà et là pour sauver leurs effets. La foudre frappa un soldat sous mes yeux et enleva un baquet plein de haricots de dessus la tête d’un autre sans lui causer le moindre mal.

La pluie qui tombait flots, loin d’éteindre l’incendie, en augmentait la violence, car la paille mouillée brûlait d’un feu plus vif que celle qui ne l’était pas. On fut contraint de faire la part du feu en abattant une partie du camp. Je sus que le feu avait commencé à la baraque d’un capitaine de grenadiers du 5e régiment qui avait été tué par la foudre avec son domestique. Ce grand tableau de la colère de la nature, qui fit frémir les habitants de Krems et des villages voisins, ne fut qu’un amusement pour les soldats de Napoléon. Les foudres de l’artillerie qu’ils avaient bravées tant de fois étaient bien plus redoutables que celles du ciel.

Napoléon IerL’Empereur vint nous passer en revue dans les premiers jours de septembre. Il avait beaucoup grossi depuis que je l’avais vu à Paris. Il portait ce jour-là, selon son habitude, le chapeau si connu, de vieilles épaulettes de colonel, un habit de drap bleu à collet et parements rouges 7)En route, il se couvrait d’une redingote grise qu’il ne quittait guère. Celle qu’il portait en 1805 était si usée que les soldats disaient. plaisamment que le major général lui retenait son prêt pour lui en acheter une neuve à Vienne, ce qui n’eut lieu cependant que deux ans après, en Prusse. La première fois qu’il la mit, il faisait un temps afreux; un grenadier, le voyant passer, dit tout haut : « Tiens, le camarade s’est f… une bonne capote sur le dos. L’Empereur, qui l’entendit, se retourna et répondit froidement : “C’est que le camarade en avait grand besoin.” Dans la même campagne, des soldats affamés lui ayant crié ; “Cronat cronat » (pain en esclavon), il leur répondit : « Nema (il n’y en a point)”, ce qui les fit bien rire., semblable à ceux des invalides, une veste et un pantalon de casimir blanc et des bottes à l’écuyère.

Après quelques manœuvres, le corps d’armée défila devant lui ; il était à pied, les mains derrière le dos, le haut du corps un peu courbé, prenant de temps on temps des prises de tabac, et indiquant du doigt la place de bataille des régiments. A mesure que les soldats arrivaient sous ses yeux, ils criaient :”Vive l’Empereur ! » Ces cris partaient du coeur et étaient poussés avec un enthousiasme qui tenait presque du délire. Tandis que je criais comme les autres, je regardais ce grand homme avec admiration, et je me disais : « La voilà, cette tête puissante, la première du monde, d’où sont sortis tant de prodiges. » Alors, redoublant de force, je m’écriais de nouveau : « Vive l’Empereur! » Quel guerrier n’eût pas été ému ? Nous avions devant nous le plus grand capitaine qui ait encore paru sur la terre, l’homme le plus extraordinaire que présentent les siècles (Jouy, Las Cases).

L’Empereur accorda vingt croix au régiment : dix pour les officiers et dix pour les sous-officiers et soldats; elles furent données par le colonel aux hommes qui lui avaient rendu quelque service ou qui s’étaient abaissés à le natter ; son domestique, son perruquier, son sapeur d’ordonnance, le sergent qui avait escorté les équipages et plusieurs officiers et sous-officiers de son pays ne furent pas oubliés, ainsi que le commandant de notre bataillon, qui s’était tenu à l’écart à Znaim. Dix décorations, données en 1805, avaient été distribuées de la même manière.

La solde fut mise au courant, moitié en traites sur le trésor français, moitié en papier-monnaie autrichien; je réalisai ainsi deux mille francs que j’envoyai à ma mère.


 

References   [ + ]

1. Marc Desboeufs naquit en 1782, à Elne. Il s’engagea dans l’armée à 18 ans, fut caporal sous Masséna, en Italie, puis sergent en Dalmatie, enfin officier à Wagram. Il passe ensuite en Espagne, puis fait la campagne de 1813-1814, avant de prendre sa retraite. Il se marie en 1815, et se consacre uniquement aux soins de sa famille. En 1829 il est nommé directeur de l’octroi de Perpignan, poste qu’il conserve jusqu’en 1849. Il meurt à Perpignan en 1859
2. Ce soir-là, (Napoléon) soupa avec Ies soldats de notre armée de Dalmatie. Martel, caporal de voltigeurs au régiment de ligne, et quelques-uns de ses camarades, ayant accompagné des blessés à l’ambulance, en avaient rapporté un pain blanc et des poules. L’Empereur, qui rentrait fatigué, s’arrêta à ce bivouac, près d’un feu allumé, et se coucha sur la paille, la tête appuyée sur sa main droite. Martel se hâta de tremper la soupe, s’approcha de l’Empereur et lui dit : Sire, Votre Majesté veut-elle goûter notre soupe ? — Est-elle trempée ? Oui, sire. — Voyons. » Martel Lui présenta la gamelle et un couvert d’argent. « Comment, du pain blanc et un couvert d’argent, où as-tu pris cela ? — J’ai apporté le pain du village où est l’ambulance et j’ai trouvé le couvert sur un officier tué à Gospitch. ” Tandis que l’Empereur mangeait la soupe, Martel découpa une volaille et la lui présenta: l’Empereur en prit une cuisse, se leva ensuite, tira sept napoléons de sa poche et les donna à Martel. Le caporal, montrant les napoléons à ses soldats, leur dit :  Voyez ce que Sa Majesté me donne, deux cents francs, nous les boirons à sa santé. Vive l’Empereur I — Vive l’Empereur ! crièrent tous les soldats. Il était déjà remonté cheval et galopait loin d’eux. Il avait fait, quatre ans auparavant, un repas plus frugal dans notre régiment. S’étant arrêté de nuit, deux jours avant la bataille d’Austerlitz, au bivouac de la compagnie de grenadiers du bataillon d’élite, il y vit des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre; il prit un bâton, en retira deux ou trois et les mangea. Le grenadier Jason, qui faisait la soupe, feignant de ne pas reconnaitre l’Empereur, lui dit : Ah çà ! camarade, ne les mange pas toutes. Tu en trouveras d’autres, lui répondit l’Empereur, et tu sais qu’en campagne tout doit être commun. Il se chauffa et partit. Le caporal Martel, qui fit une action d’éclat à la prise de Montserrat, et qui s’était distingué en Égypte, devenu infirme, n’a d’autre ressource aujourd’hui qu’une pension de 100 fr.
3. Tecwitz. Ce village avait été pris, occupé une demi-heure, et repris par les Autrichiens qui avaient repoussé la division bavaroise chargée de l’enlever de nouveau.
4. Il n’y avait de différent entre les soldats des deux nations que la couleur de la chenille qu’ils portaient sur le casque, et dans ce moment, les Bavarois étaient mêlés avec nos gens.
5. Nous avions été rejoints par les bataillons de dépôt, et la plupart des blessés étaient rentrés
6. Les officiers nouvellement promus ayant donné un repas à Stein, je profitai de cette occasion pour visiter les lieux où le 100e régiment s’était immortalisé dans la campagne de 1805. (Voir les Victoires et conquêtes, vol. XV, p. 105.
7. En route, il se couvrait d’une redingote grise qu’il ne quittait guère. Celle qu’il portait en 1805 était si usée que les soldats disaient. plaisamment que le major général lui retenait son prêt pour lui en acheter une neuve à Vienne, ce qui n’eut lieu cependant que deux ans après, en Prusse. La première fois qu’il la mit, il faisait un temps afreux; un grenadier, le voyant passer, dit tout haut : « Tiens, le camarade s’est f… une bonne capote sur le dos. L’Empereur, qui l’entendit, se retourna et répondit froidement : “C’est que le camarade en avait grand besoin.” Dans la même campagne, des soldats affamés lui ayant crié ; “Cronat cronat » (pain en esclavon), il leur répondit : « Nema (il n’y en a point)”, ce qui les fit bien rire.