La vie au quotidien

Les souverains, les diplomates, leurs secrétariats, leur domesticité, leur cour, voilà beaucoup de monde dans les rues de Vienne, sans parler de ceux qui, aventuriers, escrocs, joueurs professionnels et jolies filles de haut vol, sont venus chercher fortune dans cette ville déjà cosmopolite par elle-même.

Il y a de quoi mettre la police de Vienne sur les dents. Son directeur (le conseiller aulique Siber) est invité à prendre les dispositions qui s’imposent:

« L’arrivée imminente des souverains nous impose l’obligation de prendre des dispositions spéciales, des mesures de surveillance renforcées et telles qu’on soit en état de connaître journellement et dans tous les détails ce qui a trait à leurs augustes personnes, à leur entourage immédiat, à tous les individus qui chercheront à les approcher, ainsi que les plans, projets, entreprises qui se rattacheront à la présence de ces hôtes illustres.. » (in: Brion – cf. sources).

La Hofpolizei (dirigée par un nommé Hager) n’est pas inactive, tant s’en faut. Et le plus intéressé est sans nul doute l’empereur François lui-même, qui se fait apporter tous les matins les rapports de la journée précédente. Il peut ainsi suivre, parfois avec une curiosité enfantine, les faits et gestes de ses invités. Il apprend ainsi que chaque matin, Alexandre se fait livrer un bloc de glace, avec lequel il se lave la figure et les mains. Ou que le grand-duc de Bade passe souvent ses nuits chez les filles.

Cette police se fait aider par de nombreux agents occasionnels. Et l’on recrute partout, dans tous les milieux, comme en témoigne cette lettre de Hager:

« J’ai l’honneur de vous prier non seulement d’apporter tous vos soins à tirer le plus grand parti possible de vos relations et de vos moyens d’information, de façon à me fournir tous les jours une ample moisson de nouvelles dont je ne manquerai pas de vous indemniser en tenant compte du surcroît de dépenses qui en résultera pour vous, mais encore de vouloir bien m’indiquer les noms des personnes qui vous paraissent susceptibles d’être employées dans les circonstances présentes et pendant la durée du congrès, et qu’on pourrait amener à s’entendre à ce propos avec moi. » (idem)

On imagine même de faire appel aux écrivains publics comme informateurs de la police:

« Afin de connaître dans le grand nombre des étrangers ceux qui sont venus sans titres pour s’y immiscer, on devrait créer, sous la direction de la police, des bureaux d’écriture pour la commodité des étrangers, comme il en existe à Paris et qui ont leurs échoppes près des places publiques. On n’autorisera que l’ouverture de ceux de ces bureaux qui seront dirigés par des affidés, lesquels ne ne pourront prendre pour écrivains subalternes que des copistes agréés par la police » (idem)

En fait, la police va trouver une étrange coopération parmi les gens des délégations elles-mêmes, chacun s’espionnant comme à plaisir:

« Ferdinand Palffy fait partie de la police secrète, la comtesse Esterhazy-Roisin et Mlle Chapuis sont des espions de la vieille princesse Metternich, qui les renseigne et les inspire. Le prince Kaunitz, François Palffy, Frédéric Fürstenberg, Ferdinand Palffy s’étaient offerts pour faire le service auprès des souverains présents à Vienne; on a décliné leurs offres. Jamais il n’y a eu à Vienne un pareil servie d’espionnage »

La ville est peuplée d’innombrables agents secrets qui se cachent sous l’uniforme de secrétaires ou la livrée de domestiques. On tend l’oreille, on fouille les corbeilles, à la recherche du moindre papier égaré qui pourrait être d’importance. Et, bien avant nos modernes media, il arrive que la population soit informée de ce qui s’était décidé avant que les gouvernements intéressés n’en ait la nouvelle officielle !

Mais les diplomates avisés se défendent. Chez Talleyrand, « la maison n’est rien moins qu’une espèce de place forte, dans laquelle il tient garnison avec les seuls individus dont il se croit sûr ». Chez les anglais, « il est inutile de chercher à prendre connaissance de ce qui se trouve dans la caisse que Lord Castlereagh garde dans son bureau ».

 

Les reines du congrès

 

De façon plus frivole, l’empereur François prend plaisir à connaître les surnoms que les malicieux Viennois attribuent aux personnages qui peuplent leur ville, des adresses fictives. Au roi de Wurtemberg, aussi gros que débauché, Fleischmarkt (le marché aux viandes); à l’impécunieux roi du Danemark, im Elend (dans la misère),au roi de Prusse, Windmühle (le moulin à vent), à Alexandre, aux visites galantes nombreuses, im süssen Loch (l’agréable petit trou !).

Ces mêmes grands du monde, reçoivent des surnoms. Alexandre devient « tout lui plaît », ou « il aime pour tous »; le roi de Prusse, « il pense pour tous »; le roi du Danemark, « il parle pour tous »; le roi de Bavière, « il boit pour tous »; la grande duchesse d’Oldenbourg, « elle aime tout »; sans oublier l’empereur François lui-même: « il paie pour tous » !

Les femmes, les grandes dames, n’échappent pas à l’humour des Viennois. La princesse Auersperg (née Lobkowitz) est « la beauté sentimentale », la comtesse Julie Zichy, « la beauté céleste », la comtesse Sophie Zichy, « la beauté triviale », la princesse Maria-Theresia Esterhazy, « la beauté étonnante », la comtesse Caroline Széchenyi, « la beauté coquette », la comtesse Gabriele Saurau, « la beauté du diable ».

Le petit peuple de Vienne ne tire bénéfice de tout ce tumulte que la fierté (pour autant qu’elle existe) d’habiter dans une ville qui a été choisie pour abriter un évènement si important. Pour le reste, les prix augmentent, tant la demande dépasse de loin l’offre, et ne s’enrichissent que ceux qui sont assez habiles, ou déjà fortunés. De sorte que le déséquilibre entre les classes sociales ne fera que s’accentuer.