La nuit où Napoléon voulu se suicider

Napoléon

Max Gallo

1997

Ma femme, mon fils, ils seront désormais avec l’empereur d’Autriche. Protégés. J’ai fait ce que j’avais à faire.

La vie m’est insupportable.

Il se voit, empereur trahi, prenant le sachet de poison qui pend à son cou. Il le verse dans un verre d’eau. Il boit lentement. Puis il va s’allonger.
Le feu dans les entrailles.
Il appelle. Il veut parler à Caulaincourt.
Il a besoin de tenir la main de cet homme. Il a besoin de l’affection d’un homme.

– Donnez-moi votre main, embrassez-moi.

Caulaincourt pleure.

– Je désire que vous soyez heureux, mon cher Caulaincourt. Vous méritez de l’être.

Il peut à peine parler. Il a le ventre cisaillé, tordu, déchiré.

– Dans peu je n’existerai plus. Portez alors cette lettre à l’Impératrice; gardez les siennes dans le portefeuille qui les renferme, pour les remettre à mon fils quand il sera grand. Dites à l’Impératrice de croire à mon attachement.

Le froid, la glace en même temps que le feu.

– Je regrette le trône pour elle et pour mon fils, dont j’aurais fait un homme digne de gouverner la France, murmure-t-il.

Ces nausées.

– Écoutez-moi, le temps presse.

Il serre la main de Caulaincourt. Il ne veut pas qu’on appelle le docteur.

– Je ne veux que vous, Caulaincourt.

L’incendie de tout le corps.

– Dites à Joséphine que j’ai bien pensé à elle.
Il faut donner à Eugène un beau nécessaire. Pour vous, Caulaincourt, mon plus beau sabre et mes pistolets, et un sabre à Macdonald.

Il se cambre, le corps couvert de sueur.

– Qu’on a de peine à mourir, qu’on est malheureux d’avoir une constitution qui repousse la fin d’une vie qu’il me tarde de voir finir, dit-il d’une voix saccadée. Qu’il est donc difficile de mourir dans son lit quand peu de chose tranche la vie, à la guerre.

Tout à coup, il vomit.

Il faut garder le poison en moi.

Mais la bouche s’ouvre, le flot amer et aigre passe.

Il aperçoit le docteur Yvan, que Caulaincourt a réussi à appeler.

– Docteur, donnez-moi une autre dose plus forte et quelque chose pour que ce que j’ai pris achève son effet. C’est un devoir pour vous, c’est un service que doivent me rendre ceux qui me sont attachés.

Il fixe Yvan. Il entend le médecin dire qu’il n’est pas un assassin.

Lâche. Tous lâches. Ils souhaitent pour moi, pour eux, que je meure, je le lis sur leurs visages, mais ils n’osent pas agir, décider, ils me laissent vomir la mort, survivre.

Il vomit encore. C’est la mort qui s’enfuit.

Il s’agrippe à Caulaincourt, demande à nouveau du poison. Mais on le soulève, on le soutient pour qu’il aille jusqu’à la fenêtre. Il cherche des yeux ses pistolets. Mais on a retiré la poire à poudre.

Ils veulent me laisser vivre.

On l’assoit devant la croisée. L’aube se lève. Il est endolori, mais la tempête est passée, le feu s’éteint lentement.

Le grand maréchal du Palais Bertrand lui répète qu’il veut le suivre à l’île d’Elbe. Le maréchal Macdonald, duc de Tarente, se présente. Il doit rapporter la convention d’abdication à Paris. Napoléon la signe. C’est le mercredi 13 avril 1814.


 

 

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