La nuit où Napoléon voulu se suicider

La première abdication

Jean Thiry

1939

Durant la nuit, Napoléon se releva et le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entr’ouverte le vit délayer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher (Fain, Manuscrit de 1814). Il venait d’absorber le contenu d’un sachet d’opium, de belladone et d’ellébore blanc (Yvan fils – Article du musée de Versailles – 1846)), qui avait été préparé par son chirurgien Yvan pendant la retraite de Russie après le hourra de Malo-Jaroslawetz (Caulaincourt – Mémoires). Napoléon croyait que cette préparation, qu’il portait suspendue à son cou et enfermée dans un petit sachet, était la même que celles dont s’étaient servis Condorcet et le cardinal de Loménie et que la quantité qu’il possédait était suffisante pour tuer deux hommes (Fain). Napoléon se recoucha, mais les douleurs devenant violentes, l’Empereur pensa que sa fin approchait et il fit appeler Caulaincourt, à 3 heures du matin.

Napoléon était couché et faiblement éclairé par une lampe de nuit : « Approchez et asseyez-vous », dit-il contre son habitude au duc de Vicence. L’Empereur déclara alors qu’il se voyait menacé d’assassinat, qu’on ne le laisserait pas arriver à l’île d’Elbe et qu’il ne pouvait se faire à l’idée d’un traité qui ne stipulait rien pour la nation, ni pour l’armée. « Rappelez-vous toujours, dit Napoléon, tout ce que je vous ai dit hier, en un mot, tout ce que je vous ai dit depuis votre retour de Paris, et notez-le. » Il prescrivit ensuite à Caulaincourt de prendre sous son chevet et de mettre dans sa poche la lettre suivante à l’Impératrice

Fontainebleau, le 13, à 3 heures du matin. Ma bonne Louise, j’ai reçu ta lettre. J’approuve que tu ailles à Rambouillet où ton père viendra te rejoindre. C’est la seule consolation que tu puisses recevoir dans nos malheurs. Depuis huit jours, j’attends ce moment avec empressement. Ton père a été égaré et mauvais pour nous, mais il sera bon père pour toi et ton fils. Caulaincourt est arrivé. Je t’ai envoyé hier la copie des arrangements qu’il a signés qui assurent un sort à ton fils. Adieu, ma bonne Louise. Tu es ce que j’aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que par le mal qu’ils te font. Toute la vie tu aimeras le plus tendre des époux. Donne un baiser à ton fils. Adieu, chère Louise. Tout à toi. NAPOLÉON. ” (Cette lettre ne fut pas envoyée. L’original a été retrouvé dans les Archives Caulaincourt – cf  Lettres de Napoléon à Marie-Louise, publiées par Louis Madelin, page 244)

L’Empereur ordonna ensuite au duc de Vicence d’aller chercher, dans son cabinet et dans un nécessaire qu’il lui indiqua, un petit portefeuille de maroquin rouge, sur lequel était le portrait de l’Impératrice et de son fils, et dans lequel se trouvaient toutes les lettres de celle-ci. Après un silence, Napoléon dit: « Donnez-moi votre main »; puis : « Embrassez-moi », et il serra Caulaincourt contre son cœur avec émotion. L’Empereur parut touché de voir le duc de Vicence pleurer et il reprit :

«Dans peu, je n’existerai plus. Portez alors ma lettre à l’Impératrice; gardez les siennes avec le portefeuille qui les renferme, pour les remettre à mon fils quand il sera grand. Dites à l’Impératrice que je crois à son attachement; que son père a été bien mauvais pour nous, qu’elle tâche d’avoir la Toscane pour son fils, que c’est mon dernier vœu pour eux. L’Europe n’a aucun motif pour ne pas lui assurer cette existence convenable puisque je n’existerai plus ! Dites à l’Impératrice que je meurs avec le sentiment qu’elle m’a donné tout le bonheur qui dépendait d’elle, qu’elle ne m’a jamais causé le moindre sujet de mécontentement et que je regrette le trône pour elle et pour mon fils dont j’aurais fait un homme digne de gouverner la France. »

L’Empereur recommanda à Caulaincourt de demeurer attaché à l’Impératrice et à son fils, «de veiller à ce qu’ils n’agissent jamais que dans l’intérêt de la France, de parler de lui à son fils quand il serait en âge d’apprécier ce qu’il avait fait pour la gloire de cette chère France 1 ! » Puis Napoléon donna un camée à Caulaincourt « comme dernier souvenir de son Empereur » (Caulaincourt – Memoires)

Napoléon, qui paraissait beaucoup souffrir, parlait d’une voix faible et entrecoupée. A Caulaincourt qui l’interrogeait, il répondit : « Écoutez-moi, le temps presse. » Le duc de Vicence chercha à s’éloigner à plusieurs reprises, pour chercher du secours, mais l’Empereur le retenait de toutes ses forces et se taisait (idem). Caulaincourt ayant voulu appeler Yvan, Napoléon lui dit : « Je ne veux que vous, Caulaincourt ! » Puis il ajouta que sa mort serait peut-être le salut de la France et de sa famille et qu’il avait cru que le duc de Vicence avait assez de force de caractère pour comprendre la convenance du parti qu’il avait pris et pour ne pas prolonger son agonie. Il ajouta que ce qu’il avait éprouvé depuis quinze jours était bien plus douloureux que le moment actuel. (idem)

Napoléon avait des mouvements de fièvre, suivis de sueurs froides. Dans un moment de calme, il dit à Caulaincourt de remettre à Eugène son beau nécessaire et de garder pour lui son plus beau sabre, ses pistolets et son portrait en camée. « Vous direz à Joséphine que j’ai bien pensé à elle. » Il ajouta encore : « Donnez un de mes sabres au duc de Tarente, ce sera un souvenir de sa loyale conduite envers moi. »

A ce moment, Caulaincourt crut que Napoléon, couvert d’une sueur glaciale, allait rendre le dernier soupir et il sortit un instant pour appeler son valet de chambre ou Roustan, Yvan et le Grand Maréchal.

L’Empereur, quand il revint, lui reprocha de troubler ses derniers moments :

« Qu’on a de peine à mourir, s’écria-t-il; qu’on est malheureux d’avoir une constitution qui repousse la fin d’une vie qu’il me tarde de voir finir ! »

L’Empereur fut pris de vomissements violents qui parurent le mettre au désespoir. Il avoua au duc de Vicence qu’il avait absorbé une préparation qu’il conservait depuis le hourra de Malo-Jaroslawetz. Le Grand Maréchal et Yvan arrivèrent alors et Napoléon dit à son médecin qui lui tâtait le pouls : « Docteur, donnez-moi une autre dose plus forte et quelque chose pour que ce que j’ai pris achève son effet. C’est un devoir pour vous, c’est un service que doivent me rendre ceux qui me sont attachés. » Yvan répondit qu’il n’était pas un assassin, qu’il était près de lui pour le soigner et qu’il ne ferait jamais une chose contre sa conscience. (idem)

Les assistants se regardaient consternés. Les nausées redoublèrent et on appela le valet de chambre Constant, qui arriva avec le comte de Turenne. L’Empereur supplia encore Yvan qui déclara qu’il quitterait Napoléon plutôt, que de s’exposer à de semblables propositions (idem). Le médecin perdit alors la tête, sortit de la chambre et s’affala dans un fauteuil où il éprouva une violente attaque de nerfs. Quand celle-ci fut finie, il descendit dans la cour, enfourcha le premier cheval qu’il trouva sellé et il s’éloigna au galop de Fontainebleau où il ne reparut plus.

Napoléon était tantôt calme, tantôt agité; les traits de son visage restaient contractés. Caulaincourt, ayant interrogé Roustan et Constant, apprit d’eux que Napoléon leur avait demandé une brasière de charbon pour s’asphyxier dans son bain et que, lui ayant vu manier ses pistolets, ils avaient retiré la poire à poudre qui se trouvait ordinairement dans le nécessaire (idem). Caulaincourt sortit pour expédier la ratifications à Orloff et il recommanda le secret aux valets de chambre et au service intérieur.

L’Empereur rappela ensuite le duc de Vicence, auquel il déclara qu’il ne signerait jamais le traité qui ne stipulait que ses intérêts (idem); puis il tomba dans un profond accablement.

Caulaincourt essaya de l’en tirer en lui montrant la nécessité de recevoir Macdonald, qui voulait retourner à Paris et qui avait demandé à deux reprises à le voir. Napoléon répondit qu’il refusait de le recevoir dans son lit. Aidé de Caulaincourt, il tenta de faire quelques pas, n’y put parvenir et  se recoucha. Il but un peu et, dans le courant de la matinée, reçut Maret et Bertrand qui lui dit qu’il était décidé à l’accompagner à l’île d’Elbe. Quand Caulaincourt revint vers 11 heures du matin, l’Empereur lui déclara : « Je vivrai, puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements. J’écrirai l’histoire des braves. » (idem)