La bataille et la capitulation de Baylen

L’algarade de Valladolid

Extrait des Mémoires de Thiébault – Tome IV.

Arrivé à Valladolid un peu avant midi, je me rendis à la parade que chaque jour l’Empereur faisait défiler lui-même; j’y étais à peine qu’il parut. Le régiment des grenadiers de la garde impériale, en bataille sur la place du palais de Charles-Quint habité par Napoléon, ouvrit de suite ses rangs. L’Empereur s’avança aussitôt pour commencer sa revue et, passant devant moi, répondit à mon salut par un simple signe de tête et un regard. La revue achevée, et comme il revenait à sa place pour ordonner le défilement, il aperçut le général Legendre, ex-chef de l’état-major du corps d’armée de Dupont, et dont la présence à cette revue m’avait semblé pour moi-même une fatalité.

A l’instant, et le foudroyant du regard, il l’apostropha par ces mots :

« Vous êtes bien osé de paraître devant moi. »

Au milieu du plus morne silence, tous les yeux s’étaient portés vers le général Legendre, qui, sur ce simple début, paraissait déjà frappé par la foudre. Il répondit cependant, mais si bas que je n’entendis rien, et, le chapeau à là main, dans l’attitude la plus humble, il subit la torture de tout ce qui allait suivre ce prélude.

Scène effrayante que, rentré, chez moi, j’écrivis sur un petit livre de notes que je possède encore 1)C’est également d’après le contenu dans ce petit livre de notes, longtemps égaré, que je rapporterai, à la suite de cet épisode, mon entretien avec Napoléon, et cela en complétant la rédaction d’après laquelle Mme la duchesse d’Abrantès en parle et me cite dans ses Mémoires

Et en effet, la figure contractée, l’œil terrible, le geste au dernier degré menaçant et la voix retentissante, afin que le dernier officier, le dernier soldat présent pussent le voir, l’entendre, il reprit aussitôt, marchant et s’arrêtant sans cesse, entre le général Legendre (à la gauche et un peu en arrière duquel je me trouvais) et les troupes, tantôt l’apostrophant, tantôt parlant comme il aurait pu se parler à lui-même, lançant ses bordées à chacune de ses allées et venues, mais toujours le regard terrible, et avec les marques de la plus violente agitation :

« Comment vous montrez-vous encore quand partout votre honte est éclatante, quand votre déshonneur est écrit sur le front de tous les braves ? Oui, on a rougi de vous jus­qu’au fond de la Russie, et la France en rougira bien plus, lorsque, par la procédure de la Haute Cour, elle connaîtra votre capitulation 2)Ce ne fut que trois ans et quatre mois après, c’est-à-dire le 1er mai 1812, que l’Empereur rendit le décret qui, sous peine de mort, défend aux généraux de capituler en rase campagne. C’est également vers cette époque qu’il fit instruire cette affaire et qu’il destitua Dupont, Vedel et Legendre.

« Et où a-t-on vu une troupe capituler sur un champ de bataille ? On capitule dans une place de guerre, quand on a épuisé toutes les ressources, employé tous les moyens de résistance; quand, avec des brèches praticables, on a honoré son malheur par trois assauts soutenus et repoussés; quand il ne reste plus un moyen de tenir, un espoir d’être secouru…Mais sur un champ de bataille, on se bat, monsieur, et lorsqu’au lieu de se battre, on capitule, on mérite d’être fusillé… Et où en serait-on, si des corps capitulaient en plaine ? En rase campagne, il n’y a que deux manières de succomber : mourir, ou être fait prisonnier; mais l’être à coups de crosse !… La guerre a ses chances, on peut être vaincu; on peut être fait prisonnier. Demain je puis l’être… François Ier l’a été, il l’a été avec honneur; mais si je le suis jamais, je ne le serai qu’à coups de crosse 3)Ce ne fut que trois ans et quatre mois après, c’est-à-dire le 1er mai 1812, que l’Empereur rendit le décret qui, sous peine de mort, défend aux généraux de capituler en rase campagne. C’est également vers cette époque qu’il fit instruire cette affaire et qu’il destitua Dupont, Vedel et Legendre. »

Chacune de ces phrases fortement articulées, parfois sans liaison, jamais sans suite, chargées de répétitions que j’omets en partie, mais réduisant généralement la pensée à sa plus simple expression, était coupée par des suspensions, assez dans sa manière et qui, dans cette situation, avaient pour but que chacun de ses mots, bien entendu, bien compris, portât coup… Or, cette suspension ayant eu, après ces derniers mots, un peu plus de durée que les précédentes, elle donna lieu au colloque suivant :

Legendre. — Nous avions en tête plus du double de nos forces, et nous étions suivis par des forces égales.

Napoléon. — II fallait faire comme le maréchal Mortier à Krems, où, avec une poignée d’hommes réunis et ser­rés, il se fit jour à travers quatre lignes de troupes russes; mais pour cela il fallait arriver en masse et non par lambeaux, marcher en colonne et non se déployer, enga­ger une mêlée et non combattre en ligne, brusquer la lutte et non la prolonger. Se déployer en pareil cas atteste l’ignorance de toutes les règles de l’art. En colonnes, vous auriez culbuté ces Espagnols; ils ne valaient pas le quart de vos troupes.

Legendre. — Nous n’avions que des conscrits.

Napoléon. — Sous de bons chefs, les conscrits font toujours de bons soldats.

Legendre. — Nous voulions sauver l’artillerie.

Napoléon. — Ce n’est pas l’artillerie que vous vouliez sauver, ce sont vos fourgons, c’est-à-dire le produit de vos rapines. Et pensez-vous donner le change ? Si vous n’aviez pas tenu à l’or impur, que charriaient vos fourgons, plus qu’à l’honneur, vous auriez compris ce que le devoir commandait; mais vous n’avez plus été ni des Français, ni des généraux, vous n’avez été que des voleurs et des traîtres.

Legendre. — Nous n’avons cherché qu’à conserver des hommes à la France.

Napoléon. — La France a besoin d’honneur, elle n’a pas besoin d’hommes.       ‘

Legendre. — La capitulation n’a pas été observée.

Napoléon. — Plût au ciel qu’elle ne l’eût été en rien, que les Espagnols eussent fait justice de vous tous, que je n’en eusse rien reçu, et surtout que votre capitulation n’eût pas été rendue publique… Mais vous vous éton­nez qu’elle ait été violée… Ignoriez-vous que les Anglais étaient maîtres de la mer 4)Prétendue justification de la défense de recevoir, dans les ports de France, les troupes du corps d’armée du général Dupont. Cet ordre, du reste, était absurde et barbare. Punir les chefs des fautes de leurs subordonnés se comprend, mais punir des soldats même des fautes de leurs chefs est d’autant plus inique que l’on est seul coupable du mauvais choix de ces chefs. On devait donc sévir contre ceux-ci, mais on devait accueillir leurs troupes comme des victimes.?… Et quelles étaient vos garanties ?… Aviez-vous seulement invoqué la protection d’un consul anglais ?… Non. Ce sont des faits inconnus dans l’histoire, que 18,000 hommes, 18,000 Français, passent sous le joug quand ils pouvaient combattre; que la reddition d’armes vierges, quand les soldats ne demandaient qu’à s’en servir. Mais, quand la victoire eût été impossible, il fallait encore vendre sa vie. On n’est militaire que quand on préfère la mort à l’igno­minie… Il faut qu’un soldat sache mourir… Et qu’est-ce que la mort ? Ne faut-il pas toujours la subir ? Qui ne sait pas mourir ne doit pas prostituer l’habit et les armes des braves. »

Je crus que c’était fini, mais tout à coup il reprit :

« Comment avez-vous pu écrire et signer que les soldats avaient volé des vases sacrés ? On comprend qu’au milieu du tumulte et du désastre d’une ville prise à la baïonnette, il se trouve des hommes capables de voler des calices… Mais que des chefs, l’avouent, et qu’en passant sous le joug ils l’écrivent, qu’ils le signent,  c’est le comble de l’infamie 5)Le fait n’était pas littéralement exact ; la mention n’est que  dubitative dans cette fatale capitulation. Il est vrai qu’en pareil cas, admettre la possibilité du fait, c’est le reconnaître.

Et votre main ne s’est pas desséchée en donnant à Vedel l’ordre de déposer les armes ? De quel droit avez-vous arraché à tous ces braves des armes qu’ils portaient avec honneur ? De quel droit avez-vous paralysé leur courage et leur fidélité ? Pourquoi, les associer à votre déshonneur ? Comment employer jusqu’à la puissance de la discipline, jusqu’aux pouvoirs que vous teniez de moi, pour livrer un corps d’armée aux ennemis de la France ?  Aussi, comme sujet, votre capitulation est un crime; comme général, c’est une ineptie; comme soldat, c’est une lâcheté; comme Français, c’est la première atteinte sacrilège portée à la plus noble des gloires.

Et si, libres d’un intérêt sordide, d’une terreur flétrissante, vous aviez combattu au lieu de capituler, si vous aviez formé des colonnes d’attaque au lieu de vous déployer, si vous aviez tenu vos troupes réunies au lieu de vous morceler, vous battiez les Espagnols, vous restiez maîtres de notre retraite; Madrid n’aurait pas été évacué; l’insurrection de l’Espagne ne s’exaltait pas par un succès inouï; l’Angleterre n’aurait pas une  armée dans la Péninsule; et quelle différence dans tous les événements et peut-être dans la destinée du monde ! »

En achevant de proférer ces dernières paroles, il tourna le dos au général Legendre, qui de suite quitta la parade et, peu d’instants après, Valladolid. Quant à l’Empereur, en donnant d’un coup de tête le signal, il alla faire face au centre de la ligne. Un roulement général se fit entendre ; les troupes, ayant rapidement rompu, défilèrent, au pas de charge, et il avait été à peine dépassé par le premier peloton qu’il partit au grand trot et rentra chez lui.

Telle fut cette parade mémorable ou plutôt cette scène qui termina la carrière du général Legendre, qui, pour d’autres que lui, eût terminé plus que la carrière. Je l’écrivis en rentrant chez moi, en m’appliquant à y mettre d’autant plus d’exactitude que les conséquences de l’événement auquel elle se rapporte, avaient été plus désastreuses


 

References   [ + ]

1. C’est également d’après le contenu dans ce petit livre de notes, longtemps égaré, que je rapporterai, à la suite de cet épisode, mon entretien avec Napoléon, et cela en complétant la rédaction d’après laquelle Mme la duchesse d’Abrantès en parle et me cite dans ses Mémoires
2. Ce ne fut que trois ans et quatre mois après, c’est-à-dire le 1er mai 1812, que l’Empereur rendit le décret qui, sous peine de mort, défend aux généraux de capituler en rase campagne. C’est également vers cette époque qu’il fit instruire cette affaire et qu’il destitua Dupont, Vedel et Legendre.
3. Ce ne fut que trois ans et quatre mois après, c’est-à-dire le 1er mai 1812, que l’Empereur rendit le décret qui, sous peine de mort, défend aux généraux de capituler en rase campagne. C’est également vers cette époque qu’il fit instruire cette affaire et qu’il destitua Dupont, Vedel et Legendre
4. Prétendue justification de la défense de recevoir, dans les ports de France, les troupes du corps d’armée du général Dupont. Cet ordre, du reste, était absurde et barbare. Punir les chefs des fautes de leurs subordonnés se comprend, mais punir des soldats même des fautes de leurs chefs est d’autant plus inique que l’on est seul coupable du mauvais choix de ces chefs. On devait donc sévir contre ceux-ci, mais on devait accueillir leurs troupes comme des victimes.
5. Le fait n’était pas littéralement exact ; la mention n’est que  dubitative dans cette fatale capitulation. Il est vrai qu’en pareil cas, admettre la possibilité du fait, c’est le reconnaître.