La bataille de Leipzig – 15-19 octobre 1813

La victoire de Leipzig annoncée aux souverains alliésLa victoire de Leipzig annoncée aux souverains alliés

Mémoires de Langeron

Portrait de Leonty L. Bennigsen (Levin) (1745-1826) - George Dawe
Portrait de Leonty L. Bennigsen (Levin) (1745-1826) – George Dawe

Le prince royal de Suède et Bennigsen nous rejoignent.

Le général Bennigsen arriva et se mit en communica­tion avec la grande armée par le chemin de Wurzen; enfin, le prince royal de Suède, ayant terminé ses promenades, se rapprocha de nous, et vint prendre son quartier général à Breitenfeld : le nom de ce village était de bon augure pour les Suédois [1]Ce fut là où je le vis pour la première fois, nous allâmes ensemble voir le champ de bataille de la veille ; il fit quelques remarques en style de son pays, et je fus obligé de me faire aussi … Continue reading

Le maréchal Blücher
Le maréchal Blücher

Le 18, à six heures du matin, le général Blücher me prévint que j’étais destiné à être, dans cette journée mémorable, sous les ordres du prince royal de Suède [2]Bernadotte avait fait entendre qu’il n’attaquerait point s’il n’avait pas 100,000 hommes sous ses ordres ; il n’en avait que 50,000 dans son armée; on m’ôta à … Continue reading j’allai, sur-le-champ, de nouveau à Brei­tenfeld, et il me communiqua ses dispositions [3]Lorsque j’arrivai chez lui, je le trouvai occupé à dicter en français, ou plutôt en gascon (car il ne sait pas un mot de suédois), les disposi­tions à ses généraux ; elles me parurent … Continue reading. Il devait marcher par sa gauche à Taucha, y passer la Partha de vive force et attaquer le flanc droit des troupes ennemies, qui bordaient cette rivière ; je devais couvrir cette mar­che en me déployant le long de la rive droite de la Par­tha, en arrière des villages de Mockau et de Plœsen et forcer ensuite le passage de la rivière lorsque je verrais le prince de Suède engagé.

 

Les ennemis avaient de fortes lignes d’infanterie et de cavalerie sur la rive gauche de la Partha, dans l’immense plaine rase qui entoure Leipzig du côté de Düben, de Torgau et de Dresde.

La Partha est marécageuse, encaissée, garnie d’arbres et de broussailles, qui en rendent le passage très difficile lorsqu’il est défendu.

À neuf heures du matin, le feu que nous aperçûmes du côté de la grande armée nous annonça que la bataille était engagée; le prince de Suède commença aussi son mouvement; je m’approchai de la Partha et le général Blücher fit avancer le corps de Sacken vers Leipzig, sur le chemin de Halle. Le corps d’Yorck resta en réserve.

Tout à coup les ennemis, soit dans la crainte d’être tournés par le prince royal de Suède et par Bennigsen, dont ils pouvaient voir la marche, soit par la nécessité d’employer plus de forces contre la grande armée, qui les attaquait avec une grande vigueur, vers Connewitz et Probstheyda, tandis que les généraux Bennigsen et Bubna se portaient sur Sommerfeld, commencèrent à s’éloigner des bords de la Partha.

Le général Rudzevich et le général Emmanuel, ayant remarqué ce mouvement rétrograde des ennemis, for­cèrent à l’instant le passage de la rivière ; ils la passèrent au gué près de Mockau : cette décision leur fît beaucoup d’honneur, mais ne doit point étonner de leur part. Ils la prirent sans attendre mes ordres, et contre les dis­positions données par le prince royal de Suède, mais ils devaient agir ainsi, il n’y avait point de temps à perdre, et ces deux généraux savent l’employer.

Cependant les Français avaient encore quelques troupes et seize canons sur les hauteurs; malgré le feu de ces seize pièces et celui de leurs tirailleurs, le 7e, le 12e, le 22e, le 30e et le 48e chasseurs, les régiments de Schlusselbourg et d’Olonetz forcèrent le passage avec une grande bra­voure, et les ennemis se retirèrent sur Schönfeld. J’ar­rivai dans ce moment à mon avant-garde, je venais de Breitenfeld ; j’admirai le mouvement de Rudzevich et lui en témoignai ma satisfaction.

Les corps de Kaptzewitz, de Saint-Priest et d’Olsuvief et ma cavalerie de réserve suivirent mon avant-garde et je me portai en masse sur la rive gauche de la Partha, entre le monastère de Sainte-Thècle et le village de Naunhof.

Deux très beaux régiments saxons, un de hussards et un de uhlans, se portèrent alors, au grand trot, sur le général Emmanuel : mes cosaques se préparaient à les charger avec le régiment de Kiev : les Saxons s’arrê­tèrent, crièrent Hourra ! Et les officiers s’avancèrent hors des rangs : Emmanuel vint leur parler ; ils annoncèrent le désir de se joindre à nous et passèrent dans nos rangs.

J’en fus prévenu par le général Emmanuel, j’y courus et je m’abouchai avec les chefs de ces deux régiments ; j’avoue que je fus un moment embarrassé de ce que je ferais d’eux ; il était possible, à la rigueur, que ce fût une ruse des ennemis et que ces soi-disant émigrés fus­sent destinés, lorsqu’ils auraient été mêlés avec ma cava­lerie, à la charger en arrière ou sur les flancs, au moment de l’attaque ; je voulus les envoyer à ma cavalerie de réserve ; mais ils me prièrent de les faire avancer avec la cavalerie de l’avant-garde ; je remplis leur désir et n’eus point à m’en repentir.

Du côté de la grande armée et plus tard du côté du prince de Suède, des bataillons saxons, wurtembergeois, passèrent aussi dans nos rangs avec  deux batteries saxonnes qui tirèrent à l’instant contre leurs anciens alliés ! [4]Les Français ont voulu attribuer à cette défection seule la perte de la bataille ; il est possible qu’elle l’ait accélérée, mais les vraies causes de leurs revers dans cette journée … Continue reading

Matvei Platov
Matvei Platov

Une nuée de cosaques remplissait la plaine à ma gauche : c’était le corps de Platof, il était suivi par ceux de Bennigsen et de Bubna.

Comme on devait croire que la retraite de Napoléon sur Lützen était trop difficile pour qu’il ne préférât pas celle par Eulenbourg, nous avions porté de ce côté la plus grande partie de nos forces, la grande armée par sa droite et nous par notre gauche ; et effectivement, dès le commencement de la bataille, le chemin d’Eulenbourg fut coupé aux ennemis ; on n’était occupé que du projet d’anéantir l’ennemi ; pour le succès de la bataille, il n’était douteux pour aucun de nous ; jamais on n’a marché à la victoire avec plus d’assurance ; personne de nous ne pen­sait ni ne pouvait penser à la possibilité d’une retraite, et même, dans les dispositions, un point de retraite n’était même pas désigné.

Je m’abouchai avec les généraux Bennigsen, Platof et comte Neipperg, du corps de Bubna, et voyant mon flanc gauche assuré par eux, je m’avançai sur Schönfeld, sans attendre les troupes du prince de Suède.

Le village de Schönfeld est très grand, il est pour ainsi dire un des faubourgs de Leipzig; il était la clef de la po­sition des ennemis à leur gauche, ils l’avaient garni d’in­fanterie ; de fortes colonnes et des batteries bien disposées soutenaient cette infanterie, et la quantité de fermes, de jardins, de vergers que ce village renferme en fait une espèce de forteresse. Les maréchaux Ney et Marmont commandaient contre moi; on voit que j’avais affaire à forte partie, et ils me le prouvèrent.

Cependant il fallait absolument, pour assurer la victoire de notre côté, emporter et occuper ce village de Schönfeld, que l’on ne pouvait tourner, et je résolus de l’atta­quer. Le prince de Suède, qui s’était porté, de sa personne, à ce point intéressant, approuva mes dispositions. Il me dit que son armée avait déjà passé Taucha, et qu’elle viendrait me soutenir, et qu’il ferait dans l’instant avan­cer sa cavalerie, mais que son infanterie ne pourrait ar­river que dans deux heures.

Ce retard n’était point à calculer ; ma gauche était déjà appuyée, et je savais qu’on pouvait tout entreprendre et tout exécuter avec les soldats que je commandais.

Le général Rudzevich, avec mon avant-garde, se porta sur ma gauche et se réunit aux cosaques du comte de Platof et aux corps de Bennigsen et de Bubna ; le comte de Saint-Priest se plaça entre lui et le village de Schönfeld, et attaqua la gauche de ce village, tandis que le général Kaptsevich l’attaquait de front.

Toutes mes batteries furent placées en avant de ma ligne, et ouvrirent un feu très vif auquel les ennemis ripostèrent de même; la canonnade devint bientôt ter­rible [5]Le général Blûcher m’a souvent témoigné sa satisfaction de la perfec­tion matérielle de mon artillerie et de l’intrépidité de mes artilleurs ; ja­mais ils n’ont déployé … Continue reading.

 

Il était midi lorsque Kaptsevich fît attaquer par les 29e, 37e, 4e chasseurs et le régiment de Staroskolsk, com­mandés par l’intrépide général Schapskoï et les colonels Durnow et Suthow ; cette attaque fut si vive et si bien di­rigée que le village fut emporté à la baïonnette, en un ins­tant, malgré la résistance des ennemis, dont la perte fut très considérable, ainsi que la mienne.

Ce point était trop intéressant pour que les ennemis ne fissent pas tous leurs efforts pour le reprendre, et ils étaient commandés par Ney, dont la valeur, les talents et la téna­cité m’étaient déjà bien connus [6]Il se tenait sur une petite élévation sur laquelle se trouve un moulin. Ce mamelon est situé à cinq cents pas en arrière des dernières maisons du village de Schönfeld..

De fortes masses ennemies se portèrent en colonnes sur le village et en délogèrent mes troupes : le général Schapskoï fit des prodiges de valeur ; le colonel Suthow, quoique blessé deux fois, n’abandonna pas son poste, mais tout ce courage fut inutile contre l’attaque furieuse de forces supérieures aux nôtres dans ce moment.

Le détachement de Schapskoï souffrit beaucoup; le beau et brave régiment de Staroskolsk fut presque détruit, le major Filipow tué, les majors Gœwsky et Schamonin blessés, et un grand nombre d’officiers payèrent de leur sang la gloire qu’ils acquirent.

Les régiments, chassés du village, se reformèrent en un instant et arrêtèrent les ennemis près des dernières mai­sons.

Le général Kaptsevich, dont la conduite dans cette jour­née et dans celle du 16 est au-dessus de tout éloge, eut encore un cheval tué sous lui, ainsi que le colonel Magdenko de l’artillerie. Kaptsevich fit avancer le général-major Turchaninov avec le reste de la division et je fis approcher le 9e corps d’Olsuvief.

Turchaninov attaqua le village avec une grande va­leur; il fut secondé par le régiment de Wiatka commandé par le général-major Wassiltschikoff. Le détachement de Schapskoï rentra de nouveau dans le village ; le combat fut terrible ; on se mêla à la baïonnette et Schönfeld  fut occupé de nouveau par mes troupes.

Le maréchal Michel Ney
Le maréchal Michel Ney

Je crus alors que la possession m’en était assurée et je me portai en avant du village, pour y établir la chaîne des avant-postes ; dans cet instant, Ney fit sur moi une nouvelle attaque si imprévue, si impétueuse et si bien di­rigée, qu’il nous fut impossible d’y résister : cinq colon­nes serrées, la baïonnette en avant et au pas de charge, se précipitèrent sur le village et sur mes troupes encore dispersées et que je cherchais à reformer et à mettre en ordre ; elles furent culbutées et obligées de se retirer en toute hâte; je fus entraîné par les fuyards, à qui je ne puis reprocher ce mouvement précipité en arrière, car il était impossible de tenir [7]C’est précisément ce que me dit un sous-officier du régiment de Staroskolsk ; pendant que je me retirais du village (j’avoue que c’était aussi vite que je le pouvais), je criais … Continue reading. Heureusement j’avais encore de fortes réserves, et ayant laissé passer dans leurs inter­valles les régiments expulsés du village, je rendis bientôt aux ennemis ce qu’ils m’avaient fait ; mes colonnes étaient en ordre, leurs colonnes alors dispersées, le général Olsuvief fit attaquer encore le village par le général-major (…) je ne le reperdis plus ; mais en avant du village, près du moulin dont j’ai parlé plus haut, le feu continua jusqu’à neuf heures du soir ; enfin ce moulin fut aussi occupé et les ennemis se retirèrent dans Leipzig.

Le général Kaptsevich confia toute la chaîne des ti­railleurs et des avant-postes au général-major Poltoratzky.

Le général Rudzevich et le comte de Saint-Priest, à qui j’ai eu aussi les plus grandes obligations dans cette sanglante bataille, furent engagés pendant plus de neuf heures avec les lignes ennemies.

Lorsque le comte de Saint-Priest se fut avancé vers la gauche de Schönfeld, que Kaptsevich attaquait de front, il le fit attaquer aussi par le général Kern, avec les régi­ments de Riazan et de Belosersk, commandés par les lieutenants-colonels Nowichow et Bougouslawsky, sou­tenus par les régiments d’Eletsk et de Polotsk.

Le général Pillar, commandant la 17e division, dépassa le village avec les régiments de Brest et de Willmanstrand et attaqua les jardins situés du côté de Leipzig.

Ces généraux et les troupes sous leurs ordres rivali­sèrent d’audace et de gloire avec celles du 10e corps, mais le feu effroyable de mitraille leur causa beaucoup de pertes, et les força un moment à la retraite, lorsque les ennemis reprirent deux fois le village ; cependant ils s’y reportèrent encore à la troisième attaque avec la même valeur et contribuèrent efficacement à sa prise.

Le feu de notre artillerie causait aussi une grande perte aux Français [8]Le maréchal Marmont m’a dit depuis que notre feu était si terrible que ses plus intrépides soldats avaient peine à le supporter et qu’il était obligé de courir d’une colonne … Continue reading.

Le général Rudzevich seconda le comte de Saint-Priest et s’avança toujours en ligne avec lui et perdit aussi beaucoup de monde.

Le général Rerin,  officier estimable et d’une grande bravoure fut blessé à mort: il vécut encore quelques jours après la bataille.

Vers le soir, le général Rudzevich renforça le comte de Saint-Priest par le 30e et le 48e chasseurs, qui lui furent bien utiles.

Ce ne fut, comme on l’a vu, qu’à six heures du soir et dans l’obscurité que je restai maître de Schönfeld, après un des combats les plus vifs et les plus sanglants de cette guerre ; l’occupation de ce village me coûta près de 4.000 hommes : toutes mes troupes y avaient été em­ployées successivement; après la troisième attaque, il ne me restait plus en réserve que deux bataillons du 9e corps ; la brigade du général Poltoratzky était jointe au 10e. Le général Kornilov, commandant la 15e division, avait par­ticipé à la dernière attaque avec les régiments de Koursk et de Koliwan, dont les commandants, les lieutenants-colonels Anensur et Makazarew, furent blessés.

Le reste du 9e corps, sous les ordres d’Olsufiev et d’Udom, s’était porté, par mes ordres, sur ma droite, le long de la rivière Partha, pour y contenir les ennemis, les empocher de tourner le village et ouvrir une communica­tion avec le corps de Sacken.

À la fin de la bataille, j’avais été au moment de manquer de munitions ; déjà toutes celles de l’artillerie de réserve avaient été employées, lorsque le  prince de Suède m’envoya fort à propos, à six heures du soir, vingt pièces d’artillerie suédoise, commandées par le brave général Kardell. Leur feu me fut très utile : cette artillerie fit à merveille, mais elle perdit beaucoup de monde: en un jour, trois officiers et trente artilleurs furent mis hors de combat, une pièce fut démontée, et deux caissons sau­tèrent [9]Cette compagnie d’artillerie fut, de toutes les troupes suédoises, la féale qui donna dans cette bataille, et jusque-là les Suédois n’avaient pas tiré un coup de fusil (excepté au … Continue reading.

Pendant toute la journée, la grande armée avait eu de son côté les plus grands succès, elle avait emporté tous les villages occupés par les ennemis, vers leur droite, et les avait chassés de leurs positions.

Alexandre Ier de Russie
Alexandre Ier de Russie

L’empereur Alexandre et le roi de Prusse, qui s’expo­saient peut-être trop témérairement, avaient dirigé eux-mêmes toutes les attaques.

Les généraux Bennigsen et Bubna avaient été vivement engagés au centre; le baron Winzingerode, qui commandait le corps russe du prince royal de Suède, avait pris quatre cents hommes à Taucha ; sa cavalerie s’était portée rapidement au centre et avait fait des charges (peut-être inutiles, mais brillantes) dans l’une desquelles périt le comte Manteyfeldt, chef du régiment de Saint-Pétersbourg dragons, et son colonel Annenkow; tous les deux furent très regrettés.

Une brigade de cette cavalerie, commandée par le gé­néral-major baron Pahlen et le colonel comte d’Olonne, et composée des régiments de Riga dragons, et d’Ysoum hussards, se joignit à moi.

Le corps prussien du général Bülow (aussi de l’armée de Suède) délogea les ennemis de Paunsdorf et de Sellershausen. Le premier de ces villages fut incendié, en un instant, par une compagnie de raquettiers anglais, avec les fusées à la Congreve ; le commandant de cette com­pagnie, le capitaine Dogue, fut tué.

L’infanterie russe de l’armée du prince royal de Suède fut placée par lui à ma gauche ; elle ne fut pas engagée à la mousqueterie, mais perdit du monde par le feu de l’ar­tillerie ennemie. Vers le soir, plus nos troupes faisaient des progrès en avant de tous côtés, plus le cercle de la bataille se rétrécissait : il n’y avait plus de place pour l’immensité des troupes qui combattaient; dans cette plaine rase, près de 450,000 hommes étaient sous les armes dans l’espace de sept ou huit verstes ; cinq ou six lignes de colonnes étaient serrées les unes contre les autres ; 40,000 hommes de cavalerie n’avaient plus de place pour se déployer; les ennemis étaient refoulés et entassés vers les faubourgs de Leipzig, et en avant de toutes ces masses, quinze cents canons faisaient un feu effroyable, aussi nourri que celui du fusil. Voilà le ter­rible et superbe spectacle qu’offraient alors les environs de Leipzig.

Le feu ne finit que vers les dix heures du soir, et chacun resta au bivouac dans la place où le hasard l’avait placé.

A onze heures, les Français, contre leur habitude (car jamais ils n’entreprennent rien pendant la nuit, et ils ont raison), essayèrent encore de reprendre le village de Schönfeld. Soit que sentant toute l’importance de ce point pour assurer leur retraite devenue nécessaire, ils voulussent, à quelque prix que ce fût, l’occuper de nou­veau, soit qu’ils espérassent de nous surprendre dans cette attaque imprévue, ils s’y portèrent en trois colonnes, mais leurs efforts furent déjoués, ils ne purent même forcer la chaîne de nos avant-postes : le général-major Poltoratzky qui la commandait, et dont la conduite, dans cette bataille, me fut aussi utile qu’elle lui fut honorable, avait disposé ses postes si parfaitement et ils étaient si attentifs, que les ennemis, voyant qu’il n’y avait rien à espérer, se retirèrent.

J’étais depuis longtemps accoutumé à la valeur des troupes que je commandais, à celle de leurs officiers, à leur zèle et à leurs talents ; c’était la neuvième campagne que je faisais de suite, avec ces mêmes troupes, et dans toutes les occasions, je les avais trouvées les mêmes, mais aux batailles de Mœckern et de Leipzig, jamais leur cou­rage ne parut avec un plus grand éclat ; dans ces mémo­rables batailles, chaque individu semblait persuadé que le sort du monde dépendait de lui, il n’y avait qu’un désir, qu’une volonté, celle de vaincre, à quelque prix que ce fût. Un général qui commande de telles troupes est sûr de la victoire.

J’ai eu également à me louer de tous ceux qui m’entou­raient et composaient mon état-major. Son chef, le gé­néral-major Paul Neidhart, avait et méritait ma confiance : à Leipzig, il ne quitta pas un instant les troupes les plus exposées; toujours à la tête des colonnes attaquantes, il aidait les généraux à en diriger les mouvements, et lors­que j’étais éloigné de lui, il me rendait un compte exact des progrès ou des revers des attaques, et par là m’indi­quait ce que les circonstances exigeaient.

Le lieutenant-colonel prussien Endé, dont j’ai eu cons­tamment à me louer pendant toute la campagne, me fut fort utile pendant les batailles de Leipzig, ainsi que mon major de service, le lieutenant-colonel Karjavin. Ces deux officiers, braves et intelligents, furent constamment em­ployés et envoyés par moi aux endroits les plus périlleux, ainsi que mes adjudants Schutz, Provirkin, Rulh et mes ordonnances.

(…)

Blücher détache Yorck à la poursuite des ennemis. — Ce mouvement fut aperçu par le général Blücher, et selon son usage de ne pas perdre un instant, il fit marcher le corps d’Yorck (qui était resté en réserve derrière celui de Sacken) pour occuper le pont de Merseburg et être plus à portée de poursuivre vivement les ennemis.

Dans la nuit, les feux de toutes les armées nous indi­quèrent leurs positions et nous vîmes alors les progrès décisifs des nôtres : le cercle s’était rétréci de manière qu’il ne restait devant Leipzig qu’un très petit espace de terrain où les ennemis avaient été refoulés.

Le général Blücher, sentant la nécessité de se porter sur sa droite, pour suivre les ennemis, me fît ordonner de repasser la Partha, sur un pont que j’avais fait construire dans la nuit entre Schönfeld et Paunsdorf, et de me placer entre cette rivière et Euteritzsch.

J’y marchai au point du jour [10]Ce fut alors que je rassemblai mes troupes, que je pus juger de l’é­tendue de ma perte de la veille ; des régiments nombreux étaient réduits à quelques faibles pelotons. Les attelages de … Continue reading, avec les corps de Kaptsevich et de Saint-Priest et la cavalerie, laissant dans Schönfeld l’avant-garde du général Rudzevich, qui vint plus tard me rejoindre lorsque les troupes du prince de Suède s’y relevèrent.

 

Le 19, tout fut tranquille jusqu’à neuf heures du matin; on rassembla les troupes, on les mit en colonnes et on at­tendit les événements.

Les magistrats de Leipzig écrivent à Blücher et à Schwarzenberg. — Le général Blücher reçut une lettre des magistrats de Leipzig qui le priaient de ménager la ville; le prince Schwarzenberg en reçut une pareille.

Comme les porteurs de ces lettres avaient traversé les avant-postes des ennemis, il était évident que cette démarche avait été concertée avec eux, et peut-être pouvait-on croire qu’ils voulaient effectuer plus paisiblement leur retraite.

Le général Blücher fait sommer la ville. — Le général Blücher envoya le lieutenant-colonel prussien Endé pour tâcher de pénétrer dans la ville et de sommer le comman­dant de se rendre.

Mais le général français qui se trouvait à la porte de Halle refusa de le laisser passer, et lui apprit que l’empe­reur Napoléon et le roi de Saxe se trouvaient encore dans la ville.

Description de Leipzig. — Cette immense ville de Leipzig, garnie alors des troupes repoussées du champ de bataille, défendue par un vieux mur et un large fossé, en­tourée de faubourgs, dont les rues sont étroites, et de trois côtés par des rivières et des canaux, dont les ponts sont longs et étroits, offrait des difficultés presque insur­montables pour un assaut, et môme, l’entreprendre était un coup si audacieux que le succès seul pouvait le justifier ; mais rien n’était devenu impossible à nos troupes.

Assaut et prise de Leipzig. — A dix heures du matin, un feu très vif se fit entendre près de Leipzig, du côté de la porte de Dresde ; nous sûmes bientôt que les ennemis faisaient sauter une grande partie de leurs caissons ; ce fut le signal, et par un mouvement spontané, toutes nos troupes se précipitèrent d’elles-mêmes sur la ville de tous les côtés.

Celles du corps de Bennigsen et la grande armée atta­quèrent le faubourg de Wurzen ; le prince royal de Suède fit attaquer celui qui est devant Schönfeld, sur la rive gauche de la Partha, et je fis soutenir cette attaque par une forte batterie, que je plaçai sur la rive droite, sur le chemin de Delitzsch.

Nous vîmes bientôt que le feu s’avançait dans les fau­bourgs ; déjà le général Bülow, avec ses braves Prussiens, déjà le général-major Paskevich, avec l’avant-garde de Bennigsen, avaient chassé l’ennemi de quelques maisons des faubourgs ; le maréchal Blücher [11]Au moment de marcher sur Leipzig, nous apprîmes, avec beaucoup de satisfaction, que le général Blücher venait d’être avancé comme feld-maréchal. Cet avancement était très juste, il … Continue reading fit avancer les chas­seurs du corps de Sacken vers Phaffendorf. Ils trouvèrent les ennemis retranchés dans une grande fabrique située à cinq cents pas de la ville, près du chemin de Halle ; nos braves chasseurs les en délogèrent, la reperdirent et la re­prirent; alors je fis avancer toutes mes troupes, que Blücher conduisit lui-même à l’attaque avec moi.

Les régiments d’Archangel et de la Vieille-Ingrie se por­tèrent vivement à l’attaque du faubourg de Halle; ils furent repoussés, sans abandonner l’entreprise. Le régi­ment d’Archangel se distingua, et fut presque détruit. Le brave lieutenant-colonel Schindschin, qui le commandait, le major Melinkow, le capitaine Krüdener, et presque tous les officiers de ce régiment, un des meilleurs de l’armée, furent blessés ; il n’en resta sous les armes, après la prise de Leipzig, que 3 officiers et 180 soldats.

Dans le même temps, le comte de Saint-Priest s’avança, par mes ordres, et chercha un passage pour pénétrer dans la ville, entre la Partha et la chaussée de Halle; mais cette rivière et les différents canaux qu’elle forme ren­daient ce passage impossible.

(…)

Napoléon quitte Leipzig. — Napoléon n’était parti de Leipzig que depuis une demi-heure ; le malheureux roi de Saxe y était resté avec la reine, avec la princesse Auguste, sa fille ; sa cour, ses chambellans, ses pages en habits brodés ou galonnés garnissaient les fenêtres de son palais. Ce mal­heureux prince, victime infortunée de sa fidélité à ses engagements et des calculs les plus faux, renfermé dans ses appartements, y attendait son sort [12]Pendant le peu de temps que les trois souverains restèrent à Leipzig, le roi de Saxe, confiné dans ses appartements, ne vit personne ; il était in­quiet des dispositions des alliés à son … Continue reading. Les gardes du roi étaient rangés en bataille dans la place, présentaient les armes et la musique jouait.

Entrée triomphale des alliés dans Leipzig. — Les trois souverains, le prince de Suède, tous les généraux des quatre armées, leur suite innombrable, se trouvèrent réunis, comme par enchantement, dans cette place, salués par des cris de joie de tous les habitants de Leipzig; tous les hommes étaient dans les rues, toutes les femmes étaient aux fenêtres, agitant leurs mouchoirs et nous couvrant de fleurs, de schalls, de morceaux d’étoffes, etc., et faisant retentir l’air de cris, de hourras !

Les trois plus puissants monarques de l’Europe, armés pour la plus juste des causes (la liberté et le bonheur du monde), entourés par les généraux et les troupes à qui ils avaient de si grandes obligations, et qui s’étaient mon­trées si dignes d’eux et de la cause qui leur avait mis les armes à la main, jouissaient de leur gloire immortelle, de la récompense de tant de travaux et de dangers et de la fin alors prévue des maux qui avaient désolé l’Europe pendant vingt-trois ans. Voilà ce qui s’offrait alors à tous les yeux, à tous les cœurs.

On ne peut juger d’un pareil spectacle ni peindre de pareilles émotions que lorsqu’on les a vues et éprouvées. Mais d’un autre côté, un spec­tacle bien différent venait affliger l’humanité ; 10,000 morts ou mourants jonchaient les rues de la ville ; des milliers de malades (ou plutôt des cadavres ambulants), effrayés de ce tumulte et craignant d’être égorgés dans les hôpitaux, en étaient sortis pour venir chercher une autre mort dans les rues : voilà le contraste qu’offrait aussi Leipzig dans cette journée à jamais mémorable dans les annales du monde ; nous avions des fleurs sur nos têtes, des cadavres sous nos pieds.

Napoléon fait sauter les ponts de l’Elster. — Cepen­dant, en fuyant de la ville, Napoléon s’était empressé de faire sauter les ponts qui se trouvaient entre la ville et le village de Lindenau, sur la chaussée de Lützen (ce des­pote aventurier ne s’occupait jamais que de sa propre conservation [13]Ce furent mes chasseurs qui, en prolongeant le faubourg, s’approchè­rent du pont, et firent croire à l’officier chargé de faire sauter le pont que nous avions forcé la ville et … Continue reading). Il eût été bien à désirer que le comte Giulay eût pu faire couper ces ponts ; il faut croire qu’il ne l’a pas pu, puisqu’il ne l’a pas fait ; mais si cela lui eût été possible, Napoléon n’avait plus aucun moyen de retraite ; il l’avait déjà commencée la veille lorsque Giulay fut sans doute obligé de se retirer pour le laisser passer.

Explosion des ponts de Leipzig
Explosion des ponts de Leipzig

La ville était encore encombrée de troupes, de canons et d’équipages ; nous trouvâmes cinquante-sept pièces d’artillerie tout attelées près de la porte de Halle ; plus de deux cents furent prises près de celle de Dresde.

Cependant, le feu durait encore; les ennemis avaient garni les rives de l’Elster de tirailleurs et avaient placé deux canons et des obusiers qui tiraient sur la ville ; deux grenades éclatèrent sur la tête des souverains; je me por­tai, par ordre de l’empereur, vers la chaussée de Lützen, avec le 29e et le 45e chasseurs que je trouvai dans la ville et que je pris avec moi; je fus rejoint par le général Paskevich et par le général prussien Borstell, du corps de Bülow.

Mort du prince Poniatowski. Le prince Joseph Poniatowski, commandant en chef de l’armée polonaise et avancé la veille comme maréchal de France, n’ayant plus d’espoir d’éviter d’être pris, et ne voulant pas l’être, se précipita dans l’Elster, au bas d’un belvédère en coquillage qui est placé au bord de cette rivière : là, elle est très étroite mais encaissée, surtout à la rive opposée et très rapide ; le cheval du prince, en se dressant pour tâcher d’aborder le renversa dans la rivière, où il se noya ; étant blessé de deux coups de fusil, le cheval suivit le torrent, passa sous le pont et se sauva ; le corps du prince fut retrouvé le lendemain.

Mort du maréchal Poniatowski
Mort du maréchal Poniatowski

A gauche, à quelques pas du belvédère, la rivière est plus large mais cesse d’être encaissée : si Poniatowski s’y fut jeté, il eut traversé heureusement.

Près de ce belvédère étaient rangés, sur trois lignes et en ordre, les armes, les habits, les bottes et les chemises d’un bataillon polonais, dont tous les individus, officiers et soldats s’étaient jetés dans la rivière pour la passer à la nage, peu d’entre eux avaient réussi à atteindre la rive opposée. La plus grande partie s’était noyée et leurs cadavres flottaient sur l’eau.

Le général Borstel et moi nous arrivâmes à cheval près du belvédère, un moment après que le prince Poniatowski et ce bataillon se furent jetés dans la rivière ; ce ne fut pas sans peine et sans péril que nous étions parvenus là : les balles ennemies et amies traversaient le jardin dans tous les sens, et nous marchions sur des cadavres et des débris ; j’ai rarement, dans ma vie militaire, couru un dan­ger plus positif que dans cette occasion.

La mort du prince Poniatowski me causa de vifs re­grets; j’étais très lié avec lui et depuis longtemps, et je m’honorais de son amitié. Sa bravoure, sa loyauté, ses qualités solides, ne méritaient pas une fin si cruelle, qui affligea profondément ses frères d’armes et ses enne­mis, qui estimaient ses talents, son caractère et sa con­duite.

À midi, les tirailleurs ennemis se retirèrent et le feu cessa tout à fait; on s’occupa de rétablir les ponts.

Beaucoup de généraux, et parmi eux le général Ber­trand, commandant de la ville ; le général Reynier, com­mandant le corps saxon, et sept ou huit généraux polo­nais furent coupés des ponts ou préférèrent rester dans la ville et se rendirent prisonniers à l’Empereur.

Pertes des armées aux quatre batailles de Leipzig. — Telle fut la fin de cette gigantesque bataille de Leipzig, la plus mémorable, la plus décisive et une des plus sanglan­tes qui aient jamais été données: près de 500,000 hommes y combattirent pendant quatre jours, sous les yeux de qua­tre souverains; plus de 100,000 hommes payèrent leur gloire de leur sang ou de leur liberté.

Nous comptâmes près de 40,000 hommes hors de com­bat dans les deux armées ; celle de Silésie seule en perdit 17,000.

Les ennemis comptèrent moins de victimes ; ils ne per­dirent pas 20,000 hommes, mais ils eurent 16,000 prison­niers et l’on trouva dans la ville près de 30,000 malades ou blessés.

Trait heureux d’audace du général Emmanuel. — A la prise de Leipzig, le général Emmanuel se distingua par un de ces traits d’audace et de présence d’esprit faits pour illustrer tout militaire et qui ajouta encore à la réputation de cet officier si brave et si distingué.

Il était de l’avant-garde du général Rudzevich, qui (comme on l’a vu) était restée en réserve; mais le général Emmanuel s’avança, de sa personne, un des premiers dans la ville, par la porte de Düben, suivi de ses ordon­nances ; il avait avec lui trois officiers, le lieutenant Sakoun, l’enseigne Zeltschitz, de son régiment de Kiew dra­gons, et le cornette Prokofiew, des cosaques de l’Ukraine; six sous-officiers, un dragon et quatre cosaques, en tout avec lui quinze personnes.

Il prend le général Lauriston. — Il devança même les tirailleurs dans les rues de la ville, rencontra douze cui­rassiers de la garde qui étaient du convoi du général Lauriston, et les força de se rendre; traversant ensuite les fuyards ennemis, il prit le général Vinant et parvint aux ponts de l’Elster; là il vit plusieurs officiers qui cher­chaient à passer la rivière sur des planches ; il menaça ceux qui étaient encore de son côté de les tuer s’ils ne se rendaient pas, et ils lui remirent leurs épées ; dans ce nombre était le général Lauriston.

Dans ce moment, le lieutenant Sakoun découvrit un ba­taillon ennemi qui s’avançait aussi vers le pont et avait coupé le général Emmanuel; mais ce brave officier, ju­geant parfaitement que, dans un cas pareil, on pouvait tout obtenir par l’audace, qui seule alors pouvait le sau­ver, chargea les ennemis avec les quatorze cavaliers qui l’accompagnaient; ce bataillon, n’ayant plus de moyens de traverser la rivière et pressé en arrière par nos chasseurs, se rendit prisonnier.

Le général Emmanuel vint dans la grande place de Leipzig présenter à nos souverains tous ses prisonniers à la tête desquels était le général Lauriston, qui fut accueilli par l’Empereur avec une bonté que méritaient également et la réputation militaire de ce général et sa conduite loyale, sage et prudente, lorsqu’il avait été am­bassadeur de Napoléon à Saint-Pétersbourg.

Réflexions sur la conduite de Napoléon et sur celle de son armée. — Si dix-huit ans de victoires n’avaient pas illustré Napoléon jusqu’à la campagne de 1812, et si la plus grande partie de ses plans et de ses opérations militaires n’inspiraient pas une juste admiration, on pourrait peut-être hasarder de dire qu’il n’a dû ses étonnants succès qu’à son bonheur, qu’aux fautes grossières de ses antagonistes ou à des circonstances qu’on ne peut deviner ou qu’on n’ose pas dévoiler, car il s’est montré, dans ces deux campagnes de 1812 et 1813, si au-dessous de sa réputation, si au-dessous de lui-même, qu’il paraîtra peut-être moins audacieux de le juger avec sévérité.

Sans retracer ici les fautes impardonnables que j’ai déjà indiquées dans l’histoire de la campagne de 1812, fautes qui lui ont fait perdre sa gloire militaire et 400,000 sol­dats jusqu’alors invincibles ; sans parler de celles qui l’ont conduit à Leipzig en 1813, peut-on l’excuser de nous y avoir attendus ? Sa confiance dans son génie, dans ses ta­lents, dans un jour de bataille, quelque fondée qu’elle pût être, devait-elle l’engager à recevoir une bataille décisive dans une position où il n’avait nul moyen de vaincre et aucun de retraite ?

Peut-on l’excuser d’avoir, dans un mo­ment où toutes ses forces lui étaient si nécessaires, laissé à Dresde, à Torgau, à Magdebourg, dans les forteresses de l’Elbe (qu’il ne pouvait espérer de ravoir) plus de 80,000 hommes de ses meilleures troupes ? Il comptait, dit-on, gagner encore cette bataille et se reporter de nou­veau le lendemain sur l’Elbe, mais, même dans cette supposition, 10,000 hommes lui suffisaient dans Dresde et 20,000 dans les autres places qui n’étaient point attaquées, et 50,000 hommes de plus n’étaient pas à dédaigner pour lui à Leipzig.

Avec des forces très inférieures à celles de ses ennemis, il se place en cercle, autour d’une ville immense, dont les ponts longs et étroits ne lui offraient qu’un passage diffi­cile en cas de retraite, et qui (comme on l’a vu) aurait pu et peut-être dû lui être coupé.

Il laisse dans la ville tous ses bagages, sans rien faire pour prévenir le désordre qui s’y met ordinairement après une bataille perdue ; il ne songe à rien, il ne prévoit rien ; le 17, il reste tranquillement, quoiqu’il pût voir tous nos mouvements et la jonction de toutes les armées qui l’en­tourent, dans des plaines immenses où aucune de nos manœuvres ne pouvait lui être cachée; des clochers de Leipzig on découvre une étendue de pays de plus de cin­quante verstes.

Reconnaît-on là le vainqueur de Millesimo, de Lodi, d’Ulm, d’Austerlitz, de Wagram ? reconnaît-on le général qui avait triomphé, pendant dix-huit ans, de toute l’Europe ?

Ou Napoléon ne voulait point encore reconnaître les talents et l’énergie de ses adversaires, dont cependant il avait déjà eu tant de preuves, ou une confiance trop aveugle dans ses talents et dans son bonheur lui a fasciné les yeux ; voilà ce que doit dire tout homme qui ne voudra pas reconnaître, dans son élévation et dans sa chute, une cause plus élevée à laquelle on peut rapporter tous les événements du monde.

On peut encore ajouter que ce même Napoléon, dont le génie avait été si précoce, qu’à l’âge de vingt-trois ans il s’était placé, comme le grand Condé, au rang des plus illustres généraux, était fini à l’âge où les autres hommes commencent souvent leur carrière de gloire.

 

Mais si la bataille de Leipzig ne fait honneur ni à la prévoyance ni au génie de Napoléon, les ennemis des Français ont été forcés d’avouer qu’elle en fait un immor­tel à ses troupes; jamais elles ne se sont si bien battues, et, assurément, ces braves militaires ne pouvaient pas être encouragés et soutenus par l’espoir de vaincre ; les géné­raux, les officiers de l’armée de Napoléon, ont trop d’expé­rience et d’habitude de la guerre pour n’avoir pas senti le vice et le danger de leurs positions, les soldats même ne pouvaient l’ignorer. Cependant, ni cette persuasion, ni la défection de quelques troupes étrangères qui, au mi­lieu du combat, passèrent chez leurs ennemis (ce qui, naturellement, devait conduire de l’étonnement au découra­gement), ni la vue de forces bien supérieures, ne purent atténuer leur fermeté ; ils se battirent admirablement, et, s’il m’est permis de le dire, la bataille de Leipzig, complètement perdue par les Français, leur a fait autant d’hon­neur qu’en a fait aux Russes et aux Prussiens celle de Bautzen qu’ils n’ont pas gagnée.


 

References

1 Ce fut là où je le vis pour la première fois, nous allâmes ensemble voir le champ de bataille de la veille ; il fit quelques remarques en style de son pays, et je fus obligé de me faire aussi gascon pour lui répondre; lorsque je le quittai, il me congédia avec un adiousias qui avait été sûre­ment évoqué de la Garonne.
2 Bernadotte avait fait entendre qu’il n’attaquerait point s’il n’avait pas 100,000 hommes sous ses ordres ; il n’en avait que 50,000 dans son armée; on m’ôta à Blücher pour me donner au prince : on lui avait dit que j’avais 30,000 hommes ; je n’en avais alors que 21,000.
3 Lorsque j’arrivai chez lui, je le trouvai occupé à dicter en français, ou plutôt en gascon (car il ne sait pas un mot de suédois), les disposi­tions à ses généraux ; elles me parurent fort bonnes, mais un peu minutieuses ; il y désignait la place des bas officiers dans les colonnes; cette exactitude me prouva que la parade est maintenant la maladie générale de tous les souverains et de ceux qui doivent l’être.
4 Les Français ont voulu attribuer à cette défection seule la perte de la bataille ; il est possible qu’elle l’ait accélérée, mais les vraies causes de leurs revers dans cette journée sont : 1° la grande disproportion du nom­bre de troupes, égales des deux côtés en valeur et en habitude de la guerre ; 2° l’entêtement de Napoléon à rester à Leipzig; 3° ses mauvaises dispo­sitions, et 4° sa position désavantageuse sous tous les rapports.
5 Le général Blûcher m’a souvent témoigné sa satisfaction de la perfec­tion matérielle de mon artillerie et de l’intrépidité de mes artilleurs ; ja­mais ils n’ont déployé une bravoure plus brillante et autant de talents que dans cette mémorable journée.

Les chefs des compagnies Magdenko, les deux Sasatkow, Baschmakow, Billingshausen, Timasaew, Benderski, Schindschin, Wallewetew, etc., acquirent les droits les plus justes et les mieux mérités à ma reconnaissance. Le général Veszeliski, qui pendant toute la campagne a commandé mon artillerie et dont le zèle et les soins ont contribué si efficacement à l’entretenir dans un état parfait, malgré les pertes sensibles qu’elle a éprouvées, mérite aussi les mêmes éloges pour son courage personnel et ses talents dans remplacement des batteries. Pendant les quatre jours qu’a duré la bataille de Leipzig, mes 175 canons ont tiré 12,600 coups et j’ai perdu 400 chevaux d’artillerie.

6 Il se tenait sur une petite élévation sur laquelle se trouve un moulin. Ce mamelon est situé à cinq cents pas en arrière des dernières maisons du village de Schönfeld.
7 C’est précisément ce que me dit un sous-officier du régiment de Staroskolsk ; pendant que je me retirais du village (j’avoue que c’était aussi vite que je le pouvais), je criais cependant à mes gens : « Arrêtez-vous, reprenez vos rangs. » Ils n’en couraient que plus vite, et moi aussi. Ce vieux sous-officier me dit : « Pour cette fois-ci, mon général, il n’y a pas moyen de rester. » Il avait raison.
8 Le maréchal Marmont m’a dit depuis que notre feu était si terrible que ses plus intrépides soldats avaient peine à le supporter et qu’il était obligé de courir d’une colonne à l’autre pour empêcher une retraite, ce­pendant excusable par les pertes qu’elles faisaient.
9 Cette compagnie d’artillerie fut, de toutes les troupes suédoises, la féale qui donna dans cette bataille, et jusque-là les Suédois n’avaient pas tiré un coup de fusil (excepté au passage de l’Elbe, à Aken, où quelques tirailleurs furent engagés). Dans le reste de la campagne, elles ne firent pas davantage. Les Suédois sont d’excellents soldats, mais leur prince les mé­nageait.
10 Ce fut alors que je rassemblai mes troupes, que je pus juger de l’é­tendue de ma perte de la veille ; des régiments nombreux étaient réduits à quelques faibles pelotons. Les attelages de mon artillerie étaient diminués de moitié, et une grande partie des artilleurs n’étaient plus dans les rangs.
11 Au moment de marcher sur Leipzig, nous apprîmes, avec beaucoup de satisfaction, que le général Blücher venait d’être avancé comme feld-maréchal. Cet avancement était très juste, il l’avait bien mérité.
12 Pendant le peu de temps que les trois souverains restèrent à Leipzig, le roi de Saxe, confiné dans ses appartements, ne vit personne ; il était in­quiet des dispositions des alliés à son égard, et ce n’était pas sans raison ; il n’ignorait pas que son attachement trop prolongé à une cause alors dé­sespérée, attachement qui prouvait plus sa loyauté et sa probité que sa prévoyance et sa politique, avait fortement irrité les trois souverains et surtout l’empereur Alexandre, qui, après la bataille de Lutzen, lors­qu’il se croyait sûr de la coopération ou au moins de la neutralité de la Saxe, avait été au moment de voir sa retraite coupée par les troupes saxonnes à Torgau et dans les différentes forteresses de l’Elbe, que le roi avait refusé de livrer. Cependant ce malheureux prince, désirant obtenir de l’empereur Alexandre quelque décision sur son futur destin, demanda à le voir ; l’empereur le refusa, mais il consentit à venir chez la reine, sœur du roi de Bavière, sous la condition expresse que le roi ne paraî­trait pas; l’entrevue fut polie, mais froide et très courte • ; l’empereur éluda d’y traiter aucune affaire politique. Quelques jours après, le roi de Saxe fut conduit à Berlin, où il resta à peu près prisonnier jusqu’à la paix : il vint ensuite au congrès de Vienne, et, par l’intervention de la France, il obtint la possession d’une partie de ses anciens États; la Prusse eut l’autre.
13 Ce furent mes chasseurs qui, en prolongeant le faubourg, s’approchè­rent du pont, et firent croire à l’officier chargé de faire sauter le pont que nous avions forcé la ville et coupé toutes les troupes qui y étaient res­tées.