José Rebolledo de Palafox y Melci, Duc de Saragosse (1776-1847),

L’illustre défenseur de Saragosse

 

Portrait de Palafox (Goya- détail)
Portrait de Palafox (Goya- détail)

Né en 1776, José Palafox, fils cadet d’une des familles les plus anciennes et les plus distinguées du royaume d’Aragon, entre très jeune dans la maison militaire du roi d’Espagne. Au commencement des évènements de 1808, il est choisi parmi les offi­ciers des gardes pour commander en second sous le marquis de Castellar, auquel la garde du prince de la Paix (Manuel Godoy) est alors  confiée après son arresta­tion à Aranjuez.

Il accom­pagne ensuite ce prince à Bayonne, d’où il parvient à s’échapper au moment où Ferdinand VII  fait à son père (qui vient d’abdiquer en faveur de son fils !) la rétrocession de sa couronne.

Il se retire alors dans une maison de campagne à Alfranca, près de Saragosse. Le bruit répandu dans la ville que Ferdinand VII, miraculeusement échappé des mains de Napoléon, est également dans ce château, joint aux rumeurs, infondées, de la faveur dont le général Palafox avait joui auprès du jeune roi, sa popu­larité et sa qualité d’Aragonais, donnent des inquiétudes à don Jean Guillermi, capitaine gé­néral d’Aragon, qui lui envoie l’ordre de quitter le royaume. L’inconvenance de cet ordre déclenche une série de plaintes con­tre don Jean Guillermi, qui ne tardent pas à amener sa destitution et son emprisonnement, ainsi que son remplacement par le général Mori, Italien d’origine. Celui-ci connaît l’influence de Palafox sur le peuple : il lui écrit de se rendre à Saragosse. Palafox s’y rend donc, escorté d’une quarantaine de paysans armés qui sont venus le chercher à Alfranca.

Arrivé dans la ville, il demanda à paraître au conseil, afin de l’entretenir d’affaires importantes pour le salut de la patrie. Le peuple, qui l’y a suivi en foule, impatient de connaître le résultat de cette démarche, enfonce les portes en criant que Palafox doit être nommé capitaine général. Celui-ci se retire pour laisser aux magistrats le temps de délibérer; mais, comme personne n’o­se parler, les portes sont enfoncées une se­conde fois, le conseil est menacé, et Palafox pro­clamé, par le peuple, gouverneur de Saragosse et de tout le royaume d’Aragon, le 25 mai 1808.

La nomination de cet officier à un poste devenu si important et si difficile peut paraître étonnante : il est à peine âgé de vingt-neuf ans, a très peu de con­naissances militaires (il a en effet passé toute sa jeu­nesse à Ma­drid, jouissant de tous les plaisirs que sa fortune et le rang qu’occupait sa famille lui ont offert).

Par ailleurs, les évènements sont loin d’être favorables à l’exercice de ses nouvelles responsabilités. La Navarre et la Catalogne ont été envahies par les Français ; les troupes régulières cantonnées à Saragosse s’élèvent tout au plus à 220 hommes; enfin le trésor de la province est épuisé.

Quoiqu’il en soit, Palafox s’occupe immédiatement de l’organisa­tion militaire de la ville. Il rappelle au service tous les officiers en retraite, et forme, sous l’antique nom de Tercies, plusieurs corps, composés en partie des étudiants de l’université. Voulant inspirer aux habitants le sentiment de leur défense (il ne leur laisse pas d’autre alternative que « vaincre ou mourir ») il fait publier une Proclamation, qui impressionne fortement les habitants.

A peine cette proclamation pu­bliée, 8,000 Français, détachés de Pampelune et commandés par Lefebvre-Desnouettes attaquent Saragosse. Le marquis de Lazan, frère aîné de Palafox, se porte au-devant de cette troupe jusqu’à Tudela. Repoussé, il re­vient à la charge, mais est encore battu. Mais secondé par son frère, qui lui amène des renforts, il fini par obtenir un léger avantage, contraignant les Fran­çais  à se retirer.

Palafox  quitte aussitôt Saragosse, afin de  rassembler des troupes, de se procurer des ressources pour un siège, et de pourvoir à la défense du reste du royaume d’Aragon, si la capitale vient à succomber. Il réussi ainsi à réunir environ 1,300 hommes, échappés de Madrid, et rentre avec eux dans la ville.

Les Français, qui ont reçu des renforts de troupes et d’artillerie, s’établissent autour de Saragosse, s’emparant de la montagne de Torrero, position importante pour les  communications avec les environs.  Leurs efforts se portent principalement contre  les portes d’El Carmen et d’El Portillo. A la fin du mois de juillet 1809, la ville est complètement in­vestie. Le 22, elle est bombardée, et les Fran­çais y pénètrent le 4  août par la porte de Santa-Engracia.

Le général Charles Lefebvre Desnouettes
Le général Charles Lefebvre Desnouettes

Lefebvre-Desnouettes envoie à Palafox l’ordre de capituler, par le billet sui­vant : « Quartier général, Santa-Engracia. LA CAPITULATION. » La réponse, faite sur-le-champ, n’est pas moins laconique : « Quartier général, Saragosse. GUERRE AU COUTEAU . » 1)Le couteau était alors l’arme des Aragonais la plus redoutée de leurs adversaires.

Le 5 août, 3,000 hommes de troupes réglées arrivent aux assiégés, sous la conduite de don Francisco Palafox, le frère du capitaine général, et le 8, ce dernier tient un conseil de guerre qui adopte les résolutions suivantes :

1° les quartiers de la ville dans lesquels on se maintient encore continueront à être défendus avec la même fermeté ;

2° si l’ennemi vient à l’emporter, le peuple se retirera, par le pont de l’Ebre, dans les faubourgs, et, après avoir détruit le pont, ceux-ci seront défendus jusqu’au dernier homme. Cette décision du conseil de guerre est accueillie avec les plus vives acclamations.

Les combats vont durer 11 jours encore. Les assiégés gagnent tous les jours du terrain sur les troupes disci­plinées des Français, jusqu’à ce que l’espace occupé par ceux-ci se réduise à un huitième de la ville.

Le 14 août, après soixante et un jours d’un siège très meurtrier, les Français abandonnent leurs positions et se retirent par la plaine, en direction de Pampelune. Cette retraite momentanée donne le temps au général Palafox de réparer ses pertes, de rassem­bler des troupes et de travailler à de nouvelles fortifications.

Bon Adrien Jannot Moncey
Bon Adrien Jannot Moncey

Mais le répit est court. Les Français reparaissent au mois de novembre, cette fois sous les ordres de Moncey et de Mortier. Le 23, Palafox est battu à Tudela, et le 27, la ville est cernée. Elle comp­tait alors défendue par au moins 30,000 hommes de troupes régulières. Une nouvelle action sanglante a lieu sous ses murs le 21 décembre, et le 22, le ma­réchal Moncey, qui commandait l’armée de siège, somme Palafox de se rendre. Celui-ci refuse catégoriquement, et le siège continue avec des succès balancés de part et d’autre. Le bombardement redouble à partir du 9 janvier; le 27, l’assaut est donné. Les Français s’établissent sur la brèche, vis-à-vis de St-Joseph et de Santa-Engracia. La défense des assiégés est opiniâtre, les progrès des assail­lants chèrement payés. Le bombardement du­re depuis trois semaines; l’épidémie fait des ravages affreux.

Lannes, qui a succédé à Moncey dans le commandement, envoie un nouveau par­lementaire à Palafox pour lui offrir de capituler. Sur son refus, le siège reprend de plus belle, avec un acharnement incroyable. Les assiégés résistent jusque dans l’intérieur des maisons. Vieillards, enfants, tous sont devenus soldat; les femmes secourent les blessés et animent les combattants. Le passage de chaque porte ou de chaque escalier est disputé corps à corps.

Cependant l’épidémie enlève chaque jour plus de monde; mais il n’y a plus d’hôpitaux, plus de médicaments pour les malades. Palafox, qui depuis un mois n’est pas sorti du caveau où il se tient renfermé pour éviter l’é­pidémie, est lui-même atteint.

Le maréchal Lannes
Le maréchal Lannes

Sentant son affaiblissement, il envoie proposer au maréchal Lannes d’accepter le projet de capitulation qu’il lui a offert lui-même quelques jours aupara­vant, demandant pour condition que la garnison soit incorporée dans les troupes espagnoles. Cette proposition, de la part d’une poignée de sol­dats moribonds, parait au maréchal une insulte; elle est refusée.

Mais Palafox est devenu hors d’état de supporter plus longtemps le poids d’un commandement devenu si pénible. Il le remêt au général St-Marc, français émigré, et l’un de ceux qui ont concouru le plus intrépidement à la défense.

Le lendemain, (21 février), la ville capi­tule. Le même jour, 11,000 hommes environ, faibles, livides, mourants, sortent du milieu des cendres, des ruines, et sont conduits dans le camp français. Les assiégeants trouvent dans la ville quatre-vingt-seize pièces de canon en bon état. L’espace conquis forme à peu près le quart de la surface de la ville. 54.000 personnes ont péri durant le siège, dont un quart de militaires. Palafox lui-même est grièvement malade. Après sa guérison. Il est conduit prisonnier en France, et reste enfermé au donjon de Vincennes jusqu’aux derniers mo­ments de la captivité de Ferdinand VII.

Il obtient alors de rejoindre son souverain à Valençay, et se rend, sur son ordre, à Madrid, le 24 décembre 1813, avec le duplicata des instructions confiées au duc de San-Carlos, relativement à la ratification du traité du 8 décembre, conclu à Valençay, entre Ferdinand VII et Napoléon. Cette mission est secrète ; don Joseph Palafox voyage sous le nom de Taysier, et, ne voit à Madrid que l’ambassadeur d’Angleterre, qu’il remercie de la conduite de son gouvernement, et auquel il fait part des dispositions secrètes de Ferdinand VII, pour qu’il n’entrave pas les négociations avec la régence. Il retourne ensuite à Valençay, et revient définitivement à Madrid à la suite du roi. Cette mission, dont l’objet resta longtemps ignoré, donnera lieu à quelques pamphlets dirigés contre le général Palafox, mais qui ne furent point de nature à porter atteinte à sa réputation d’hon­neur et de courage.

A son arrivée en Espagne, il est confirmé dans ses fonctions de capitaine gé­néral du royaume d’Aragon, et au moi d’août, il publie une proclamation dans laquelle il ordon­ne à tous les étrangers et notamment aux Afrancesados de sortir de l’Aragon. Il est nommé à la même époque membre de la commission chargée de préparer une constitution ou organi­sation nouvelle pour l’armée, sous la présidence de l’infant don Carlos.

En 1820 on le voit se ranger du côté des consti­tutionnels, c’est-à-dire du parti de l’opposition contre le gouvernement du roi et, en 1823, il si­gne une protestation contre le pouvoir de Fer­dinand VII. Sans doute était-il peu satisfait des récompenses que ce monarque devait à tant de bravoure et de fidélité.

La santé de Palafox se délabre alors rapidement; il se réfugie presque entièrement dans la vie privée, ne paraissant plus dans les affaires politiques. Après le second rétablissement de Ferdinand VII, il conti­nue de vivre paisiblement dans ses terres. Sa santé s’affaiblit de plus en plus, et il meurt en 1847, entouré de nouveaux désordres, de nou­velles révolutions auxquelles il ne prit aucune part.

References   [ + ]

1. Le couteau était alors l’arme des Aragonais la plus redoutée de leurs adversaires.