Jean-Nicolas Corvisart Premier médecin de Napoléon (1755-1821)

“Je ne crois pas en la médecine, mais je crois en Corvisart”

Jean-Nicolas Corvisart. François Gérard. Château de Versailles. Joconde
Jean-Nicolas Corvisart. François Gérard. Château de Versailles. Joconde

Jean-Nicolas Corvisart naît le 15 février 1755, à Dricourt, près de Vouziers, canton de Machault, dans un modeste village qui fait partie de la commune de Leffincourt. Il est issu d’une vieille famille des Ardennes.  Ses ancêtres remontent à un Philippe Corvisart, centurion, préposé à la garde du concile d’Attigny, en l’an 870 ! La famille avait été anoblie, en 1669, par lettres patentes du 18 mai, au nom de Henry de Corvisart, seigneur de Fleury, La Court Regnault et Montmarin, capitaine des chevau-légers du roi.

Le père de Jean-Nicolas, procureur au Parlement de Paris, s’était retiré dans sa propriété de Dricourt, lors d’un de ces exils du Parlement, fréquents à cette époque. C’était un passionné de peinture,  sans d’ailleurs beaucoup s’y connaître, dépensant à acheter de mauvais tableaux ce qu’il gagnait à défendre ses clients.

Le jeune Corvisart quitte très tôt son village natale, pour se rendre à Vimille, près de Boulogne sur Mer, chez un oncle maternel, curé de l’endroit, et qui lui enseigne les lettres françaises et latines. Lorsqu’il a 12 ans, il entre au collège Sainte-Barbe. Son père, revenu de son exil, le destine à une carrière d’avocat, ce qui ne tente guerre l’adolescent. C’est le hasard qui l’amène à rencontrer le docteur Antoine Petit, l’un des professeurs les plus éloquents que l’anatomie et la médecine aient possédés pendant le dix-huitième siècle, et dont les cours attirent alors une très grande audience. C’est le déclic : il sera médecin ! Et ce, contre la volonté de son père, qui le met à la porte de son étude.. Le jeune homme s’engage comme infirmier à l’Hôtel-Dieu, y montrant un grand dévouement. Tant et si bien que ses parents, convaincus de la vocation de leur fils, finissent par céder et acceptent son inscription à la faculté de médecine.

Jean-Nicolas suit dès lors  tous les cours des grands maîtres de Paris, Antoine Petit, Desbois de Rochefort [1] , Pierre-Joseph Desault [2] , Vicq d’Azyr, Portal. Il subit avec succès ses actes probatoires, obtenant la première place, lors de l’obtention de sa licence. Il prononce son discours d’admission sur le thème “les agréments de l’étude de la médecine et les désagréments de la pratique”.

On est en 1782. Corvisart, qui s’est vu refuser une place de médecin à l’hôpital des Paroisses, au prétexte qu’il refuse de porter la perruque, accepte  un poste de médecin des pauvres à la paroisse de Saint-Sulpice. L’année suivante, il commence à enseigner et commence par un cours d’accouchement, qui sera suivi des cours d’anatomie,  de pharmacie, de pathologie.

En 1788, il succède à Desbois de Rochefort, médecin titulaire de l’hospice de la Charité, où il va entreprendre des réformes radicales, y faire régner une discipline de fer.

La Révolution éclate : un décret de l’Assemblée législative de 1792, supprime les corporations enseignantes, les Facultés de Médecine, les Collèges de Chirurgie et un Collège de Pharmacie disparaissent de même que l’Académie de Chirurgie et la société Royale de Médecine et avec elles toutes les sociétés scientifiques. La profession médicale n’a plus de défenseur, et se trouve livrée à un charlatanisme sans retenue. Heureusement, à la fin de 1794, les études médicales sont peu à peu réorganisées. C’est ainsi que vont naître les Écoles de Santé de la Révolution, prélude des futures Facultés de Médecine et de Pharmacie.

En 1795, au moment de la création de la nouvelle École de Santé de Paris, Corvisart se voit confier la chaire de clinique interne d’Antoine Petit, mort l’année précédente. Sous son influence, l’École clinique de Paris devient une des plus célèbres d’Europe. Intimement convaincu de la nécessité d’une observation rigoureuse des symptômes, il met au point une méthode de médecine clinique. Les étudiants, mais également les médecins français et étrangers, se pressent à  ses cours.

Maintenant qu’il est médecin-chef d’un grand hôpital parisien, Corvisart ambitionne rapidement de faire pour la médecine ce que son maître Desault a fait pour la chirurgie; il fonde en 1795, l’École de Clinique Médicale.

En 1797, il a déjà une immense réputation. Il enseigne au Collège de France.

C’est alors que Joséphine de Beauharnais, qui l’a connu chez Barras, le présente, en juillet 1801, au Premier Consul (certains disent que la rencontre eu lieu chez Barras). On sait la méfiance de ce dernier vis à vis des médecins. Pourtant, Corvisart parvient à gagner la confiance du Premier Consul, ses manières tranquilles et la sûreté de son diagnostic séduisent immédiatement Bonaparte. Celui-ci s’attache donc Corvisart, qui a bientôt cinquante ans, en 1804, comme premier médecin. Le 14 juillet 1804, il le nomme Officier de la Légion d’honneur.

Hôpital de la Garenne
Hôpital de la Garenne
L’Empereur aimait à provoquer Corvisart sur la médecine; c’était toujours par un assaut de saillies et de propos piquants contre les médecins. Corvisart, en convenant de l’incertitude de la médecine, en défendait l’utilité avec une force de raisonnement qui arrêtait souvent le sarcasme sur les lèvres de son interlocuteur (Méneval, Napoléon et Marie-Louise)

Pendant une dizaine d’années, Corvisart va être très proche de Napoléon.

Deux jours par semaine, le mercredi et le samedi, le médecin assiste au lever de l’Empereur, et revient pour le coucher.

Le docteur Corvisart n’était pas courtisan. Il venait rarement hors de ses jours de service : c’était le mercredi et le samedi; il était d’une grande franchise avec l’Empereur, tenait fortement à ce que ses ordonnances fussent suivies à la lettre, et usait largement de ce droit qu’ont tous les médecins de gourmander les malades négligents. L’Empereur l’aimait particulièrement, et le retenait toujours, paraissant jouir beaucoup de sa conversation. (Mémoires de Constant)

Premier médecin de sa Majesté Impériale le 19 juillet 1804, ce qui le range parmi les  officiers civils de la Couronne, baron de l’empire en 1808, avec une dotation de dix mille francs, Corvisart accompagne l’Empereur en Italie en 1805, puis se rend auprès de lui en Autriche en 1809 (appelé d’urgence par le docteur Lanefranque, qui s’occupe de Napoléon; c’est d’ailleurs la seule fois qu’il visitera un champ de bataille).

C’est lui qui, à la fin de juillet, annonce à l’Empereur la grossesse de Marie Walewska.  Le 12 octobre, Napoléon l’appelle au château de Schönbrunn : on vient d’arrêter l’étudiant Staps, et l’Empereur, devant l’attitude du jeune homme, le fait examiner par son médecin personnel.

Nous restâmes (c’est Rapp qui raconte) sans rien dire jusqu’à l’arrivée du docteur; St.. était impassible. Corvisart arriva. Napoléon lui dit de tâter le pouls du jeune homme, il le fit.

“N’est-ce pas, monsieur, que je ne suis pas malade ?

“Monsieur se porte bien” répondit le docteur en s’adressant à l’empereur.

“Je vous l’avais bien dit “, reprit St.., avec une sorte de satisfaction.

Le 30 novembre 1809, à Paris, il soigne Joséphine qui, lorsque son époux lui annonce son intention de divorcer, feint l’évanouissement. Quelques jours plus tard, lorsque l’Impératrice s’évanouit réellement après avoir annoncé officiellement qu’elle consent au divorce, le baron Corvisart se rend à nouveau à son chevet.

“Corvisart venait de temps en temps en sortant de chez l’Empereur : Sa Majesté avait la plus grande confiance en lui et l’aimait beaucoup. Une des manies de l’Impératrice était de se croire malade et de se soigner; elle demandait toujours à Corvisart quelques remèdes à prendre, et comme le bon docteur n’était nullement un charlatan, il se faisait longtemps prier avant d’en ordonner aucun, ou bien, s’il cédait,c’était en donnant des ordonnances tellement anodines, que l’effet du remède était précisément celui qu’aurait produit un verre d’eau (…) Corvisart était un médecin consciencieux et non un courtisan, et il garda toujours son franc-parler, même avec l’Empereur” (Mlle Avrillon. Mémoires).

Comblé d’honneurs par l’Empereur, Corvisart entre à l’Institut en 1811. Bien qu’ami de Joséphine, il sait gagner la confiance de Marie-Louise dès son arrivée en France, il suit sa grossesse et aide plus tard Dubois, à accoucher l’Impératrice, le 20 mars 1811.

Le 29 février 1812, il fait partie de la première promotion de Commandeurs de l’Ordre de la Réunion.

Au début de 1814, lorsque Napoléon part à la tête de son armée, Corvisart continue de faire visite aux deux Impératrices, Marie-Louise aux Tuileries, Joséphine à Malmaison.

BULLETIN DE SANTÉ DE CORVISART (Aix, 31 juillet 1814)

Sa Majesté l’Impératrice, d’après le Conseil que j’avais l’honneur de lui donner à Vienne et sur le quel j’ai insisté par lettres, se rendra à Aix en Savoie pour y faire usage des eaux minérales de ce lieu.
J’ai cru donner à S. M. l’Impératrice et à Son auguste époux une preuve non équivoque de mon zèle et de mon dévouement en me rendant à Aix pour juger de l’état de S. M. en y arrivant, pour diriger et surveiller l’usage des eaux et pour en suivre les effets.
Le jour même de Son départ S. M. avait de la fièvre et un état général de malaise, tel que les chirurgiens ou plutôt l’un de ceux qui étaient alors près d’elle, lui donnait le Conseil de ne se point mettre en route. S. M. partit, et chaque jour de ce long voyage Sa santé s’améliora. A Son arrivée ici, le 17 juillet, je trouvai l’impératrice mieux portante que je ne l’avais laissée en quittant Schönbrunn.
Aujourd’hui (31 juillet), l’état de S. M. est très satisfaisant – l’Impératrice tousse très peu ; la respiration est presque toujours très facile, par conséquent les étouffements ont à peu près disparu ainsi que les crachements de sang. Le teint est bon, les couleurs naturelles, l’appétit est convenable, le sommeil serait bon, si les grandes chaleurs n’y mettaient obstacle. Les sueurs de la nuit ne sont plus excessives et ne paraissent aussi être l’effet, en plus grande partie, que de la chaleur du lieu. Sa Majesté fait beaucoup d’exercice, soit à cheval, soit à pied, et elle soutient bien la fatigue qui ne rappelle point ni la toux, ni la gêne de la respiration. D’après cet exposé sommaire on peut croire au rétablissement parfait de la santé de Sa Majesté l’impératrice à moins que des causes fortes et imprévues ne viennent de nouveau travailler une constitution naturellement faible et délicate, et qu’il ne faut pas oublier être disposée à une maladie qui ne paraît plus menacer quant à présent

Corvisart

A la nouvelle de l’abdication, en 1814, Corvisart reste auprès de l’impératrice, qu’il accompagne lorsqu’elle se rend à Blois. A la veille de son embarquement pour l’île d’Elbe, Napoléon lui témoigne sa satisfaction de sa conduite :

J’ai vu avec plaisir la bonne conduite que vous avez tenue dans ces derniers temps où tant d’autres se sont mal conduits. Je vous en sais gré et cela confirme l’opinion que j’avais conçue de votre caractère. Donnez-moi des nouvelles de Marie-Louise et ne doutez jamais des sentiments que je vous porte; ne vous livrez pas à des idées mélancoliques et j’espère que vous vivrez encore pour rendre des services et pour vos amis.”

Corvisart accompagne Marie-Louise jusqu’à Vienne, mais en repart le 20 mai, préférant ne pas s’attarder dans la capitale autrichienne.

Redevenu “Premier médecin de Leurs Majestés impériales”, durant les Cent-Jours, il se retire après Waterloo. Il sera l’un des derniers à saluer Napoléon avant son départ pour Rochefort.

Jean-Nicolas Corvisart meurt à Courbevoie, le 18 septembre 1821, après plusieurs attaques d’apoplexie, cinq mois après le décès, à Sainte-Hélène, de son impérial patient, qui avait dit de lui “c’est un honnête et habile homme

 

LIEUX DE MÉMOIRE

Jean-Nicolas Corvisart repose dans le cimetière d’Athis-Mons (Essonne) (quartier G, deuxième tombe de l’allée

Tombe de Corvisart
Tombe de Corvisart

Une maison (sans numéro) de la rue Corvisart, à Dricourt (Ardennes) une plaque commémorative indique l’emplacement de la maison natale de de Corvisart

A Paris, au 35 de la rue Saint-Dominique, se dresse l’hôtel de Broglie, que Corvisart acheta en 1810, et où il reçu Marie-Louise, alors enceinte du roi de Rome. Un contemporain le montre entouré d’œuvres de maîtres, de livres ornés aux armes impériales, dont une édition de Molière, offerte par Joséphine.

 

NOTES

[1] Desbois de Rochefort, médecin en chef de la Charité, se rendit surtout célèbre par l’exemple qu’il donna le premier de faire régulièrement dans son hôpital des leçons cliniques.

[2] Dessault , chirurgien en chef de l’IHôtel-Dieu