In Vino Veritas

Si le soldat républicain puis impérial est peu nourri en campagne, il boit beaucoup.

Cette absorption de liquide compense le manque de nourriture et devient un soutien au moral : 

“ Un peu avant d’arriver à Ribadavia, on commença à retrouver du vin en assez grande quantité, notamment à Francellos, et alors les soldats ne tardèrent pas à retrouver leur ardeur et cette gaïté toute française” 1)Croyet (Jérôme) – Dupasquier (Jérôme) : Mémoires inédits du capitaine Claude-Charles Jacquet, artilleur à cheval. Bourg-en-Bresse, 2003.

Pour beaucoup de soldats, voire même d’officiers, l’usage de vin a un effet salutaire sur le moral et la conscience tourmentée des soldats : il endort les craintes, apaise le souvenir du foyer et ravive la gaieté: 

“Heureusement que le vin que l’on trouvait parfois, en abondance, savait à nous étourdir sur les peines et les privations de la position actuelle et venait réjouir nos cœurs attristés. On puisait dans cette liqueur bienfaisante et inspiratrice l’oubli des maux passés et l’espérance d’un sort plus favorable. De grands vases et des outres tous pleins étaient apportés dans les bivouacs où l’on roulait aussi des tonneaux entiers : on ne désemparait pas que tout fut vidé. On buvait beaucoup et longtemps, sans qu’il en résultait aucun inconvénient grave” 2)Croyet (Jérôme) – Dupasquier (Jérôme) : Mémoires inédits du capitaine Claude-Charles Jacquet, artilleur à cheval. Bourg-en-Bresse, 2003.

 

Sainte boutanche : gardes nous en vie

Les campagnes extérieures à la France, en Italie, en Espagne et en Allemagne, sont une aubaine pour les “ chevaliers de la tasse ”. En effet, d’une manière générale, en Espagne, 

“nous ne mangeons rien que du pain blanc et le vin il n’y en a pas du pareil en France , il ne vaut que 2 sols ou 3 sols la bouteille” 3)Lettre du soldat Ballet, 1810, Espagne, A.C. Nantua H4.

Les campagnes dans l’Europe de l’Est sont aussi du goût des soldats français qui découvrent de nouveaux vins, favorables aux troupes : 

“ malgré la neige qui tombait par avalanche, les fureteurs des compagnies…découvrirent des caves d’excellents vins de Hongrie. On en but pour se réchauffer, pour se restaurer, pour dissiper l’ennui qu’on éprouvait d’être empilés, étouffés dans ces chambres,…enfin on but tant et tant que, s’il avait fallu faire le coup de feu dans la nuit, on n’aurait pas su où prendre les cartouches ” 4)Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.

Mais, l’habitude prenant place, l’usage d’alcool devient nécessaire à la bonne vie du troupier. Il lui faut sa dose quotidienne pour endurer les souffrances de la guerre ; le 11 août 1796, lors de la bataille de Neresheim, 

“advint un armistice de trois heures ; vous auriez vu alors les deux partis se précipiter pêle-mêle dans cet édifice et de là dans la cave immense et située à une profondeur de quatre vingt marches se faire réciproquement toutes les politesses imaginables, tirer à défaut d’instruments compétents des coups de fusil dans les foudres, remplir réciproquement les bidons les un des autres et se conduire avec tous les procédés que pourraient observer de bons camarades, des amis, des membres d’une môme famille. On apporta de cette bière au camp, j’en bus et ne crois pas en avoir jamais bu de la meilleure. Mais il ne fallait pas en boire beaucoup. Car, pour mon compte, à peine en avais-je ingurgité le tiers d’une bouteille que je crus devoir m’arrêter de crainte des conséquences5)Godet (capitaine) : Mémoires, A.D. Ain bibliothèque C 451.

Cette habitude et cette nécessité de l’alcool devient vite un alcoolisme latent dont certains hommes, et même des officiers, souffrent : 

“Piquet avait sans doute les moyens et l’instruction suffisants ; mais il était mou, apathique, insouciant et trop ami du repos ; il ajouta par la suite à toutes ces imperfections l’immense défaut pour un chef de se livrer à la boisson, de sorte qu’on ne le voyait jamais, même en Egypte, sans une bouteille d’eau-de-vie qui se balançait dans sa longue poche et dont l’usage immodéré l’a tué” 6)Godet (capitaine) : Mémoires, A.D. Ain bibliothèque C 451.

Le soldat n’est plus seulement un grognard, il devient “de véritables Gargantua ” 7)Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004..

 

A Bouare !!!!

Dans l’Europe du XVIIIe siècle, trois boissons se partagent les foies cirrhosé : le vin, produit surtout sur le pourtour méditerranéen et grandement consommé au dessus d’une ligne allant de la Loire à la Crimée, la bière, installée hors des domaines de la vigne et l’eau de vie et ses dérivés sur l’Europe entière.

A la Révolution, le vin est la boisson par excellence, supplantant la bière, réputée être la boisson du pauvre dont la consommation est pourtant étendue en époque de crise.

L’abus d’alcool, est déjà assez répandu dans le monde civil avant la Révolution. Le vin est alors une des boissons phares et fortement consommée, souvent sans aucune modération, ce qui entraîne de grave trouble de l’ordre public[8]. De 1781 à 1786, Paris consomme 730 000 hectolitres de vin par an pour 54 000 hectolitres de bière. Cette engouement s’explique par une chute des prix et l’apparition de vin de basse qualité.

Dès 1790, l’usage sans modération de la boisson se répand largement chez les hommes et les femmes et ce au détriment de la tranquillité publique : ” 8)Le janvier 1781, de retour de la foire de Marboz, où ils ont vendu du bétail gras, les sieurs Morand et Brevet, les deux frères Morandat, et leurs trois domestiques s’arrêtent dans une auberge de St Etienne du Bois pour s’y rafraîchir.  Etant partis en laissant leurs domestiques, ces derniers quittent l’auberge plus tard et “s’arrêtèrent dans le village de ka Claison, ils y causèrent du tumulte, ils abattirent deux barrières, firent des efforts pour abattre le chapitel de Pierron et comme ils ne purent y parvenir, ils enlevèrent dessous ce cheptel un tombereau  qu’ils traînèrent jusque dans la rue, ce fut alors que ces trois domestiques furent poursuivis par les habitants”. Ils se sauvent et rejoignent leurs maîtres qui ne sachant pas ce qui arrive. Les domestiques se défendent contre les habitants et l’un des domestiques alors armés d’une pique arrache un œil à un autochtone. L’affaire est portée devant la cour de justice criminel et les maîtres sont défendus par Populus. A.D. Ain 18J 12.

la source d’où dérivent la plupart des désordres, la licence à laquelle se livrent quelques auberges, cabarets et tavernes de cette paroisse en donnant à boire…à des personnes, des jeunes gens des deux sexes…soit à des habitants de la paroisse, soit à des gens éloignés d’une lieue9)A.C. Meximieux. 6e registre de délibérations.

écrivent les officiers municipaux de Meximieux, dans l’Ain, le 7 mars 1790. Cette consommation s’accroît avec la fin des privilèges, des octrois et la liberté du commerce qui entraînent un allongement des horaires d’ouvertures des débits de boisson qui 

“donnaient du vin à tout heures de la nuit et que cela causait des disputes..;des troubles…et interruption pendant les offices divins, interruptions pendant les assemblées…à cause de l’ivrognerie et sous prétexte de la liberté” 10)A.C. Grand Abergement. 1er registre de délibérations.

 Cette habitude alcoolique est si bien implantée, qu’au début de l’Empire, l’administration constate les méfaits de l’alcool sur les populations, tel le préfet de l’Ain Bossi, qui remarque que 

“depuis quelques temps l’espèce paraît un peu dégénérée, principalement dans les pays de vignobles où il n’est pas rare de trouver des hommes contrefaits et pour ainsi dire rabougris” 11)Bossi : Statistiques sur le département de l’Ain, 1806. A.D. Ain.

A la fin de la Révolution, la France est couverte de cabarets et d’auberges. Si le vin, bu d’un seul coup dans le Nord et ce sous le regard goguenard des Sudistes, est sous le XIXe le grand champion de l’alcool, l’apparition de l’eau-de-vie en Lorraine, en 1690, et en Bourgogne, précipite l’alcoolisme. Ses dérivés sont légions : calvados, kirsch et marc coulent à flot dans les gosiers français.

 

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé

Si dans les populations civiles l’abus d’alcool engendre des méfaits, dans les armées le constat est similaire. 

Jean-Baptiste Barrès, jeune vélite, le constate : 

“ le lendemain…dans une longue et fatiguante marche, la plus part des hommes, obligés de se coucher sur les bords du chemin, faute de jambes pour suivre leurs camarades, prouvaient suffisamment que ce vin était plus nuisible que favorable à la santé ” 12)Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.

Cette alcoolisme militaire pousse à la désobéissance et l’indiscipline : le 4 prairial an VII, le général Boursier suspend un maréchal des logis du 17e dragons de son poste pour être aller boire. L’alcoolisme militaire est d’autant plus facile, que la production et les quantités de vin disponibles sont énormes. De ce fait, le soldat trouve toujours à boire : 

“ une autre cause qui contribua à faire rester beaucoup d’hommes derrière, ce sont les nombreuses caves, remplies de vin de Moravie, qu’on trouvait sur le bord de la route. On conçoit que des hommes fatigués, vivant mal, dormant peu, marchant toujours, profitassent de ces bonnes et rares occasions pour se donner des jambes et un moment de bon temps ” 13)Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.

 Le soldat, habitué depuis 1702 à boire, est prêt à établir une trêve de bacchanale avec ses adversaires, fussent-ils Anglais, pour vider des chopines et des bouteilles : 

« Nous occupions une montagne qui s’abaissait vers un bois tenu par les chasseurs du Loup. A peu près à moitié distance était un édifice que se disputaient les partis et qu’ils occupaient alternativement. Cet édifice n’était autre chose qu’une maison de chasse, mais de chasse à la grande bête, ce que nous jugeâmes à l’inspection des filets et autres engins qu’il contenait. On découvrit aussi qu’il contenait de la bière et c’était la cause pour laquelle chaque parti tenait si obstinément à l’occuper. Advint un armistice de trois heures ; vous auriez vu alors les deux partis se précipiter pêle-mêle dans cet édifice et de là dans la cave immense et située à une profondeur de quatre-vingts marches se faire réciproquement toutes les politesses imaginables, tirer à défaut d’instruments compétents des coups de fusil dans les foudres, remplir réciproquement les bidons les uns des autres et se conduire avec tous les procédés que pourraient observer de bons camarades, des amis, des membres d’une môme famille. On apporta de cette bière au camp, j’en bus et ne crois pas en avoir jamais bu de la meilleure. Mais il ne fallait pas en boire beaucoup. Car, pour mon compte, à peine en avais-je ingurgité le tiers d’une bouteille que je crus devoir m’arrêter de crainte des conséquences »14)Godet (capitaine) : Mémoires, A.D. Ain bibliothèque C 451..

Manifestation centrée d’un phénomène social d’envergure, l’alcoolisation militaire est une composante de la vie sous la bannière tricolore. En effet, la boisson, disponible à profusion, et à travers elle l’ivresse, est une nécessité au soldat en campagne : elle permet de subir ses souffrances et de garder le moral, composant nécessaire à la « furia francese ».

Jérôme Croyet.

Historien, assistant archiviste aux Archives Départementales de l’Ain, chargé de conférences à l’Université Lumière Lyon II


References   [ + ]

1. Croyet (Jérôme) – Dupasquier (Jérôme) : Mémoires inédits du capitaine Claude-Charles Jacquet, artilleur à cheval. Bourg-en-Bresse, 2003.
2. Croyet (Jérôme) – Dupasquier (Jérôme) : Mémoires inédits du capitaine Claude-Charles Jacquet, artilleur à cheval. Bourg-en-Bresse, 2003
3. Lettre du soldat Ballet, 1810, Espagne, A.C. Nantua H4.
4. Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.
5, 6. Godet (capitaine) : Mémoires, A.D. Ain bibliothèque C 451.
7. Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.
8. Le janvier 1781, de retour de la foire de Marboz, où ils ont vendu du bétail gras, les sieurs Morand et Brevet, les deux frères Morandat, et leurs trois domestiques s’arrêtent dans une auberge de St Etienne du Bois pour s’y rafraîchir.  Etant partis en laissant leurs domestiques, ces derniers quittent l’auberge plus tard et “s’arrêtèrent dans le village de ka Claison, ils y causèrent du tumulte, ils abattirent deux barrières, firent des efforts pour abattre le chapitel de Pierron et comme ils ne purent y parvenir, ils enlevèrent dessous ce cheptel un tombereau  qu’ils traînèrent jusque dans la rue, ce fut alors que ces trois domestiques furent poursuivis par les habitants”. Ils se sauvent et rejoignent leurs maîtres qui ne sachant pas ce qui arrive. Les domestiques se défendent contre les habitants et l’un des domestiques alors armés d’une pique arrache un œil à un autochtone. L’affaire est portée devant la cour de justice criminel et les maîtres sont défendus par Populus. A.D. Ain 18J 12.
9. A.C. Meximieux. 6e registre de délibérations.
10. A.C. Grand Abergement. 1er registre de délibérations.
11. Bossi : Statistiques sur le département de l’Ain, 1806. A.D. Ain.
12. Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.
13. Barres (Jean Baptiste) : Souvenirs d’un officiers de la Grande Armée. Editions Taillandier, 2004.
14. Godet (capitaine) : Mémoires, A.D. Ain bibliothèque C 451.