François-Louis Fournier Sarlovèze (1773-1827)

Le plus mauvais sujet de l’armée

Dominique Contant

François Fournier-Sarlovèze (Wikipedia)
François Fournier-Sarlovèze (Wikipédia)

Avant de commencer l’histoire, parlons brièvement des Hussards:

S’il est une arme prestigieuse dans l’armée Napoléonienne, c’est bien celle ci. : Chevauchées fantastiques, uniformes rutilants, sabre au clair, jurant et sacrant en allemand – car telle était la tradition des hussards– Par leurs charges ces hommes pouvaient décider du sort d’une bataille.

Augereau, Kellermann, Grouchy, Ney firent leurs premières armes chez les hussards, mais aussi Curély, Pajol et bien sûr Lasalle .

Cependant il en est un qui laissa un souvenir mitigé : c’est le Général Comte François Fournier-Sarlovèze.

Lasalle avait dit qu’un hussard «  qui n’est pas mort à 30 ans n’est qu’un Jean-Foutre ! «

Notre personnage, le Général Fournier,  mourut la cinquantaine passée mais laissa dans les mémoires l’image du « plus mauvais sujet de l’armée «

Si l’histoire du duel entre les Généraux Fournier et Dupont est connue par son aspect folklorique, affaire qui se prolongea sur plus de 19 ans, entrecoupée de nombreuses périodes d’accalmie, la vie du Général Fournier par contre est beaucoup moins connue.

L’évocation du duel ne sera qu’un prétexte pour rappeler la vie de ce hussard très controversé.


Il naquit le 6 septembre 1773 à l’Endrevie, faubourg de Sarlat, sous préfecture du département de la Dordogne d’environ 9000 habitants à l’époque. Il montra assez tôt des talents pour le chant et se faisait remarquer aux offices du dimanche. Attiré peut être par la religion, il se mit à étudier le Latin qu’il finit par parler aussi bien que le Français.

C’est cependant vers la carrière de magistrat que l’orientait son père, pourtant assez peu fortuné, propriétaire de l’auberge ‘Le Tapis Vert’

La famille s’agrandissait et naquirent 3 frères, tous futurs hussards : Nicolas-François connu comme Alphonse, Aimé-Raymond et le cadet Joseph, sous-lieutenant  au 12e cuirassiers, mort à Leipzig en 1813..

A l’age de 15 ans on retrouva François Fournier chez un procureur de Sarlat. Il prit goût pour l’art de la magistrature et, dit-on, y pris quelques initiatives juridiques assez hardies au point que son patron le réprimanda en lui demandant de s’astreindre à des rôles plus modestes. Prenant la mouche, Fournier, qui montrait avoir déjà un caractère assez trempé, décida de ‘ monter ‘ à Paris pour s’employer à l’étude de procureur d’un de ses parents.

Le directoire du département de la Dordogne profita de la présence du jeune Sarladais dans la capitale pour le proposer comme intégrant de la garde constitutionnelle du Roi. Il n’avait que 17 ans. La garde ayant été rapidement dissoute, il fut engagé, le 25 janvier 1792, sous Montesquiou, comme sous-lieutenant du 9° régiment de Dragons.

Les choses allaient vite, en cette époque troublée, et comme beaucoup de ceux qui devinrent fameux et que nous reverrons sous l’Empire, il fit une carrière fulgurante : Lieutenant au 9° dragon le 15 février 1793, chef d’Escadron au 16° chasseur le 12 septembre 1793.

 

La rencontre avec Dupont

C’est ici que se place le début de l’affaire que l’on a appelée le ‘ duel Fournier x Dupont ‘.

En 1794 il s’était déjà taillé une solide réputation de paillard, querelleur et duelliste. Déjà, pour des raisons futiles, on se querellait facilement dans l’armée, mais les hussards étaient les plus craints et Fournier le plus terrible de tous.

Se trouvant à Strasbourg il provoqua et tua en duel le jeune Blumm, un strasbourgeois, soutien de famille nombreuse. L’affaire fit grand bruit dans la ville. Le soir même le général Moreau devant donner un bal et, craignant le scandale, chargea son aide de camp, le capitaine Dupont, de lui barrer la route.

Bien entendu Fournier se présenta et commença le dialogue entre les deux capitaines, dialogue qui nous montre bien la familiarité et la rudesse aux armées :

C’est Dupont qui commence :

“- Oses-tu bien te montrer ici ?

– Hein! Qu’est-ce que cela signifie ?

– Cela signifie que tu aurais dû comprendre que, le jour de l’enterrement du pauvre Blumm, il eût été décent de rester chez toi et surtout ne pas paraître dans une réunion où tu es exposé à rencontrer des amis de ta victime.

– C’est-à-dire des ennemis. Tu devrais savoir, toi, que je ne crains personne et que je suis d’humeur à défier tout le monde.

– Tu ne te passeras pas cette fantaisie ce soir; car tu vas aller te coucher par ordre du général.

– Tu te trompes, Dupont ; je ne puis m’attaquer au général qui m’insulte en me faisant fermer sa porte, mais je m’en prends à toi et à eux, et veux te payer généreusement la commission que tu as acceptée.

– Nous nous battrons quand bon te semblera. Il y a longtemps que tes manières fanfaronnes me déplaisent et que la main me démange de te corriger:

– Nous verrons lequel des deux corrigera l’autre.”

Par chance pour Dupont le duel se régla à l’épée et Dupont eut le dessus.

Car il faut dire que l’arme préférée de Fournier était le pistolet.

Doulçait de Pontécoulant nous rappelle que l’un de ses jeux favoris était de faire galoper ses hussards et de casser leur ‘ brûle-gueule ‘ à distance.

Bien que blessé, Fournier ne demanda pas grâce et un mois plus tard un nouveau duel s’organisa entre les deux ; Fournier pris le dessus cette fois-ci.

Ce fut au tour de Dupont de ne pas s’avouer vaincu en déclarant «  Seconde manche ! Au premier jour pour la belle ! «

La ‘ belle ‘ ne régla rien et se solda par un match nul, les deux s’étant mutuellement blessés.

Fournier était connu pour ses idées jacobines et le 24 novembre 1794, quelques mois après le 9 thermidor, le représentant Gillet qui avait remplacé Saint Just à l’armée de Sambre et Meuse, le destitua du 16e chasseurs.

Obligé de s’en retourner à Sarlat, qu’adviendrait-il de son duel avec Dupont et de la 4e manche tant attendue ? Usant de ses talents de juristes il proposa à Dupont une charte ainsi libellée :

– Article 1er. Chaque fois que MM. Dupont et Fournier se trouveront à trente lieues de distance l’un de l’autre, ils franchiront chacun la moitié du chemin pour se rencontrer l’épée à la main ;
– Article 2. Si l’un des deux contractants se trouve empêché par son service, celui qui sera libre devra parcourir la distance entière, afin de concilier les devoirs du service et les exigences du présent traité ;
– Article 3. </sp an>Aucune excuse autre que celles résultant des obligations militaires ne sera admise ;
– Article 4. Le traité étant fait de bonne foi, il ne pourra être dérogé aux conditions arrêtées du consentement des parties.

 

Les premières armes

L’indiscipline, l’esprit d’indépendance caractérisent déjà Fournier. Il se fait remarquer par des absences injustifiées et des comptes mal rendus. Comme Fournier était également connu pour ses idées jacobines, le 24 novembre 1794, quelques mois après le 9 thermidor, le représentant Gillet qui avait remplacé Saint Just à l’armée de Sambre et Meuse, le destitua du 16e chasseurs.

Le 25 mai 1795 sa destitution se transforma en non-activité. Il restera près de 3 ans à Sarlat jusqu’à ce que Augereau, nommé général en chef de l’armée d’Allemagne le pris comme aide de camp provisoire le 18 août 1797.

Suite au déclin progressif d’Augereau, il fut mis comme chef de brigade du 11e hussards le 28 avril 1798, puis du 8e le 20 septembre avant de devenir le commandant du régiment.

Ses attitudes toujours insolentes, sa mauvaise conduite, ses duels incessants lui valurent de redevenir chef de brigade auxiliaire du 4e hussard le 24 février 1799. Il retourna au 12e hussards, ‘ à la demande du régiment ‘ dit-on.

C’est donc comme chef de brigade du 12e hussards qu’il participa à la 2e campagne d’Italie en 1800. Il se distingua le 18 mai à la tête de ses troupes lors d’une charge dans la vallée d’Aoste, ce qui lui valu d’être cité par Berthier dans une lettre à Bonaparte.

Il rencontra le Premier Consul pour la première fois le 28 mai 1800 à Chivasso. Ce qui devait être une entrevue de félicitations se solda par un échec. En raison de son caractère entier, hautain, encore jacobin, il tient tête à Bonaparte pour un sujet futile.

Pour peu il ne le provoquait en duel….

 

Ceci ne l’empêcha pas de se retrouver à Marengo et de s’y distinguer avec son 12e Hussard. Il formait alors la brigade Rivaud avec le 21e chasseurs de Duprès. Dans l’histoire de cette bataille, celle que les historiens discutent encore âprement, certains prétendent qu’une partie des faits que s’attribuèrent Eugène et principalement Bessières seraient en fait redevables aux valeureux hussards de Fournier.

La paix signée, le 12e hussard se retrouva à Lanciano, dans les Abruzzes, sous le commandement de Murat. Ils faisaient partie de ce qu’on a appelé l’Armée d’Observation du Midi.

Peut être déçu de n’avoir pas recueilli les fruits qu’il espérait après cette dure campagne, mais plus certainement pour des raisons que nous allons voir,  il obtint de Murat un congés de 3 mois pour se rendre à Paris.

C’est ainsi qu’il atteint la capitale au début du mois de janvier 1802. Que peut faire un hussard à Paris, si ce n’est voir des anciens camarades, assister aux parades et rechercher les plaisirs ?

 

La conspiration ‘ Polangis ‘

Anciens camarades, parades, plaisirs, c’est ce à quoi s’employa Fournier. Mais n’oublions pas surtout la quatrième occupation, celle de plusieurs généraux en cette année 1802 : Le complot.

Désœuvrement, inquiétudes devant la montée de celui qu’ils jugeaient un nouveau dictateur, refus du concordat, relents de jacobinisme, toutes ces raisons ensembles expliquent l’agitation des militaires.

Notre hussard assistait aux parades espérant voir et se faire voir du nouveau maître Bonaparte, celui qu’il critiquait tant dans les réunions intimes.

Mais le temps passait, les 3 mois de congés s’étant écoulés il n’était toujours pas retourné aux ordres de Murat. De plus il inventa, ou s’inventa, une excuse : le Premier Consul lui aurait dit que des ordres avaient été donnés pour le retour de son régiment en France et d’ailleurs Murat le lui aurait confirmé.

Nous verrons que l’homme n’était jamais à cours d’arguments.

Le seul problème c’est que Bonaparte ne semblait pas vouloir marcher dans l’affaire, et que de plus il avait une mémoire d’éléphant et d’excellents informateurs….

Lors d’une parade (le 25 avril 1802) le futur Empereur l’interpella publiquement, lui adjoignant de rejoindre au plus tôt son poste à Lanciano. Même une providentielle ‘ chute de cabriolet ‘ semblait incapable d’empêcher son retour en Italie. Tout officier ayant senti peser sur lui les regards de l’aigle en perdait contenance. C’était mal connaître notre forte tête. Non seulement il resta à Paris mais manifesta publiquement son mécontentement. Il n’était pas le seul ; le petit groupe de mécontents pris le nom de Polangis, du nom d’une propriété du Général Oudinot.

Les anciens camarades et connaissances de Fournier se nommaient Mortier, Junot, Augereau, Lefebvre, Davout, Masséna, Bernadotte, Delmas et Donnadieu. Pour comprendre l’ambiance qui régnait lorsque certains de ces Généraux se réunissaient entre eux et que le vin leur échauffait la tête, il suffit de se souvenir de l’office donné à Notre Dame pour l’occasion du Concordat le 28 avril 1802:

Lannes avait fait mine de quitter le cortège; dans la Cathédrale, avant l’arrivée des Consuls, on avait dérobé les chaises des ecclésiastiques; Masséna avait bousculé des prêtres; certains mangeaient du pain et du chocolat; l’épouse de Moreau s’était assise à la place de Joséphine et Moreau fumait le cigare sur le parvis de l’église. Durant la cérémonie le premier consul, excédé, s’était même retourné pour toiser les chahuteurs. Son regard de feu dût certainement croiser celui de Fournier.

Fortunée Hamelin, dite Madame Hamelin, née Jeanne Geneviève Fortunée Lormier-Lagrave, sur l'île de Saint-Domingue, le 25 mars 1776[1]et morte à Paris le 29 avril 1851
Fortunée Hamelin, dite Madame Hamelin, née Jeanne Geneviève Fortunée Lormier-Lagrave, sur l’île de Saint-Domingue, le 25 mars 1776[1]et morte à Paris le 29 avril 1851
Ce dernier avait pris pour amante une belle et riche créole, Madame Hamelin, épouse du banquier Hamelin (qui fut aussi la maîtresse du banquier Ouvrard). Elle avait une réputation bien établie pour ses mœurs faciles et la suite montrera qu’elle était à la solde de Fouché.

Mais c’est ainsi que celle qu’on appelait le premier polisson de France devint l’amante du plus mauvais sujet de l’armée.

Et c’est chez elle, lors d’un repas bien arrosé, que Fournier promis de faire passer Bonaparte sous le ventre de son cheval  ou de lui envoyer une balle entre les yeux durant un spectacle à l’Opéra où l’on devait donner Sémiramis

Donadieu (qu’on appelait aussi parfois Donne au diable) fit la même promesse d’assassiner le nouveau maître à la première parade.

Mais les mur avaient des oreilles, les oreilles de Fouché.

Le 2 mai, Delmas fut intimé de s’éloigner d’au moins 30 lieues de la capitale. Delmas qui avait osé dire à Bonaparte: Il ne reste plus qu’à changer vos dragonnes en chapelets. Quant à la France elle n’a plus qu’à se consoler de la perte d’un million d’hommes, qu’elle aura inutilement sacrifiés pour mettre fin aux pasquinades que vous ressuscitez.

Donadieu fut arrêté le 3 mai. Le 4 mai, au soir, Fournier se trouvait à l’opéra lorsqu’il senti peser sur lui, une nouvelle fois, le regard du Premier Consul.

C’en était trop; fatigué de vivre au milieu d’un panier de crabes, Bonaparte les avaient pris dans sa nasse.

Trois policiers  invitèrent Fournier à sortir de la salle, et à prendre la direction du Ministère de la Police générale.

Ne nous trompons pas : plus que punir Fournier, il s’agissait pour la police de Fouché de découvrir ses fréquentations, bien qu’elles soient à peu près connues, et surtout savoir ce qui se tramait. Pour asseoir plus confortablement sa position  Napoléon Bonaparte se devait de contrôler les agissements des Bernadotte, Lecourbe et autres Moreau.

Le rapport de l’interrogatoire de police, fait le jour suivant, montre clairement que la fameuse réplique des ‘capucinades’ de Delmas était restée en travers de la gorge du Premier Consul, puisqu’il lui est demandé si Delmas avait répété ce trait en d’autres occasions.

Ne croyons pas notre hussard déprimé par cette arrestation, puisque tel un héros de film de 2e catégorie, Fournier obtient de pouvoir se rendre chez-lui, rue Notre Dame des Victoires, afin d’y récupérer quelques papiers; sous bonne escorte, bien entendu.

Et il se passa ce que l’on pouvait prévoir : Il repoussa les 3 agents à l’intérieur de son appartement et les enferma à double tour. Imaginons l’air penaud de nos trois policiers. Mais où retrouver l’oiseau envolé ? Le Général Moncey, fraîchement nommé à la tête de la gendarmerie fut immédiatement alerté. Voici le signalement tel qu’il a été conçu le 5 mai 1802 : taille : 1 m 81 ( 5 pieds 6 pouces ) ; âgé de 28 à 30 ans ; homme bien tourné ; figure pleine, brune, marquée de petite vérole ; cheveux noirs , à la Titus ; bouche moyenne.

De sa cachette Fournier adressa deux lettres : l’une à Fouché et l’autre à Desmaret, chef du bureau particulier du ministre.

Ces deux lettres méritent d’être connues.

Citoyen Ministre,

J’ai paru devant un de vos agents et lui ai donné des détails sur ma manière de vivre à Paris, les motifs légitimes qui m’y avaient amené et retenu. Il m’a assuré avoir mis ces détails simples et vrais sous vos yeux, et que vous les aviez jugés dignes de détruire toute prévention, en projetant d’en rendre compte au Premier Consul. Je vous renouvelle ici l’assurance, Citoyen Ministre, et sur l’honneur, que ce que j’ai déjà dit est la pure vérité. Je réclame de votre justice de faire valoir auprès du Premier Consul mes droits à son estime et à sa bonne opinion; je ne puis l’avoir perdue.

Depuis un mois, Citoyen Ministre, j’aurais quitté Paris, mon congé étant expiré, si le Premier Consul ne m’avait annoncé la rentrée en France du régiment dont je suis chef. Je ne suis resté que pour connaître sa nouvelle destination et m’y rendre. Qu’on me l’indique et, dans vingt-quatre heures, je serai en marche pour ce lieu.

Je dois aussi me disculper, Citoyen Ministre, d’avoir échappé à la surveillance de vos agents. Mais j’ai redouté des préventions, la rigueur bien peu méritée d’une incarcération et tous les obstacles et les lenteurs des intermédiaires. Voilà mon excuse. Mon age et mon état parlent pour la faire adopter. Il me reste cependant une pensée pénible, c’est que j’aurais peut-être occasionné du désagrément aux agents de police. Ce serait, je le jure, une injustice en vers eux. Ils ne pouvaient prévoir mes moyens d’évasion, ni les parer.

Pardon, Citoyen Ministre, d’oser réclamer votre justice. Aussi rigoureux que soient les examens, j’y livre toutes mes actions, mes démarches. Il n’en est pas qui puisse m’être imputée à crime. Je compte entièrement sur la ré paration d’une erreur, comme je place mon espoir dans votre loyauté.

Le Chef de Brigade – FOURNIER

 

Le Citoyen Fournier, chef de Brigade, au citoyen Desmarets, bureau particulier du Ministre.

Les Procédés gracieux avec lesquels vous m’avez accueilli, Citoyen, le jour de mon arrestation, me commandent de vous en adresser mes bien sincères remerciements et des excuses également vraies, pour m’être soustrait aux agents de police qui m’avaient conduit chez moi, En grâce, ne trouvez pas dans cette démarche une chose désagréable pour vous, au moins dans mes motifs, mais il est si contrariant, si chanceux, si effroyable, de se voir dans des prisons, qu’un colonel de hussards est bien excusable d’avoir cherché à s’y soustraire.

Permettez-moi, enfin, de réclamer de votre honnêteté et de votre bon cœur l’exécution d’une promesse que vous eûtes la bonté de me faire, au regard des lettres, bien étrangères assurément aux affaires politiques, et dont la moindre publication ou connaissance entraînerait des malheurs pour des personnes dignes de ménagement, La paix de familles honorables en serait troublée et le scandale affreux retomberait pour longtemps sur elles.

Chargé spécialement de l’examen de mes papiers, vous aurez vu que ma manière de vivre a été conforme à ce que je vous avais annoncé. Je vous prie à genoux, citoyen, de détruire jusqu’aux moindres traces des lettres dont je viens de vous parler. S’il vous était possible de les renvoyer à mon domestique, cela rassurerait davantage les intéressés et j’y tiendrais infiniment. Au moins, Citoyen, brûlez les épîtres de femme qui n’ont aucun rapport à l’objet des examens de la police. Je ne pourrais jamais trop insister sur cette recommandation et sur cette prière.

Je termine ma lettre en vous priant d’avoir soin de mes brevets et lettres de service. Je compte sur la fidélité de ce dépôt et implore généralement tous vos soins et vos bons offices pour me tirer d’une position ou vous êtes, je suis sur, convaincu que je n’aurais jamais dû me trouver .

J’ai l’honneur, etc.. Le Chef de Brigade, FOURNIER.

 

Le timbre de poste était de Paris. Ce fut facile pour les limiers de Fouché d’en déduire qu’il se trouvait chez son amante, Madame Hamelin. D’ailleurs il est fort possible que ce soit elle même qui en ait averti la police.

Le lendemain matin les forces de police se rendirent en l’hôtel de la rue de Clichy pour cueillir Fournier.

L’affaire menaçait de faire scandale. Fortunée Hamelin alla trouver Fouché.

Lettre du ministre Fouché
Lettre du ministre Fouché

Le Ministre toujours en quête d’une fourberie, toujours à l’aise pour brouiller les cartes, lui conseilla d’adresser à Fournier le petit mot suivant :

Le Ministre, plein de bonté, a pitié de moi et des chagrins affreux que l’éclat qui vient d’avoir lieu doit me donner. Il est convenu de dire que vous avez été arrêté rue Vivienne, chez une fille nommée Adeline. Mais à tout le monde, même à vos amis les plus intimes, dites la même chose. J’espère beaucoup vous voir bientôt libre. Prenez courage et patience.

C’est ainsi que Fouché tissait sa toile : les Hamelin et Fournier lui seraient redevables, et ayant aux yeux du Premier Consul déjoué un complot, il faisait d’une pierre deux coups.

Sur le même billet Fournier répondit en modifiant simplement les noms :

J’éprouve une consolation dans mes infortunes : c’est que vos chagrins sur mon arrestation chez vous sont un peu calmés. Je vous rends toujours grâce de l’intérêt que vous prenez à moi</fo nt>  et compte bien sur la continuation.

Mais obtenez que je ne passe pas pour avoir été arrêté chez une fille dont, d’ailleurs, la conduite sous tous les rapports me serait inconnue et pourrait donner prise aux calomniateurs infâmes qui me poursuivent. Arrangez cela pour que la scène ait lieu chez un homme probe et connu, Colbert ou Delpech, ou quelque autre personne de ce genre. Pensez que je ne puis allier ma conduite ni mes habitudes à celles de mauvaises gens.

Je suis bien malheureux. Je n’ai pas été encore entendu et je suis au secret. Dites à nos amis de ne pas m’oublier auprès du Ministre et du Premier Consul, si injustement prévenu contre moi. J’espère en vous.

 

Quoiqu’en termes polis, Fournier réclama de ses conditions de détention au Temple auprès de Desmarets et protesta de son innocence. Qui aurait pu le croire ? Pas Bonaparte en tous cas et l’arrêté du 26 floréal an X le mis en réforme et sous résidence surveillée à Sarlat.

Liberté -Égalité

Au nom du peuple Français

Du 26 Floréal, l’an X de la République une et indivisible.(16 mai 1802)

Bonaparte, Premier Consul de la République

Arrête ce qui suit :

Article 1

Le citoyen Fournier, chef de brigade du 12° régiment de hussards, sera admis à son traitement de réforme et sera admis en surveillance dans son département.

Article 2

Les Ministres de la Guerre et de la Police Générale sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de l’exécution du présent arrêté qui ne sera point imprimé.

Signé : Bonaparte

Par le Premier Consul, Le secrétaire d’État :

Signé : Hugues B. Maret

Fouché l’a dit dans ses mémoires : cette conspiration des Généraux n’était pas bien méchante ni dangereuse. – On allait en découvrir d’autres autrement plus risquées – et l’historien Henri Gaubert résumerait parfaitement l’affaire en disant que pour une conspiration de Généraux il y avait bien peu de conspiration pour bien peu de Généraux.

Fournier, Donadieu et quelques autres avaient payé le prix.

 

En résidence surveillée

Le 26 mai 1802 Fournier reçoit son passeport pour se rendre sur le champs à Sarlat, lieu de sa surveillance, mais il ne repartira que le 15 juin après quelques jours à l’infirmerie.

Quatre jours plus tard il arrive à Sarlat. A peine arrivé, ordre est donné au Général Souham – Chef de la 20e division militaire et en congés au village voisin de Lubersac en Corrèze à 100 km de Sarlat – de le mettre en arrestation à Périgueux.

Son régiment lui demande de rendre les comptes, ce qu’il n’avait pas fait, justifie-t-il, par manque de temps. Acceptons l’excuse. L’affaire se régla rapidement et Fournier retourna à Sarlat.

Quelle époque troublée et compliquée : Souham était également dans une situation pour le moins inconfortable : conseillé par le Premier Consul d’aller prendre l’air chez lui en raison de ses scandales sur les tables de jeux, il était suspecté d’amitié avec Moreau et  Reygnier – celui qui venait de tuer d’Estaing en duel et dont il avait été le témoin – et soudainement, sans prévenir, il reçoit la visite à Lubersac de Fournier.

Les  préfets de Corrèze et Dordogne furent tenus, chacun de leur coté, de faire des rapports au Grand Juge sur le comportement des deux.

Quelques temps plus tard le chef de brigade Lasalle, commandant le 10e Hussards, passe voir Fournier à Sarlat. Gageons que l’amitié des deux n’avait rien de politique, mais était né d’une estime réciproque : les caractères des deux étant assez proches.

Nouvel émoi du préfet en novembre 1802 : Fournier est à nouveau sorti de Sarlat où, semble-t-il, il est assez mal vu de ses compatriotes. Il était allé à Cahors rendre la visite à son grand ami Lasalle.

Fournier se montre assez désinvolte, il n’hésite à faire la demande d’une cure aux eaux de Plombières, ce que le Ministère refusa promptement malgré 5 certificats médicaux attestant de rhumatismes et d’une large cicatrice à la tête.

Un année se passe, à se morfondre à Sarlat. On note bien quelques propos tenus durant des festins biens arrosés mais dans l’ensemble Fournier semble s’être assagi. De plus le Premier Consul s’est délivré de la menace que faisait peser sur lui Cadoudal et la vigilance des autorités allait se relâcher.

Ainsi le 21 juillet 1804 il se vit autoriser à aller aux eaux de Barèges. Le départ se fit le 8 août et il arriva à Barèges le 1e septembre. Il y rencontra Donadieu, son ancien collègue de complot et, si nous en croyons le rapport anonyme d’un espion du préfet des Hautes-Pyrénées, Donadieu revenu dans les bonnes grâces du maintenant Empereur, salua Fournier avec froideur et refusa tout type de relations. Vers la fin de l’année il s’en retourna à Sarlat où la vie repris, monotone.

 

Le retour sous les armes

La guerre allait reprendre, on estimait avoir maté l’insoumis et en avril 1805 il reçu sa feuille de route pour se rendre à la Rochelle en qualité d’adjudant commandant.

Il fit partie d’une expédition navale contre les Antilles Anglaises, passa par l’Espagne, Orléans puis, en mai 1806 fut envoyé à Naples.

Son ami Lasalle réussit enfin à le réincorporer dans les hussards le 2 février 1807 en qualité d’adjudant commandant c’est à dire chef d’état-major de sa division de cavalerie de réserve qu’il dirigeait.

Son tempérament de feu ressurgit de plus belle. Il ne dû qu’à la protection de son ami Lasalle d’éviter une nouvelle disgrâce en raison de ses débordements. Il faut dire que Fournier faisait enfin honneur à son uniforme de hussard, à Eylau et Friedland. Mieux, après la bataille de Friedland, il fut nommé général de brigade, le 25 juin 1807.

Hippolyte d’Espinchal nous le décrit tel qu’en lui même à Breslau, lors d’un dîner en décembre 1807 donné par le colonel de dragons Lamothe :

Il y avait les généraux Fournier, Lahoussaie, Auguste Colbert et Pajol, le colonel Lafferière-Lévèque du 3e hussards, puis l’adjudant major du Coëtlosquet avec pareil nombre de beautés prussiennes et polonaises. Un incident vint troubler momentanément notre gaieté bruyante, pour faire place à un spectacle qui m’eut été invraisemblable, si je n’en avais pas été témoin, et pour lequel je fus loin de partager l’admiration de plusieurs convives. On était au dessert, le vin de champagne coulait à flots et les têtes commençaient à s’échauffer, lorsque parut un dragon d’ordonnance, porteur d’un pli pour le général Fournier dont il demandait un reçu.

C’est juste, mon garçon, lui dit le général, et je vais t’en donner un qui ne s’effacera pas.

et, lui remettant l’enveloppe à la main :

Tiens, place-toi au bout de la salle, le bras tendu, si tu n’as pas peur.

Je ne connais pas ce mot-là

Répondit le dragon en se mettant en position sans témoigner la moindre émotion. Alors le Général prenant un des pistolets du colonel Lamothe, vise, perce l’enveloppe d’une balle et donne 40 francs à l’ordonnance.

 

Fournier n’en oubliait pas pour autant son différent avec Dupont :

Je suis engagé à déjeuner par le corps d’officiers du régiment des chasseurs de Lunéville ; je compte faire le voyage pour répondre à cette aimable invitation. Puisque tu es en congé dans cette ville, nous en profiterons, si te veux, pour nous donner un coup d’épée”,

ou bien :

Mon cher ami, je passerai à Strasbourg le 5 novembre prochain, vers midi. Vous m’attendrez à l’hôtel des postes. Nous nous donnerons un coup d’épée.

 

(Fin de la première partie)