Fouché de retour !

Joseph Fouché
Joseph Fouché

Le décret du 15 septembre 1802 avait décidé du rattachement de la police au ministère de la Justice. Le ministre Joseph Fouché n’avait pas été envoyé, son poste était tout simplement supprimé. Avec ménagement. d’ailleurs, puisque Bonaparte avait déclaré que “si d’autres circonstances redemandaient encore un ministre de la Police, le gouvernement n’en trouverait pas un qui fut plus digne de sa confiance” (que Fouché lui-même). (Message au Sénat conservateur, 15 septembre 1802, par lequel Fouché, aux cotés de Abrial, de Belloy, Aboville et Roederer, sont nommés membres de cette assemblée)

Et l’on ne devait pas attendre longtemps.

Lorsque, le 20 mars 1804, le ministre de la Police, Réal, par un sommeil feint ou réel, précipite l’exécution, peut-être encore évitable, du duc d’Enghien, il signe, sans le savoir, sa révocation. Pourtant, depuis quelques temps déjà, le Premier Consul pensait à rétablir le ministère de police générale et Réal, avec qui il avait effectivement travaillé sur un projet de réorganisation des services de police. Mais l’affaire apporte sur la tête de Réal un tel discrédit (bien que Bonaparte l’ait couvert) que, le 10 juillet 1804 (21 Messidor An XII), le Décret impérial qui rétablit le ministère de police générale précise dans son Article Ier que : Le ministre de la police générale est rétabli avec les mêmes attributions qu’il avait avant d’être réuni au ministère de la justice. Joseph Fouché reviendrait-il aux affaires ? L”arrêté impérial du 10 juillet 1804 lève tous les doutes :

NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS;      
NOMME :
M. le sénateur Fouché ministre de la police générale.
Signé NAPOLÉON.  
Par l’Empereur : le Secrétaire d’état, signé HUGUES B. MARET.  

Qu’en pensera l’intéressé, des années plus tard, quand il se souviendra de l’évènement dans ses Mémoires ?


(Le texte utilisé ici est celui de l’édition publiée chez Flammarion, en 1945, avec une Introduction et des notes d’Alain Madelin)

Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait en état d’exercer l’influence de la perspicacité, mais seulement au dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la sécurité de  l’Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en m’investissant d’attributions plus fortes que celles que j’avais eues avant l’absurde réunion de la police à la justice.

Ici je sens qu’il me faut presser ma marche et mes récits, car il me reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en évènements mémorables ; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté, tout ce qui est indigne de l’histoire ; pour n’indiquer ou ne révéler que ce qui mérite d’occuper son burin; mais d’essentiel ne sera omis.

Deux jours avant le décret qui me rappelait, j’avais été mandé à Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là, j’avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de l’approbation impériale les bases qui complétaient l’organisation nouvelle de mon ministère.

Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la conspiration de Georges ; mais, habile explorateur et bon chef de division, il n’était ni de force ni de taille à faire mouvoir une pareille machine. S’il n’eut pas le ministère, il fut largement récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n’était pas insensible, et de plus, il fut un des quatre Conseillers d’état qui me furent adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les préfets des départements [1]. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la Losère, créature de Cambacérès[2] ; Miot, créature de Joseph Bonaparte [3], et Dubois, préfet de Police [4]. Ces quatre conseillers s’assemblaient une fois par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par là d’une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes [5]. C’était dans mon cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même les fils. Nul doute que je n’eusse des observateurs soudoyés dans tous les rangs et dans tous les ordres ; j’en avais dans les deux sexes, rétribués à mille et deux mille francs par mois, selon leur importance et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit avec une signature de convention. Tous les trois mois je communiquai ma liste à l’empereur, pour qu’il n’y eût aucun double emploi, et aussi pour que la nature des services tantôt permanents, souvent temporaires, pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.

Quant à la police dans l’étranger, elle avait deux objets essentiels, savoir : de surveiller les puissances amies et de travailler les gouvernements ennemis. Dans l’un et l’autre cas, elle se composait d’individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans chaque ville importante, indépendamment de nombreux agents secrets envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations extérieures, soit par l’empereur lui-même.

J’avais aussi mes observateurs au dehors. C’était, en outre, dans mon cabinet que venaient s’amasser les gazettes étrangères interdites aux regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là, je tenais les fils les plus importants de la politique extérieure, et je faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.

Ainsi j’étais loin de me borner à l’espionnage pour attributions. Toutes les prisons d’état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La délivrance et le visa des passeports m’appartenaient ; j’étais chargé de la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les principales villes du royaume, j’établis des commissariats généraux qui étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le réseau de la police.

La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu’à prétendre que j’avais parmi mes agents secrets trois seigneurs de l’ancien régime, titrés de princes, et qui, chaque jour, venaient me donner le résultat de leurs observations [6].

J’avoue qu’un pareil établissement était dispendieux ; il engloutissait plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance des passeports. Tout a été dit contre les jeux ; mais, d’un autre côté, les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l’état actuel de la société, l’exploitation légale du vice est une amère
nécessité. La preuve qu’on ne doit point en attribuer tout l’odieux aux gouvernements de la Révolution, c’est qu’aujourd’hui encore les jeux font partie du budget de l’ancien gouvernement rétabli.

Puisque c’était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin de maîtriser au moins le désordre. Sous l’Empire, dont l’établissement coûta près de quatre cents millions, puisqu’il y eut trente maisons à équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une plus grande échelle, car leurs produits n’étaient pas seulement destinés à rétribuer mes phalanges mobiles d’observateurs. Je nommai administrateur général des jeux de France, Perrin l’aîné, qui en avait déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes les grandes villes de l’Empire, moyennant une rétribution de quatorze millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la Police. Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre [7].
                                                               

Rôle du ministre

Tous ces éléments d’un immense pouvoir ne vinrent point expirer inutilement dans mon cabinet. Comme j’étais instruit de tout, je devais réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement le malaise et les souffrances de l’Etat.

Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l’arbitre d’un pouvoir sans bornes. Grand explorateur de l’Etat, je pouvais réclamer, censurer, déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que, de maux n’ai-je pas empêchés ? S’il m’a été impossible de réduire, comme je l’aurais voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de bienveillance, j’ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que j’ai fait plus de bien que de mal, c’est-à-dire que j’ai évité plus de mal qu’il ne m’a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à lutter contre les préventions, les passions et les emportements du chef de l’Etat.

Dans mon second ministère, j’administrai bien plus par l’empire des représentations et de l’appréhension que par la compression et l’emploi des moyens coercitifs ; j’avais fait revivre l’ancienne maxime de la police, savoir : que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre de la Police n’en fût informé. Il est certain que j’eus l’adresse de répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se réunissaient, il se trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la corruption et à l’avilissement général ; mais, d’un autre côté, que de maux, de regrets et de larmes n’a-t-elle pas épargnés !

Ainsi la voilà connue, cette grande et effrayante machine appelée police générale de l’Empire. On s’imagine bien que, sans en négliger les détails, je m’occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.


NOTES
(ce sont celles de A. Madelin)

[1] Réal (François) accusateur public en 1792, substitut du procureur de la Commune de Paris, Chaumette, en 1793, thermidorien de gauche, il avait, jusqu’en 1799, montré, comme Fouché, une forte tendance jacobine, mais, ayant travaillé à fonder le régime consulaire, il avait été appelé du Conseil d’État. Lors de la conspiration Cadoudal-Moreau, le Premier Consul l’avait – en l’absence de tout ministre de la Police – chargé de poursuivre et d’instruire l’affaire. Choisi comme chef du 1er Arrondissement de police en 1804, il devait survivre à la disgrâce de Fouché et rester à son poste jusqu’à la chute de l’Empire. Il fut, pendant les Cent Jours, préfet de Police. C’était un homme énergique, assez dur, peu aimé. Fouché qui l’employa à de grandes missions le redoutait, craignant de trouver en lui un concurrent, un remplaçant. 

[2] Chargé du 3e arrondissement, Pelet, de la Lozère, avait siégé à la Convention, assez obscurément, aux côtés de Cambacérès, dans « la Plaine »; on s’explique mal qu’il ait été, lors des premières élections du Directoire, porté au Conseil des Cinq Cents par 71 départements; préfet du régime consulaire, il devint Conseiller d’État ; il resta à la Police de 1804 à 1814 et fut un instant, en 1815, ministre de la Police Générale. 

[3] Miot (André) plus tard comte de Mélito, tribun puis conseiller d’État, ne fit au Ministère qu’un séjour assez court. Il en sortit, en 1806, pour suivre son grand ami Joseph Bonaparte à Naples, puis en Espagne où il fut son ministre. 

[4] Dubois (Louis), magistrat sous l’Ancien Régime, puis sous la Révolution, avait été placé, en l’an VIII, à la tête de la Préfecture de Police, nouvellement instituée par Fouché dont il se déclarait alors lui-même « la créature », mais s’était promptement fait son surveillant hostile ; il le resta durant toute la durée du Ministère de Fouché qui essaya de l’enfermer dans la police administrative, puis de le faire destituer; l’Empereur que cette hostilité réciproque arrangeait le maintint à son poste en dépit de fortes bévues ; mais Fouché à peine congédié en 1810, Dubois, très décrié, fut relevé de ses fonctions. 

[5] Ce Pierre-Marie Desmarest, (chef de la division de la Sûreté générale et de la Police secrète » est un des personnages les plus curieux de cette époque. Prêtre (il avait été curé de Longueil Sainte-Marie, du diocèse de Chartres), il avait défroqué en 1792 ; directeur des vivres et fourrages à l’armée du Nord, fonctionnaire du Directoire, il avait violemment jacobinisé jusqu’en 1799 ; mis en relations, par d’obscures spéculations, avec Réal et Fouché, il avait été placé par eux au Ministère où il garda ses fonctions jusqu’en 1814. 

[6] Il est assez difficile de savoir qui Fouché désigne dans cette phrase, obscure à dessein. On n’a jamais cité que le prince de Carency, grand noble déclassé, qui s’était fait, sous le Directoire, l’indicateur de la police. Si Fouché – ce qui est possible – a employé de nobles personnages dans la police, il se plaît, quand il prépare ses Mémoires, après 1815, à semer la crainte en laissant suspendues sur certaines têtes ses menaces de révélation. N’écrit-il pas, à cette époque, de certaines gens, qu’il « n’a point révélé au Roi (Louis XVIII) leur oubli et leur faiblesse » 

[7] Le Dr Véron (Mémoires d’un Bourgeois) dit qu’outre le profit personnel, Fouché faisait payer sur cette caisse, par Perrin, des bons de police de 10 000 à 20 000 livres.