Faut-il croire les Mémoires ? Essai de réponse par l’étude des Mémorialistes de Napoléon.

Les étrangers

 Comme on peut s’y attendre, leur point de vue est souvent différent de celui des Français, surtout quand il s’agit de guerre et lorsqu’ils sont dans le camp ennemi. Mais il faudrait bien se garder de les négliger.

Commençons par les femmes, où on retiendra surtout :

La duchesse de Dino par Prud'hon
La duchesse de Dino par Prud’hon

Karoline Pichler
Karoline Pichler
  • La duchesse de Dino, nièce de Talleyrand (et, à partir de 1815, un peu plus…) qui raconte avec une naïve fraîcheur son enfance en Russie et en Courlande;
  • Louise de Prusse (la fille de la célèbre Reine Louise), princesse Radziwill, qui brosse, en français s’il vous plait !, un bon tableau de la cour de Berlin et de l’effondrement de la Prusse en 1806 ;
  • La célèbre Caroline Pichler, au moins en Autriche, écrivain et critique littéraire viennoise, dont les Mémoires sur 1809 sont un outil indispensable pour la vision des évènements dans la capitale autrichienne et les réactions de la population.

Parmi les auteurs de souvenirs masculins se détachent :

Le cardinal Consalvi
Le cardinal Consalvi

Portrait de Metternich
Le chncelier Metternich, Josef Danhauser
Nesselrode
Nesselrode
  • le cardinal Ercole Consalvi, qui a participé à tous les épisodes de la lutte de Pie VII contre Napoléon,
  • les futurs maîtres des diplomaties russe et autrichienne, Nesselrode et Metternich, qui mettent bien en évidence la brutale volonté de Napoléon de dominer l’Europe et les ruses de ses adversaires pour lui faire échec. Les Mémoires du premier sont un outil indispensable pour qui veut connaître la vie diplomatique sous l’empire. Celles du second sont tout autant utiles, surtout par la quantité de documents justificatifs qui suivent son autobiographie, en forme de panégyrique.
  • l’Anglais Hobhouse, intéressant observateur des Cent-Jours, qui ne cache pas sa sympathie pour un Napoléon dont il admire aveuglément les professions de foi libérales.
  • le commissaire autrichien chargé d’escorter l’Empereur déchu jusqu’à l’île d’Elbe, Waldburg-Truchsess, et dont la relation du voyage de Fontainebleau à Porto Ferraio, parue dès 1815, eut un succès immédiat et tout à fait justifié.
  • Le prince de Clary-et-Aldringen, envoyé à Paris par l’empereur d’Autriche (entre mars et juin 1810) et qui adresse à ses amis nombre de lettres plus spirituelles les unes que les autres, enjolivées de nombreux dessins et croquis humoristiques.

  

Conclusion

 Qui peut, mieux que celui qui l’a vécu, relater un événement ?

Certes, les témoins d’un accident de la circulation sont rarement d’accord sur les conditions de son déroulement, mais, dans ce cas, il appartient au juge de les élucider.

Et ce juge, dans le cas des Mémoires, c’est, presque toujours, l’historien.

Mais pourquoi leurs lecteurs ne pourraient-ils s’ériger eux-mêmes en jury, pour tenter de comprendre par eux-mêmes, de se faire leur opinion, leur jugement ?

Là réside l’intérêt des Mémoires, à condition de les lire avec la distanciation nécessaire et l’esprit critique.

C’est à Edmond Biré, excellent connaisseur de la littérature des Mémoires, que j’emprunterai ma conclusion. Il écrit dans la préface de Mémoires et souvenirs:

« Je sais peu d’ouvrages, pour ma part, que je mette au-dessus des Mémoires. Les gens de lettres n’écrivent guère que pour faire montre de leur esprit, et, même quand ils en ont beaucoup, ce qui n’arrive pas toujours, cela me touche peu. Les historiens eux-mêmes, s’ils sont simplement hommes de lettres et de cabinet, me laissent froid, étant étrangers à la guerre, aux négociations, aux finances, à la politique, c’est-à-dire aux plus importantes matières de l’histoire.

« Les auteurs de Mémoires, au contraire, ont cet avantage de dire ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont entendu. Ils parlent de ce qu’ils savent, de ce qu’ils connaissent, de ce qu’ils aiment, et, en pareil cas, on parle presque toujours bien. »

Somme toute, il rejoignait Stendhal qui, un jour, s’écria :

J’ai deux passions : les épinards et Saint-Simon !