Faut-il croire les Mémoires ? Essai de réponse par l’étude des Mémorialistes de Napoléon.

 Les civils.

 Ils sont hélas, par comparaison, les parents pauvres de la production mémorialiste et on aurait aimé en savoir plus de tous ces dignitaires, ministres, ambassadeurs, directeurs généraux, préfets, ingénieurs, fonctionnaires de tous ordres, sénateurs, députés, évêques, prêtres, bref sur tous ces acteurs des campagnes pacifiques qu’a menées Napoléon, sur l’organisation qu’il a donnée à la France, sur la conception et l’exécution des grands travaux publics, sur les finances, la justice, etc.

Dans ce qui nous est offert, il est bien difficile de ne pas citer, au premier plan, Talleyrand et Fouché, « le vice et le crime » de Chateaubriand.

  • Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, ministre des relations extérieures de Napoléon pendant huit ans.
Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord
Charles-Maurice de Talleyrand -Périgord

Selon Jean Tulard, « voici les Mémoires les plus lus et les plus contestés sur le règne de Napoléon« .

Ces Mémoires ont eu une histoire éditoriale compliquée à l’image de leur auteur. Vol d’un premier manuscrit par un secrétaire infidèle en 1827, faux Mémoires écrits par le « teinturier » Lamothe-Langon en 1838, publication en 1891 par le duc de Broglie à partir d’un texte préparé par le diplomate Adolphe de Bacourt avant sa mort en 1865, enfin une excellente édition critique publiée par Paul-Louis et Jean-Paul Couchoud en 1957.

Mais la vraie question est moins de l’authenticité du texte, tantôt écrit, tantôt dicté, et remanié, composé sans ordre chronologique en chapitres séparés, que du contenu proprement dit.

Certes, impartialité et équité, sont des termes qui peuvent faire sourire s’agissant de Talleyrand.

Mais là où on attend des révélations, ce sont surtout des justifications que l’on lit, car Talleyrand, quand il écrit, est encore « aux affaires », soucieux de contrer les attaques sur des épisodes discutables de son lourd passé : affaire du duc d’Enghien, affaires d’Espagne, conflit avec le pape, les deux Restaurations. Il lui faut avant tout persuader les lecteurs que, depuis la Révolution, il n’a fait que servir les Bourbons.

« L’homme a des yeux pour regarder devant, non derrière » avait-il dit un jour : nul doute qu’en écrivant ses Mémoires, c’est encore à l’avenir, à son avenir qu’il pensait !

  • Joseph Fouché, ministre de la police pendant près de 10 ans.
Joseph Fouché
Joseph Fouché

Il ne faut pas chercher dans ces Mémoires un simple témoignage apporté impartialement au tribunal de l’Histoire. Fouché plaide, et ne cesse de plaider ; il plaide innocent et parfois même bien-faisant. Si, par hasard, il plaide coupable, et comment pourrait-il faire autrement lorsqu’il s’agit de ce qu’il a fait en 1793 et durant les années qui suivirent, il s’empresse de se trouver des circonstances atténuantes.

Fouché ne se contente pas de se raconter, il a le souci constant de se justifier.

Entièrement inspirés par ce souci, ces Mémoires – que le grand Louis Madelin, pourtant, croyait authentiques – sortent du récit pour tomber dans le plaidoyer. Fouché donne alors aux évènements la couleur qui lui convient, étant ainsi conduit à des erreurs – le plus souvent volontaires.

Ces Mémoires, il faut donc s’en servir avec précautions.

Pour les autres ministres, on retiendra :

L'ambassadeur Caulaincourt, duc de Vicence (Fondation Napoléon)
L’ambassadeur Caulaincourt, duc de Vicence (Fondation Napoléon)

Nicolas François Mollien
Nicolas François Mollien

Mathieu-Louis Molé
Mathieu-Louis Molé

Le général Savary, duc de Rovigo (Delpech d'après Nicolas Morin)
Le général Savary, duc de Rovigo (Delpech d’après Nicolas Morin)

Jean-Antoine Chaptal
Jean-Antoine Chaptal
  • René Savary, ministre de la police à partir de 1810, dont le principal souci, cependant, est de se justifier de son action au moment de l’exécution du duc d’Enghien
  • Armand-Augustin de Caulaincourt, duc de Vicence : son récit du retour de la campagne de Russie, du 5 au 12 décembre 1812, seul avec l’empereur, est de premier ordre pour les confidences de Napoléon qu’il rapporte.
  • Nicolas-François Mollien, ministre du Trésor : ses Mémoires, très techniques, visent certes à justifier sa gestion, mais sont un outil indispensable pour la connaissance des finances de cette époque ; elles sont en tous les cas, plus « digeste» que les souvenirs de son homologue aux Finances, Charles Gaudin, duc de Gaète.
  • Mathieu-Louis Molé, dont il faut lire les Mémoires avec les précautions qu’impose une œuvre au caractère hagiographique, et dans lesquels il n’a de cesse que de justifier son action et ses volte-faces.. Mais on y trouve le récit de nombreuses et passionnantes entrevues avec Napoléon.
  • Jean-Antoine Chaptal, ministre de l’Intérieur de 1800 à 1804. Ses Mémoires sont passionnants mais trop brefs et emprunts d’une grande amertume à l’égard de Napoléon.

Le personnel préfectoral est maigrement représenté :

  • Étienne-Denis Pasquier, préfet de police de Paris de 1810 à 1814 : ses Mémoires sont à prendre avec la plus grande prudence, car il travestit facilement, et en sa faveur naturellement, les évènements.
  • Antoine-Claire Thibaudeau, austère républicain rallié du bout des lèvres à l’Empire, préfet des Bouches-du-Rhône de 1803 à 1814, auteur d’un des meilleurs et des plus impartiaux témoignages sur la période napoléonienne, dans l’ensemble précis et exact.
  • Adrien Godard d’Aucour de Plancy, successivement préfet de la Loire, de la Nièvre, enfin de Seine et Marne. Il était aussi le gendre du troisième consul Lebrun, ce qui peut expliquer sa carrière. Ses Mémoires fournissent notamment d’intéressants détails sur la conscription dans la Nièvre et, surtout, de l’état d’esprit des populations, dans le département de Seine et Marne au moment de l’invasion de la France.
  • Amable-Guillaume Barante, préfet de la Vendée de 1809 à 1813, puis de la Loire-Inférieure. Ses Mémoires sont alimentés par de nombreuses lectures, qui n’en assurent pas l’authenticité.
  • Claude-Philibert Barthelot de Rambuteau, préfet du Simplon en 1811, puis de la Loire, en 1814.

 

 Deux autres « personnalités » méritent qu’on les mentionne :

  • Eugène-François Vidocq, ancien forçat devenu chef de la police de sûreté, dont les Mémoires, qui ont inspiré à Balzac son célèbre Vautrin, sont très pittoresques mais fortement romancés.
  • Pierre-Marie Desmarest, chef de la division de la police secrète au ministère de la Police générale de 1800 à 1814, dont les Quinze ans de haute police sous le Consulat et l’Empire sont une mine incomparable d’informations sur l’opposition et les complots.

 

La personnalité et la vie quotidienne de Napoléon ont été observées par une foule de témoins plus ou moins instruits, intelligents et objectifs. On notera :

  • le mamelouk Roustam Raza, l’un des personnages les plus représentés dans l’iconographie impériale (sur les tableaux de champs de bataille, il n’est jamais loin de l’empereur !).

D’origine géorgienne et ramené d’Égypte par Bonaparte, il va suivre comme son ombre le premier Consul, puis l’Empereur, à travers toute l’Europe, pendant quinze années. Il participe à sa toilette et à son repas, entretient ses armes. Il fait aussi fonction de garde du corps, dormant toujours dans la chambre voisine de son maître, voire même en travers de sa porte à certaines périodes. Il caracole en tête des cortèges de parade en superbe costume oriental (notamment lors du Sacre en 1804 ou lors de l’entrée á Berlin). C’est en fait l’un des rares personnages du Premier Empire à avoir participé à toutes les campagnes.

Il quitte Napoléon au lendemain de la tentative de suicide de l’empereur au poison, après son abdication de 1814, effrayé à l’idée de pouvoir être accusé de tentative d’assassinat pour le compte de l’Angleterre. Lors des Cent-Jours, il se propose de nouveau pour le service de l’Empereur, mais celui-ci, qui n’a pas compris son départ l’année précédente, le fait éconduire.

Ses Souvenirs, dans lesquels il décrit simplement l’intimité de son maître, sont certes de peu d’intérêt sur le plan diplomatique ou militaire, mais ils sont riches d’anecdotes sur les comportements de l’entourage de Napoléon.

  • le second mamelouk, Ali, de son vrai nom Louis-Étienne Saint-Denis (il était né à Versailles !), ex-clerc de notaire qui est affecté au service de l’Empereur en 1812 et le suit à Sainte-Hélène. Ses Mémoires sont d’une évidente authenticité.
  • Et bien sûr, Constant Wairy, dit Constant, premier valet de chambre de Napoléon, de 1800 à 1814.
Constant, valet de l'empereur
Constant, valet de l’empereur

Quatorze années aux côtés du Premier consul, puis de l’empereur, « en déshabillé »  comme il l’écrit lui-même, quatorze années à suivre la vie intime du grand homme, dont il devient, à défaut de devenir un héros, comme beaucoup d’autres, son confident, ce qui devrait lui conférer, on en conviendra, un avantage certain sur l’ensemble des Mémorialistes.

Mais hélas, Constant, qui abandonna l’empereur en 1814, avait par là trop à se reprocher et ses Mémoires, retravaillés par les mains habiles de teinturiers, dont Desmarets, s’ils sont d’une lecture divertissante, ne sont, qu’une manière de justification personnelle, et d’un contenu suspect même s’ils sont abondamment cités.

 

A un niveau supérieur, il faut mentionner :

  • le baron de Bausset, préfet du palais des Tuileries et chambellan de l’Empereur, dont les Mémoires sont à prendre avec précaution, même s’ils contiennent des renseignements utiles sur l’Empereur.
  • Armand de Caulaincourt, grand écuyer de l’Empereur mais aussi confident de Napoléon, qui ignorait que celui-ci, sitôt ses quartiers rejoints, s’empressait de mettre sur le papier ce qu’il avait entendu. Son témoignage est par conséquent de premier plan, notamment sur l’entrevue d’Erfurt, la campagne de Russie et la fin de l’empire.
  • le baron Jean-François Fain, premier secrétaire du cabinet de l’Empereur.
Le baron Fain
Le baron Fain

Lorsque, le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un adolescent de dix-sept ans: Agathon-Jean-François Fain. Durant le Directoire, le Consulat et l’Empire, Fain ne quittera plus le consul, puis l’empereur. En 1806, devenu secrétaire-archiviste, il est désormais un des proches de Napoléon.

Avec le baron Fain, nous pénétrons dans le cabinet de travail de l’empereur, mais aussi dans ses appartements privés. Nous suivons Napoléon au conseil des ministres ou au Conseil d’État, nous sommes en voiture lorsque le secrétaire accompagne l’empereur dans cette France aux cent trente départements, ou en campagne, sur le théâtre de ses conquêtes. Fain ouvre grands les yeux, entend tout, note tout. Rien ne lui échappe, et son témoignage sur Napoléon, le souverain, l’homme d’État, mais aussi l’homme privé, est tout à fait exceptionnel.

  • le baron Claude-François Méneval, secrétaire du portefeuille du Premier consul puis secrétaire des commandements de Marie-Louise. Il a approché de très près l’un et l’autre, et ses Mémoires, qui contiennent des notations de première main sur le couple impérial,  sont indispensables.

    Le baron de Méneval
  • Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne.

Né la même année que Bonaparte, il avait été, comme lui, à Brienne et à l’École Militaire de Paris. Celui-ci en avait fait son secrétaire en 1797. Son amour pour l’argent l’avait cependant conduit à des opérations peu reluisantes et Bonaparte s’en était séparé en 1802, tout en le nommant chargé d’affaires à Hambourg. Là, il avait continué ses « affaires », amenant l’empereur à définitivement rompre. Sous la Restauration, il continua de spéculer, jusqu’à être au bord de la ruine, dont il espérait échapper, lorsqu’il publia ses Mémoires. Publiés entre 1828 et 1830, ils sont à prendre avec la plus grande précaution, car imprégnés d’une animosité certaine envers Napoléon.