Faut-il croire les Mémoires ? Essai de réponse par l’étude des Mémorialistes de Napoléon.

Les militaires

Comment ne pas commencer par les récits de ces fameux grognards (c’est en 1807 que Napoléon leur décerna ce qualificatif) – obscurs soldats ou simples officiers confondus dans l’innombrable foule de ceux dont les noms ne parurent jamais dans les Bulletins de l’Armée – récits composés pour eux-mêmes ou pour leurs enfants et leurs amis.

Totalement étrangers à la littérature, parfois même à peine instruits, s’appliquant souvent d’une main durcie par le poids des armes et inexperte en l’art de l’écriture, les grognards content simplement les événements sensationnels dont ils eurent, à leur rang, une vision restreinte mais inoubliable. Ces pages-là, néanmoins, débordent d’un cadre que l’on pourrait croire trop étroit. Cette vision particulière d’une bataille saisie par le regard d’un homme serré dans le coude à coude de l’assaut, contribue singulièrement à parfaire le vaste panorama dont l’Histoire a besoin et qu’elle s’efforce d’éclairer et de préciser.

Parmi ces très nombreux témoignages de simples soldats qui s’élevèrent souvent jusqu’au seul grade de capitaine, certains apprenant à lire à la caserne, il faut évidemment citer les Mémoires :

  • du sergent Bourgogne, célèbre par son récit de sa campagne de Russie, qui ne doit cependant pas être pris au pied de la lettre.
  • de Eugène Labaume, officier géographe et historien, qui « raconte ce qu’il a vu »

Il nous a légué un témoignage vécu sur la campagne de Russie, dont l’essentiel a été rédigé par l’auteur au fil de la route, avec en guise d’encre de la poudre à canon diluée dans de la neige, comme il nous le précise lui-même :

« C’est à la lueur de l’incendie de Moscou que j’ai décrit le sac de la ville ; c’est sur les rives de la Berezina que j’ai tracé le récit de ce fatal passage. »

 Ces Souvenirs ont le grand mérite d’être très éloigné des classiques hagiographies, et de porter un œil critique sur les conquêtes de l’Empire et sur la stratégie militaire de Napoléon Ier.

  • du célébrissime capitaine Jean-Roch Coignet,
Jean-Roch Coignet
Jean-Roch Coignet

Son témoignage est l’un des récits les plus émouvants laissés par les valeureux grognards de la Grande Armée. En lisant ses Cahiers on ne peut s’empêcher de penser à Séraphin Flambeau, autre grognard célèbre par sa fameuse tirade, dans l’Aiglon d’Edmond Rostand, qui s’en est manifestement largement inspiré.

Tordons ici le cou à la légende qui voudrait que Coignet n’ait jamais existé. Ses états de service, très officiels et publiés avant ses Cahiers, prouvent aisément le contraire.

Ayant connu la fin de l’empire, marié, embourgeoisé, tenant une épicerie à Auxerre, Coignet fréquentait aussi le café Milon, rue du Temple. Devenu veuf, il y abordait les attardés et les commis voyageurs. A sa façon de dire « Ah ça Monsieur Il fait chaud aujourd’hui, mais beaucoup moins chaud qu’à Austerlitz…. Je vais vous conter l’histoire…», il finit par y attirer des clients.

De sorte qu’un avocat, Monsieur Duranton, réussit à le convaincre à écrire ses Mémoires. Bien sûr, au café, et puisqu’il changeait souvent ses histoires, on finissait par dire : « Alors là, Père Coignet, là vous exagérez…». Peu importe, Maître Duranton réussit à lui arracher un texte.

Mais raconter des histoires, ce n’est pas écrire un livre : sans autres repères que l’Histoire du Consulat et de l’Empire, d’Adolphe Thiers, Coignet et Duranton publièrent enfin les deux tomes des Cahiers.

Sans nous étendre ici sur les péripéties des différentes éditions – il y en eut trois entre 1851 et 1968 – précisons qu’il ne faut pas les lire avec l’œil critique d’un historien ; ce serait rendre un bien mauvais service à notre capitaine. Coignet n’a pas vécu ni même la moitié de ce qu’il prétend dans ses Cahiers. On ne peut pas prendre Coignet au pied de la lettre : il a trop fait, trop vu, trop entendu. A le lire il était non seulement le bras droit de Napoléon mais on pourrait presque dire que l’Empereur n’était rien sans lui.

Il rapporte le plus souvent les histoires faites de légende et de merveilleux que se racontaient les grognards à la veillée. A force de se les répéter notre vénérable vieillard a fini par se convaincre qu’il les avait vécues.

Précisons, pour en finir avec les Cahiers, que l’on retrouva chez lui ‘l’Histoire du Consulat et de l’Empire’ que sa fidèle servante lui lisait pour servir de repère chronologique et qu’il s’est également servi de Victoires et Conquêtes de Norvins, du Mémorial de Las Cases, des Bulletins de la Grande Armée et d’un résumé des Opérations du Grand Quartier de 1812.

  • du sergent-major Beaudoin, embarqué pour l’expédition de Saint-Domingue,
  • du trompette Chevillet qui décrit surtout la vie dans les camps et les casernes,
  • du soldat Fleuret, combattant de la guerre d’Espagne.
  • du musicien d’État-Major Philippe-René Girault, dont les Mémoires – qui s’arrêtent après 1809 et Wagram – occupent une place à part.

Car Girault appartient à cette foule de non-combattants –et ils étaient nombreux, intendants, commissaires des guerres, médecins, vétérinaires, vivandiers et vivandières, cantiniers et cantinières et, donc, musiciens – qui accompagnaient ou suivaient les armées.

C’est un volontaire musicien qui a rejoint l’armée, non pas pour voler aux frontières ou pour acquérir un peu de gloire, mais tout simplement pour toucher des gages. Dormir et manger, gîte et nourriture, voilà son ambition, dont il ne se cache pas. Cela ne lui empêchera pas de courir la plupart des dangers du soldat.

Dans ses Souvenirs, il nous raconte simplement, mais avec sincérité et, surtout, avec véracité, la vie terriblement simple au régiment, vie dont le point d’orgue sera sa rencontre avec l’empereur dans l’île Lobau.

Pour reprendre les mots de Frédéric Masson, son « découvreur », « voilà un morceau de basson qui n’est point inutile à l’épopée ; il n’en augmente pas l’harmonie, mais il n’y détonne pas. »

  • Enfin, mais la liste pourrait être beaucoup plus longue, Jean-Baptiste Barrès. Entré en 1804 dans la Garde, ses Souvenirs donnent une bonne et attachante idée de la vie du soldat dans la Grande Armée, dans des scènes qui sont, nous dit Maurice Barrès (qui a peut-être remaniés les Souvenirs de son grand-père) « le lieu de naissance du romantisme »

 

Pour la plupart sortis du rang et accédant plus tard aux grades et aux honneurs, maréchaux et généraux se tournèrent aussi vers le passé de leurs modestes débuts.

Malheureusement, les Mémoires de maréchaux sont rares. Malgré leur longévité, Augereau, Bernadotte, Grouchy, Kellermann, Lefebvre, Moncey, Mortier, Oudinot, Pérignon, n’ont rien laissé. D’autres n’en eurent pas le temps : Brune (assassiné), Berthier (suicidé), Bessières et Lannes (morts au champ d’honneur), Murat (exécuté), Poniatowski (noyé). Quant à Ney, Davout, Gouvion Saint-Cyr, Jourdan et Victor ils n’ont rédigé que quelques fragments.

Il nous reste tout de même les Mémoires :

Le maréchal Macdonald
Le maréchal Macdonald

Jean de Dieu Soult
Jean de Dieu Soult

 

  • de Étienne Macdonald, duc de Tarente, rigoureux, précis, sans concessions.
  • de Jean de Dieu Soult, duc de Dalmatie, concernant la période 1792-1802, conçus comme l’intégration d’une expérience individuelle dans le déroulement global d’une guerre décennale ininterrompue. Le souci d’une vision d’ensemble de la lutte menée par la République contre l’Europe et d’une pédagogie étayée par l’examen minutieux des combats engagés a conduit Soult à dépasser le cadre de la stricte histoire-bataille et à privilégier une réflexion sur les différentes composantes de l’action guerrière. Son récit, enrichi de nombreuses pièces justificatives, est servi par un style d’une constante sobriété. Le récit est austère, la démarche strictement militaire. D’où un texte d’une exemplaire clarté et une convaincante expressivité.
  • de Auguste Marmont, duc de Raguse, abondants, détaillés, mais nourri de sa jalousie et de sa haine pour les autres maréchaux et pour l’Empereur, et du besoin de se justifier de sa trahison de 1814. La plus grande précaution s’impose donc lorsqu’on les utilise.
  • d’André Masséna, duc de Rivoli, prince d’Essling, mais, écrits à la troisième personne, ce n’est qu’une énorme compilation de documents relativement indigeste.

Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont
Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont

Le maréchal Jean Masséna.
Le maréchal Jean Masséna.

Du côté des généraux et officiers subalternes, on trouve :

Le général Paul-Charles Thiébault, gouverneur de la Vieille Castille

Le colonel Marcellin Marbot
Le colonel Marcellin Marbot
  • Paul-Charles Thiébault, la plus mauvaise langue de l’armée, nous dit le professeur Jean Tulard. Dans ses Mémoires, il règle ses comptes, critiquant tout le monde et même l’Empereur
  • le célèbre et, dirait-on de nos jours, très (trop ?) médiatique Marcellin Marbot

« Puisque vous désirez depuis longtemps que j’écrive mes Mémoires (…) je cède à vos instances »  précise, faussement modeste, le brave Marbot au début de ses Mémoires.

Ces Mémoires – un grand classique dans ce domaine – ont été publiés en 1891, à l’apogée de la grande vague de la littérature napoléonienne. Ils ont connu un succès considérable mais aussi suscité de vives critiques, de la part notamment d’Albert Sorel, Ernest Daudet et Emile Bourgeois, qui « ont mis en doute l’exactitude du récit et dressé un parallèle avec les romans de Dumas« . Selon P. Conard : « Les détails nouveaux qu’on peut lui emprunter sont suspects ; le reste n’est pas de lui« . Et Jean Tulard écrit à leur propos : « Ecrits après 1847, ces mémoires font en effet de grands emprunts à Thiébault, Fain et Thiers. La verve de Marbot le conduit souvent à bien des exagérations.« 

Bref, pour beaucoup, les Mémoires de Marbot passent pour un roman, sans valeur historique.

Par exemple, sa relation de la bataille de Waterloo, en 1830, est en contradiction complète avec une lettre écrite par lui en 1815, et avec d’autres témoignages de combattants.

Et lorsqu’il « raconte » la bataille d’Auerstaedt, il faut avoir à l’esprit qu’il ne pouvait y avoir assisté puisqu’il se trouvait au même moment à Iéna !

Mais faut-il pour autant ranger ses Mémoires au rayon des romans ?

Marbot était bel et bien fils d’un général de premier plan de la République (Antoine Marbot), mort au siège de Gênes en 1800. Il a bien été aide de camp des maréchaux Augereau, Lannes et Masséna. Il fut réellement colonel du 23e chasseurs à cheval, et il fut, cela est indéniable, un colonel capable et distingué (il fut même blessé une bonne dizaine de fois), notamment à la tête du 7e régiment de hussards à Waterloo.

La vie de Marbot fut une vie extraordinaire, probablement plus extraordinaire que n’importe quel roman. A un scénariste qui proposerait un personnage ayant le parcours de Marbot, on répondrait : « tu ne crois pas que tu en mets un peu trop ?… »

Gascon – avec les traits de caractère que cela sous-entend – Marbot raconte bien, il faut le reconnaître. Trop bien, disent ses détracteurs, mais si on écarte dédaigneusement les témoignages de ceux qui écrivent bien, on risque de passer à côté d’éléments historiques importants.

Il n’en demeure pas moins qu’il faut, en lisant ses Mémoires, se livrer à un véritable travail de critique historique, et voir, lorsque leur auteur est surpris à arranger les faits, voire même à mentir, pourquoi il le fait.

  • Denis-Charles Parquin, commandant de cavalerie, dont les Souvenirs sont considérés parmi les plus intéressants, véritable archétype de la vie aventureuse des cavaliers de l’empire.

    Portrait de Denis Charles Parquin
    Portrait de Denis Charles Parquin
  • Marc Desboeufs, capitaine, dont les Souvenirs sont d’un exceptionnel intérêt. Né en Roussillon, sa connaissance du catalan lui permet de comprendre aisément la langue des pays où il est en garnison, l’Italie puis l’Espagne. S’y ajoutent une honnêteté et une modestie exemplaires qui font de lui un anti-Chateaubriand.

Sans oublier le général Henri-Gatien Bertrand,qui, pendant cinq années, de 1816 à 1821, a noté, au jour le jour, les faits et gestes du grand homme déchu, publiés sous le titre de Cahiers de Sainte-Hélène.