Faut-il croire les Mémoires ? Essai de réponse par l’étude des Mémorialistes de Napoléon.

Les Mémorialistes de l’époque napoléonienne

Que ce soit souci d’historien à l’affût du document ou curiosité de lecteur attiré par l’évocation d’une époque donnée, la découverte et la lecture des souvenirs des témoins et des acteurs de cette période, ne cessent de retenir l’attention.

Il faut bien le dire : aucune époque n’a suscité autant de Mémoires que celle du Consulat et de l’Empire. Plus d’un millier d’acteurs ont voulu laisser leurs témoignages sur les évènements, plus ou moins importants, qu’ils avaient vécus, avec, on ne s’en étonnera pas, une nette majorité de militaires.

Mais si chacun a voulu dire ce qu’il savait, beaucoup ont dit ce qu’ils ne savaient pas.

Sans doute, tous ces mémorialistes évoquent volontiers les phases célèbres d’une vie étroitement associée à l’Histoire et y cherchent souvent la consécration de leurs manœuvres stratégiques ou la justification de leurs actes politiques.

Mais pour ce qui est des militaires, l’essentiel de toutes ces réminiscences, qui sont souvent des confessions – celles des chefs et celles des soldats – vise les aventures diverses, aimables, cocasses, héroïques, dramatiques dont ils ont été les héros.

Dans tous ces Mémoires, il y a une inépuisable richesse de détails, menus et personnels, mais toujours attachants, qui permettent de reconstituer la vie des guerriers, que ce soit en garnison, au camp, au bivouac, en manœuvre ou au combat. Leurs coutumes, leur langage, leur religion de l’honneur, la conception de la vie – et de la mort – qui est la leur se révèlent.

La psychologie de ceux dont on a pu dire qu’ils étaient « des hommes granitiques » se pénètre, grâce aux notations des tortures ou des maux quotidiens : fatigue, privations, dangers … grâce aussi à l’aveu des revanches d’une joie brutale et éphémère, des rêveries intimes, des attitudes de fierté et d’orgueil, des enthousiasmes généreux alternant avec de secrètes angoisses, grâce encore à la confession des actes inhumains auxquels l’homme est entraîné dans l’hor­rible et détestable délire de la guerre.

Depuis le jour où la légende napoléonienne naquit et s’amplifia, avec l’écho de la voix du captif de Sainte-Hélène, avec ses signes de ralliement clandestins, ses contes de la veillée, son imagerie populaire, ses naïfs bibelots, ses chansons, ses poèmes et ses récits, le moindre témoignage fut recueilli avec tendresse et passion, s’ornant du prestige du document, s’ajoutant, pierre minuscule ou éclatante d’une mosaïque, à la vaste et vivante fresque de l’Histoire.

Aux narrations officielles, aux rapports des stratèges, aux évocations nostalgiques ou acrimonieuses des courtisans, aux plaidoyers de ceux qui furent investis d’une part d’autorité, aux études des historiens, se joignirent peu à peu des écrits familiers commandés par l’obsession des années de jeu­nesse, d’aventures, de gloire et de souffrance, nés dans l’oisiveté forcée des humbles retraités, à l’heure où la vieil­lesse imposait la confrontation des souvenirs et peuplait la solitude de fantômes.

 Il n’est pas question ici de présenter l’ensemble des mémorialistes de cette époque, si courte mais si féconde en évènements 1)Le professeur Jean Tulard, dans son indispensable „Bibliographie critique des mémoires sur le Consulat et l’Empire » s’est chargé de le faire. Je m’en suis ici abondamment servi.  . Ils sont plus d’un millier et  ni la place ni le temps ne le permettraient. Il s’agit donc d’un choix, subjectif, comme tous les choix, destiné à illustrer notre propos initial : faut-il croire les mémorialistes ?

  

References   [ + ]

1. Le professeur Jean Tulard, dans son indispensable „Bibliographie critique des mémoires sur le Consulat et l’Empire » s’est chargé de le faire. Je m’en suis ici abondamment servi.