État de l’Empire – 1807

Discours du ministre de l’Intérieur 1)Emmanuel Crétet, comte de Champmol sur l’État de l’Empire – 1807

 

Messieurs les Députés des Départements au Corps législatif,

L’année qui s’est écoulée depuis la clôture de votre session n’occupera pas dans l’histoire une place moins importante que la glorieuse et mémorable année qui l’a précédée, et la France, accoutumée, en quelque sorte, à l’admiration autant qu’à la reconnaissance, aura vu que, sous un chef tel que celui qui dirige ses hautes destinées, ce double sentiment peut se renouveler chaque jour.

Lorsqu’il y a quinze mois vous vous séparâtes pour retourner dans vos foyers, après avoir, pendant le cours de votre session, rempli avec autant d’empressement que de concert les devoirs que vous imposaient la confiance, de la nation et celle du souverain, l’Empereur paraissait près de goûter enfin le fruit le plus doux de ses glorieux travaux, il voyait arriver le terme, non de son propre repos, mais du repos de la France.

Une nouvelle guerre continentale avait été terminée en trois mois; l’Allemagne n’offrait plus à la France que des amis ou des alliés; la Prusse encore était de ce nombre; la Russie paraissait désirer le terme d’une inimitié sans but comme sans motif; à force de triomphes et de modération, l’Empereur semblait avoir acquis enfin à la France le droit de jouir en paix de tout ce qu’il avait fait pour elle; il était rendu à la patrie; ses peuples le revoyaient avec des transports d’allégresse et d’amour, rapportant de nouveaux lauriers et de nouveaux bienfaits; de nombreuses députations accouraient des extrémités de l’Empire pour lui offrir le tribut des hommages publics; l’armée se disposait à venir au sein de ses foyers jouir des fêtes ordonnées par son chef, préparées par la nation tout entière.

SITUATION INTÉRIEURE A LA FIN DE LA SESSION DERNIÈRE

L’Empereur se réjouissait à la vue d’un avenir plus calme, et sa pensée, fixée sur l’administration intérieure, semblait être devenue encore plus active. Il se faisait rendre un compte détaillé de toutes les parties de l’administration, et cherchait dans chacune ce qui restait de bien à opérer.

Il préparait un plan pour assurer aux princes de la dynastie impériale une éducation propre à les rendre dignes de celui qui la fonda. Il établissait un système de grandes récompenses pour de grands services, véritable manière de faire servir les titres élevés d’appui à l’État et de décoration au trône. Une nouvelle organisation donnée au Conseil d’État instituait, pour la révision des affaires contentieuses, une discussion lente et solennelle; une suite de formes protectrices et sévères offrait à la partie plaignante toutes facilités pour la production de ses défenses et de ses titres, et était pour les dépositaires de l’autorité publique un nouveau tribunal, dont la censure doit s’exercer sur les actes et les abus que les
lois positives ne peuvent atteindre.

Une commission, placée dans le palais même de l’Empereur et composée de ceux qu’il appelle à discuter avec lui les grandes affaires de l’État, ouvrait près du trône un libre accès à tous les genres de plaintes ou de demandes, chargée de faire parvenir aux oreilles du souverain la voix de tous ses sujets dans la pauvreté et le malheur; institution touchante qui annonce que celui dont l’infatigable vigilance soigne si bien les grands intérêts de l’État n’est pas moins jaloux, dans sa sollicitude paternelle, de pourvoir aux moindres besoins ou aux plus légers griefs de tous ceux sur lesquels s’étend son empire.

Mais le traité de Presbourg, qui avait rendu la paix au continent, ne l’avait pas rendue aux mers, et l’Angleterre, constante à chercher sa propre sûreté dans les malheurs de l’Europe, s’efforçait de faire continuer la guerre par la Russie et de déterminer la Prusse à des démarches hostiles.

Ces trames furent déjouées; le traité de Vienne et la convention de Paris dissipèrent tous les nuages. Il semblait que la paix du continent ne devait plus être troublée. La Russie elle-même en avait senti le besoin, et son ministre, revêtu de ses pleins pouvoirs, venait d’arriver à Paris.

L’Angleterre , entraînée par la force de ces circonstances , se montra disposée à la paix, ou plutôt, ainsi que l’ont révélé depuis les discussions publiques, à une trêve qui aurait à peine suspendu un moment les effets de la haine et de la jalousie qui l’animent contre nous. En même temps qu’elle ouvrait des négociations, elle préparait de nouvelles intrigues, bien résolue à tout rompre si elle parvenait à rallumer le flambeau de la guerre continentale. Elle vit triompher ses coupables espérances : la paix faite avec la Russie ne fut pas ratifiée.

La Prusse fut de nouveau agitée; une exaltation sans motif et sans but, excitée par les ennemis de son repos, prévalut sur les combinaisons du cabinet; des cris hostiles se firent entendre, et la guerre fut déclarée, contre l’opinion des ministres et peut-être contre l’opinion du roi lui-même : fatal exemple de la faiblesse des princes, influence plus fatale encore d’un ministère qui soudoie les intrigants et les libellistes, qui sème la terreur et la calomnie, qui soulève toutes les passions dont l’exaltation lui peut être utile, et qui, au milieu de toutes ces menées, calcule froidement les avantages qui peuvent résulter, pour ses intérêts, des dangers, de la ruine même de ceux qu’il appelle ses amis !

L’Empereur partit. Le plénipotentiaire anglais, qui plusieurs fois avait annoncé son départ, ne tarda pas à l’effectuer, et les fusées incendiaires, lancées par ses compatriotes, dévoraient quelques maisons de Boulogne lorsque ce ministre de paix y faisait son entrée avec une escorte française qui veillait à sa sûreté et rendait ce dernier hommage au caractère dont il avait été si inutilement revêtu.

La France a été pendant plus de dix mois affligée par l’absence du prince auquel s’attachent toutes ses affections comme tous ses destins. Mais l’Empereur lui est resté présent en esprit, et son génie a veillé sur elle; sa pensée, des bords de la Sprée et de la Vistule, de la Pregel et du Niémen, n’a point cessé d’embrasser tous les besoins intérieurs de l’Empire; sa pensée a tout animé, a maintenu partout l’ordre et la régularité qui sont son ouvrage, et nous ne nous sommes aperçus de son éloignement que par le bruit de ses exploits et par les regrets qu’il laissait dans tous les coeurs.

Pendant qu’il visitait la tente du soldat dressée sur les neiges de la Lithuanie, son regard veillait en France sur la chaumière du pauvre, sur l’atelier du fabricant. Dans ce long intervalle, on n’a eu à gémir d’aucun trouble, on n’a pas même eu la plus légère agitation à redouter.

La France, à l’époque d’une guerre entreprise pour l’accabler, a conservé au dedans le calme le plus profond; son territoire n’a pas été violé un seul instant; le bruit des armes n’est pas arrivé jusqu’à elle; sous la sauvegarde de la victoire, elle a vu passer loin de ses frontières l’orage que l’envie et la haine avaient dirigé sur elle, elle a vu cet orage fondre sur les contrées où il s’était formé. Les lois exécutées partout avec fidélité et sans efforts, privilège des bonnes lois, les contributions régulièrement acquittées, les routes parcourues avec sécurité, les administrateurs redoublant de zèle, nos jeunes soldats entrant avec joie dans les sentiers de l’honneur, les gardes nationales veillant autour de nos foyers et se montrant, par la régularité du service, par leur attitude et leur discipline, également propres à leur double fonction de protecteurs de l’ordre public et de défenseurs de l’État; tous les services exécutés avec facilité; l’opinion publique constamment fidèle aux institutions que ses voeux avaient rappelées; tel est le spectacle qui s’est offert à vos regards dans vos provinces respectives, et sur lequel nous pouvons ici rappeler votre témoignage; tel est le spectacle que présentait cette France que désormais on désespère d’agiter, comme on désespère de la vaincre.

A l’époque à laquelle nous sommes arrivés, si nous avons encore à vous entretenir d’institutions nouvelles, nous aurons bien plus à vous montrer les fruits des institutions qui existent; cette fonction n’est pas moins douce; en confirmant le passé, elle donne une nouvelle garantie à l’avenir. Les conseils électoraux, les conseils généraux de département se sont montrés animés du meilleur esprit; ils ont vu, dans le choix que l’Empereur fait des hommes appelés à les présider, combien il désire que ces fonctions soient aussi honorées qu’elles sont par elles-mêmes honorables.

Les conseils généraux doivent être assurés qu’il n’est pas un des voeux que leur inspire le sentiment du bien public qui ne devienne pour le Gouvernement l’objet d’une attention particulière et qui ne soit consulté avec soin dans l’examen des affaires auxquelles il se rapporte. L’administration des communes, cette administration que Sa Majesté regarde comme une des plus importantes pour le bien-être de ses peuples, a été améliorée sous plusieurs rapports; leur comptabilité a reçu des formes plus lumineuses et plus expéditives.

L’Empereur espère qu’elles préviendront à l’avenir tout arbitraire, toute dilapidation, que les dépenses seront rigoureusement conformes aux budgets, que les recettes ne seront pas dénaturées, que les comptes, rendus avec clarté et promptitude, ne seront plus un sujet de discussion. Sa volonté est aussi que les octrois, cette principale source de la richesse communale, soient administrés dans l’intérêt des villes pour l’avantage de ceux qui les habitent, et que les préfets, qui ne doivent pas en diriger l’administration , exercent néanmoins sur elle une surveillance attentive et éclairée.

L’Empereur, qui se regarde comme le père de ses sujets, ne perdra pas de vue ces administrations municipales chargées de pourvoir à leurs premiers besoins, et ne tolérera ni les torts de la négligence, ni les entreprises de la cupidité.

Le Gouvernement a été en général satisfait de la conduite des maires, non-seulement des maires des grandes villes, dont Sa Majesté s’est plu à relever les fonctions par des témoignages répétés de sa confiance, mais de tous les maires, dont le noble dévouement, quelle que soit la sphère dans laquelle il s’exerce, s’élève à la hauteur de leurs devoirs; il a connu et apprécié leurs services, et son intention est d’entourer d’une juste considération l’exercice de cette magistrature paternelle, par laquelle l’action de sa puissance arrive à la grande majorité de ses sujets.

 

SECOURS PUBLICS, ÉTABLISSEMENTS DE BIENFAISANCE.

Honneur soit également rendu à ces administrations respectables qui, d’une extrémité de la France à l’autre, se dévouent pour soulager le malheur, pour consoler la souffrance ! Il est doux, en cette circonstance solennelle, de rendre hommage au zèle de ces pères du pauvre qui, en faisant le bien, ne cherchent d’autre récompense que dans la jouissance de l’avoir fait. Ils feront mieux encore, l’Empereur l’attend de leur zèle; chaque jour, ils porteront un ordre plus parfait dans le régime des hôpitaux , une nouvelle économie dans l’emploi des revenus; ils trouveront de nouvelles ressources dans ce travail, dignement secondés par ces congrégations charitables, pieuses messagères que la religion députe près de l’infortune, que pendant un temps la persécution exila loin de la douleur et que le restaurateur de la France a rétablies dans cette dignité touchante.

Vous les voyez ces congrégations, se multiplier à l’égal des besoins qui les invoquent et pourvoir encore aux besoins à venir par les élèves qu’elles forment. Comment la bienfaisance privée ne s’empresserait-elle pas de seconder des administrations ainsi dirigées ? Les legs ou donations faits en faveur des hospices se sont élevés en capital, pendant le cours de 1806 seulement, à 22,300,000 francs, autorisés par cinq cents décrets  successifs; la dotation de ces établissements s’est encore accrue, par un nouveau bienfait de Sa Majesté, d’un capital de 15,600,000 francs ou d’un revenu annuel de 760,000 francs, par la mise en possession provisoire de divers domaines de l’État, désignés pour le remplacement de leurs biens aliénés pendant la révolution, bienfait que vous serez appelés à ratifier, pendant le cours de cette session , par une concession définitive.

Les anciens fondateurs des hospices ont été rétablis dans la jouissance de leurs droits les plus chers. Une noble émulation s’est emparée des âmes généreuses; elle a fondé des écoles, ouvert des ateliers; la voix de la morale a pénétré dans les prisons, précédée des secours de la bienfaisance; les classes laborieuses de 1a société, guidées par quelques hommes de bien, ont formé elles mêmes des associations utiles qui servent à leur amélioration, en même temps qu’elles leur préparent des ressources dans le malheur.

Il a fallu cependant prévoir l’abus que des spéculateurs avides et hypocrites pourraient faire d’une disposition si respectable, ou des écarts auxquels pourrait se livrer un zèle imprudent, et il a été sagement réglé que les établissements qui emploient les fonds des souscripteurs pour se charger de la destinée d’un certain nombre de malheureux ne pourraient contracter un tel engagement sans l’approbation de l’autorité publique.

Les fabriques ont été mises en jouissance de plusieurs sortes de revenus; les presbytères, restaurés; de nombreuses donations ont augmenté leurs ressources.

Les victimes de la guerre maritime et des violences de l’ennemi ont reçu de Sa Majesté des indemnités, dès le moment où elle a pu connaître leurs pertes.

La salubrité publique a été l’objet d’une vigilance continue. Quelques maladies épidémiques se sont manifestées sur divers points; le zèle des médecins envoyés par les préfets, et quelquefois de la capitale même, dès la naissance du mal, en a arrêté les progrès; les boîtes de remèdes envoyées par le Gouvernement ont assuré des ressources pour le traitement des pauvres. Le mont-de-piété de Paris a été organisé; d’autres ont été établis dans les principales villes de France.

Le Gouvernement commence à s’occuper de compléter le plan des établissements destinés à la répression de la mendicité. L’abbaye de Fontevrault, les Ursulines de Montpellier sont préparées pour recevoir des dépôts de plusieurs départements; celui de Villers-Cotterets, presque achevé, suffira aux besoins de la capitale et de ses environs.

Le travail continue d’être introduit avec succès dans ces dépôts comme dans les prisons, et, pendant qu’il fournit de nouvelles ressources pour l’économie intérieure de ces établissements, il corrige les moeurs de cette classe que la société a justement repoussée de son sein, et rend la punition utile à ceux qui l’ont méritée.

Dans presque toutes les maisons de détention et de réclusion, des oratoires ont été rétablis, et des chapelains nommés pour le service du culte, mesure qui tend également à opérer cette réforme salutaire.

L’administration attache à l’exécution complète de ce système une véritable gloire. Si les prisons ne sont pas encore ce que le Gouvernement désire, si les vues théoriques que de nobles sentiments avaient inspirées à l’Assemblée constituante se sont trouvées inexécutables dans la pratique, ces sentiments sont trop généreux et trop humains pour que le Gouvernement n’en soit pas constamment animé et ne tende pas sans cesse au but qu’ils indiquent.

Autant qu’il est possible, les différentes classes de malfaiteurs seront séparées; on ne confondra pas avec eux celui qui, par l’erreur d’un moment, s’est exposé à la sévérité des lois sans encourir l’indignation de la société. On veillera surtout à la salubrité des lieux de détention et aux soins qu’exige la santé des détenus. La succession de tant d’années pendant lesquelles négliger ou détruire était ce qu’on savait le mieux et ce qu’on voulait le plus a laissé à cet égard un ouvrage immense auquel on travaille depuis six ans, et dont le complément sera un des premiers bienfaits de la paix.

Les prisonniers de guerre, ou plutôt les armées captives que nous envoie la victoire, employées à des travaux utiles, ont fait servir leurs bras à féconder cette terre qu’elles prétendaient conquérir.

 

TRAVAUX PUBLICS, PONTS ET CHAUSSÉES.

Le système général des travaux publics, appliqué à la fois et en tant de manières sur tous les points de l’Empire, se poursuit avec une persévérance et une activité que ne ralentissent point les circonstances du dehors. Treize mille quatre cents lieues de route à la charge du trésor public ont été, sur divers points, entretenues, réparées; les vingt-sept routes principales qui partent de la capitale, se dirigeant à toutes les frontières de l’Empire, ont été le théâtre spécial de ces opérations.

Les deux plus grands ouvrages exécutés depuis plusieurs siècles, les routes du mont Cenis et du Simplon, monuments de l’art dignes de ces monuments de la nature que l’art a vaincus, sont accomplis après six années. Parmi les routes d’un autre ordre, celle d’Espagne en Italie par le mont Genèvre se poursuit, et l’embranchement qui doit l’étendre au département de l’Isère offrira à une portion de la France un passage plus rapide et plus facile au travers des Alpes.

L’Apennin, à son tour, devient le siège de travaux actifs, qui lieront le Piémont à la Méditerranée et compléteront l’union de la Ligurie avec la France. Le salutaire règlement qui proportionne la largeur des roues aux fardeaux des voitures est en activité, et ses bons effets se font déjà sentir. Les ponts à bascule, nécessaires pour l’exécution de ce règlement, sont tous rendus à leur destination, et leur service commence sous peu de jours.

Dix-huit fleuves ou rivières principales ont vu leur navigation s’améliorer ou se prolonger même par des écluses, leurs chemins de halage restaurés ou leurs cours contenus par des digues. Dans le nombre, on remarque les travaux exécutés sur la Loire et sur la Charente.

La navigation du Pô est affranchie de toute entrave.

Le Rhin est devenu l’objet d’une attention particulière. L’octroi de navigation, mis en activité sur tous les points, assure les moyens de délivrer ce beau fleuve des obstacles qui entravent son cours.

Quatre ponts ont été achevés pendant la dernière campagne, ou sont sur le point de l’être; dix autres sont en pleine activité. On remarque dans ce nombre ceux de Roanne et de Tours. Celui de Strasbourg à Kehl commence sur un plan ingénieux, qui permettra de l’enlever et de le rétablir à volonté avec célérité et économie. Le pont Saint-Esprit, qui ne pouvait donner passage à aucune voiture chargée, recouvre toute l’utilité de son service par l’élargissement qu’il a reçu. Le pont Saint-Nicolas, près Belfort, et celui d’Auberive, sur la Varaise , approchent de leur terme. Celui d’Avignon vient d’être adjugé. Le Gouvernement a acquis celui de la Mulatière, au confluent du Rhône et de la Saône.

Dix canaux, presque tous commencés sous ce règne, sont en exécution et se poursuivent. Dans ce nombre, celui de l’Ourcq est porté aux trois quarts ou aux quatre cinquièmes. Les deux percements de celui de Saint-Quentin, qui joint la Seine à l’Escaut, Paris à la Belgique et à la Hollande, sont effectués; ils seront terminés dans dix-huit mois, et le problème de cette navigation souterraine est résolu.

Tous les ouvrages d’art de ce canal peuvent être considérés comme achevés; celui du Nord, qui joint l’Escaut au Rhin sans l’intermédiaire de la Hollande, est commencé dans la partie qui s’étend de l’Escaut à la Meuse; il unira la Belgique aux départements du Rhin, une conquête de la France à une autre conquête, et ces deux contrées, étonnées peut-être de se trouver sous la même domination, ne le seront pas moins d’une communication que jamais leurs anciens possesseurs n’auraient exécutée, et qui ne sera pas un des moindres bienfaits de leur réunion à l’Empire.

Les travaux du canal Napoléon, destiné à joindre la mer du Nord à la Méditerranée par une communication qui, embrassant le cours du Rhône, de la Saône et du Rhin, borde ou traverse la France dans sa plus grande longueur, ces travaux, dis-je, sont entrepris et en grande activité sur toute la ligne.

Les canaux de Niort à la Rochelle, de l’Ille à la Rance, sont en pleine activité; celui du Blavet avance rapidement; celui d’Aigues-Mortes à Beaucaire vient d’être achevé. La partie du canal de Bourgogne de Dijon à la Saône sera navigable cette année. Plusieurs autres ont été repris ou réparés; tous seront continués jusqu’à leur entière exécution.

Les ports maritimes ont aussi vu des créations nouvelles. Anvers s’enorgueillit de ses chantiers bâtis comme par enchantement sur un sol devenu étranger à toute construction maritime; Anvers qui, dans les jours de sa gloire, n’était qu’un port de commerce, fermé ensuite par une politique bien aveugle ou bien timide, Anvers, qui n’était plus rien, devient un centre de marine militaire.

Pour la première fois, cette partie de l’Escaut voit flotter des vaisseaux de 74 et de 80; quatorze sont sur le chantier. Plusieurs ont été lancés et sont arrivés à Flessingue après une navigation difficile, heureuse et sans exemple. Ceux qu’on a lancés ont été remplacés au même instant sur les chantiers qu’ils avaient quittés. De toutes les parties de la Belgique, de la Hollande, des bords du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, on est venu contempler ce beau spectacle, jouir de cette conquête faite au profit de l’Océan.

Combien Anvers a dû s’enorgueillir de sa nouvelle destinée ! D’autres vaisseaux seront lancés dans peu de mois, remplacés par un pareil nombre, et des escadres entières sortiront de ce port, qui avait oublié qu’il appartenait à l’Océan.

Flessingue, qui jadis n’offrait un asile qu’à des vaisseaux de petite dimension, et qui a vu élargir son écluse, creuser ses bassins, se trouve en état de recevoir une escadre.

A Dunkerque, la jetée de l’Ouest a été reconstruite, et les travaux ordonnés par le décret du 28 nivôse an XIII sont presque accomplis.

A Calais, les deux jetées de l’Est et de l’Ouest ont été réparées ou reconstruites.

A Cherbourg, les deux môles sont élevés, et les ouvrages approchent de leur terme. Au milieu des mers, la batterie Napoléon, couverte de canons, ferme la rade aux vents et à l’ennemi.

A Rochefort, il a été établi un appareil ingénieux, à l’aide duquel les vaisseaux de premier rang pourront entrer et sortir à toutes les marées.

Le curage du port de Marseille, si vivement désiré par le commerce, est déjà porté à plus de moitié, autant qu’on peut calculer d’après les sondes qui ont été faites.

D’aussi grands ouvrages, entrepris à la fois, exigent du temps et de la constance. Mais la constance, qui toujours assure le succès, appartient surtout à un Gouvernement à qui le sentiment de sa force donne aussi celui dé sa durée, dont la marche est invariable, parce qu’il n’y a qu’un but, et qui, en maîtrisant le présent, a toujours les yeux fixés sur l’avenir.

Tant d’ouvrages entrepris, tant d’autres achevés auraient suffi à la gloire de plusieurs des règnes précédents; mais l’Empereur n’y voit encore que des travaux commencés au milieu des orages de la guerre; d’autres, en plus grand nombre, vont occuper les loisirs de la paix; il est dans l’intention du souverain qu’il n’y ait aucune partie, même des plus reculées, de ce vaste empire, qui ne ressente les effets de son gouvernement par des améliorations dont le résultat infaillible sera d’augmenter l’aisance du peuple et la prospérité de l’État.

Il entre aussi dans son système d’exciter le zèle des communes, et de seconder leurs efforts pour l’amélioration des chemins vicinaux; ici l’administration encourage ce qu’elle ne peut, ce qu’elle ne doit pas faire elle-même , sachant que ces obscurs et modestes travaux, qui ont pour objet les communications les plus rapprochées, n’importent pas moins aux premiers besoins des peuples que ces communications lointaines, que ces immenses travaux, qui, changeant la direction des eaux , creusant de nouveaux lits aux fleuves, abaissant, pour ainsi dire, le sommet des montagnes, commandent la juste admiration et la reconnaissance des peuples.

 

AGRICULTURE

L’agriculture, la première, en recueille les fruits; d’autres mesures lui sont également favorables. Le desséchement des marais du Cotentin et de Rochefort en pleine exécution, ceux de Bourgoing confiés aux héritiers de leurs anciens concessionnaires , promettent à la culture une vaste étendue de terrain et rendront la salubrité à la contrée qui les environne.

Cette faveur du Gouvernement est accordée à la juste espérance d’une prompte exécution de cet important ouvrage. Les concessionnaires actuels répareront par leur activité le tort de leurs devanciers. Un exemple a fait connaître combien le Gouvernement désire encourager, dans les communes rurales, les échanges propres à faire disparaître la dissémination et l’enchevêtrement des pièces de terre : il a exempté des droits ordinaires d’enregistrement la première commune dont les habitants ont exécuté cette opération par un concert général.

Si pareilles opérations se multipliaient, une étendue prodigieuse de terrain perdu en clôtures, en servitudes, serait rendue à la fécondité, en même temps que les fatigues et le temps du laboureur seraient épargnés. Cet encouragement peut être regardé comme le germe d’une grande et heureuse réforme. Les sociétés d’agriculture secondent avec zèle les vues du Gouvernement en propageant les bonnes méthodes.

Quelques mesures partielles ont eu lieu relativement à l’éducation des vers à soie, à celle des bêtes à cornes, à la culture des arbres fruitiers , aux recherches faites sur les productions naturelles des contrées les moins connues de la France.

L’existence de nos fabriques de coton étant consolidée et prenant une extension remarquable, le Gouvernement a dû examiner s’il ne pourrait leur faire trouver en France la matière première qu’elles tirent de l’étranger; on s’occupe de reconnaître les lieux où la culture du coton pourrait être introduite avec succès et sans nuire à des cultures plus importantes; on réunit toutes les lumières propres à la diriger; des encouragements sont promis aux premières tentatives.

Un intérêt plus grand encore et qui est du premier ordre pour le commerce et l’industrie, l’amélioration de nos laines, a été l’objet d’une constante sollicitude. Tous les moyens sont pris pour éclairer les agriculteurs sur ce grand intérêt, pour leur faciliter les moyens d’y atteindre.

Sept bergeries nationales, placées sur divers points de l’Empire et dans une situation centrale, conserveront la race dans toute sa pureté, la multiplieront et la propageront par des ventes annuelles; des bergers seront instruits dans les soins qu’elle exige, et l’instruction se trouvera jointe à l’exemple.

Mais la plus importante des améliorations, et en même temps la plus difficile, parce qu’il fallait réparer les pertes passées en même temps que préparer les progrès à venir, était celle de nos races de chevaux, jadis si justement célèbres et en peu d’années presque entièrement détruites.

La restauration des haras, que nous vous annonçâmes l’année dernière comme une opération commencée, a été très-avancée pendant le cours de celle-ci. L’Empereur en a fixé l’organisation et le régime général. Trois nouveaux haras, douze dépôts d’étalons ont été établis. Ils renferment en ce moment près de neuf cents animaux, juments ou poulains du plus beau choix, dont une grande partie a été acquise cette année; un convoi nombreux envoyé par l’Empereur pendant le cours de ses conquêtes est venu les enrichir. Le service de la monte est établi et régularisé dans un grand nombre de départements.

Des primes accordées dans les foires, des récompensés décernées dans des courses publiques excitent l’émulation des propriétaires; et l’attention que le Gouvernement a donnée à cette administration a été utile, moins encore par ses suites immédiates et nécessaires que par le zèle qu’elle a excité parmi les propriétaires pour l’élève (sic) des chevaux et la perfection de la race. Le Gouvernement a plus fait faire qu’il n’a fait, ce qui est le vrai caractère d’une bonne institution publique.

Les écoles vétérinaires prospèrent et peuplent de sujets instruits les armées et les campagnes; leur enseignement a reçu une nouvelle extension; dans leur sein s’ouvrent des cours pratiques d’économie rurale, où des élèves fermiers s’instruisent dans les bonnes méthodes, les appliquent eux-mêmes sur le terrain, et se préparent, lors de leur retour dans les champs, à affaiblir par leur exemple l’influence de cette routine aveugle et obstinée, qui est sans doute le plus grand obstacle aux progrès de l’agriculture.

Le code rural se rédige avec la maturité qu’exige un travail qui doit offrir une nouvelle garantie à la propriété, faire cesser les abus en respectant les usages locaux, et régulariser, sans la contraindre, l’industrie qui est l’origine et l’aliment de toutes les autres.

Ces deux bienfaits, les premiers de tous, une législation sage, une instruction solide et féconde, sont appliqués également à l’industrie commerçante et à l’industrie manufacturière.

Un code se prépare pour le commerce, un code mûri par des discussions approfondies; il a pour objet de remettre en vigueur tout ce que l’expérience a pu faire reconnaître d’utile dans les ordonnances anciennes, en les appropriant au temps présent; protégeant la bonne foi des transactions, réprimant par des lois sévères le scandale toujours croissant des faillites, il achèvera de consolider le crédit, et relèvera une des professions les plus utiles et les plus honorables de l’État; il lui rendra cette antique loyauté qui doit être toujours son premier caractère.

La loi que vous avez rendue l’année dernière sur l’établissement du tribunal des prud’hommes a produit des effets salutaires, et plusieurs villes de fabrique se sont empressées, d’après la latitude que cette loi avait sagement, laissée, de demander à être admises au bienfait de cette institution.

L’existence des chambres de commerce a été affermie, et les travaux de plusieurs d’entre elles continuent d’attester la réunion du dévouement et des lumières; bientôt les chambres consultatives d’arts et manufactures seront appelées à rendre aussi les plus utiles services.

Le Gouvernement a fondé des écoles destinées à former des élèves qui ne seraient pas seulement de simples ouvriers, et dans lesquelles les procédés des arts seraient enseignés en même temps que les principes des sciences, dont ils tirent un nouveau degré de perfection. Celle qui existait à Compiègne, transférée à Châlons-sur-Marne, a été reçue par les habitants de cette ville avec les témoignages les plus empressés; celle de Beaupréau sera formée incessamment; celle de Saint-Maximin n’est retardée que par d’immenses réparations qu’exige le local.

Dans ces écoles, sans modèle dans aucun temps ni chez aucun peuple, se forment des charpentiers, des forgerons, des ouvriers en tout genre, qui savent calculer, qui connaissent la géométrie descriptive et ont des notions de physique et de chimie; ils étudient le mécanisme des machines, et les exécutent avec succès. Unissant l’habitude des combinaisons de l’esprit à l’adresse de la main qui exécute, ils seront remarqués par leur intelligence à concevoir leur plan et par la perfection de leur ouvrage. Leur penchant en entraîne un grand nombre dans la carrière militaire; et, si jamais la gloire appelle encore nos armées dans ces contrées lointaines où les bras manquent, où l’industrie est à peine naissante, où la nature multiplie les obstacles, leur chef trouverait dans les militaires sortis de ces écoles des bras qu’il pourrait employer pour renouveler les miracles de son génie, exécuter quelques-uns de ses plans, établir’ sur de larges rivières des ponts durables, bâtir des villes, donner une face nouvelle à toute une contrée, et élever des monuments qui, indiquant ses traces glorieuses, seraient aussi des bienfaits pour les peuples qui les verraient naître.

L’école pratique des mines de Pesay obtient les succès les plus complets. Une autre école pratique, d’après un décret de l’Empereur, se forme à Geislautern (Sarre) pour l’étude d’un des arts les plus importants, parce qu’il sert de fondement à une foule d’autres, parce qu’il s’applique à une substance minérale dont le sol de la France est très-riche, je veux dire le traitement du fer; et de là sortiront de précieuses lumières pour perfectionner nos usines.

Une école de dessin et de géométrie descriptive appliquée aux arts mécaniques a été placée au conservatoire des arts et métiers, à côté de l’école de filature. Des élèves tirés de l’école des arts sont instruits à Paris, aux frais du Gouvernement, dans la fabrication des instruments de physique, devenus aussi parfaits que ceux d’Angleterre, et dans celle des montres marines, justement appelée l’horlogerie transcendante, comme servant au progrès de la plus noble des sciences, l’astronomie, et du premier des arts, la navigation, les deux plus illustres conquêtes du génie, du courage et de l’industrie humaine.

 

COMMERCE EXTÉRIEUR

Quelques branches du commerce extérieur ont souffert; cependant plusieurs relations se sont étendues, consolidées ou rétablies; l’Italie offre au commerce français des débouchés plus considérables; l’Amérique a fait à nos manufactures des commandes inattendues, en retour des tabacs et des denrées coloniales qu’elle nous fournit, et le commerce, ramené à son véritable esprit, reprend son équilibre. La Suisse cesse de servir d’intermédiaire à un commerce rival. L’Angleterre, punie dans la cause même qui a inspiré sa cruelle politique, voit ses marchandises repoussées par l’Europe entière, et ses vaisseaux, chargés d’inutiles richesses, errants sur ces vastes mers où ils affectaient de régner par le monopole, cherchent en vain, depuis le détroit du Sund jusqu’à l’Hellespont, un port qui s’ouvre pour les recevoir.

Le Levant, cet ancien apanage du commerce français, ravi par la ruse, lui est rendu par l’indignation; les mers du Levant rappellent les marchandises françaises; au moment de cette importante révolution, les négociants français s’empresseront sans doute d’établir la réputation de leur loyauté dans ces contrées où la simple bonne foi préside aux transactions du commerce.

Le Gouvernement veillera, de son côté, à ce que, les consommateurs des Échelles ne soient point trompés dans leur confiance. Il s’occupe de rétablir, avec les modifications que les circonstances ont rendues nécessaires, des règlements dont l’expérience a démontré la sagesse et l’efficacité. La guerre actuelle n’est que la guerre de l’indépendance du commerce; l’Europe le sait, et l’Empereur a constamment cherché dans la garantie de cette indépendance la première base de toute négociation, comme il a vu dans sa violation la première cause des hostilités.

Chacune de ses conquêtes, en fermant un débouché à l’Angleterre, a été une conquête future pour le commerce de France. Ainsi cette guerre, qui avait suspendu momentanément toutes ses relations, a été surtout faite pour son intérêt, pour l’intérêt de toute l’Europe opprimée par le monopole de l’Angleterre.

 

MANUFACTURES

Quelques ateliers aussi ont du éprouver, par l’effet inévitable des circonstances, une stagnation momentanée. L’Empereur, au milieu de ses camps, a porté sur eux la sollicitude la plus attentive; il a pourvu à leurs besoins avec une générosité qui exciterait toute votre reconnaissance s’il m’était permis d’en révéler le secret dans toute son étendue. Le mal qui pouvait être prévenu ou réparé l’a été, et l’activité des ateliers a été maintenue autant que la circonstance pouvait le permettre.

Heureusement cette gêne n’a point atteint les genres de fabrication les plus essentiels; il en est même qui se sont relevés cette année, et la cause en est dans cette mesure qui ferme le continent aux marchandises anglaises, secondée par le salutaire décret du 22 février 1806, converti en loi dans votre dernière session.

Il y a vingt mois, nos filatures étaient menacées d’une inaction entière : leurs magasins étaient engorgés, leurs ateliers découragés, des milliers d’ouvriers sans emploi. Leur voix fut entendue du chef de l’État; une discussion approfondie eut lieu en sa présence; le décret du 22 février leur rendit l’espoir; il a fallu quelque temps sans doute pour que son influence se fit sentir.

D’immenses approvisionnements existaient; ils ont dû s’écouler, et cela même prouve combien le remède était nécessaire. Mais enfin le moment est arrivé où l’industrie française, secondée par les succès de la guerre, a remplacé les étoffes que nos goûts empruntaient à l’industrie étrangère, et, pendant la saison la plus difficile de l’année, un grand nombre d’ateliers, se ranimant, ont offert le spectacle du travail succédant à celui de la misère.

Il est nécessaire de le dire, les manufactures ne prospèrent véritablement que chez les nations où une sorte d’esprit public s’est établi en leur faveur. Cet esprit, nos anciennes institutions l’empêchèrent trop longtemps de naître; le Gouvernement actuel n’a rien négligé pour le développer. Une circonstance mémorable a prouvé, cette année, que ses efforts n’ont pas été vains. Aucun spectacle peut-être n’a attiré un aussi nombreux concours pendant une aussi longue durée de temps, n’a paru exciter un intérêt et une curiosité plus soutenus et plus universels, que l’exposition des produits de l’industrie qui a eu lieu il y a dix mois.

On ne saurait dire ce qu’il y a de plus honorable pour la nation, de cet empressement du public ou du tableau qui l’attirait. Plusieurs milliers de produits divers, provenant des fabriques disséminées sur la surface de ce vaste empire, classés suivant les genres et suivant l’ordre des départements, étalaient sous les yeux, dans leur immense variété, l’histoire entière de nos arts et la description industrielle de la France. Les arts de luxe s’y montraient dans toute leur pompe; les arts utiles, sous des formes plus modestes, y offraient de précieux sujets d’études aux regards des hommes instruits. Jamais autant d’objets de comparaison ne s’étaient trouvés réunis; jamais des progrès aussi rapides n’avaient été constatés. La fierté nationale jouissait de ces succès. Les fabricants présents à ce spectacle s’éclairaient par les rapprochements et s’enflammaient d’une émulation nouvelle. Les couronnes ont dû être multipliées bien au delà du nombre promis. Les moindres distinctions sont devenues un grand honneur.

Malheureusement il a manqué aux unes et aux autres ce qui devait en être le prix le plus éminent; il a manqué à ce beau et rare spectacle ce qui devait en faire le principal éclat, la présence du souverain dont tant de milliers d’hommes avaient ambitionné dans leurs efforts un seul regard, mais ce regard qui récompense, qui enflamme, qui anime tout de sa grandeur et de sa puissance.

On savait déjà, et cette exposition en a fourni de nouvelles preuves, on savait déjà que les Français sont inimitables dans tous les arts où l’élégance et le bon goût concourent à la perfection du travail; mais on a eu occasion de reconnaître qu’à l’égard de plusieurs autres nous sommes plus riches et plus avancés qu’on ne croyait; ainsi l’exposition a offert une assez grande abondance d’aciers de très-bonne qualité, ou naturels ou de cémentation, et nous pouvons même annoncer avec confiance que la fabrication de l’acier fondu, si longtemps désirée par nos arts, est introduite en France de manière à pouvoir en remplir les besoins.

La fabrication des fils de fer, des cardes, des limes, des faux , des tôles, a fait des progrès; celle des aiguilles semble n’en avoir plus à prétendre. On a vu avec satisfaction la fabrication des tulles naturalisée en France. Chaque jour le flambeau de la science prête aux arts de précieuses lumières et les conduit à des procédés utiles; la multiplication des manufactures de produits chimiques en est un des plus importants résultats.

Les divers genres de mécaniques sont exécutés aujourd’hui avec le plus haut degré de soin et de précision, et le Gouvernement, par l’envoi gratuit des divers assortiments, s’efforce d’en généraliser l’usage, persuadé que des préjugés vulgaires ne repousseront plus l’emploi de ces agents qui, en économisant les bras de l’homme, augmentent sa puissance et multiplient les productions avec les moyens de produire.

La fabrication des draps, la première branche de l’industrie française, se maintient digne de la réputation qu’elle s’est acquise; deux circonstances se réunissent pour lui faire obtenir successivement le seul avantage qui lui manque encore, une plus grande économie dans les prix; c’est l’adoption des nouveaux systèmes de mécaniques et l’amélioration progressive des laines nationales.

Les observateurs ont pu juger, à l’exposition de 1806, à quel point ce second genre d’amélioration se trouve déjà porté; pour la première fois, ils ont vu réunis les échantillons de laines venus de tous les points de la France : ils ont pu comparer les productions de près de cent troupeaux de race pure ou de métis, et, près de là, apercevoir aussi du drap fabriqué avec ces laines par nos meilleures manufactures.

C’est ainsi que, même sous le poids d’une guerre extérieure, aucun des intérêts de l’ordre public, aucune des sources de la richesse nationale, aucun des besoins des arts utiles n’ont échappé à l’attention, vigilante du chef de l’État.

 

BEAUX-ARTS

Son attention n’a négligé aucun des intérêts de ces arts brillants en même temps qu’ils sont utiles, placés au premier rang parce qu’ils tiennent davantage à la perfection de la société, à la culture des plus nobles facultés, parce qu’ils ont pour objet, non les besoins de la multitude, mais les jouissances de l’homme instruit et délicat; arts qui, pour une nation pleine d!esprit et de lumières, sont aussi des arts nécessaires. Par eux, sont créés ces beaux monuments, nobles témoins qui attestent à l’histoire la grandeur d’un gouvernement et le génie du prince et de la nation.

 

EMBELLISSEMENTS DE PARIS.

L’Empereur a voulu que sa capitale, devenue la première capitale de l’univers, répondît par son aspect à une si glorieuse destination.

A l’une des extrémités de Paris, un pont est achevé, le pont d’Austerlitz; à l’autre un pont commencé, il sera le pont d’Iéna : noms célèbres à jamais dans nos annales. Ainsi la Seine, chargée pour ainsi dire des trophées de nos guerriers, attestera aux races futures que, dans ce siècle de merveilles, la main qui gagnait une victoire, renversait un trône, élevait en même temps un monument d’utilité publique, et que l’auteur de tant d’exploits ne les faisait servir que pour la prospérité du peuple dont il immortalisait la gloire. Les quais se prolongent successivement sur les deux rives de ce fleuve. Des fontaines nouvelles ont  été construites; les anciennes ont reçu plus d’eau; toutes coulent nuit et jour dans tous les quartiers de la ville, montrant aux dernières classes du peuple le souvenir que son Empereur a de ses moindres besoins; c’est une faible partie d’un grand plan conçu pour la salubrité et l’agrément de la capitale, dans laquelle le canal de l’Ourcq, bientôt achevé, versera un torrent d’eau salubre propre à tous les besoins, qui inondera toutes les rues, emportera les immondices de cette ville immense, après l’avoir embellie par sa présence et alimentée par ses transports.

Des communications nouvelles sont percées de toutes parts. Le Louvre avance avec rapidité, marquant, à la suite les uns des autres, les siècles de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV, ranimés à la voix de Napoléon.

L’Odéon est rendu à un art dont il fut longtemps en Europe la plus belle école. La colonne de la Grande Armée s’élève au milieu de la place Vendôme; le monument Desaix, au milieu de celle de la Victoire; la statue d’Hautpoul ornera la place des Vosges.

Deux arcs de triomphe sont érigés ou fondés, l’un près de ce palais habité par le génie de victoire, l’autre à la plus belle avenue de la plus belle ville du monde; il annonce de loin à l’étranger que cette ville est le centre de la patrie des héros; il rappellera à la postérité l’époque des plus mémorables faits d’armes qu’offrent nos annales et les annales d’aucun empire.

Le palais dans lequel vous résidez s’orne, d’après vos voeux, d’un péristyle dont la majesté  annoncera le sanctuaire des lois, répondra à la beauté de l’édifice et à la magnificence du coup d’oeil qu’il va compléter. Vis-à-vis le temple des Lois sera le temple de la Victoire. Nos neveux, vivant heureux à l’ombre de ces lois, sauront que ces brillantes victoires ne furent gagnées que pour en assurer l’empire, que pour en éterniser les bienfaits, ils sauront aussi que les bonnes lois et l’exactitude de leur observation préparent les victoire, non moins qu’elles assurent la durée des empires. Au milieu est le palais du souverain : ainsi le trône est entre la justice et la gloire.

C’est le 2 décembre, anniversaire de cette bataille d’Austerlitz qui était elle-même l’anniversaire de son couronnement, que l’Empereur, par un décret rendu au sein de la Pologne, a donné à un édifice à peine commencé, abandonné après trente ans de travaux, cette noble destination.

Ainsi le vainqueur récompense ceux qui ont vaincu sous lui; il associe à son immortalité les héros qu’il a formés. Son nom, plus durable que le monument qui en sera décoré, perpétuera leurs noms et la gloire qu’ils ont acquise en combattant sous ses ordres. Une suite de trophées décorera l’enceinte du monument. Le marbre, l’or et l’argent conserveront dans un livre éternel ces fastes de l’héroïsme.

Là sera célébrée la mémoire de ceux qui se dévouèrent pour la patrie et pour ses saintes lois; là seront décernées les récompenses méritées par la valeur; là notre belliqueuse jeunesse sera instruite dans le sentiment de l’honneur par de si illustres exemples ; ce sera le sanctuaire de la gloire. Le génie des arts s’est éveillé à la voix de l’Empereur, et à la pensée d’un ouvrage où tout se réunit pour l’exalter. Malgré l’extrême brièveté du temps, aucun concours d’architecture n’avait été aussi brillant que celui ordonné pour le plan de ce monument, qui sera la première décoration de la capitale.

Les travaux du Panthéon avancent; ceux de Saint-Denis sont à peu près terminés. Les constructions de Napoléon et celles de Napoléon-Ville se poursuivent. Plusieurs églises, divers palais épiscopaux ont été restaurés dans les départements. Le tombeau de Desaix est assis sur le sommet des Alpes, non moins étonnées de voir pour la première fois un monument sorti du ciseau de nos artistes, qu’elles ne l’ont été du passage, également sans exemple, d’une armée traînant à bras d’hommes sa nombreuse artillerie. Dominant d’un côté sur la France, de l’autre sur l’Italie, ce tombeau attestera à toutes deux les honneurs rendus par leur commun libérateur à son compagnon, à son ami, mort au sein du triomphe qui acheva leur alliance et fixa leurs doubles destinées.

Les monuments, fondés ou restaurés, seront revêtus d’inscriptions analogues à leurs caractères. L’Institut de France a reçu l’honorable mission de les tracer; il rédigera le projet des médailles frappées par le Gouvernement, et la science ainsi s’unira aux arts pour perpétuer tous les souvenirs chers à la gloire nationale.

Quelle plus noble carrière fut jamais ouverte aux beaux-arts ! Jamais règne plus propre à nourrir dans l’âme la pensée et le sentiment du beau peut-il offrir tant de prodiges à leur enthousiasme, à leurs travaux tant de nobles sujets, à leurs efforts d’aussi nombreux encouragements !

L’école Française est occupée presque entière à retracer sur le marbre ou sur la toile les principales époques de ce règne glorieux, pendant que l’Empereur lui envoie, du sein des États conquis, de nouvelles collections de modèles.

L’école des beaux-arts de Lyon a pris naissance cette année.

 

THÉÂTRES.

Un cours de déclamation a été joint au Conservatoire de musique; il sera utile, tout ensemble, à la langue et à l’art théâtral.

 

INSTRUCTION PUBLIQUE.

Les intérêts de l’enseignement sont une des pensées habituelles de l’Empereur. Pendant le période trop courte de son séjour à Paris, c’est l’objet qui l’a le plus occupé. Un plan d’université générale, embrassant tout le système de l’éducation publique, établissant les rapports de ceux qui doivent y concourir, avec le Gouvernement, entre eux-mêmes, et avec les citoyens , tendant à leur donner un esprit commun, un grand intérêt au succès de leurs travaux dont il assure la récompense, ce plan a donné lieu à de nombreuses et profondes discussions au Conseil d’État.

La guerre a retardé pour la France le moment de jouir de cet estimable bienfait : l’Empereur veut encore le perfectionner. Avant de s’en occuper, ou plutôt de paraître s’en occuper, il s’était fait mettre sous les yeux le compte le plus détaillé de la situation de tous les établissements actuels, du nombre de leurs élèves, de leur discipline, de leurs études, de leurs ressources et de leurs dépenses.

Plusieurs lycées ont été organisés cette année; leur nombre total s’élève en ce moment à trente-cinq; le nombre des élèves admis à partager les bienfaits du Gouvernement s’est trouve beaucoup accru cette année par l’exécution de l’arrêté du 3 floréal an XIII. Là se forment pour l’honneur des sciences et des lettres, pour la gloire et le service de l’État, plus de huit mille élèves, dont trois mille sept cents doivent en tout ou en partie leur éducation à la munificence nationale. Il n’est presque plus une ville qui n’entretienne une école secondaire à ses frais et n’en possède plusieurs particulières. Le nombre des élèves des lycées et de ces écoles excède de beaucoup le nombre des étudiants que l’on comptait avant la révolution dans les universités et dans les collèges; les inspecteurs généraux des études dans la dernière inspection qu’ils ont faite des écoles de Paris, ont trouvé le degré d’avancement dans les études supérieur à ce qu’il était autrefois.

Les douze écoles de droit sont organisées; déjà plus de deux mille étudiants s’empressent d’y puiser la connaissance des lois, et promettent à l’État une pépinière de savants jurisconsultes et de magistrats éclairés.

On a suivi le développement du système qui vous fut exposé l’année dernière , et qui a pour objet de faire servir les hospices à l’avancement de l’art médical dans les provinces, tirant ainsi du soulagement donné à l’humanité souffrante de nouveaux moyens pour en prévenir ou en diminuer les maux.

Des écoles gratuites de médecine pratique ont été établies dans les villes d’Amiens, Besançon, Bruges, Bruxelles, Gand, Clermont-Ferrand, Angers, Grenoble et Poitiers. Les cours d’accouchement établis à l’hospice de la Maternité, et qui, depuis leur formation, ont déjà donné aux départements près de quatre cents sages-femmes instruites, viennent d’être soumis à des mesures qui achèveront d’en régulariser les travaux et d’en assurer le succès.

Les opérations relatives à la mesure de l’arc du méridien de Barcelone aux îles Baléares ont été reprises et seront continuées cet hiver. L’observatoire du Panthéon a été rétabli; celui de Turin rendu à l’astronomie.

 

LITTÉRATURE

L’Empereur désire que les belles-lettres partagent, sous son règne, l’impulsion donnée à tout ce qui est grand, utile et honorable à la nation; que la langue française, devenue plus que jamais la langue de l’Europe, continue de justifier ce privilège éclatant,par son élégance, sa pureté et le choix de ses productions. Son voeu ne sera point trompé; des talents s’annoncent, qui donnent de précieuses espérances.

Que l’opinion publique encourage leur naissance, les protège contre les atteintes du dénigrement et de la malignité; qu’il n’y ait désormais pas plus de sectes parmi les gens de lettres qu’il n’y a de partis politiques dans l’État; que la littérature trouve dans l’alliance du goût avec la morale le principe le plus certain de ses succès; que la critique devienne décente pour être utile; que les hommes appelés à la noble fonction d’éclairer et d’instruire dédaignent les suffrages mendiés, les prétentions puériles et les succès d’un jour; que, le regard fixé sur le but élevé qui leur est offert, sur les glorieux objets qui les entourent, ils aspirent aux couronnes qui ne peuvent se flétrir; qu’à la voix d’un prince généreux s’allume dans leurs âmes la flamme créatrice de toutes les grandes conceptions; qu’ils soient les dignes témoins d’un tel siècle : ils mériteront d’en être les peintres., et de passer avec lui à la dernière postérité.

Les sociétés littéraires seconderont cet essor; l’Empereur désire qu’elles servent de guides à l’opinion publique, qu’elles soient tribunal du goût; il les invite à reprendre les grands travaux entrepris en divers temps par le concert d’écrivains laborieux; il veut que l’histoire littéraire de France, tracée par leurs soins, énonce des jugements calmes et durables, et devienne le monument solennel qui conservera le souvenir des écrivains dignes d’estime, honorés du suffrage public et des témoignages de sa bienveillance.

Ces compagnies répondront à son attente par leur impartialité et par un redoublement de zèle; les talents qu’elles auront signalés, les écrits utiles qu’elles auront remarqués pendant le cours de l’année recevront la plus précieuse des récompenses, en obtenant l’attention du souverain qui, si puissant dans les arts de la guerre, a voulu être le restaurateur, le promoteur de tous les arts de la paix.

Cependant le chef de l’État ne dédaigne pas d’étendre aussi sa pensée sur le genre d’instruction qui convient aux classes inférieures de la société; instruction qui, en les formant dans l’habitude des bonnes moeurs, leur donne les notions élémentaires utiles à leurs travaux. Plusieurs institutions ont été autorisées, dont le zèle répandra cette simple et utile instruction dans les ateliers et dans les campagnes. Elles seront secondées par les soins paternels de ces pasteurs dont la présence et les fonctions sont aussi une sorte d’enseignement continuel de la première de toutes les sciences, l’amour du bien et la pratique des vertus.

 

CULTES.

Le Gouvernement n’a que de la satisfaction à témoigner, en général, aux membres du clergé; dans tous les degrés de la hiérarchie il offre, plus qu’à aucune époque, des moeurs pures, une piété tolérante, un grand désintéressement, une application constante des devoirs. S’occupant sans relâche de la noble tâche qui lui fut donnée, la restauration de la morale publique et privée, il sent que l’obéissance aux lois est une branche essentielle de l’une et de l’autre, et que, de toutes les lois, la loi qui a pour objet la défense de l’État est la plus sacrée de toutes, celle dont la prompte et entière exécution est la plus recommandée par les sentiments religieux comme par l’amour de la patrie.

Les divers cultes autorisés dans l’empire vivent dans une union digne de l’esprit qui leur est commun , et honorable pour leurs ministres.

 

ISRAÉLITES

Des départements qui avoisinent le Rhin sont arrivées à l’Empereur des plaintes unanimes sur les usures exercées par quelques individus professant la religion juive. La vérification des faits a prouvé que, sans un prompt remède, le fruit de ces usures aurait consommé en entier les richesses et les ressources de ces belles provinces.

L’Empereur a dû calmer les justes plaintes de tant de milliers de cultivateurs; mais, en apportant ce remède partiel et momentané, l’Empereur a formé une conception plus vaste et d’une influence plus durable; il a vu dans les habitudes anciennes, et dans la fausse interprétation de quelques points de doctrine, la première cause du mal qui avait excité ces réclamations.

Pour se dispenser de perpétuer ou les précautions ou les peines, il a voulu régénérer les moeurs d’une portion de cette classe par le concours de la classe tout entière, par l’influence de l’autorité religieuse dont elle reconnaît les lois.

L’Empereur savait qu’il est parmi les Juifs de ses États un grand nombre d’hommes dont les opinions sont saines, la conduite irréprochable, qui gémissent les premiers des torts de leurs coreligionnaires, et, loin de confondre ces hommes estimables avec ceux qui méritent une juste censure, il a appelé les premiers à exécuter les mesures qui doivent préparer la réforme des autres.

Une assemblée générale a eu lieu, qui a projeté les règlements de police; un grand sanhédrin, assemblée dont les Juifs, depuis tant de siècles, n’avaient point vu d’exemple, a proclamé les devoirs religieux. Il a solennellement déclaré que la loi de Moïse, bien loin d’autoriser ses sectateurs à devenir habitants d’un État sans en adopter les intérêts, sans en reconnaître les autorités, sans en suivre les lois, leur prescrit, au contraire, et les sentiments qui les attachent à leur patrie adoptive, et l’obéissance à toutes ses institutions, et le devoir de s’armer pour sa défense.

Bientôt des règlements seront arrêtés, qui achèveront ce grand ouvrage, régulariseront l’exercice du culte hébraïque. Cette réforme, qui fera époque dans les annales des Israélites, sera pour eux le sujet d’une éternelle reconnaissance. La sévérité méritée par quelques individus a été l’occasion des bienfaits répandus sur tous. Le premier de ces bienfaits est, en leur conservant le nom français, de les rendre dignes de le porter.

 

FINANCES

Telles sont les améliorations opérées dans l’administration intérieure de la France depuis votre dernière session. Mais il y manque encore le trait principal, celui qui mérite le plus de fixer votre attention, l’état de nos finances. Aucune époque ne les montre aussi prospères, aucun période aussi court n’a été témoin d’une pareille amélioration.

Le trésor public a été affranchi de la dépendance où le tenaient des entrepreneurs de service, qui usaient, pour sa ruine, ses propres moyens. Les négociations, autrefois si onéreuses, sont devenues faciles et se font à un taux très-modéré; le trésor escompte ses effets au-dessous de cinq pour cent, ce dont l’ancienne monarchie n’offre aucun exemple.

Une caisse de service, placée près du trésor, servant à ses rapports avec les comptables et avec le public, lui donne la facilité d’accélérer les versements qu’ils doivent faire, offre aux particuliers un placement sûr que l’agiotage ne peut atteindre. Par elle, le trésor public peut, sans transport d’argent, en employant dans chaque lieu les recettes qui y ont été faites, en faire trouver où les payements sont à faire. Ses ressources sont accrues au delà de ses besoins.

L’ancienne monarchie, dans ses énormes emprunts, ne trouvait pas une mine aussi féconde. Jamais cependant il ne fut moins nécessaire de l’exploiter; les caisses sont pleines, les payements se font à point nommé; les ordonnances sur le trésor public sont devenues les lettres de change les plus sûres, les effets publics sont ceux qui inspirent le plus de confiance.

Tel est l’effet des premiers regards que l’Empereur a donnés à l’état des finances après son retour de Vienne, et de l’attention avec laquelle il a suivi cette branche importante d’administration; et cependant aucun impôt n’a été ajouté à ceux qui existaient, aucune source de richesse nouvelle ne s’est ouverte pour le trésor : l’ordre et la prévoyance du chef du Gouvernement ont seuls opéré cette incroyable amélioration.

 

APERÇU DE LA DERNIÈRE GUERRE

Ne croyez-vous pas, Messieurs, que je viens de vous parler de qui a été fait pendant une longue et heureuse paix, où la France, environnée de peuples amis, recevant le tribut que son industrie leur impose, riche de tous ses moyens, n’avait à s’occuper que de perfectionner son administration intérieure et d’accroître sa richesse ?

Non, vous le savez, cette année a été une année de guerre, quoique la foudre qui a frappé nos ennemis se soit tellement éloignée que nous avons a peine pu l’entendre.

Dès le 25 septembre, l’Empereur était parti de Paris; le 8 octobre, il était à Bamberg, à la tête d’une armée déjà réunie sur les derrières d’un ennemi qui comptait le surprendre.

Le 9, son avant-garde avait culbuté les avant-gardes ennemies à Schleiz et à Saalfeld.

Le 14, jour anniversaire de la bataille d’Ulm, il remportait la mémorable victoire d’Iéna.

Le roi de Prusse fuyait après avoir vainement combattu à la tête de 130,000 hommes; il avait vu les princes de son sang et les vieux généraux de Frédéric, soutiens de la monarchie, blessés ou prisonniers; son armée, boulevard de la Prusse, dispersée et détruite; et sa destruction entraînait la chute de cette puissance élevée par une suite de princes guerriers ou habiles à profiter des circonstances, étendue et fortifiée par le génie de Frédéric, accrue récemment par l’amitié de la France.

Le 16, Erfurt capitulait.

Le 17, l’Empereur était à Weimar, rétablissant l’ordre dans cette ville.

Le 18, le 19 et le 20, Leipzig, Halle et Wittenberg ouvraient leurs portes à ses troupes.

Le 23 et le 24, elles entraient à Berlin, l’Empereur arrivait à Potsdam, visitait Sans-Souci, et de sa main triomphante saisissait l’épée de Frédéric en honorant sa mémoire.

Le 27 et le 28, il faisait son entrée solennelle à Berlin, et passait en revue, sous les murs de cette capitale, son armée victorieuse.

Le 9 et le 10 décembre, ses avant-gardes étaient à Posen, passaient la Vistule, occupaient Thorn.

Le 15, l’électeur de Saxe et les princes de sa Maison obtenaient la paix, devenaient alliés de la France, et un vainqueur généreux leur accordait un accroissement de dignité et de territoire.

Le 18, l’Empereur faisait son entrée dans la capitale de la Pologne; le 23, il passait la Narew, battait l’ennemi à Czarnowo, et, le lendemain, il le battait encore à Nasielsk. L’Empereur passait la Wkra, la Sonna, en poursuivant cette armée qui avait prétendu défendre Varsovie et soutenir la Prusse.

Elle était atteinte et défaite, le 26, à Pultusk et à Golymin. L’ennemi, en désordre, ne doit son salut qu’à une saison extraordinaire, que ni le climat ni l’époque de l’année ne donnaient lieu d’attendre.

La Silésie, ainsi isolée et coupée, n’ayant plus de communication ni avec la Prusse ni avec l’armée alliée, ne pouvait tarder à tomber sous les efforts de ce jeune prince qui, pour son coup d’essai, fait la conquête de dix places fortes et des plus belles provinces de l’Europe.

Les Russes voient l’Empereur un moment immobile; ce repos apparent excite leur audace; ils forment un projet téméraire : les combats de Bergfried, de Hof, la terrible bataille d’Eylau, ou plutôt une suite non interrompue de combats et de victoires pendant six jours, les repoussent de la Pregel sous les murs de Königsberg, et couronnent cette mémorable campagne.

L’ennemi n’est point éclairé par ses revers. Après avoir laissé à l’armée le temps nécessaire pour conquérir les plus importantes forteresses de la Prusse, il marche avec une témérité nouvelle, et l’immortelle campagne de Friedland vient encore ajouter aux prodige opérés par la Grande Armée et terminer la guerre.

 

SES RÉSULTATS

Pendant ce rapide espace de temps, malgré les barrières opposée par les places fortes, les fleuves, l’hiver et la contrariété du temps l’armée française, dans cette première partie de la campagne, parcouru dans sa route victorieuse plus de trois cents lieues de pays, fait 200,000 prisonniers, pris 4,800 canons, 400 drapeaux, conquis la Prusse, occupé la Pologne, menacé la Russie. Les forteresses de la Prusse tombaient les unes à la suite des autres; Stettin, Küstrin, Magdeburg, Breslau, Glogau, Brieg, Hameln, Nienburg et Danzig avaient capitulé. Les débris d’une armée fugitive avaient rendu les armes, et l’électorat de Hanovre, tour à tour confié en dépôt à la Prusse par l’Angleterre ou disputé entre ces deux États, était retombé sous la puissance de la France.

La Poméranie suédoise était occupée.

La Pologne, encouragée par l’éclat de ces triomphes, s’était levé contre ses oppresseurs; elle armait ses généreux soldats, souvent témoins et compagnons de la valeur,française.

La Perse et l’empire Ottoman, éveillés par le bruit de ces triomphes, saisissaient avec ardeur l’occasion offerte de secouer le joug d’un longue oppression, et l’Asie entière se soulevait à la voix de l’Empereur pour seconder ses desseins. Le Bosphore était devenu libre par l’apparition et la fuite d’une flotte anglaise.

Schweidnitz, Neisse, Kosel avaient été pris pendant le repos de l’hiver. Danzig, qui semblait être l’objet de la campagne, venait de succomber. Les lauriers de Friedland ont amené la paix de Tilsit; Friedland, nom immortel que la France répète avec orgueil avec celui de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna ! Tilsit, si cher aux peuples de l’Europe, qui ont enfin vu le terme des longues calamités d’une guerre si souvent renouvelée !

On conservera à jamais le souvenir de cette circonstance mémorable qui rapprocha et réunit deux puissants souverains. Ils seront fidèles aux engagements qu’ils ont contractés. Puissent les événements, que les princes ne maîtrisent pas toujours, seconder leurs voeux et maintenir cet accord qui garantit le repos du monde ! Alors ces jours si longtemps et si vainement appelés par la philanthropie auront lui pour la terre; le bonheur du genre humain cessera d’être un rêve: il datera de l’entrevue du Niémen.

Je rappelle ces faits sans prétendre les décrire. Ils sont consignés dans les bulletins, cette partie brillante de nos annales, qui, rédigés par ceux mêmes qui furent témoins de tant de prodiges, pourront seuls rendre croyables à la postérité tant de merveilleux événements. Vous les avez lus dans vos départements avec l’enthousiasme qu’excite la gloire parmi les Français; ils sont présents à votre mémoire, et mon faible pinceau n’égalerait pas les souvenirs qu’ils vous ont laissés.

Examinez le résultat de tant d’événements mémorables.

Voyez comment une sage politique a resserré tous les liens qui unissent à la France des États que rapprochaient d’elle leurs propres intérêts : les princes placés sur les rives du Rhin, qui, pendant les longues dissensions de l’Allemagne, n’avaient trouvé de protection efficace que celle de la France, ont changé en une convention durable ces rapports passagers; confédérés entre eux, unis à la France sans en dépendre, ils ont fixé le règne de la concorde sur un rivage trop longtemps ensanglanté.

L’Allemagne entière est toute dévouée ou soumise. La Saxe a été délivrée du joug pesant de la Prusse; après cinquante ans d’oppression, le traité de Posen lui a rendu son indépendance; son territoire agrandi et protégé par la France sera aussi inviolable que celui du Rhin; nos aigles le défendent contre tout ennemi. Les acclamations des peuples, l’estime et l’amitié d’un souverain vertueux ont été dans cette heureuse contrée la plus douce de nos conquêtes.

La portion de la Pologne qui avait mérité notre reconnaissance a acquis son indépendance et recouvré ses droits. Une constitution sage et libérale remplace son anarchie constitutionnelle. Cette généreuse noblesse qui, de son propre mouvement, a marché au-devant de son législateur pour rendre la liberté à ses compatriotes, a acquis de nouveaux titres à l’estime de l’Europe. Trois millions d’hommes sont redevenus libres et ont trouvé une patrie. Cet article seul de ses lois nouvelles place la constitution de la Pologne sous la garantie de tout ce qui professe en Europe des idées libérales et des sentiments élevés.

Cette noble paix semble avoir été faite pour l’intérêt de l’humanité et de l’Europe entière. Le vainqueur n’a stipulé pour lui aucun avantage. Danzig a été rendu au commerce et à la liberté. La navigation de la Vistule a été dégagée de ses entraves. Un juste équilibre a été réglé entre des princes voisins. Tout ce qui doit les unir a été établi; tout ce qui pouvait les diviser a été écarté. Un nouveau royaume a été fondé; il sera le lien de la France avec des contrées plus lointaines; il donnera l’existence à un peuple qui, divisé entre un si grand nombre de souverains, n’avait pas même un nom, les habitants de tant de petits États auront enfin une patrie; ils seront gouvernés par un prince français.

Naples, à qui plus d’une fois la valeur française donna et ses lois et ses princes, Naples doit aussi à un prince français tous les biens d’une administration douce et équitable, d’un gouvernement régulier, d’une politique invariable; l’ordre règne dans ses murs, la paix dans ses campagnes; le caractère de son prince promet à cet État d’heureuses destinées.

La Hollande, aspirant enfin à terminer des essais de constitutions politiques que la condescendance avait admis, que la patience avait prolongés, a sagement adopté un gouvernement propre à diriger vers un but utile les moyens et les ressources qui lui restent; déjà elle attend du prince qu’elle s’est donné le rétablissement de son antique gloire et de sa longue prospérité; douce espérance qui lui fait oublier toutes ses pertes et semble ranimer l’énergie et l’activité de ce peuple industrieux ! Uni de sentiments comme d’intérêts au peuple français, il déplore comme lui un malheur domestique qui leur est commun; sous le règne d’un bon prince, ce sont presque les seuls maux qu’un peuple fidèle puisse redouter.

De tous côtés, au delà des Alpes et des Pyrénées, de la mer du Nord jusqu’au golfe de Tarente, de l’embouchure de l’Elbe jusqu’aux sources de l’Inn, la France ne se trouve plus environnée que d’une vaste chaîne de peuples amis, que ses armes avaient subjugués, que la sagesse de son chef a rendus à l’indépendance et au bonheur; et si cette sage et humaine politique, préparée depuis plusieurs années, n’a pu prévenir la guerre dernière, du moins en a-t-elle reculé le théâtre à une immense distance de nos frontières.

La France, tranquille lorsque l’Europe était dévastée par la guerre, tout entière au sentiment de sa force, envisageait l’avenir avec cette sécurité que donne le souvenir du passé, désirant la paix sans être fatiguée de la guerre, et prête à suivre les hautes destinées que lui préparait celui en qui elle a mis sa confiance, sa gloire et son amour. Cette attente d’un grand peuple a été remplie, ses espérances surpassées. Le moment de la prospérité est venu : qui oserait en fixer les limites ?

Tel est le tableau que j’ai eu à mettre sous vos yeux. Plusieurs branches de l’administration perfectionnées, les finances dans l’état le plus heureux; la France seule, entre tous les États de l’Europe,  n’ayant pas de papier-monnaie ; son commerce, au milieu d’une stagnation inévitable, conservant toutes ses espérances et préparant les germes de sa prospérité future; nos colonies maintenues dans un état qui doit un jour enrichir la métropole; les armes de la France, portées, par une suite de succès sans exemple, jusqu’aux extrémités de l’Europe; son influence s’étendant au delà du Bosphore et jusqu’au milieu du continent de l’Asie; le plus grand ordre, la plus profonde tranquillité régnant dans son intérieur lorsque son souverain a été pendant dix mois éloigné de six cents lieues; l’Europe étonnée, nos ennemis confondus, l’Angleterre restant seule chargée du fardeau de la guerre et de la haine des peuples: telles sont, Messieurs, les opérations d’une année et les espérances de celle qui va suivre.

Ce tableau s’embellira du bien que vous allez faire, et sans doute vous vous trouverez heureux d’avoir à concourir à l’accomplissement des voeux d’un souverain qui, parvenu au plus haut degré de gloire auquel un mortel puisse arriver, fonde son bonheur sur le bonheur de son peuple et n’ambitionne d’autre récompense de tant de pénibles travaux, de soins infatigables, d’inquiétudes et de dangers, que l’amour de ses sujets et le suffrage de la postérité.


 

References   [ + ]

1. Emmanuel Crétet, comte de Champmol