Discours Fourcroy

Discours prononcé au corps législatif par A. F. Fourcroy,
orateur du gouvernement, sur un projet de loi relatif à l’instruction publique.

30 germinal An X ( 20 avril 1802 ).

 

CITOYENS LEGISLATEURS,

Lorsque de grandes secousses ont déchiré le sein du globe et renversé les édifices qui en couvraient la surface, les hommes ne peuvent réparer solidement leur ancien ouvrage, et relever les monuments écroulés, qu’après avoir eu le temps d’en recueillir et d’en étudier les ruines. Ils commencent par rassembler les débris avec méthode : ils cherchent, dans leur rapprochement, l’ancienne ordonnance que l’art leur avait donnée ; ils veulent toujours faire mieux qu’ils n’avaient fait d’abord ; mais ils n’y parviennent jamais qu’à l’aide des tentatives répétées, des efforts soutenus, et du temps qui commande aux unes et aux autres.

Tel est le sort des institutions renversées par le bouleversement des empires. Ceux qui sont appelés les premiers à les rétablir, quel que soit le talent qu’ils y consacrent et le courage qu’ils y portent, ne peuvent pas se flatter de faire un ouvrage durable. Les oscillations politiques qui durent encore impriment à leurs nouvelles créations un caractère de faiblesse qui tend à les détruire dès leur naissance. Il faut que tous les germes de dissension et de discorde soient étouffés, que tous les esprits soient rapprochés par le besoin et le désir du repos, que le calme soit entièrement, rétabli, que les malheurs soient oubliés ou près de l’être, que la paix, réparatrice de tant de maux, ait consolé la terre, pour que les institutions puissent prendre la vigueur et la solidité qui assurent la durée.

Cette vérité, que l’histoire de tous les peuples nous a révélée, et que la nôtre confirme avec tant de force depuis douze années, est surtout applicable à l’organisation de l’instruction publique, qui tient une place si éminente dans l’économie des nations, puisqu’elle perpétue dans leur sein les connaissances sur lesquelles reposent leur soutien et leur prospérité.

Placé dans les heureuses circonstances dont je viens de parler, le gouvernement, en portant ses regards et sa vigilance sur l’état actuel des écoles publiques, en les comparant avec le besoin et les vœux des citoyens, a reconnu que plusieurs des institutions anciennes exigeaient quelques réformes, et que celles qui ont été établies par la loi du 3 brumaire an IV, quoique dirigées par des vues plus grandes et plus libérales que les anciens collèges et les universités qu’elles ont remplacées, n’avaient point obtenu tout le succès que le législateur en avait espéré. Constamment occupé de ce qui existe, pour conserver ce qui est bien, pour corriger ce qui est défectueux, pour réformer ce qui est mal, le gouvernement, éclairé sur l’état actuel des écoles centrales, n’a pu se dissimuler que le peu d’utilité du plus grand nombre de ces écoles ne permettait point de les maintenir.

Effrayé de la nullité presque totale des écoles primaires et des suites que doit amener un état de choses qui laisse une grande partie de la génération dénuée des premières connaissances indispensables pour communier avec celles qui la précèdent et qui doivent la suivre, il a senti que la réorganisation de ces écoles était un des besoins les plus urgents, et qu’il était impossible d’en ajourner plus longtemps l’exécution.

Les écoles spéciales de sciences et d’arts utiles, soit celles qui ont résisté aux orages de la révolution, soit celles dont on doit l’établissement à la Convention nationale, n’ont pas moins appelé l’attention du gouvernement. En général, les institutions d’études supérieures ont eu des avantages plus marqués, soit par l’ancienneté même de l’existence de quelques unes d’entre elles, et par l’habitude contractée d’en suivre l’instruction, soit par l’utilité plus prochaine et plus immédiatement sentie des objets d’enseignement qu’on y trouve. Mais ces écoles offrent encore des lacunes indispensables à remplir. Il n’y a pas d’écoles de droit et de jurisprudence, dont il est impossible de se passer. Trois écoles de médecine sont trop peu nombreuses pour l’étendue du territoire et pour la population actuelle de la France. Enfin, Paris qui renferme presque tous les genres d’instruction approfondie dans ses écoles spéciales, ne peut plus rester seul parmi plusieurs villes populeuses, abondantes en richesses et en ressources, où les sciences et les arts doivent porter de nouvelles lumières, et diriger l’industrie de leurs nombreux habitants. La loi du 3 brumaire an IV n’a pas seulement rendu un service signalé au peuplé français, en recréant des institutions renversées par les malheurs des temps; elle a solennellement annoncé et promis des écoles spéciales aux départements.

Ces trois motifs, la nécessité d’organiser des écoles primaires, celle de corriger les défauts que six années d’existence ont montrés dans l’institution des écoles centrales ; enfin, celle d’établir les écoles spéciales, qui manquent au territoire agrandi et à la masse de population augmentée du peuple français, ont déterminé le gouvernement à s’occuper d’une nouvelle organisation de l’instruction publique.

Le gouvernement, en recherchant un nouveau mode d’enseignement approprié à l’état actuel des connaissances et au génie de la nation française, a cru nécessaire de sortir de la route accoutumée. Instruit par le passé, il a rejeté les formes anciennes des universités, dont la philosophie et les lumières appelaient la réformation depuis près d’un demi-siècle, et qui n’étaient plus d’accord avec les progrès de la raison ; il n’a vu dans les écoles centrales que des institutions trop nombreuses, trop également, trop uniformément organisées pour des départements inégaux ou variés en population, en ressources et en moyens. Il a pris néanmoins ce que chacun de ces deux systèmes successivement adoptés avait de bon, et il en a fait disparaître les abus. Sans perdre de vue la réussite qui est due aux bons maîtres et aux habiles professeurs, il a surtout songé au moyen d’assurer la réussite des nouvelles écoles par le concours des élèves.

Il a pensé que pour fonder les institutions littéraires et scientifiques sur une base solide, il fallait commencer par y attacher des élèves, et peupler les classes d’étudiants, pour ne pas courir le risque de ne les peupler que de professeurs. Tel est le but qu’il a voulu frapper en créant un nombre assez considérable de pensions nationales, pour que leur fonds, distribué dans les lycées, puisse suffire à leur entretien. Le fondement total du nouveau système est établi sur cette conception, dont la grandeur est digne du peuple français, et dont la convenance au temps présent sera facilement sentie par tous ceux qui savent apprécier l’état des circonstances où nous vivons.

De nombreuses familles signalées par les services que leurs chefs ont rendus à la cause de la liberté verront une carrière ouverte pour leurs enfants et y trouveront une indemnité des sacrifices qu’elles ont faits à leur pays. Les défenseurs de la patrie recevront, dans leurs enfants, la récompense due à leur courage, à leurs longs travaux et à leur infatigable constance. Le talent et l’étude, le travail et les premiers succès de l’enfance et de la jeunesse conduiront à un état assuré autant qu’honorable, ceux qu’une bonne éducation aura déjà placés dans la vraie route du savoir. L’émulation et l’espérance renaîtront partout : les parents soigneront dans leurs enfants l’instruction première, qui les conduira désormais à des places assurées et à une fortune légitime. Les peuples réunis à la France qui, parlant une langue différente et accoutumés à des institutions étrangères, ont besoin de renoncer à d’anciennes habitudes et de se former sur celles de leur nouvelle patrie, ne peuvent trouver chez eux les moyens nécessaires pour donner à leurs fils l’instruction, les mœurs, le caractère qui doivent les confondre avec les Français. Quelle destinée plus avantageuse pour eux, et en même temps, quelle ressource pour le gouvernement, qui ne désire rien tant que d’attacher ces nouveaux citoyens à la France. Combien d’espérances ne sont pas renfermées dans cette génération, qui, choisie parmi la jeunesse studieuse, s’élèvera pour tous les genres de gloire ! Quelle pépinière d’hommes éclairés pour tous les états, pour toutes les conditions, et quelle masse de lumières répandues dans toutes les classes de la société !
Mais il ne suffit pas de montrer les avantages généraux du système adopté dans le nouveau projet de loi ; il faut en décrire le mécanisme, en développer les différentes parties, et le faire connaître dans toute son étendue au corps législatif qui doit le juger.

Neuf titres le partagent, et en distribuent les dispositions de manière à les présenter dans leur place respective, et à donner à la loi toute la clarté et toute la méthode qui lui est nécessaire.

Le Ier titre, contenu dans un seul article, divise l’enseignement et les écoles en quatre degrés, dont il donne la nomenclature générale.

Le titre II traite des écoles primaires.Quatre articles suffisent pour en déterminer l’organisation. D’après leurs dispositions, une de ces écoles pourra appartenir à plusieurs communes : les maires et les conseils municipaux choisiront les instituteurs, leur fourniront un logement aux frais des communes, et fixeront la rétribution qui sera payée par les parents. Ces écoles seront placées sous la responsabilité des sous-préfets.

Avec de pareilles dispositions, il serait difficile que les petites écoles ne fussent point établies : elles permettent l’emploi de tous les moyens ; elles ne supposent point ces rapports de calculs entre les écoles et la population que repoussent toutes les circonstances de localités. Détachée des revenus communaux, toujours trop faibles pour pouvoir y subvenir, partout l’institution des écoles primaires ne rencontrera plus cet obstacle qui en a jusqu’ici paralysé l’établissement. Le gouvernement, en recherchant les causes qui ont empêché jusqu’à présent l’organisation de ces écoles, malgré les efforts de plusieurs assemblées, et malgré les dispositions de la loi du 3 brumaire an IV les a reconnues dans une trop grande uniformité de mesures, et dans la véritable impossibilité de payer les maîtres sur les fonds publics.
L’expérience de ce qui se faisait autrefois l’a convaincu qu’il faut en confier le soin aux administrations locales, qui y ont un intérêt direct, et qui en feront dans chaque commune une affaire de famille. Une surveillance active, une attention soutenue, des soins non discontinués, seront indispensables, il est vrai, pour obtenir la réussite de ces institutions ; il faudra échauffer le zèle des municipalités, intéresser la gloire des fonctionnaires, qui, placés plus près du peuple, en connaissent mieux les besoins ; il faudra faire revivre la bienfaisance, si naturelle au cœur des Français, et qui renaîtra si promptement lorsqu’on connaîtra le respect religieux que le gouvernement veut porter aux dotations locales. Tous ces moyens de succès seront employés par les administrateurs ; et le gouvernement, qui en connaît tout le prix, ne négligera rien de ce qui est nécessaire pour l’obtenir.

Le titre III a pour objet les écoles secondaires, destinées à l’enseignement des connaissances littéraires et des premiers éléments des sciences. Le gouvernement regrette que l’état des finances ne lui ait pas permis d’entreprendre leur établissement, et de recréer ce que les collèges anciens avaient d’utile, en élaguant les abus qui s’y étaient introduits. Ce n’est qu’après avoir reconnu que les moyens nécessaires pour cette opération importante ne sont pas, en ce moment, à sa disposition, qu’il a cru devoir adopter un autre mode. Depuis la suppression des collèges et des universités, des écoles anciennes ont pris une nouvelle extension ; et il s’est formé un assez grand nombre d’établissements particuliers pour l’instruction littéraire de la jeunesse. Je pourrais citer ici avec éloge, parmi ces institutions particulières, anciennes ou nouvelles, les écoles de Sorèze, de Juilly, de la Flèche, les pensionnats d’Evreux, de Fontainebleau, de Metz, et plusieurs autres encore qui se sont soutenus ou élevés avec éclat depuis la révolution.

Le gouvernement a pensé que s’il réunissait des moyens d’encouragement à ce que l’industrie particulière a déjà produit dans ce genre, les écoles secondaires qui existent prendraient une plus grande activité, et de nouvelles écoles seraient bientôt ajoutées aux anciennes. On verra par la suite qu’un examen et un concours établis pour placer un certain nombre d’élèves de ces établissements dans les lycées, constituent l’un des plus sûrs de ces moyens, celui dont l’exemple de l’école polytechnique annonce la réussite.

Le gouvernement propose d’y joindre pour encouragement la concession d’un local pour l’institution de nouvelles écoles secondaires, et des gratifications annuelles aux cinquante maîtres de ces écoles qui se distingueront le plus.
En invitant les communes qui en sont privées à former de pareilles institutions à leurs frais, le gouvernement, à qui plusieurs demandes de cette nature ont déjà été faites, a lieu d’espérer que les villes qui ont eu autrefois des collèges, dont les bâtiments sont restés à leur disposition, s’empresseront de concourir à leur rétablissement. On peut prévoir que les avances nécessaires pour cette entreprise toujours plus utile que coûteuse seront bientôt couvertes et remboursées par les parents qui voudront placer leurs enfants dans la carrière des lettres et des arts. Ceux des publicistes qui pensent, avec Smith, que l’instruction doit être abandonnée aux entreprises particulières, trouveront dans cette partie du projet la réalisation de leurs idées ; ceux qui croient au contraire que le gouvernement doit offrir à tous les moyens d’instruction reconnaîtront qu’il a fait, à cet égard, tout ce qu’il peut faire dans les circonstances où il est placé. Il aurait fallu plus de deux millions de dépenses annuelles pour établir, aux frais du trésor public, deux cent cinquante écoles secondaires ; et toutefois ce nombre indispensable eût été inférieur à celui des collèges qui existaient en 1790 et qui devaient presque tous leur existence à des fondations particulières.

Une nouvelle espérance se présente à la pensée du législateur dans l’établissement de ces écoles secondaires par les communes ; il voit naître entre ces institutions littéraires et celles des particuliers une louable et noble émulation, garant certain du succès des unes et des autres ; car l’émulation dans la carrière des lettres et des arts conduit à la gloire, et ne tourne jamais qu’au profit de la société, tandis que la rivalité dans la route de l’ambition et de la fortune ne produit que la haine, la jalousie et la discorde.

Le titre IV du projet de loi traite des lycées qui remplaceront les écoles centrales. Il y en aura un au moins par arrondissement de tribunal d’appel. On ne détermine ni leur nombre ni leur placement dans le projet, parce qu’ils doivent être choisis d’après toutes les convenances réunies ; parce que cette réunion ne peut être que le produit de lentes informations, de renseignements positifs, de comparaisons difficiles ; parce qu’enfin le gouvernement ne peut renoncer à l’espoir de surpasser, dans cette nouvelle organisation, le nombre de trente-deux, auquel il s’était d’abord fixé.

Dans les lycées, ce qui était autrefois enseigné dans les collèges pourra être cumulé avec les objets d’enseignement des écoles centrales. On y comprendra l’étude de la littérature ancienne et moderne dans tous ses degrés, et celle des sciences mathématiques et physiques, nécessaires dans le plus grand nombre des professions. On a supprimé ce qu’il y avait de suranné et de surabondant, ce qui péchait par les deux genres d’excès dans les institutions précédentes. Tout ce qui appartient à une éducation libérale se trouvera compris dans les lycées ; néanmoins ils ne seront pas tous uniformes et égaux. Les localités, la population, les ressources, les habitudes, les dispositions pour diverses connaissances, les besoins, variés comme le sol et l’industrie, exigent impérieusement une diversité dans les genres et le nombre des sciences enseignées. La loi doit cependant fixer un minimum en ce genre, puisqu’il est nécessaire qu’aucune de ces écoles nationales ne soit dépourvue du caractère d’universalité d’enseignement sur lequel elles sont fondées, et qui en constitue le type. Aussi le projet exige-t-il au moins huit professeurs ; mais il laisse au gouvernement le droit d’augmenter ce nombre, ainsi que celui des objets d’instruction dans ceux des lycées qui le mériteront par le nombre et par les progrès de leurs élèves. Les lycées recevront quatre genres d’élèves ; ceux que le gouvernement y placera immédiatement, ceux des écoles secondaires qui y entreront par le concours, les enfants que les parents y mettront en pension, et des élèves externes. L’enseignement y sera progressif, depuis les premiers principes des langues et de la littérature des anciens, qui doivent commencer toute éducation libérale, jusqu’aux éléments des sciences, qui ont reçu un si grand accroissement en France durant le dernier tiers du dix-huitième siècle. Les élèves, à tous les degrés d’instruction, y trouveront, dans des classes successives et graduées, tous les genres de connaissances qui peuvent les guider dans le plus grand nombre des états de la société, et celles-même qui doivent initier quelques-uns d’entre eux dans l’étude approfondie des sciences.

Une des parties du projet qui le distingue le plus de l’état actuel des établissements d’instruction, c’est le genre d’administration des lycées. Le vide laissé dans la loi du 3 brumaire sur cette partie a rendu difficile, incertaine, variable ou nulle, l’administration des écoles centrales. Dans les lycées dont un pensionnat nombreux est la base, où une population studieuse sera rassemblée, ce vide, s’il y avait existé, aurait eu des effets bien plus fâcheux encore que dans les écoles centrales, dont tous les élèves sont des externes. On a dû s’occuper de former une administration forte. Un supérieur, sous le nom de proviseur, surveillera en chef toutes les parties. Il aura sous lui deux fonctionnaires, l’un attaché aux études comme censeur, l’autre occupé du matériel comme procureur. Le premier surveillera tout ce qui appartient à la discipline, à l’étude, à la conduite des élèves ; il les suivra partout ; il s’occupera de l’emploi de leur temps, de leurs progrès, de leurs mœurs. Le second dirigera toutes les parties de dépenses de l’établissement : il s’assurera de la bonne dispensation, de l’entretien, du renouvellement des fournitures de tous les genres. Ces deux fonctionnaires, subordonnés au proviseur, formeront avec lui un conseil qui comprendra toute l’administration intérieure. Les professeurs ne s’occuperont que de leurs travaux et de leurs leçons. Ils n’en seront point détournés par des détails administratifs ; ils n’auront la discipline des écoliers que dans leurs classes, et par rapport aux devoirs qu’ils leur donneront à faire. Aucun soin étranger aux études et aux progrès des élèves ne les empêchera de se livrer à leurs honorables et pénibles fonctions. Les muses veulent posséder tout entiers et sans partage les hommes qui s’attachent à elles.

Un bureau, composé des principaux magistrats et du proviseur, vérifiera les comptes, et aura la surveillance générale, ainsi que le maintien de l’ordre. Cette marche ancienne de l’administration des écoles a eu trop d’effets heureux pour qu’on ne s’empresse pas de l’emprunter des temps antérieurs à la révolution.
Il manquait encore, dans les institutions que celles-ci doivent remplacer, une inspection destinée à surveiller sans cesse les écoles et l’état des études. Le plan nouveau remplit cette lacune. Trois inspecteurs généraux, nommés par le premier consul, revêtus de la force et de la dignité si nécessaires à leur importante mission, parcourront les lycées, les visiteront avec beaucoup de soin, et éclaireront le gouvernement, dont ils seront en quelque sorte l’œil toujours ouvert dans les écoles, sur leur état, leurs succès ou leurs défauts. Cette nouvelle institution sera la clef de la voûte et tiendra toutes les parties de l’administration studieuse dans une activité soutenue, sans laquelle elles pourraient languir et se détériorer.

Les administrateurs immédiats des lycées seront nommés par le premier consul. Chacun des professeurs ne le sera par le premier magistrat de la république, pour la première organisation des lycées, que sur deux candidats présentés au gouvernement par les trois inspecteurs généraux des études, réunis à trois membres de l’institut, qui parcourront à cet effet les départements, pour y examiner les hommes propres a cette utile fonction. Par la suite, et les lycées une fois organisés, la présentation sera toujours de deux sujets ; mais l’un d’eux sera présenté par les trois inspecteurs généraux, et l’autre par le conseil administratif réuni aux professeurs de l’école où la place sera vacante. Ainsi sera garanti le bon choix des hommes destinés à former la jeunesse et à lui donner tout à la fois une instruction solide, et l’exemple de mœurs pures.

Tous les fonctionnaires des lycées, administrateurs et professeurs, seront promus des écoles plus faibles dans les plus fortes, suivant le zèle et le talent qu’ils montreront dans leurs fonctions : le mérite et les services rendus trouveront ainsi leur récompense, et elle deviendra en même temps profitable à l’instruction.
Tel est le système des écoles destinées à remplacer tout à la fois et une partie des anciens collèges et les écoles centrales. Quoique le minimum du nombre des lycées ne soit que le tiers de ces dernières, en supposant qu’on n’en établisse qu’un par arrondissement de tribunal d’appel, il embrassera réellement et plus d’objets d’enseignement, et des parties d’instruction plus utiles ; et d’ailleurs, six années d’expérience ont bien prouvé que le nombre des écoles centrales qui se sont distinguées a toujours été au-dessous de celui qui est porté ici pour le minimum des établissements qu’on propose. Sous ce rapport, il n’y aura donc réellement point de suppression, et tout annonce au contraire qu’il existera un véritable accroissement dans l’instruction publique.

On reconnaîtra surtout le caractère d’augmentation et de perfectionnement dans le titre V, consacré aux écoles spéciales. On est convenu de désigner par ce nom celles des écoles publiques supérieures où l’on enseigne en particulier, et dans toute leur profondeur, les sciences utiles, la jurisprudence, la médecine, l’histoire naturelle, etc. Il ne faut pas confondre néanmoins ce genre d’écoles avec celles du génie, de l’artillerie, des ponts et chaussées, d’hydrographie, de géographie, qui, toutes spéciales qu’elles sont essentiellement en raison des sciences qu’on y enseigne en particulier, sont mieux déterminées cependant par le nom d’écoles de services publics, à cause de l’utilité immédiate qu’en retire le gouvernement. Nous montrerons bientôt le rapport qui existe entre ce genre d’écoles et celles dont il est question ici.

Le titre V du projet ne traite que des premières, ou des écoles spéciales proprement dites, et n’embrasse point les écoles de services publics. Après avoir montré les écoles spéciales comme le dernier degré d’instruction, ce titre prononce le maintien de celles qui existent déjà, et donne l’énumération d’un assez grand nombre de nouvelles écoles spéciales.

Il pourra y avoir dix écoles de droit. Ces institutions si utiles, qui n’existent plus depuis près de dix années, reprendront, par une nouvelle organisation, la splendeur et l’importance qu’elles avaient perdues longtemps avant la révolution. Au moment de les établir, on fixera pour ces écoles un mode d’examen des élèves, plus sûr que l’ancien pour déterminer leur capacité, et plus propre que lui à garantir aux citoyens le degré de confiance que doivent mériter des hommes aux lumières et à la probité desquels ils sont forcés de livrer la défense de leur honneur et de leur fortune.

Aux trois écoles de médecine qui existent aujourd’hui, il pourra en être ajouté trois nouvelles. Ce nombre de six, inférieur à ce qu’il y avait autrefois de facultés de médecine, présentera cependant dans l’organisation un perfectionnement qui n’a peut-être jamais existé. Pour apprécier la vérité de cette assertion, également applicable aux écoles de droit, on n’a qu’à se rappeler le discrédit, on pourrait dire même l’avilissement où la plupart de ces deux genres d’écoles étaient tombés, et le ridicule qui couvrait depuis longtemps les examens et les réceptions des docteurs en droit et en médecine. Au reste, comme ces établissements importent beaucoup à la sûreté des citoyens, et comme ils demandent des dispositions législatives et pénales, leur organisation fera le sujet d’une loi particulière.
Les sciences physiques et mathématiques ont fait trop de progrès en France ; leurs applications aux arts utiles, aux services publics, et à la prospérité générale, sont trop multipliées et trop directes pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en répandre le goût, d’en développer l’instruction, et de leur ouvrir de nouveaux asiles où leur enseignement puisse offrir tout à la fois les moyens d’en étendre les avantages et d’en favoriser les progrès. Il sera donc établi quatre écoles spéciales nouvelles d’histoire naturelle, de physique et de chimie et une école spéciale consacrée aux mathématiques transcendantes.

Les arts mécaniques et chimiques qu’on enseigne depuis si longtemps dans plusieurs universités d’Allemagne, sous le nom de technologie, auront deux écoles spéciales placées dans les villes les plus riches en industrie et en manufactures. Généralement désirées, ces écoles contribueront à la prospérité nationale par les méthodes nouvelles qu’elles feront connaître, les instruments et les procédés peu connus ou inconnus encore qu’elles répandront, les bons modèles de machines qu’elles montreront ; en un mot, par tous les moyens que la mécanique et la chimie fournissent aux arts.

Une école d’économie publique, éclairée par la géographie et l’histoire, sera ouverte pour ceux qui voudront approfondir les principes des gouvernements et l’art de connaître leurs intérêts respectifs. Sans lui donner ces trop nombreuses distributions de cours et de classes qui tiennent plus au faste qu’à la véritable richesse de la science, on trouvera dans cette nouvelle école, un ensemble de connaissances qui n’a point encore existé dans la France.

L’art de la guerre, dont les temps modernes et le peuple français ont donné de si grands exemples et de si éclatantes leçons, aura son école spéciale ; et cette école, telle que le gouvernement l’a conçue, en recevant comme soldats des jeunes gens sortis des lycées, formera pour ses armées des officiers habiles dans la théorie comme dans la pratique et dans l’administration militaires.

Aux trois écoles principales d’arts du dessin, actuellement en activité, il en sera ajouté une quatrième, devenue nécessaire depuis que ces arts ramènent dans nos demeures le goût pour les belles formes, dont la Grèce antique nous a laissé de si grands modèles. Cette nouvelle école ne portera aucune atteinte à celles qui existent déjà dans quelques villes, et surtout dans celles de la ci-devant Belgique Loin de songer à détruire celles-ci, le gouvernement, en rendant justice au zèle des citoyens qui les soutiennent à leurs frais et des maîtres qui y font connaître et revivre le talent des fameux peintres flamands, ne négligera aucun moyen d’en étendre l’utilité et d’en favoriser l’accroissement.

Il y aura un professeur d’astronomie dans chacun des observatoires en activité, et l’art de la navigation tirera de nouveaux secours de ces écoles, la plupart placées dans de grands ports. La connaissance du ciel, et l’étude des mouvements des corps célestes, qui reçoit chaque année des accroissements bien remarquables par les efforts réunis des géomètres les plus illustres et des observateurs les plus infatigables, peut avoir trop d’influence sur les progrès de la civilisation, pour que le gouvernement ne soit pas empressé d’en favoriser les progrès et d’en répandre les lumières.

Les langues des peuples voisins, avec lesquels nous avons des communications si fréquentes, seront enseignées dans plusieurs lycées ; c’est tout à la fois un hommage que nous devons aux nations éclairées qui nous environnent, et une utile préparation au commerce.
Enfin, la musique et la composition auront aussi huit professeurs placés sur différents points du territoire français. Nous ne devons pas négliger un art qui adoucit les mœurs, qui échauffe le courage, et qui nous procure tant de jouissances.

L’agriculture, que la tradition seule communique, que l’exemple, les expériences et les méthodes, étendues peu à peu dans les campagnes, perfectionnent avec lenteur, mais avec certitude, n’a pas paru de nature à être enseignée dans des écoles spéciales, parce qu’elles seraient fréquentées par ceux qui ne cultivent pas, et parce que ceux qui travaillent aux champs ne les suivraient point, ou les suivraient sans les entendre : c’est aux propriétaires à professer ce grand art dans leurs possessions, et aux sociétés d’agriculture à répandre les bonnes pratiques dans leurs départements respectifs. D’ailleurs, les principes de sciences naturelles qui sont applicables à toutes les branches d’économie rurale, seront donnés dans un assez grand nombre d’établissements, pour que tous ceux qui ont à cœur les progrès de cet art nourricier, en puisent les moyens dans les lycées et les écoles spéciales.

La nomination des professeurs des écoles spéciales sera faite autrement que celle des lycées ; leur degré d’instruction plus relevé, leur nombre moins multiplié exigeaient une présentation différente. Deux sujets, l’un indiqué par l’institut national, l’autre par les trois inspecteurs généraux, seront présentés au gouvernement pour chaque place et pour la première formation des écoles spéciales nouvelles. Un troisième sujet, présenté par l’école spéciale elle-même, concourra avec les deux sujets proposés, comme il vient d’être dit, pour remplir une place vacante dans les écoles spéciales une fois organisées. Le premier consul nommera l’un de sujets qui lui auront été indiqués par le savoir et par les maîtres de la science.

Toutes ces écoles spéciales nouvelles seront placées prés de quelques lycées, au nombre d’une, de deux, même de plus de deux, suivant leurs rapports, leur influence réciproque, et l’importance des villes où les lycées seront établis. Il est bien reconnu que rapprochées les unes des autres, elles s’éclairent mutuellement, se fortifient, s’élèvent et s’agrandissent par le contact et par une sorte de réaction les unes sur les autres. Elles seront d’ailleurs régies comme les lycées auxquels elles appartiendront, et par le même conseil administratif.

Le projet présente, séparée des autres écoles spéciales et dans le titre VI qui lui est consacré, l’organisation générale d’une école spéciale de l’art de la guerre, qui mérite d’avoir son enseignement particulier chez un peuple que cet art a le plus illustré et le mieux servi dans les temps modernes. Cette séparation dans un titre particulier n’a pas seulement pour objet de faire ressortir cette institution importante, mais elle était commandée par la nature même de l’école, et par la nécessité de la distinguer des autres écoles spéciales, soit parce que son objet est véritablement indépendant des lycées, soit parce qu’elle doit être soumise à une administration et à une discipline différentes de celles qui régiront ces institutions. On ne doit pas confondre cette nouvelle école avec l’ancienne école militaire. Outre qu’elle ne sera pas destinée à une caste particulière qui n’existe plus, le mode d’enseignement qui y sera donné l’éloignera beaucoup de l’établissement qui portait le même nom. Elle sera ouverte à tous les élèves des lycées qui se seront distingués dans leurs études, et qui y seront admis par un véritable concours. Cinq-cents de ces élèves y seront entretenus pendant deux ans aux frais de la république ; ils y recevront toute l’instruction qui est nécessaire aux hommes de guerre, soit dans la théorie, soit dans l’administration, soit dans la pratique de l’art militaire. Le nombre de çes élèves surpassant de beaucoup celui des élèves qui pourront être placés dans chacun des autres genres d’écoles spéciales, les deux cent cinquante jeunes gens qui y entreront chaque année seront pris, soit parmi les pensionnaires nationaux, soit parmi les pensionnaires non nationaux et les élèves externes des lycées ; savoir cent parmi les premiers, et cent-cinquante parmi les seconds. Il a paru juste d’ouvrir ici la carrière de l’art militaire à tous les élèves des lycées, de les appeler tous à ce concours, et de distribuer même le plus grand nombre des places aux élèves non pensionnés par la patrie, afin de présenter aux parents qui les auront entretenus près des lycées, la perspective d’un avancement fait pour alléger leur sacrifice. Les élèves seront soumis à la discipline militaire ; leurs deux années d’exercice et d’étude dans l’art de la guerre leur seront comptées pour temps de service ; ceux d’entre eux qui, pendant deux ans, se seront le plus distingués, dans leurs études, et par leur conduite, entreront officiers dans les corps au sortir de l’école. Comme cet établissement doit être régi autrement que les écoles spéciales précédentes, il sera placé dans les attributions du ministre de la guerre, et les professeurs en seront nommés immédiatement par le premier consul.

Le titre VII contient une des parties les plus importantes du projet de loi ; on y traite des élèves nationaux. Sur six mille quatre cents pensionnaires ou élèves entretenus près des lycées, deux mille quatre-cents, seront pris immédiatement par le gouvernement parmi les enfants des citoyens qui ont bien servi la république, et pendant dix ans parmi les enfants des habitants des départements réunis ; et quatre mille seront choisis, d’après un concours parmi les élèves des écoles secondaires
La base du système qui constitue la nouveauté de ce plan, et sa différence d’avec tous ceux qui ont été proposés jusqu’ici, repose tout entière sur cette dernière disposition. L’expérience d’une école fameuse dès son berceau, comme elle l’est après sept années d’existence, a donné la première idée de la création des quatre mille élèves placés aux lycées par un concours. On doit à l’établissement de l’école polytechnique les grandes études faites en mathématiques, le goût si répandu de cette science, et la formation d’une foule d’écoles où on les enseigne aujourd’hui. En voyant cette multitude d’écoles particulières, ouvertes depuis sept années à la science des calculs, en comptant le nombre considérable d’élèves qui viennent y puiser une instruction faite pour leur ouvrir une carrière fructueuse, on serait tenté de craindre que cette ardeur pour les mathématiques ne repoussât et ne fît négliger d’autres branches non moins utiles de connaissances. Cet exemple au moins est une grande et utile leçon pour le législateur. Il permet d’espérer que la création de quatre mille pensions dans les lycées rendra plus florissantes les écoles secondaires actuelles, et qu’elle engagera les communes ou les individus à en établir de nouvelles. Ainsi le sort des lycées doit fixer et améliorer celui des écoles particulières qui tiennent aujourd’hui lieu des collèges ; ils doivent devenir un puissant motif d’encouragement pour en fonder de nouvelles dans les lieux où il n’y en a point encore, surtout pour les villes qui, possédant autrefois un ou plusieurs collèges, se trouvent privées, depuis près de dix années, de cette source d`instruction.

Lorsque les élèves auront fini leurs six années d’études dans les lycées, leur application et leurs progrès trouveront, au premier terme de leurs travaux, une nouvelle carrière d’espérance et de succès. Deux dixièmes d’entre eux seront placés dans les diverses écoles spéciales, où ils continueront d’être instruits et entretenus aux frais du trésor public, de manière à acquérir avec gloire un état et une existence assurés dans la république. Jamais avantage plus grand n’a été offert à la jeunesse studieuse. La bonne conduite, l’attachement à leurs devoirs, les études fructueuses, conduiront ceux des élèves qui se seront le plus distingués, à puiser dans les sciences ou dans les arts libéraux les moyens de parvenir à une profession honorable. Jurisprudence, médecine, mathématiques, physique, art militaire, manufacture, diplomatie, administration, astronomie, commerce, peinture, architecture, toutes les routes du savoir et des talents qui rendent les hommes chers et utiles à leurs semblables, leur seront ouvertes. Ceux qui ne passeront pas par ce genre de concours dans les écoles spéciales, pourront se destiner, par une étude particulière des mathématiques, aux écoles de services publics, et s’ouvrir ainsi une autre carrière non moins glorieuse et non moins avantageuse dans le génie, l’artillerie, la marine, les ponts et chaussées, les mines et la géographie.

Le gouvernement n’a pas parlé de ces dernières écoles spéciales, connues depuis quelques années sous la dénomination précise d’écoles d’applications ou de services publics. Destinées à lui fournir des sujets éclairés pour fortifier et défendre les places de l’état, élever ses monuments publics, ouvrir ses routes, creuser ses canaux, construire et diriger ses flottes, rectifier l’exploitation de ses mines, toutes ces écoles sont dans une activité, et jouissent d’un éclat qui ne laissent presque rien à désirer. Placées plus près du gouvernement parce qu’elles lui sont plus immédiatement utiles, elles doivent être laissées à sa direction immédiate. Il doit avoir la faculté de les disposer, de les modifier suivant ses besoins ; mais il ne peut méconnaître les rapports et les contacts qui existent entre elles et les lycées et les autres écoles spéciales dont il vous propose aujourd’hui la création. Il sait que, puisqu’elles ont toutes des affinités intimes, elles doivent avoir aussi des influences réciproques les unes sur les autres. Les élèves des premières peuvent devenir les élèves des secondes, l’émulation doublera leurs efforts, et le bien qui doit résulter de ce concours rejaillira tout entier sur la prospérité publique.

L’article qui termine le titre VII, autorise le gouvernement à distribuer en quantité inégale les élèves nationaux dans les lycées. Si le partage uniforme était établi par la loi, on voudrait en vain, et contre la nature des choses, élever toutes les écoles au même niveau, et ce genre de nivellement pourrait bien amener une médiocrité égale dans toutes sans produire, sans faire même espérer une supériorité remarquable dans aucune. D’ailleurs il n’y aurait plus d’émulation, de concurrence pour faire mieux et pour atteindre la perfection. Toute ouverture, toute voie aux récompenses serait interdite, et le but de la loi serait manqué.

Le titre VIII à pour objet la fixation générale des pensions, et leur emploi pour l’entretien des lycées. Il fixe le terme moyen des six mille quatre cents pensions à sept cents francs. Il laisse au gouvernement à déterminer et à varier le taux de ces pensions pour chaque lycée : les unes, en effet, pourront s’élever au-dessus de sept cents francs, et les autres être réduites à cinq cents, suivant les lieux où ces écoles seront placées, et suivant le prix des vivres et des denrées de ces différents lieux. Ces pensions serviront à la nourriture, à l’entretien et à l’instruction des élèves. Celles que paieront les parents pour leurs enfants seront égales aux pensions du gouvernement, parce qu’il ne doit y avoir aucun prétexte de prééminence entre les élèves, ni aucune espérance laissée aux spéculations des administrateurs. Les élèves externes des lycées, comme ceux des écoles spéciales, paieront une rétribution qui devra être proposée par les bureaux d’administration des lycées, et confirmée par le gouvernement.

Non seulement les pensions serviront à la nourriture et à l’entretien des élèves, elles fourniront encore au traitement fixe des trois administrateurs et des professeurs des lycées, qui sera déterminé par le gouvernement, et prélevé sur ces pensions. A ce traitement fixe sera joint un traitement supplétif, pris sur celles des pensionnaires non nationaux et sur la rétribution des externes ; et ce supplément sera également fixé par le gouvernement. Par-là le mérite et le zèle des professeurs, du censeur et du procureur de chaque lycée, recevront une récompense proportionnée au nombre des élèves qu’ils attireront. On a jugé convenable de ne pas comprendre dans cette disposition les proviseurs des lycées, qui recevront du gouvernement un supplément d’honoraire relatif à leur traitement et leurs services.
Dans le neuvième et dernier titre du projet de loi sont comprises plusieurs dispositions générales qui complètent le système, et qui n’appartiennent à aucun des titres précédents : tels sont l’entretien des bâtiments des écoles, mis à la charge des communes où elles seront placées ; la défense de donner le nom d’institut ou de lycée à aucun des établissements particuliers ; la fixation d’une retraite pour les administrateurs et les professeurs des écoles ; l’acceptation par le gouvernement de dons, legs et fondations en faveur de l’instruction. Je dois répéter, relativement à ce dernier article, que le gouvernement, frappé des malheurs dont a été suivie la destruction presque totale des dotations anciennes des établissements d’instruction, et de la nécessité de rappeler la bienfaisance et l’amour des lettres à l’une de ses plus douces et de ses plus utiles conceptions, est bien déterminé à entourer du respect le plus profond et plus inaltérable ces dotations, comme les fruits les plus précieux de la philanthropie, et à consacrer, par des monuments durables, la reconnaissance nationale pour les bienfaiteurs de l’humanité qui feront ce grand et noble usage de leur fortune.

Je ferai ici une remarque générale sur l’ensemble du projet. Il semble ne rien contenir sur l’éducation des enfants et des jeunes gens, et l’avoir ainsi isolée de l’instruction. Mais outre que, dans des écoles bien organisées, l’étude et la culture des lettres est un grand moyen de bonne éducation, les deux bases sur lesquelles celle-ci repose sont à la disposition du gouvernement, soit dans les règlements que l’organisation des écoles exigera, soit dans le choix des maîtres et des fonctionnaires de ces institutions. Le bon et l’entier emploi du temps ; des occupations réglées qui le partageront tout entier, et surtout de bons exemples, des mœurs pures et douces dans les chefs, voilà le véritable cours de morale qu’il faut faire suivre à la jeunesse, et la vraie manière de faire prendre à ses passions naissantes la direction doit la conduire à son bonheur et à celui des autres. Le projet ne présente point de titre sur les dépenses de l’instruction, et sur les fonds qui y seront affectés. Il fixe cependant le taux, le nombre, et par conséquent le montant des pensions destinées à l’entretien des lycées ; quant aux autres dépenses, surtout celles des écoles spéciales, elles feront partie du budget présenté, chaque année, au corps législatif, et seront comprises dans les fonds attribués au ministère de l’intérieur. Cependant il est utile à l’exposé du projet que le corps législatif soit instruit du total des dépenses que le nouveau plan exigera ; et quoiqu’on ne puisse donner ici sur cet objet qu’un simple aperçu, il suffira néanmoins pour éclairer les législateurs.

Aux quatre millions quatre cent quatre-vingt mille francs distribués en six mille quatre cents pensions dans des lycées, il faut ajouter deux millions pour les écoles spéciales, cinq cent soixante mille francs pour les sept cents élèves entretenus chaque année auprès de ces dernières écoles, cent cinquante mille francs pour les gratifications des cinquante maîtres des écoles secondaires, cent vingt mille francs pour le traitement et les voyages des trois inspecteurs généraux, pour les frais d’examen annuels des élèves des écoles secondaires, et pour quelques dépenses imprévues. Ces sommes réunies forment un total de sept millions trois cent dix mille francs pour toute l’instruction publique, ce qui excède de près de deux millions les dépenses attribuées à cette partie de l’administration dans les dernières années ; mais cette augmentation qui, d’ailleurs, n’aura lieu que peu à peu et d’ici à dix-huit mois au plus tôt, paraîtra sans doute bien faible, si on la compare aux avantages qui naîtront du nouveau système. À la vérité, on n’a porté dans le calcul approximatif les dépenses des écoles spéciales soit anciennes, soit nouvelles, qu’à deux millions, quoi qu’elles paraissent devoir coûter davantage, à en juger par celles qui existent déjà, parce qu’on suppose que la rétribution exigée des élèves des écoles de droit et de médecine, soit pour en suivre les leçons, soit pour y acquérir, par les examens et la réception, le droit d’en exercer les professions, suffira en peu de temps aux frais de leur entretien, et que ces frais seront diminués pour les autres écoles spéciales par la rétribution qu’on imposera aux élèves qui les fréquenteront. Si ce secours n’était pas compté, il faudrait ajouter au moins six cent quatre-vingt-dix mille francs à la somme indiquée et l’instruction coûterait huit millions au lieu de sept millions trois cent dix mille francs. Dans tous les cas, ce surcroît de dépense de deux millions et demi à peu près ne pèsera que très peu sur le trésor public, puisque, sans parles de quelques fondations anciennes qui subsistent encore, la loi du 29 ventôse an IX affecte un fonds particulier de domaines nationaux pour ce service important ; et ce fonds, à mesure qu’il sera réalisé, pourra fournir au gouvernement le moyen de donner à l’instruction publique un développement qu’il ne serait pas prudent d’adopter aujourd’hui, mais qu’il est permis d’espérer pour un temps peu éloigné.

Voilà, citoyens législateurs, et les bases et les motifs du projet que le gouvernement soumet aujourd’hui à vos lumières. II espère que vous y reconnaîtrez l’esprit qui l’anime pour la prospérité de l’Etat, que vous y trouverez les moyens d’atteindre le but vers lequel plusieurs autres projets ont sans doute été dirigés sans qu’ils aient pu y parvenir encore. Il ne s’est pas dissimulé les objections de tous les genres qui pourraient y être faites. Ce sujet, comme tous les problèmes indéterminés, est de sa nature susceptible de tous les écarts de l’imagination, de tous les prestiges qu’elle peut enfanter. C’est un champ vaste et sans limite où la pensée peut s’égarer dans mille routes diverses, et où les meilleurs esprits peuvent errer sans se rencontrer jamais. Pour bien juger un plan d’instruction publique, pour porter dans ce jugement un esprit indépendant et dégagé de toute prédilection, de toute préoccupation en faveur d’un système, il faudrait en quelque sorte oublier tout ce que les autres ont publié, tout ce qui a existé jusqu’ici, faire presque abnégation de ses propres idées Peut-être est-il permis de croire, d’après la divergence des opinions, des théories, de la pratique même, que la recherche de la vérité admet, dans ce genre d’institution, une diversité de méthodes, comme il en existe dans les sciences les plus exactes. Ce n’est donc pas la manière individuelle de voir et de sentir qu’il faut consulter ici, car elle ne ferait que conduire à un dissentiment dont il serait impossible de prévoir le terme. Il s’agit véritablement de savoir si le plan qu’on propose convient au peuple français, s’il s’accorde avec les idées libérales adoptées aujourd’hui, avec la marche du gouvernement, avec les moyens qui sont à sa disposition ; il s’agit de le comparer à l’état actuel de l’instruction, aux besoins, aux habitudes du peuple français, aux convenances du moment. Faut-il ajouter ici que ce plan a réuni l’assentiment de quelques-uns des hommes dont l’Europe estime les grandes lumières, et consulte avec fruit les méditations ? En vous le présentant avec confiance, le gouvernement, qui le croit approprié au génie des Français, désire surtout que vous y trouviez le germe de toutes les améliorations et de l’extension future dont il lui paraît être susceptible. En l’adoptant comme loi de l’Etat, il pense que vous aurez rendu un nouveau service au peuple, et décrété l’une des bases

Sources

  • Recueil de lois et règlements concernant l’instruction publique depuis l’édit de Henri IV, en 1598, jusqu’à ce jour (…), première série, tome second, Paris, 1814, pp. 55-84