Détails abrégés sur la campagne de Moscou en 1812

La retraite de Russie (Jeff Lawrence)La retraite de Russie (Jeff Lawrence)

En réponse à toutes les brochures qui ont paru sous ce titre jusqu’à ce jour

par un Français ( René-Gabriel-Armand Bouchard de La Poterie) Secrétaire particulier de l’État-major d’une des divisions de l’armée de Russie

 

Deux motifs bien grands, selon Buonaparte 1)On est en 1814….., l’entraînèrent à la guerre qu’il entreprit en 1812 contre la Russie. Le premier est son insatiable ambition, qui lui faisait désirer d’augmenter encore le renom de ses armes, et de subju­guer la seule puissance continentale qui balançait son pouvoir; le second est le désir qu’il avait de rétablir le royaume de Pologne, afin d’opposer une barrière naturelle à l’agrandissement de l’empire de Russie. Ce dernier motif eût peut-être été excusable si le bonheur des peuples l’eût dirigé; mais le seul orgueil l’avait fait naître, et celui qui cherchait à maîtriser l’univers n’avait pas bonne grâce d’annoncer qu’il ne faisait cette guerre que pour empêcher la Russie de s’augmenter.

Personne n’ignore que si cette campagne eût été heureuse,  l’année suivante aurait vu l’armée française sur les rives du Bosphore. Tel est le résultat de l’ambition qui, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, étouffe tout sentiment d’humanité et rend l’homme insatiable lorsque même il se trouve au faîte des honneurs. Les flatteurs qui entouraient Buonaparte augmentaient encore son orgueil ; ils lui répétaient à chaque instant qu’il était le souverain des souverains, qu’il n’avait qu’à désirer pour être obéi, et qu’enfin on devait se trouver trop heureux de mourir pour son bon plaisir.

Passage du Niémen, le 30 juin 1812- A. Adam

C’est en mars 1812 que la grande armée s’ébranla pour se porter sur la Vistule; elle pouvait être forte de trois cent milles hommes d’infanterie et de quatre vingt mille hommes de cavalerie; une partie marcha sur Königsberg par le Brandebourg, et une autre sur Varsovie par la Saxe. Jamais on ne vit rien de plus beau et de plus majestueux et jamais peut-être une armée, ne traversa un aussi long espace de pays en suivant une discipline aussi exacte; car, non seulement on avait établi à sa suite des conseils de guerre spéciaux et permanents; mais encore une commission prévôtale était attachée à chaque division: les attributs de ce tribunal, étaient de prononcer de suite sur tous les délits d’indiscipline, et ses jugements s’exécutaient dans les vingt-quatre heures sans aucun rappel. Cette sévérité maintint l’ordre dans toute l’armée, et les habitants des pays qu’elle traversa ne pouvaient donner trop d’éloges à la manière dont se conduisait le soldat français.

Mille et mille personnes ont entendu comme moi les Prussiens dire qu’ils préféraient loger trois Français à un Allemand; et mêmes à un de leurs compatriotes : cet aveu fait par des étrangers qui nous détestaient souverainement, réfute tous les propos que l’on a tenus sur notre armée. On me dira: mais comment se fait-il que les Allemands, Prussiens et autres vous haïssent puisque vous vous étiez conduits si bien dans leur pays ?

La raison en est simple et très naturelle: depuis six ans nous séjournions dans cette partie de l’Allemagne; depuis six ans, nourris et logés chez les habitants, nous les ruinions, et quoique l’on en eût agi honnêtement avec eux, ils ne se voyaient pas moins à la veille de leur perte entière; ils ignoraient quel serait le terme de leurs maux, puisque Buonaparte recommençait chaque jour de nouvelles guerres: voilà la raison de leur haine, voilà pourquoi toutes les puissances nous ont abandonnés dans nos revers.

Le commandement des places par où devaient passer l’armée française et ses renforts fut donné à des officiers français: cela devait être, et cela n’ôtait rien au pouvoir de l’autorité du pays. Les gouverneurs tenant la main à ce que la plus exacte discipline fût maintenue à toute voie de fait, et même tout propos injurieux, étaient punis sur-le-champ. Je n’ai d’autre preuve à donner de la conduite de ces  commandants français, qu’en disant que, pour récompenser la bonne gestion du généra Durutte 2)(1787 – 1827, qui fut pendant six mois gouverneur de Berlin, le roi de Prusse lui donna son portrait sur une tabatière d’un très-grand prix.

L’armée française, à l’exception du corps commandé par Jérôme, frère de Buonaparte, passa le Niémen, le 23 juin peu de jours après, elle fut à Wilna, capitale de la Lituanie. Les manœuvres que l’on fit pour se porter sur cette direction séparèrent les corps russes : celui de Bagration fut le plus compromis, et il est certain que si Jérôme ne fût pas resté à Grodno, une partie de ce corps eût été prise. Voilà déjà une faute à reprocher à Buonaparte; une faute bien grande, puis­ qu’en portant son frère au commandement d’un des corps de l’armée, il compromettait le salut de tous; cependant il ne pouvait ignorer que Jérôme n’avait aucune connaissance militaire; et quel général lui donna-t-il pour le diriger ?

Portrait de Dominique Joseph Vandamme
Portrait de Dominique Joseph Vandamme

Le général Vandamme, qui n’a pour lui qu’une bravoure trop souvent inconsidérée; et quand même il eut été plus instruit, il est fort douteux que Jérôme eût voulu suivre ses conseils.Après s’être reposée quelques jours à Wilna, l’armée française se porta sur la Dwina, qu’elle passa le 17 juillet, quatre jours après que le maréchal Oudinot l’eût traversée à Dunaberg. La manœuvre de ce général fit tomber au pouvoir des Français le camp retranché des Russes à Drissa; la plus grande partie de l’armée française se porta sur Witepsk, et le maréchal Oudinot, avec son corps, poursuivit le général Wittgenstein sur la rive droite de la Dwina jusqu’à Polostk. Le 2 août, les Russes surprirent la brigade Saint-Geniez 3)Jean-Marie Saint-Genies (1776 – 1836). Le Six mentionne cependant qu’il fut fait prisonnier le 15 juillet, au passage de la Drissa. et firent prisonniers ce général; mais tout le corps d’armée du maréchal Oudinot s’étant mis en mouvement, la bataille de Polostk 4)La première bataille de Polotsk se déroula les 17 et 18 août 1812. Les 21.000 hommes de 2e corps d’Oudinot (remplacé, au soir du 17, par Gouvion Saint-Cyr pour cause de blessure) et des Bavarois  du 6e corps, remporte une belle victoire tactique face aux 45.000 hommes de Wittgenstein, forçant celui-ci à la retraite. Gouvion Saint-Cyr y gagne son bâton de maréchal.  s’engagea; on se battit de part et d’autre avec beaucoup de bravoure. Cependant les Russes, après avoir fait des pertes immenses, furent obligés de se retirer; les Français eurent aussi à regretter de bien bonnes troupes; le maréchal Oudinot fut blessé : dès-lors le général Gouvion-Saint-Cyr prit le commandement de son corps d’armée: on ne pouvait mieux remplacer un brave que par un autre brave.

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr

Le gros de l’armée française que commandait Buonaparte, marchait en avant; différentes actions eurent lieu, et toujours les Russes se retirèrent : ils pouvaient avoir des raisons pour en agir ainsi; mais il est certain que s’ils avaient été vraiment vainqueurs dans une de ces batailles, ils n’auraient pas laissé continuer à l’armée française sa marche sur Moscou.

Le 16 août, cette armée arriva à la vue de Smolensk; un corps russe fort de près de 30,000 hommes s’y était enfermé. On attaqua cette ville le 17; l’assaut fut des plus brillants; les Polonais se battirent comme des lions; ils enviaient aux Français les places les plus dangereuses. Cette ville fut bien défen­due; mais jamais on ne vit plus d’intrépidité que celle que déploya l’armée assiégeante.

C’est de cette époque que l’on peut dater le commencement et la source des sottises que commit Buonaparte dans la suite de cette campagne. La gloire que venait d’acquérir son armée, la valeur extraordinaire qu’elle avait montrée et dont l’éclat rejaillissait sur lui comme général, augmentèrent à tel point son ambition et son orgueil qu’il en paraissait ivre: dès ce moment il crut que rien ne pouvait lui résister; il se persuada que son étoile vaincrait jusqu’aux éléments. Il eût pu à cette époque que faire une paix avantageuse; il ne la voulut pas; son entrée à Moscou l’occupait seule, et c’est cela qui le perdit.

Mais c’est à tort qu’on l’accuse de n’avoir marché jusqu’alors qu’à l’aventure, sans prendre de précautions et sans songer aux aliments nécessaires à l’armée; il faut pour parler et écrire ainsi, n’avoir aucune notion sur le commencement de cette campagne, sur les moyens que l’on avait employés pour la faire réussir; il faut n’avoir jamais eu l’idée de ce que c’est que la guerre pour être auteur des brochures qui sont intitulées Campagne de Moscou.

Le maréchal Oudinot
Le maréchal Oudinot duc de Reggio

Les moyens de sûreté qu’avait pris Buona­parte pour assurer ses communications avaient été de mettre garnison dans toutes les places fortes de Prusse et de Pologne. Le 7e corps couvrait Varsovie, et celui commandé par le maréchal Oudinot et ensuite par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, était chargé d’observer  le  général Wittgenstein, et de porter des re­connaissances sur la route  de Saint·Pétersbourg.

On ne peut douter que si le 7e corps n’eût été composé que de Français et de Polonais, non seulement il aurait suffi pour couvrir Varsovie, mais encore l’armée de Tchitchagoff ne se serait jamais portée sur la Bérézina. Mais quand une armée est composée de soldats de différentes nations, et qu’il y a plusieurs chefs, elle ne peut être bien menée. On a vu par l’affaire de Podensa et par celle des environs de Slonim, ce qu’aurait pu faire le général Régnier s’il eût été le seul commandant. Les généraux Sacken et Langeron n’ont pas oublié que ce général, avec la division Durutte et les Saxons, les poursuivit plus de cent lieues, et leur fit six à huit mille prisonniers.

Quant aux moyens qui furent nécessaires pour assurer les subsistances de l’armée, il n’est pas une personne de celles qui en faisaient partie qui ignore que l’on  avait mis à sa suite, et pour être attaché à chaque corps, environ 20,000 voitures à la Comtoise, destinées à porter du pain fabriqué et de la farine. On ne devait faire usage des denrées que contenaient ces voitures qu’autant qu’on aurait manqué de vivres, et les deux boeufs qui traînaient chacune d’elles devaient aussi servir à nourrir l’armée. Je doute qu’on ai jamais conçu un projet plus utile, puisque, par ce moyen, chaque voiture, portant cinq cents rations, on avait pour vingt-cinq jours de pain pour 400,000 hommes, et les 40,000 bœufs donnaient le quadruple de ces rations en viande; chacune de ces voitures portait en outre un peu de fourrage pour les animaux qui les traînaient.

References   [ + ]

1. On est en 1814…..
2. (1787 – 1827
3. Jean-Marie Saint-Genies (1776 – 1836). Le Six mentionne cependant qu’il fut fait prisonnier le 15 juillet, au passage de la Drissa.
4. La première bataille de Polotsk se déroula les 17 et 18 août 1812. Les 21.000 hommes de 2e corps d’Oudinot (remplacé, au soir du 17, par Gouvion Saint-Cyr pour cause de blessure) et des Bavarois  du 6e corps, remporte une belle victoire tactique face aux 45.000 hommes de Wittgenstein, forçant celui-ci à la retraite. Gouvion Saint-Cyr y gagne son bâton de maréchal.